N° 5150

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ASSEMBLÉE   NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

QUINZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 8 mars 2022

RAPPORT D’INFORMATION

DÉPOSÉ

en application de l’article 146-3, alinéa 6, du Règlement

PAR le comitÉ d’Évaluation et de contrÔle des politiques publiques

 

sur l’évaluation des politiques publiques en faveur de la citoyenneté

ET PRÉSENTÉ PAR

M. David CORCEIRO et Mme Marianne DUBOIS

Députés

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SOMMAIRE

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Pages

PROPOSITIONS DES RAPPORTEURS

SYNTHÈSE

INTRODUCTION

I. UNE JEUNESSE EN RETRAIT ?

A. UNE JEUNESSE DÉFIANTE MAIS ÉPRISE D’IDÉAL

1. Une jeunesse qui semble s’éloigner de la politique traditionnelle

a. La désaffection envers des partis politiques peu valorisés

b. Mais une abstention à géométrie variable

2. Comprendre la désaffection

a. Causes et effets de l’abstention des jeunes

b. Abstention et nouvelles modalités d’engagement

3. Des comportements en cohérence avec ceux des collégiens et lycéens

B. UNE CITOYENNETÉ JUVÉNILE AU PRISME DE LA RÉVOLUTION TECHNOLOGIQUE ET DE LA CRISE ÉCONOMIQUE

1. Les nouvelles technologies contre le débat démocratique

a. Le recul des médias classiques

b. Quand les algorithmes remplacent les rédactions…

c. … pour privilégier l’affrontement sur le débat

2. L’insertion professionnelle comme voie d’accès à la citoyenneté

II. LES PROGRAMMES PUBLICS DE FORMATION À LA CITOYENNETÉ : UNE OFFRE MULTIPLE MAIS CONFUSE

A. UN PARCOURS CITOYEN DONT LES COMPOSANTES PÈCHENT PAR CERTAINES INSUFFISANCES

1. Une ambition sans cesse croissante au risque de la confusion

a. Les ajouts successifs du législateur

i. Les principes et les valeurs à promouvoir

ii. L’extension continue du domaine de l’enseignement moral et civique

b. Le dispositif mis en œuvre

2. Un bilan en-deçà des attentes

a. Des pratiques en décalage avec les directives

b. Une discipline contestée

3. Les facteurs explicatifs

a. La question centrale de la formation des enseignants

b. Une pratique de la démocratie scolaire contestable

4. L’éducation aux médias et à l’information

5. L’implication d’autres acteurs

a. Les acteurs en uniforme

i. Les classes « Défense et sécurité globale » (CDSG)

ii. Les programmes de cadets

b. Les acteurs de la sécurité civile

c. Les organismes d’éducation populaire

d. Les initiatives des collectivités territoriales

B. UN SERVICE CIVIQUE SOLIDEMENT IMPLANTÉ MAIS SANS VÉRITABLE COMPOSANTE CIVIQUE

1. Des missions d’intérêt général variées à conforter

a. Les structures d’accueil

b. La durée des missions

2. Un volontariat indemnisé

3. Un succès indéniable

a. Un succès quantitatif

b. Une grande notoriété et une image positive

4. Un impact appréciable sur l’activité des volontaires

a. Le milieu socio-économique d’origine

b. Le niveau d’études

c. Des résultats très honorables

5. Une dimension civique très limitée

a. Un objectif législatif de « cohésion nationale et de mixité sociale » respecté

b. Une formation civique et citoyenne beaucoup trop floue

c. Des volontaires motivés surtout par la perspective d’une expérience professionnelle

d. Les ambiguïtés gouvernementales

6. Un impact limité sur l’engagement ultérieur

C. DES DISPOSITIFS À FORTE COMPOSANTE CIVIQUE RESTREINTS MAIS EFFICACES À L’INTENTION DES JEUNES EN TRÈS GRANDE DIFFICULTÉ

1. Leur cible initiale, les jeunes majeurs en grande difficulté, tend à s’élargir

2. Une prise en charge globale reposant sur la formation civique et citoyenne et sur la professionnalisation des volontaires

a. Un hébergement protecteur renforcé pour les plus précaires

b. Une forte composante civique et citoyenne, qui a pour socle l’égalité et la fraternité

c. La professionnalisation des volontaires

3. Des coûts élevés justifiés par des résultats encourageants

D. UN NOUVEAU VENU QUI COMBLE UN MANQUE MAIS EN PHASE D’EXPÉRIMENTATION : LE SERVICE NATIONAL UNIVERSEL (SNU)

1. Un parcours qui veut renforcer la cohésion et favoriser l’engagement

a. Les objectifs

b. Un parcours en trois étapes

c. Contenus et pédagogie

d. Sur site, un encadrement resserré marqué par le retrait des profils militaires

e. Un pilotage territorial réorganisé

2. Un dispositif apprécié des volontaires présentant un profil spécifique

a. Des volontaires satisfaits

b. Des volontaires au profil spécifique

3. Des améliorations à travailler

a. Des améliorations apportées dès 2021

b. Des progrès restent à accomplir

4. Une universalisation problématique

a. Un changement d’échelle

b. Le défi de l’encadrement

c. La concurrence entre les dispositifs

d. Le coût

E. LES CONSEILS DE JEUNES (CEJ)

1. Vue d’ensemble

2. Un bilan en demiteinte pour les conseils d’enfants et de jeunes (CEJ)

a. Des collectivités territoriales satisfaites

b. La « forte homogénéité des profils » des jeunes conseillers, souvent engagés précédemment

