N° 2625

______

ASSEMBLÉE   NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958

SEIZIÈME LÉGISLATURE

 

Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 15 mai 2024.

RAPPORT D’INFORMATION

DÉPOSÉ

 

en application de l’article 145 du Règlement

PAR LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES

 

en conclusion des travaux d’une mission d’information

sur l’industrie de défense, pourvoyeuse d’autonomie stratégique en Europe ?

 

ET PRÉSENTÉ PAR

MM. Jean-Charles LARSONNEUR et Jean-Louis THIÉRIOT,

Députés.

——

 

 


SOMMAIRE

___

Pages

RÉSUMÉ

Introduction

Première partie : une contribution insuffisante de l’industrie de défense à l’autonomie stratégique en Europe

I. Une industrie dimensionnée pour les temps de paix

A. Les faiblesses structurelles de l’industrie de défense en Europe

1. Une industrie fragmentée

a. Des champions européens qui manquent de taille critique

b. Une forte dispersion des acteurs industriels opérant sur les mêmes segments

c. Des modèles nationaux d’industries de défense hétérogènes

2. Une industrie qui a souffert des « dividendes de la paix »

3. Une industrie sous-financée

a. Au niveau national, des améliorations pour le financement bancaire mais des difficultés persistantes pour le financement en capital

b. Au niveau européen, des difficultés de financement majeures pour les PME de défense

4. Une industrie fortement dépendante des pays tiers pour ses approvisionnements et exposée aux menaces hybrides

B. Le défi des coopérations industrielles dans un secteur dominé par les enjeux de souveraineté nationale

1. Des coopérations difficiles compte tenu des intérêts nationaux en jeu

2. L’essor de stratégies nationales concurrentes

a. Le spatial européen, victime de l’affirmation des stratégies nationales

b. La stratégie d’influence non coopérative de l’Allemagne en Europe

II. La guerre en Ukraine, révélatrice et amplificatrice des carences de l’industrie de défense européenne

A. Le conflit en Ukraine, amplificateur de notre dépendance aux pays tiers

1. Une augmentation des dépenses de défense des pays européens…

2. … qui a peu profité à la BITD européenne

B. Une BITD européenne menacée par la domination américaine et l’émergence de nouveaux concurrents

1. Les ressorts de la domination américaine en Europe

a. Les facteurs de la domination des États-Unis

b. Un exemple de préférence américaine en Europe : le F-35

2. Les risques associés à la constitution d’une « BITD transatlantique »

a. L’interpénétration croissante des BITD européenne et américaine

b. La sous-traitance de produits américains, horizon ultime des industriels européens ?

3. La Corée du Sud, nouvel acteur sur le marché européen

III. La guerre en Ukraine, levier de l’affirmation du rôle de l’Union européenne dans la politique industrielle de défense

A. Le rôle limité de l’UE avant la guerre en Ukraine

1. Des tentatives inabouties d’harmonisation du marché européen de la défense

2. Un soutien à la recherche et au développement : le fonds européen de défense

B. L’essor des financements communautaires à la faveur de la guerre en Ukraine

1. Le « plan munitions »

2. Le soutien à la production : le dispositif ASAP

3. L’incitation aux acquisitions conjointes : le dispositif EDIRPA

4. La stratégie de l’UE pour l’industrie de défense, un risque de « communautarisation rampante » de la politique de défense ?

a. Une stratégie ambitieuse…

b. … qui soulève de nombreux points de vigilance

Deuxième partie : transformer la BITD européenne en un véritable outil de dissuasion économique et industrielle, au service de l’autonomie stratégique du continent

I. Au niveau européen, l’impératif d’une nouvelle ambition pour l’industrie de défense, dans le respect de la souveraineté des États