c. Une expérience utile pour les jeunes conseillers

3. Limites des conseils d’enfants et de jeunes : des dispositifs perfectibles

a. Une marge de manœuvre limitée des conseillers jeunes qui redoutent l’instrumentalisation

b. Un lien au politique distendu et ambigu

III. ACCENTUER LA DIMENSION CIVIQUE DES POLITIQUES PUBLIQUES ET REDÉFINIR LE RÔLE DE L’ÉTAT

A. LES VALEURS DE LA RÉPUBLIQUE COMME FIL CONDUCTEUR DE LA FORMATION À LA CITOYENNETÉ

1. Le socle des valeurs de la République

2. Renforcer la formation des enseignants

3. Pour l’institution d’une semaine scolaire de la citoyenneté

B. UN ÉTAT FACILITATEUR

1. Mettre en place des « filets dérivants » pour aller chercher les jeunes en voie de marginalisation

2. Clarifier l’offre et les outils d’orientation

3. Récompenser ceux qui s’engagent

a. Un engagement reconnu au seuil des études supérieures

b. La certification : un outil au service des non-diplômés

C. UN ÉTAT PILOTE ET MEILLEUR RÉGULATEUR DES ACTEURS NON ÉTATIQUES DE L’ÉDUCATION À LA CITOYENNETÉ

1. Désigner un chef de file

a. Pour un recentrage politique

b. Une meilleure coordination administrative

2. La nécessité d’une meilleure supervision des acteurs non étatiques

a. Le rapprochement souhaitable des procédures d’agrément de la DGESCO et de la DJEPVA

b. Des conventions pluriannuelles d’objectifs (CPO) superficielles

c. Contrôler le respect du contrat d’engagement républicain

EXAMEN PAR LE COMITÉ

ANNEXE : PERSONNES ENTENDUES PAR LES RAPPORTEURS

CONTRIBUTION DE LA COUR DES COMPTES


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   PROPOSITIONS DES RAPPORTEURS

Proposition n° 1 : Étendre les dérogations (aménagements d’horaire, crédits d’enseignement…) prévues à l’article L. 611‑1 du code de l’éducation aux sujétions liées à la participation aux conseils de jeunes des collectivités territoriales.

Proposition n° 2 : Introduire, à chaque niveau du collège, une semaine de la citoyenneté, y compris européenne, composée de modules de sensibilisation, notamment à la défense et la sécurité, à l’engagement, aux droits et devoirs, à la mémoire.

Proposition n° 3 : Renforcer l’enseignement moral et civique par une augmentation substantielle du volume horaire annuel, tant au collège qu’au lycée, et une évaluation obligatoire, distincte de celle de l’histoire-géographie.

Proposition n° 4 : Renforcer la participation des élus à l’enseignement moral et civique au sein des établissements scolaires.

Proposition n° 5 : Élargir les possibilités de stage de troisième aux domaines relevant de l’engagement citoyen.

Proposition n° 6 : Renforcer la composante civique des programmes d’insertion professionnelle destinés aux jeunes : formation des volontaires en service civique mais aussi garantie jeunes et contrat d’engagement jeune.

Proposition n° 7 : Centraliser les offres et demandes d’engagement y compris des réserves, sur un portail commun.

Proposition n° 8 : Créer une plateforme centralisant les appels à projet en matière de citoyenneté.

Proposition n° 9 : Faciliter les aménagements d’horaires pour les apprentis engagés dans la société civile.

Proposition n° 10 : Mieux valoriser dans Parcoursup les engagements associatifs des candidats.

Proposition n° 11 : Introduire dans les examens nationaux une évaluation de l’engagement des élèves au cours de leur scolarité.

Proposition n° 12 : Recenser les engagements personnels dans un portefeuille dédié.

Proposition n° 13 : Certifier selon un référentiel commun les compétences acquises à l’occasion des activités d’engagement.

Proposition n° 14 : Créer une base de données recensant les conseils de jeunes et décrivant leur mode de fonctionnement.


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   SYNTHÈSE

 



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   INTRODUCTION

Lors de sa réunion du 21 octobre 2020, le Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques (CEC) a inscrit à son programme de travail une évaluation des politiques publiques en faveur de la citoyenneté demandée par le groupe Les Républicains (LR) et a désigné comme rapporteurs Mme Marianne Dubois, pour le groupe Les Républicains, et M. Jean‑Noël Barrot, pour le groupe Mouvement démocrate (MoDem), lequel, à la demande de son groupe, a été remplacé le 15 novembre 2021 par M. David Corceiro.

Sur le fondement de l’article L. 132‑5 du code des juridictions financières, le Président de l’Assemblée nationale a, sur proposition du CEC, demandé l’assistance de la Cour des comptes. Par lettre du 24 novembre 2020, le Premier président de la Cour des comptes a confirmé son accord pour procéder à une enquête évaluative portant sur la formation civique des mineurs soumis à l’obligation scolaire et sur l’engagement citoyen des jeunes majeurs. Cette enquête a été présentée au CEC le 16 novembre 2021 par le président de la troisième chambre, M. Louis Gautier, que les rapporteurs remercient pour sa disponibilité.

Avant d’examiner les différentes politiques publiques qui tentent de former la jeunesse de notre pays au concept de citoyenneté, les rapporteurs souhaiteraient préciser la définition qu’ils s’en font, et présenter brièvement le contexte dans lequel ces politiques évoluent.

L’épanouissement de l’individualisme sur le terreau propice de la société de consommation, de même que l’implantation durable dans notre pays de populations d’origines différentes, ont progressivement abouti à un affaiblissement de la citoyenneté. Dans la société contemporaine occidentale, la logique des droits a pris le pas sur celle des devoirs qui en sont pourtant la contrepartie et le socle des valeurs en partage n’est plus si simple à définir. Désormais, en l’absence de morale commune évidente ou incontestée, former à la citoyenneté se révèle une gageure.

À telle enseigne que le sujet est une préoccupation partagée puisque, le 29 juin 2021, sur proposition du Président de l’Assemblée nationale M. Richard Ferrand, la conférence des présidents créait une mission d’information sur les ressorts de l’abstention et les mesures permettant de renforcer la participation électorale dont le rapport a été adopté le 8 décembre 2021. Le 27 septembre 2021, le Premier ministre, partant du même constat que 87 % des 18‑24 ans ne s’étaient pas rendus aux urnes au premier tour des élections départementales et régionales, a saisi le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour qu’il l’éclaire sur les moyens de renforcer les politiques publiques en faveur de l’engagement des jeunes dans la vie démocratique. De son côté, le Sénat a créé en novembre dernier une mission sur le thème « Comment redynamiser la culture citoyenne ? ».

L’adjectif citoyen est presque devenu un tic de langage du monde politique et administratif au risque de le vider de toute signification. Le Conseil d’État qui, en 2018, a consacré son étude annuelle à la citoyenneté retient qu’il s’agit à la fois d’un statut, associé à des droits et des devoirs, et d’une pratique, voire d’une vertu. Le citoyen doit être capable de s’extraire de ses appartenances privées pour participer à la décision d’une communauté plus vaste, et exprimer son adhésion à un être collectif, un corps social, et, finalement, une communauté politique, qui, en France, doit rester soudée par les idéaux de la Déclaration des droits de l’homme et et du citoyen du 26 août 1789.

Le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse ([1]) (COJ), organe consultatif rattaché au ministère de l’éducation nationale (MEN), s’est efforcé de clarifier cette notion gigogne qui recouvre trois éléments :

– la civilité : elle implique le respect dans les relations entre individus, a fortiori entre citoyens, et va de pair avec l’écoute et la capacité d’expression adaptée en fonction des différents espaces sociaux ;

– le civisme : il oblige à connaître les institutions ainsi que leur fonctionnement pour pouvoir y participer, et les règles de savoir-vivre qui permettent la vie collective ;

– la citoyenneté, enfin : reposant sur les deux premières notions, elle correspond à « la capacité à lire la réalité sociale, à s’organiser individuellement et collectivement » de façon à la modifier et à améliorer les règles de vie collective, « donc à “produire du droit” respecté par tous ».

Au cours de leurs travaux, qui ont donné lieu à neuf tables rondes et quatre auditions, les rapporteurs, qui remercient chacun de leurs interlocuteurs pour leur contribution, ont d’abord cherché à mieux cerner les aspirations de la jeunesse, une jeunesse défiante mais éprise d’idéal (I) pour adapter l’enseignement et l’offre d’engagement (II). La conséquence est la nécessité de redéfinir le rôle de l’État qui doit veiller à renforcer la composante civique des dispositifs d’engagement – ils sont aussi la traduction concrète du triptyque républicain – tout en facilitant l’expression à la fois des offres et des demandes d’engagement ; mais en contrôlant davantage et en pilotant plus efficacement les différents acteurs de cette politique publique (III).

 


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I.   UNE JEUNESSE EN RETRAIT ?

A.   UNE JEUNESSE DÉFIANTE MAIS ÉPRISE D’IDÉAL

Les études récentes mettent en évidence un éloignement des jeunes des modes traditionnels d’expression politique, tels l’adhésion aux partis politiques et le vote. Pour préoccupant qu’il puisse paraître au premier abord, ce phénomène mérite néanmoins une lecture fine.

1.   Une jeunesse qui semble s’éloigner de la politique traditionnelle

Le désinvestissement croissant des jeunes vis‑à‑vis des formes traditionnelles d’engagement et des institutions traduit-il un désintérêt de leur part pour la chose publique ?

a.   La désaffection envers des partis politiques peu valorisés

Traditionnellement, le militantisme au sein des partis politiques et des syndicats est très bas en France, quelles que soient les couches de la population concernées, puisque seules environ 2 % des personnes interrogées dans les sondages indiquent appartenir à un parti politique. Ces données font de la France l’un des pays dans lesquels l’engagement politique est particulièrement et traditionnellement faible, ce chiffre étant stable depuis au moins le début des années 1980. Par comparaison, dans les pays européens, la proportion tourne autour de 5 % ([2]). S’y ajoute en France un niveau de défiance important envers les partis politiques en forte croissance : en 2017, comme le montre le graphique ci-dessous, il n’était dépassé que dans trois autres pays, la Roumanie, la Bosnie et la Croatie.

% qui ne font « pas du tout » confiance aux partis politiques

(Enquête européenne sur les valeurs, 2008-2017)

Source : Vincent Tournier, theconversation.com

Dans le même esprit, et assez logiquement, seuls 16 % des Français déclarent avoir confiance dans les partis politiques, ainsi relégués loin derrière toutes les autres organisations, y compris celles qui sont les plus mal perçues : réseaux sociaux (17 %) ; médias (28 %) ou syndicats (32 %). M. Laurent Lardeux, sociologue spécialiste de l’engagement des jeunes, chercheur associé au CNRS et chargé d’études et de recherches à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), souligne en parallèle que la défiance envers les élus est aujourd’hui assez nettement partagée, les plus jeunes ne se distinguant pas fondamentalement des 35-49 ans de ce point de vue. La différence est en revanche plus nette avec les 60 ans et plus, qui s’intéressent beaucoup plus à la politique, adhèrent plus aux partis, et votent beaucoup plus régulièrement.