A. Lever les obstacles aux coopérations industrielles

1. Malgré leurs limites, les coopérations restent essentielles à l’autonomie stratégique en Europe

2. Lever l’obstacle du contrôle des exportations

3. Lever les obstacles dans la conduite des programmes

4. Favoriser les consolidations industrielles

a. De réelles perspectives de consolidations, notamment dans le domaine terrestre

b. MBDA : un modèle pour de futures consolidations

B. Favoriser le financement de la BITD européenne

1. Lutter contre les pratiques discriminatoires des acteurs privés

2. Modifier la politique de prêts de la banque européenne d’investissement

3. Promouvoir de nouveaux financements européens

C. Donner une nouvelle impulsion aux dispositifs de l’UE, dans le respect de la souveraineté des États membres

1. Réformer le fonds européen de défense

2. Assumer une préférence européenne pour lutter contre nos dépendances aux pays tiers

II. Au niveau national, amplifier la contribution de notre industrie de défense à l’autonomie stratégique en Europe

A. Une BITD encore insuffisamment orientée vers le marché européen

1. La culture traditionnelle du « grand export »

2. Une timide dynamique vers le marché européen qu’il convient d’amplifier

B. Favoriser l’adaptation de notre BITD au marché européen

1. Adapter nos outils de soutien aux exportations

a. Proposer des contrats de gouvernement à gouvernement faciles d’emploi

b. Renforcer nos réseaux militaires dans les pays européens

2. Adapter nos programmes d’équipements

a. Prévoir des « commandes surnuméraires » destinées à l’exportation

b. Veiller à garantir l’exportabilité de nos équipements

3. Diversifier nos partenariats en Europe

a. La Suède

b. La Pologne

Examen en commission

Annexe 1 :  Recommandations de vos rapporteurs

Annexe 2 : Auditions et déplacements des rapporteurs

1. Auditions

2. Déplacements

 


— 1 —

 

 

   RÉSUMÉ

L’industrie de défense est au cœur des deux défis stratégiques que doit relever l’Europe : à court terme, le défi du soutien à l’Ukraine ; à moyen terme, le défi d’assumer la défense collective de notre continent, dans un contexte d’incertitude quant à la pérennité de l’engagement américain en Europe.

● Or, l’industrie de défense souffre de plusieurs faiblesses structurelles.

Elle est tout d’abord trop fragmentée. Les champions européens manquent de taille critique : une seule entreprise européenne – le britannique BAE Systems – figure dans le top 10 mondial. La forte dispersion des acteurs entraîne en outre une duplication des systèmes d’armement, préjudiciable à l’interopérabilité de nos armées et à la compétitivité de nos entreprises de défense.

La BITD européenne a également souffert de décennies de sous-investissement, qui ont obéré la capacité des chaînes de production à remonter en puissance. L’abandon de certaines compétences critiques, telle que la filière souveraine de la poudre, et la promotion d’un modèle basé sur les flux tendus et l’optimisation des stocks sont les conséquences d’un tel sous-investissement.

L’industrie de défense européenne, et plus particulièrement ses PME-ETI, est en outre sous-financée. Elle pâtit notamment de la forte réticence des investisseurs institutionnels à investir dans la défense, en raison d’un prétendu risque réputationnel et d’une interprétation erronée des normes économiques, sociales et de gouvernance (« ESG »).

Enfin, l’industrie de défense est fortement dépendante des pays tiers pour ses approvisionnements stratégiques. Or, cette dépendance est devenue une arme dans les mains de nos compétiteurs stratégiques. La Chine a ainsi réduit ses exportations de nitrocellulose – un composant essentiel pour la fabrication de poudres – aux industriels européens pour privilégier son partenaire russe, dans le contexte de la guerre en Ukraine.

● Ces faiblesses s’inscrivent au surplus dans un contexte d’intensification de la concurrence intra-européenne. Les coopérations industrielles ne représentent que 18 % des dépenses d’investissement des États membres, contre un objectif de 35 %. Ce déficit de collaboration tient aux difficultés des programmes en coopération eux-mêmes : délais excessifs ; exigence d’un retour sur investissement des pays participants pour leurs propres industries ; développement de sur-spécifications nationales qui réduisent la plus-value des coopérations en terme d’harmonisation capacitaire.

Un renforcement des stratégies industrielles nationales est également à l’œuvre. Le spatial européen en est la première victime, comme l’illustre le lancement d’une compétition intra-européenne sur les lanceurs, actée au sommet de Séville de novembre 2023. L’Allemagne promeut également ses intérêts sur le marché européen de la défense, dans une logique essentiellement non-coopérative. L’abandon de plusieurs programmes en coopération avec la France, le projet de bouclier anti-missiles fondé sur des systèmes non européens, ou encore la stratégie expansionniste de Rheinmetall en Europe, traduisent une telle dynamique.

● La guerre en Ukraine a révélé, voire amplifié, les carences de l’industrie de défense européenne.

Si les pays européens ont augmenté significativement leurs dépenses de défense depuis février 2022, cet effort financier n’a que peu bénéficié aux industriels européens. Plus de 80 % des budgets des pays de l’UE dédiés aux acquisitions d’équipements militaires sont ainsi consacrés aux importations extra-européennes. Les États-Unis sont les principaux bénéficiaires de ces acquisitions européennes, grâce notamment à l’attractivité du mécanisme des foreign military sales (« FMS »).

La domination des États-Unis sur le marché européen de la défense est en outre confortée par l’interpénétration croissante entre les BITD européenne et américaine. Face à la saturation de leurs chaînes de production, les entreprises américaines du secteur de la défense tendent en effet de plus en plus à sous-traiter la fabrication de leurs équipements aux industriels européens.

L’industrie de défense européenne est au surplus confrontée à l’émergence de nouveaux concurrents, ainsi que l’a mis en exergue le marché conclu entre la Pologne et la Corée du Sud en 2022. Ce contrat illustre que la rapidité des livraisons est devenue aujourd’hui le facteur prédominant dans la politique d’acquisition des pays européens, au regard du contexte d’urgence résultant du conflit ukrainien.

● Le conflit en Ukraine a également eu pour conséquence d’accroître le rôle de l’Union européenne (UE) dans la politique industrielle de défense.

Le rôle de l’UE était jusqu’ici essentiellement limité au soutien à la recherche et au développement à travers le fonds européen de défense (« FED »). Celui-ci souffre cependant de plusieurs lacunes, avec des crédits qui sont saupoudrés sur un trop grand nombre de projets, pilotés par un trop grand nombre d’acteurs, et aux perspectives capacitaires incertaines.

Dans le prolongement de la guerre en Ukraine, l’UE a mis en place plusieurs dispositifs d’urgence, tels que le dispositif ASAP, pour augmenter la production d’obus, ou le dispositif EDIRPA, pour inciter aux acquisitions conjointes. Ces dispositifs bienvenus souffrent toutefois de leur budget limité, de la lenteur de leur mise en place et de leur champ d’application trop étroit.

La publication par la Commission en mars 2024 de la stratégie pour l’industrie de défense européenne (« EDIS ») et du projet de règlement y afférent (« EDIP ») marque une rupture. Il s’agit de mettre en place un soutien structurel et pérenne à l’industrie de défense européenne. Cette stratégie ambitieuse soulève cependant de nombreux points de vigilance relatifs (i) au financement, qui n’est pas en l’état à la hauteur de l’enjeu, (ii) à la gouvernance, avec une duplication des compétences entre les acteurs existants et les instruments créés par EDIP, (iii) au risque d’une communautarisation rampante de la politique de défense, au regard du rôle renforcé de la Commission européenne, à la lisière des traités européens.

***

Il est aujourd’hui impératif de changer de paradigme. Il s’agit de transformer la BITD européenne en un véritable outil de dissuasion économique et industrielle, au service de l’autonomie stratégique de notre continent.

● Il convient tout d’abord de lever les obstacles aux coopérations industrielles, qui malgré leurs limites, restent essentielles. Cela exige notamment de préserver la liberté d’exportation des États quant au produit développé en coopération. La conduite des programmes en coopération doit également être revue, afin d’appliquer systématiquement le principe du best athlete. Il serait enfin opportun de supprimer, ou à tout le moins d’aménager, la règle du « retour géographique », si préjudiciable à la compétitivité du spatial européen.

Il faut également favoriser les consolidations industrielles, afin de réduire la fragmentation de l’industrie de défense européenne, notamment dans le secteur terrestre. Le groupe MBDA fournit à cet égard un modèle de gouvernance pour les consolidations à venir, en ce qu’il permet une intégration opérationnelle poussée entre industriels tout en préservant les intérêts souverains des États concernés.