Sur cette toile de fond, nul ne sera surpris de voir que les jeunes générations semblent montrer une certaine forme d’apathie vis-à-vis de la politique. Au point que, selon la très récente étude ([3]) de l’Institut Montaigne, près de la moitié des jeunes, 43 %, disent ne pas être en mesure de se positionner sur l’échelle gauche‑droite, cependant que 55 % ne peuvent indiquer non plus de préférence partisane.

positionnement politique par gÉnÉration

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 65.

 

proximitÉ partisane par gÉnÉration

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 66.

Il n’est pas indifférent de relever que la nature des réponses est assez nettement influencée par des critères socio-éducatifs, comme le mettent en évidence les graphiques ci-dessous : plus le niveau d’études est faible, moins le positionnement sur l’échelle gauche-droite est possible, la désaffiliation politique étant en outre plus forte à mesure que les difficultés matérielles sont ressenties par les personnes interrogées. Ces constats ne sont pas exclusifs à la France : au niveau européen, la défiance envers les institutions, également en nette progression depuis 2008, est surtout marquée dans les pays souffrant le plus de difficultés d’insertion sociale.

non-positionnement sur l’Échelle gauche-droite
en fonction de la gÉnÉration et du niveau d’Études

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 68.

dÉsaffiliation politique
en fonction des difficultÉs matÉrielles ressenties

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 69.

b.   Mais une abstention à géométrie variable

Dans ce panorama global, il en est de même quant à la participation aux élections. L’abstentionnisme est croissant dans notre pays mais les jeunes y sont plus perméables, en cohérence avec une moindre inscription de leur part sur les listes électorales : même si l’écart est modeste, il y a en effet moins de jeunes inscrits par rapport au reste de la population – 85 % contre 89 % selon les données de l’INSEE relatives aux élections présidentielle et législatives de 2017.

On se souvient que les dernières consultations électorales qui se sont tenues dans notre pays – municipales en 2020 et régionales et départementales en 2021 – ont été marquées par des taux d’abstention historiques sous la Ve République, à hauteur des deux tiers du corps électoral. Dans ce contexte en soi préoccupant, l’abstention des 18-24 ans interpelle : après que 72 % des jeunes de cette tranche d’âge n’ont pas voté au second tour des élections municipales en juin 2020, 87 % d’entre eux se sont abstenus au premier tour des élections départementales et régionales de juin 2021. Les jeunes ont donc amplifié le mouvement général, ce qu’ils font désormais de manière récurrente depuis quelques années, leur abstention étant en moyenne supérieure d’environ dix points par rapport à celle de la population dans son ensemble, quel que soit le type de scrutin. Ainsi leur abstention aux élections législatives de 2017 était-elle également forte : 74 % au second tour, toujours pour les 18-24 ans, contre 70 % pour les 25‑34 ans, à mettre en regard d’un taux d’abstention de 57,4 % pour l’ensemble de la population. S’agissant de l’élection présidentielle, un écart comparable se retrouve entre le niveau d’abstention des jeunes et celui du reste de la population. Cela étant, on observe que la participation des jeunes est nettement plus importante qu’aux autres scrutins : 34 % seulement des 18-24 ans se sont abstenus en 2017, pour un taux d’abstention global de 22 %. À l’exception des plus de 80 ans, dont l’abstention est expliquée par d’autres raisons, notamment de santé ([4]), les jeunes sont la population qui s’abstient le plus. En outre, le vote intermittent est désormais nettement dominant dans ces tranches d’âge.

Comme le fait remarquer M. Vincent Tiberj, sociologue des comportements électoraux et politiques, professeur à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile-Durkheim, l’abstention des jeunes n’est pas systématique, elle dépend du contexte et des enjeux : « les jeunes peuvent se mobiliser, simplement ce n’est plus automatique. Autrement dit, c’est la fin du vote-devoir des baby-boomeurs. » ([5]) Ce que confirment les observations de l’INSEE, selon laquelle six jeunes sur dix ont une pratique intermittente du vote et privilégient l’élection présidentielle, comme l’illustrent les diagrammes ci‑dessous.

six jeunes inscrits sur dix votent de façon intermittente

vote par intermittence : les jeunes privilÉgient la prÉsidentielle

Source : INSEE Première, n° 1670, octobre 2017.

Il serait en tout cas erroné de voir dans cet abstentionnisme important un désintérêt des jeunes pour le droit de vote, renchérit Mme Anne Muxel, sociologue, directrice de recherche au CNRS/Cevipof, spécialiste du rapport des jeunes à la politique, pour qui, au contraire, « les jeunes restent en même temps très attachés au droit de vote. C’est pour eux un outil essentiel de l’organisation démocratique du système politique. » ([6]) Essentiel, mais non exclusif, comme il a pu l’être pour les générations qui les ont précédés. Quoi qu’il en soit, si le taux de participation des jeunes dépend des enjeux, le taux d’abstention aux élections départementales et régionales peut paraître paradoxal, souligne Mme Anne Muxel, compte tenu du fait que ces collectivités territoriales détiennent des compétences qui leur sont directement destinées. De leur côté, MM. Olivier Galland et Marc Lazar observent dans le même sens qu’« une nette majorité conserve la conviction que le vote est utile et ‟peut faire évoluer les choses”. Il n’y a donc pas de rejet radical et massif des principes de la démocratie représentative. Même s’ils sont très critiques, les jeunes ‟ne remettent pas profondément en cause la nécessité des rouages et des institutions organisant la représentation démocratique” » ([7]).