● L’optimisation du financement de l’industrie de défense est également un impératif pour que les PME-ETI soient en capacité de monter en puissance. Il convient à cet égard de lutter contre les pratiques discriminatoires des acteurs financiers privés, en leur interdisant par exemple d’utiliser dans leur politique d’investissement la notion d’« armes controversées », dépourvue de toute pertinence juridique.

L’exclusion par la banque européenne d’investissement (BEI) du financement des « armes et munitions » est une aberration au regard du contexte stratégique actuel et doit par conséquent être levée. Le financement par la BEI du secteur de la défense constituerait un surplus un signal stratégique fort à l’égard des acteurs du monde financier.

De nouveaux financements pour l’industrie de défense au niveau européen doivent être également établis, notamment au titre du prochain cadre financier pluriannuel de l’UE. Le fonds de 100 milliards d’euros évoqué par le commissaire européen Thierry Breton paraît adapté aux enjeux, pourvu qu’il soit piloté dans un cadre intergouvernemental. En outre, la création d’un fonds de fonds au niveau européen, doté a minima d’un milliard d’euros, permettrait d’améliorer le financement en capital des PME-ETI de défense. Au niveau national, il y a également urgence à créer un mécanisme permettant de flécher l’épargne collective vers le financement de l’industrie de défense.

● Il est par ailleurs nécessaire de réformer les dispositifs de l’UE en faveur de l’industrie de défense. L’efficacité du FED serait renforcée si les projets financés correspondaient davantage aux besoins capacitaires des États membres. Le FED pourrait ainsi utilement financer des briques technologiques de programmes en coopération en cours, plutôt que de développer des projets concurrents à ces derniers.

Le projet EDIP doit promouvoir une véritable préférence européenne pour notre industrie de défense. Cela implique d’établir des critères d’éligibilité stricts : les entreprises contrôlées par des entités de pays tiers, de même que les sociétés qui produisent sous licence des équipements de pays tiers, ne devraient pas pouvoir bénéficier des financements européens. Faire d’EDIP un Buy European Act requiert également d’introduire un système de bonus/malus, pour inciter les États européens à acheter des équipements militaires européens.

● La BITD française, encore trop dépendante actuellement du « grand export », doit quant à elle contribuer davantage à l’autonomie stratégique en Europe. Les pays du Moyen-Orient et l’Inde ont ainsi représenté 65 % du total de nos exportations d’armement en 2022, contre 23 % pour les pays européens. Il convient donc d’amplifier la timide dynamique actuelle de notre BITD vers le marché européen.

Les outils de soutien aux exportations pourraient être ainsi adaptés, notamment en développant des contrats de gouvernement à gouvernement plus faciles d’emploi que des partenariats de type CaMo, afin de répondre aux besoins en ce sens de nos partenaires européens.

La création, pour certains segments aux fortes perspectives d’exportation, de « commandes surnuméraires » permettrait de répondre à l’exigence de rapidité des livraisons des États acquéreurs. Le critère de l’exportabilité doit être mieux pris en compte, dès la phase de conception de nos équipements. L’actualisation de la LPM 2024-2030 pourrait être aussi l’occasion de privilégier des segments qui correspondent davantage aux besoins capacitaires actuels de nos partenaires européens (artillerie, munitions, défense sol-air, véhicules à chenilles…).

Enfin, au-delà de la nécessaire collaboration avec l’Allemagne, la France doit diversifier ses partenariats en Europe. À cet égard, la Pologne et la Suède sont deux pays avec lesquels des collaborations structurantes dans le domaine capacitaire peuvent être envisagées.

 

 


— 1 —

 

 

Introduction

L’Europe avait « oublié que l’Histoire est tragique » ([1]).