En d’autres termes, les causes de l’abstention sont probablement multiples, complexes et cumulatives, se traduisant par des pratiques diverses qui cohabitent, parmi lesquelles certaines sont plus marquées chez les jeunes.

2.   Comprendre la désaffection

a.   Causes et effets de l’abstention des jeunes

Les observateurs avancent plusieurs éléments d’explication de ce phénomène. Pour Mme Anne Muxel, joue pour partie ce qu’elle appelle le « moratoire électoral des années de jeunesse », à savoir un entre-deux dans lequel les jeunes ne sont pas encore insérés socialement et économiquement, où la mobilité géographique est forte et les inscriptions sur les listes électorales parfois mal suivies.

Au-delà de cet aspect conjoncturel, les jeunes, comme le reste de la population, expriment par l’abstention la défiance évoquée plus haut à l’égard du personnel politique, et plus largement de la représentation politique. Les sociologues concluent de leurs enquêtes que les jeunes ont aussi le sentiment de ne pas être entendus et d’être mal représentés.

opinions sur le monde politique et le vote en fonction du positionnement ou non sur l’Échelle gauche-droite et de la proximitÉ ou non avec un parti

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 73.

Pour Mme Anne Muxel, ils sont « en attente de propositions concrètes, de valeurs, de repères et d’une vision du monde. Ils attendent des réponses sur les menaces environnementales et sur les questions sociales » ([8]), tandis que, pour l’Institut Montaigne, MM. Olivier Galland et Marc Lazar relèvent qu’« une nette majorité pense par exemple que leurs opinions sont mal représentées à l’Assemblée nationale et que les dirigeants politiques sont corrompus » ([9]).

En d’autres termes, l’offre politique proposée ne répond pas aux attentes des jeunes et entretient des opinions négatives sur l’utilité du vote, sur l’image du monde politique qui se dégrade, voire sur l’utilité de la démocratie : « même parmi les jeunes qui se positionnent politiquement et qui se sentent proches d’un parti, une forte minorité, presque la moitié d’entre eux, ne considère pas comme très important de vivre dans un pays gouverné démocratiquement » remarquent ainsi MM. Olivier Galland et Marc Lazar. Cette donnée préoccupante est mise en lumière dans le graphique ci-après qui montre que « 20 points de pourcentage séparent les jeunes de la génération des Baby Boomers dans la manifestation la plus nette de l’adhésion au principe d’un gouvernement démocratique (51 % contre 71 %). C’est énorme et ce déclin était déjà très engagé dans la génération des parents, ce qui semble montrer qu’il ne relève pas d’un effet d’âge, mais bien d’un effet de génération ou d’un effet de période. » ([10]) Les conclusions de M. Laurent Lardeux rejoignent les enquêtes qui mettent en évidence les nouvelles attentes des jeunes vis‑à‑vis de la démocratie, et les caractéristiques essentielles qui doivent selon eux la caractériser. Il s’avère de ce point de vue que les générations post-années 1980 accordent ainsi une moindre importance au fait de vivre dans un système gouverné démocratiquement, mais plus d’importance aux droits civiques, et plus encore à l’égalité des sexes. Elles considèrent la redistribution par l’impôt et l’égalisation des revenus comme des conditions essentielles de la démocratie et en développent une conception matérielle notamment fondée sur la réduction des inégalités, au détriment de la dimension formelle fondée sur l’exercice du vote.

 

attachement au principe d’un gouvernement dÉmocratique par gÉnÉration

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 71.

Cela dit, ces chiffres ne sont pas une surprise. Ils confirment surtout qu’il s’agit en fait d’une tendance lourde à l’œuvre depuis plusieurs années qui croît de manière semble-t-il irrépressible. En effet, les données de l’enquête sur les fractures françaises en 2018 ([11]) avaient déjà attiré l’attention : 46 % des moins de 35 ans estimaient alors que d’autres systèmes politiques pouvaient être aussi bons que la démocratie, comme le montre le tableau ci-après. Le score atteint quatre ans plus tard confirme la montée irrépressible et extrêmement rapide de cette opinion qui n’était partagée que par 29 % de la même classe d’âge quatre ans plus tôt ! En d’autres termes, la proportion des jeunes doutant de l’intérêt de la démocratie a littéralement explosé en seulement huit ans, de moins de un sur trois à un sur deux…

Source : Fractures françaises 2018, page 72.

Indépendamment du fait qu’être très attaché au droit de vote et douter à la fois de l’utilité de la démocratie paraît relever de l’oxymore ou de la schizophrénie, ce tableau général ne laisse pas d’être très préoccupant et les rapporteurs voient dans l’addition de ces différents phénomènes – montée de l’abstentionnisme, rejet de la « politique institutionnelle » et relativisation de l’intérêt de la démocratie – une conjonction aussi cohérente qu’inquiétante.

b.   Abstention et nouvelles modalités d’engagement

Pour autant, les sociologues sont unanimes à conclure que l’abstention est tout sauf un désengagement des jeunes. C’est avant tout une forme de réponse électorale qui exprime le mécontentement – à l’instar du vote blanc – à l’égard de l’offre politique insatisfaisante et du fonctionnement du système. L’abstention ne traduit pas la dépolitisation des jeunes mais plutôt la recherche de nouveaux modes d’expression et d’action. Mme Anne Muxel insiste sur ce point en précisant que « les jeunes ont une conscience politique aiguë des problèmes qui se posent à la société et auxquels ils sont souvent confrontés en première ligne (…) L’abstention est aussi pour eux le moyen d’adresser un message de mécontentement face à l’offre électorale ou au gouvernement. Elle est aussi un moyen d’exercer une forme de vigilance démocratique. Ce n’est pas que de l’indifférence, de l’apathie ou du retrait. C’est aussi un signal d’alerte. » ([12])