Nous, Européens, avons vécu, depuis la chute du mur de Berlin, dans l’illusion de la « fin de l’Histoire » ([2]). Dans un monde voué à être pacifié par le triomphe annoncé de la démocratie libérale et de « la mondialisation heureuse »  ([3]), l’Europe s’est crue fondée à abandonner la puissance militaire sur l’autel du soft power. « La norme sans la force » ([4]), soit une puissance fondée sur les seules vertus du marché et du droit, tel a été le credo de l’Europe durant ces dernières décennies.

C’est dans ce contexte que les Gouvernements européens, saisissant l’opportunité des « dividendes de la paix », ont réduit drastiquement leur effort de défense.

La tutelle américaine, conséquence du renoncement des Européens à assumer leur sécurité collective, était jugée d’autant moins problématique que la menace sécuritaire paraissait faible voire inexistante.

Quant à nos dépendances industrielles, énergétiques voire alimentaires à l’égard de puissances telles que la Russie ou la Chine, elles étaient appréhendées sous le seul prisme du bien-être des consommateurs, érigé en finalité ultime des politiques européennes. Du reste, le « doux commerce » cher à Montesquieu finirait, croyait-on collectivement, par transformer à terme nos liens économiques avec ces pays en intimité stratégique.

● Le conflit en Ukraine a mis fin à cette illusion collective.

Le retour de la guerre de haute intensité en Europe a en effet mis en lumière la réaffirmation des logiques de puissances et des rapports de force, qui était de fait à l’œuvre depuis des décennies.

Pendant que les Européens se félicitaient des « dividendes de la paix », nos compétiteurs ont quant à eux renforcé leur outil de défense. De 1999 à 2021, les dépenses de défense ont augmenté de 292 % pour la Russie et 592 % pour la Chine, contre 20 % pour les pays de l’Union européenne et 66 % pour les États-Unis ([5]).

Pendant que les Européens se réjouissaient du renforcement des liens économiques avec nos compétiteurs stratégiques, ces derniers construisaient patiemment leur autonomie et considéraient nos dépendances à leur égard comme autant de vulnérabilités susceptibles d’être exploitées le moment venu.

La guerre en Ukraine marque ainsi l’entrée dans une nouvelle ère de « confrontation stratégique »  ([6]) globale, multi-milieux et multi-champs.

Face à ce changement de contexte stratégique, l’Europe s’est trouvée largement démunie du fait de décennies de sous-investissement dans notre défense, comme l’illustre de façon dramatique notre incapacité collective à répondre aux besoins ukrainiens en munitions et en équipements militaires.

Compte tenu de l’urgence, les pays européens ont certes commencé à se réarmer, mais en acquérant du matériel principalement auprès des États-Unis, c’est-à-dire en accroissant encore davantage notre dépendance à la tutelle américaine.

● Dans ce contexte, l’Europe doit opérer sa mue stratégique et pleinement réinvestir la dimension militaire de la puissance, le hard power en lieu et place du recours au seul soft power. Cet impératif requiert de mettre en place un agenda d’autonomie stratégique en Europe. Un tel changement de paradigme constitue certainement un des enjeux majeurs des élections européennes à venir.

Pour définir l’autonomie stratégique, vos rapporteurs reprennent à leur compte la définition suivante : « L’autonomie stratégique est la capacité d’anticiper, de décider et d’agir avec des partenaires – mais seul si nécessaire – pour la défense de ses intérêts en menant en toute indépendance les actions nécessaires à l’appréciation, l’évaluation, la décision puis, si cela se révèle nécessaire, l’action. Elle repose notamment sur une maîtrise et un approvisionnement indépendant en matière d’armements » ([7]).

À l’échelon du continent, faut-il parler d’« autonomie stratégique européenne », concept franco-français parfois mal compris par nos partenaires, ou plus prudemment d’ « autonomie stratégique en Europe », comme le proposent vos rapporteurs dans l’intitulé de cette mission d’information ?

Ce débat sémantique importe finalement peu, pourvu que les Européens convergent vers les objectifs communs suivants : construire un véritable pilier européen de l’Alliance atlantique ; être en mesure de peser collectivement sur la sécurité de notre continent ; au final, prendre en main notre destin et ne plus « jouer notre sécurité aux dés à chaque élection américaine », pour reprendre une formule du commissaire européen Thierry Breton.