Cela est d’autant plus vrai que les jeunes ont en parallèle de fortes préoccupations en termes de valeurs collectives, d’intérêt pour « des enjeux publics plus généraux, typiquement les inégalités, le chômage, le racisme, l’écologie », souligne M. Vincent Tiberj ([13]), pour qui le discours « déploratif » traditionnel et convenu sur les jeunes est totalement déconnecté de la réalité. Au point que « quatre jeunes sur dix seraient prêts à s’engager dans l’armée et la moitié seraient prêts à risquer leur vie pour défendre leur pays. C’est à la hauteur du sentiment de menace, d’incertitude en matière d’environnement, de terrorisme, de crise sanitaire… Ils prennent conscience de la vulnérabilité des individus, des pays, et ont envie, à leur échelle, de faire quelque chose. » ([14])

Dans une étude récente ([15]), Mme Marlène Giol, chercheuse associée à l’Institut Thomas More, souligne également que loin de traduire un rapport à la citoyenneté défaillant, le désintérêt de la jeunesse pour les élections et les institutions se voit remplacé par un engagement associatif marqué, traduisant un intérêt pour la vie de la cité bien réel : 40 % des jeunes de 18 à 30 ans déclarent consacrer une part de leur temps, ponctuellement ou régulièrement, à une association ou à une autre organisation. Le taux d’engagement est passé de 16 % chez les moins de 35 ans en 2010 à 22 % en 2019 et les souhaits d’engagement se sont également manifestés pendant la crise sanitaire, soit dans le cadre associatif, soit de manière plus informelle, notamment en direction des personnes âgées. Par ailleurs, 64 % des jeunes qui ne sont pas investis se déclaraient prêts à devenir bénévoles en 2020. Les enjeux actuels de société sont donc loin d’être ignorés par les jeunes qui se montrent au contraire très volontaires. MM. Olivier Galland et Marc Lazar montrent dans le tableau ci-dessous les préoccupations sociétales des jeunes par ordre décroissant d’importance, en les comparant à celles de leurs aînés.

les sujets prioritaires par génération

Source : Institut Montaigne, février 2022, page 44.

En résumé, n’appréhender l’intégration civique des jeunes que du point de vue de leur participation aux élections ne peut en conséquence conduire qu’à une perception caricaturale. Il convient tout au contraire d’analyser le rapport des jeunes à la politique à l’aune des multiples modes d’expression qu’ils utilisent pour cela, qui pour être moins conventionnels n’en sont pas moins sans ambiguïté sur leur intérêt et leur degré d’engagement : participation à des manifestations, pétitions, bénévolat, investissement dans des mouvements associatifs, partage de contenus militants sur les réseaux sociaux, etc. L’exemple récent le plus marquant étant peut-être les marches pour le climat, expression des jeunes pour les jeunes.

En d’autres termes, la faible participation des jeunes aux élections n’est pas le signe d’un déclin mais de la transformation de la mobilisation. Pour Mme Anne Muxel, selon les causes à défendre, les jeunes choisissent en fait le mode d’expression jugé le plus efficace pour se faire entendre, direct ou non, et ils « s’inscrivent dans cette tendance qui reconfigure la citoyenneté d’aujourd’hui, marquée par un rapport plus critique, et potentiellement plus protestataire, envers la politique institutionnelle et le système partisan conventionnel. » ([16]) Le constat est donc celui d’un intérêt politique persistant, malgré une défiance marquée envers les institutions et le personnel politique. Il en résulte l’émergence des « conditions d’une citoyenneté plus réflexive et plus critique, non dénuée d’une tentation protestataire lancinante. » ([17])

3.   Des comportements en cohérence avec ceux des collégiens et lycéens

Ces analyses et conclusions rejoignent celles que le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) a formulées en 2018 à la suite d’une enquête nationale auprès de 16 000 collégiens et lycéens ([18]), dont ressortaient des attitudes civiques ambivalentes : tout d’abord une confiance faible dans les institutions politiques au sens large, moins d’un élève de terminale sur quatre (22 %) déclarant faire confiance au Gouvernement, 25 % ayant peu ou pas confiance dans le système démocratique, quand 13 % seulement déclaraient faire globalement confiance aux partis politiques, comme le montre le tableau ci-après, mais aussi le sentiment que le vote aux élections nationales permet de peser sur les affaires publiques, d’où le fait que les deux tiers des lycéens envisagent de voter systématiquement à toutes les élections. Les taux d’abstention ultérieurs et les pratiques électorales intermittentes n’en sont que plus troublants, qui mettent en évidence un degré de désillusion extrêmement rapide des jeunes votants.

 

RÉponses des ÉlÈves de terminale aux questions utilisÉes dans la construction de l’indicateur du sentiment d’efficacitÉ politique externe

Source : CNESCO.

Les lycéens, comme on l’a vu pour les jeunes plus âgés, sont aussi en recherche de nouvelles formes d’action, via le bénévolat dans le mouvement associatif, plébiscité, ou des engagements revendicatifs ponctuels : 44 % des lycéens déclarent une expérience d’engagement associatif dans l’humanitaire ou la défense de l’environnement, les trois quarts souhaitant en outre être bénévoles en association à l’âge adulte.

engagement associatif des ÉlÈves de terminale

Source : CNESCO.

Dans le même ordre d’idées, la signature de pétitions, la participation à des manifestations ou le boycott de produits sont en revanche des modalités retenues par 60 à 70 % d’entre eux.

POurcentage de lycÉens qui souhaitent participer aux formes d’engagement protestataire une fois adultes

Source : CNESCO.

Inversement, malgré la multiplicité des possibilités d’engagement au sein des établissements scolaires, les rares lycéens qui se mobilisent cumulent les mandats, le sentiment de ne pas être écoutés étant par ailleurs fort et de plus en plus important, la moitié des lycéens considérant aujourd’hui que l’avis des délégués n’est pas pris en compte. La situation est quelque peu différente au niveau du collège puisque, selon les résultats des enquêtes de l’INJEP, « à 13 ou 14 ans, plus d’un tiers des élèves se sont engagés dans le cadre du collège, soit comme délégués de classe ou au conseil de vie collégienne, soit en exerçant d’autres fonctions au bureau du foyer socio-éducatif, dans le journal du collège ou comme tuteurs d’autres élèves. » ([19]) En ce sens, ces analyses rejoignent les observations de la Cour des comptes issues du sondage auquel elle a procédé, qui avait aussi mis en évidence un engagement inégal, constaté que le taux de participation aux élections ne cessait de diminuer, en cohérence avec le sentiment d’inutilité des instances.

Pourcentage de lycÉens qui s’engagent dans des activitÉs au sein du lycÉe

Source : CNESCO.

Les perceptions et comportements politiques des jeunes commencent en conséquence à se forger tôt.

B.   UNE CITOYENNETÉ JUVÉNILE AU PRISME DE LA RÉVOLUTION TECHNOLOGIQUE ET DE LA CRISE ÉCONOMIQUE

Si les perceptions et comportements politiques se forgent tôt, il n’en est que plus urgent de prendre en compte l’importance qu’ont pris certains facteurs dans le rapport à la citoyenneté des jeunes.

1.   Les nouvelles technologies contre le débat démocratique

C’est en premier lieu et notamment le cas des nouvelles technologies et des réseaux sociaux par le rôle qu’ils jouent désormais dans la formation et la diffusion des informations et des idées.

a.   Le recul des médias classiques

Comme le fait par exemple remarquer le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (CLEMI), le paysage médiatique a considérablement évolué en très peu de temps. L’apparition des chaînes d’information en continu et des médias sociaux a provoqué un bouleversement, imposant des formats informationnels de plus en plus brefs et volatils, diffusés en direct et sans traitement préalable. Le public est aujourd’hui submergé par un maelstrom d’informations dans lequel il lui est parfois difficile de faire la part du vrai et du faux.

Le traitement journalistique de l’information tend peu à peu à perdre du terrain, refoulé par une vague de fond qui atténue inexorablement la frontière entre information et divertissement, privilégie les images, les formats courts et synthétiques – de ce fait nécessairement réducteurs. Le spectaculaire et la mise en scène, de plus en plus répandus sur les réseaux sociaux, priment sur le fond et contaminent les médias classiques, cf. le développement de l’« infotainment », dans une approche ludique, simplifiée, utilisant les codes fictionnels, qui montre que, d’une certaine manière, les médias classiques sont contraints – ou, a minima, tentés – d’imiter ces pratiques pour rester dans la course.

Cette évolution n’est pas sans risque, dans la mesure où, comme le souligne le rapport de la commission Bronner ([20]), « la configuration des réseaux sociaux, où les informations sont noyées dans une masse de contenus de divertissement, ne nous encourage nullement à la vigilance cognitive, rempart pourtant essentiel à la crédulité. »

b.   Quand les algorithmes remplacent les rédactions…

Ce risque est d’autant plus prégnant que, dans ce mouvement de fond, les nouvelles technologies jouent un rôle aussi essentiel qu’inconnu du grand public. Non seulement les contenus et formats informatifs sont désormais adaptés à celui des écrans verticaux des smartphones pour faciliter une lecture continue et addictive, mais, ainsi que l’indique aussi le rapport Bronner, les algorithmes « organisent à la fois l’ordre et la fréquence d’apparition des informations selon leur capacité à capter l’attention ». Ce processus d’« éditorialisation algorithmique » calibre socialement l’information, de sorte que lorsque des recherches sont effectuées sur les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux, « certaines informations sont présentées préférentiellement et ont de ce fait plus de chances d’être prises en compte par l’internaute. Il se trouve que les requêtes adressées par les utilisateurs à leur moteur de recherche sont susceptibles d’amplifier leurs biais, notamment politiques, parce que les intelligences artificielles sont sensibles aux préférences partisanes des individus telles qu’elles sont révélées par les mots-clés qu’ils utilisent. Ces recherches peuvent altérer la perception de certains sujets, notamment parce que les premiers résultats d’une requête possèdent une prévalence cognitive. Le discret travail d’éditorialisation de l’information des algorithmes pourrait même, dans certaines circonstances, influer sur les préférences électorales de leurs utilisateurs. Ce que nous pourrions penser relever de notre liberté de choix se révèle ainsi, parfois, le produit d’architectures numériques influençant nos conduites. »

En d’autres termes, souligne le rapport, « l’information sur Internet est en réalité prééditorialisée selon des logiques algorithmiques qui paraissent parfois échapper à leurs créateurs mêmes et nous asservissent alors qu’elles devaient nous servir. Ainsi, sur YouTube par exemple, 120 000 ans de temps de vidéos sont visionnés chaque jour. Parmi elles, 70 % sont regardées en raison de la recommandation de l’intelligence artificielle de la plateforme. Il s’agit là d’une illustration parmi beaucoup d’autres de la puissance de prescription éditoriale des grands opérateurs du web. L’information est ainsi organisée dans un monde numérique dérégulé : elle est régie par des logiques algorithmiques qui échappent à notre regard et peuvent dès lors contribuer à orienter la formation de nos opinions à notre insu. » À titre d’exemple, le rapport Bronner souligne que des études ont montré que la recherche du mot « climat » sur YouTube orientait majoritairement sur des contenus climato-sceptiques.

c.   … pour privilégier l’affrontement sur le débat

Au-delà de ce premier aspect en soi fort problématique, ces nouveaux formats et les technologies sur lesquelles ils reposent abusent de l’émotionnel. En premier lieu, les interactions entre émetteurs et récepteurs des informations sont privilégiées – « likes », partages de contenu, possibilités de contributions/réactions, etc. – mais il est désormais avéré que les algorithmes introduisent d’autres biais, tout aussi inacceptables. Ainsi que le remarque encore le rapport Bronner, un message sur Twitter a 17 % de chances de plus d’être repartagé pour chaque mot d’indignation qu’il contient. De même les algorithmes de Facebook favorisent‑ils les messages incitant à la colère plutôt que ceux exprimant la tempérance et l’approbation. « Ceci contribue à faire des plateformes sociales des lieux d’expression conflictuels, plutôt que des espaces de partage et de discussion raisonnée des points de vue. On sait d’ailleurs que les prescriptions algorithmiques des réseaux sociaux peuvent participer à la radicalisation des esprits. Selon un rapport interne de Facebook, par exemple, les individus ayant intégré un groupe extrémiste sur le réseau social l’ont fait dans deux tiers des cas suite à une recommandation de l’algorithme. »

L’ampleur du problème ne fait aucun doute lorsqu’on rappelle le temps consacré par les jeunes aux réseaux sociaux : « La jeune génération est la plus connectée car c’est aussi la mieux équipée. Selon App Annie, 98 % des personnes de la “génération Z” (nées entre 1997 et 2012) déclarent posséder un smartphone. Les jeunes ont passé 3,8 heures en moyenne à consulter quelquesunes des 25 applications les plus populaires, hors jeux vidéo. Mais le chiffre le plus impressionnant est celui du nombre de connexions. Sur ces mêmes applications, ils se sont connectés en moyenne 150 fois chacun, chaque mois. » ([21])

Pour le dire autrement, tout est fait pour substituer le conflictuel au contradictoire, pour réduire la place du débat citoyen dans la société contemporaine et la possibilité des jeunes, en quelque sorte captifs d’une technologie au potentiel fortement addictif, repliés sur leur « communauté » dans une logique de silos, de s’y intéresser. Nul ne saurait être surpris de voir les opérations de désinformation, les « infox » et autres fake news et théories du complot, fleurir, comme on le constate désormais.

D’ores et déjà, on peut estimer que ce contexte général n’est pas sans influence sur la situation que les rapporteurs ont décrite plus haut tant il paraît difficile d’imaginer qu’un tel matraquage, aussi intensif qu’indolore, ne contribue pas à alimenter la défiance et l’abstention des jeunes.

2.   L’insertion professionnelle comme voie d’accès à la citoyenneté

La situation sociale, au cœur des préoccupations de la jeunesse de notre pays, représente le second facteur de poids dans le rapport des jeunes à la citoyenneté. La situation des jeunes de notre pays se caractérise en effet par une fragilité sociale importante. Selon les données de l’INSEE ([22]), comme le montre le diagramme ci-après, le taux de jeunes qui ne sont ni en formation ni employés – « NEET » – est particulièrement élevé, puisque près d’un jeune sur cinq entre 2015 et 2019 est dans cette situation. Comme on le voit, la part de NEET croît fortement avec l’âge : très faible à l’âge de 15 ou 16 ans, compte tenu de la scolarité obligatoire, elle augmente ensuite, entre 17 et 20 ans, jusqu’à représenter 16 % de la population, notamment avec les sorties du système scolaire de jeunes peu diplômés. Elle croît après plus modérément jusqu’à 24 ans (19 %) et se stabilise jusqu’à l’âge de 29 ans. À ces âges, comme l’indique l’INSEE, les jeunes sont beaucoup moins en formation initiale qu’entre 15 et 24 ans et plus en emploi ; mais ils sont également plus au chômage, dans le halo autour du chômage ([23]) ou bien dans des situations d’inactivité autres que les études ou la formation (personnes au foyer par exemple).

situation des jeunes au regard de l’emploi et de la formation selon l’âge, en moyenne annuelle, entre 2015 et 2019

Source : INSEE.

Cette situation des jeunes en France est d’autant plus préoccupante qu’elle distingue notre pays de ses voisins. La carte présentée ci-après est à cet égard particulièrement frappante : la France se situe dans le groupe de pays aux performances les plus médiocres, à l’exception des deux pays les moins performants que sont l’Italie et la Grèce, et le nombre de personnes concernées est extrêmement important, estimé au 1er janvier 2022 à 1,38 million de jeunes ([24]). Une étude du ministère du travail ([25]) soulignait la surreprésentation des jeunes peu diplômés (premier cycle de l’enseignement secondaire) parmi les NEET, les diplômés du supérieur l’étant davantage durant des périodes transitoires (notamment l’été, après la remise des diplômes) et le restant moins longtemps. En d’autres termes, parcours social et scolaire jouent un rôle majeur dans le profil de ces jeunes davantage susceptibles de se retrouver en situation d’exclusion.

Part de NEET parmi les 15-29 ans dans l’union européenne en 2019