Le président de la République évoque régulièrement, pour la regretter, « la minorité géopolitique de l’Europe » ([8]). Or, l’autonomie, c’est précisément sortir de « l’état de minorité dont nous sommes nous-mêmes responsables », pour paraphraser Emmanuel Kant ([9]).

● Le renforcement de notre autonomie stratégique est une exigence pour relever les deux défis que doit affronter l’Europe.

À court terme, le défi du soutien militaire à l’Ukraine. Comme l’a affirmé à vos rapporteurs le chercheur Pierre Haroche, « les Ukrainiens ont besoin de l’autonomie stratégique européenne et, inversement, l’autonomie stratégique de l’Europe ne peut être crédible que si elle permet d’aider opérationnellement l’Ukraine. La situation actuelle en Ukraine nous place de facto dans une situation où il faut être autonome stratégiquement : la question est de savoir si nous sommes collectivement à la hauteur de ce défi ».

Il est symptomatique que l’un des plus ardents défenseurs de l’autonomie stratégique de l’Europe soit le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui a lancé cet appel aux dirigeants européens : « Notre Europe a besoin d'une réelle autosuffisance en matière de défense. Cela ne peut être atteint que par l'augmentation de la production d'armes et de munitions sur le continent. S'il vous plaît, ne gaspillez pas le temps nécessaire à activer la production de défense » ([10]).

À moyen terme, le défi de l’« ambition impérialiste » ([11]) de la Russie. Quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, vos rapporteurs ont la conviction que la Russie poursuivra sa confrontation contre ce qu’elle désigne comme « l’Occident collectif ». La Russie a mis en place dans le cadre du conflit ukrainien une véritable économie de guerre, au sens strict du terme, avec plus de 30 % des dépenses fédérales qui seraient allouées au secteur de la défense. Or, l’Histoire montre que lorsque des puissances aux ambitions révisionnistes assumées, telles que la Russie, atteignent un tel niveau de dépenses militaires, elles tendent à vouloir exploiter leur avantage plutôt qu’à revenir à une « économie de paix ». Voilà pourquoi la défense de l’Ukraine est existentielle pour l’Europe !

Ces deux défis devront au surplus être relevés par les Européens dans un contexte d’incertitude quant à la pérennité de l’engagement américain sur notre continent, tel qu’illustré par les récentes tergiversations de la Chambre des représentants sur le dernier paquet d’aides à l’Ukraine.

Dans cette perspective, une éventuelle élection de M. Donald Trump constituerait un moment de vérité pour l’autonomie stratégique de l’Europe, comme l’a souligné une personne auditionnée   : « soit elle agit comme un électrochoc aboutissant à une prise de conscience collective des Européens en vue de renforcer notre autonomie stratégique ; soit elle alimente encore davantage l’acquisition d’équipements militaires américains par des pays européens désireux de sauvegarder le parapluie américain dans le cadre d’une relation bilatérale privilégiée ».

Cependant, quelle que soit l’issue de la prochaine élection présidentielle américaine, les Européens doivent garder à l’esprit que le pivot vers l’Asie dans le cadre de la compétition stratégique avec la Chine constitue une tendance structurelle de la politique étrangère américaine, comme l’a relevé M. Camille Grand, du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR). En outre, les États-Unis ne pourront pas être présents simultanément sur deux fronts en cas de conflit à Taïwan.

● Dans la perspective d’un tel renforcement de l’autonomie stratégique en Europe, l’industrie de défense joue naturellement un rôle crucial.

Or, celle-ci a été affaiblie par des décennies de sous-investissement, comme l’a révélé la guerre en Ukraine. Les lacunes de notre soutien à l’Ukraine proviennent en effet non seulement de la faiblesse des stocks de nos armées, mais également des capacités de production limitées de l’industrie de défense en Europe.

Les cadences de production de l’industrie de défense européenne n’ont en effet pas permis à cette dernière de répondre efficacement aux deux enjeux soulevés par la guerre en Ukraine : d’une part, le recomplètement rapide, au bénéfice des forces armées européennes, des stocks cédés aux Ukrainiens ; d’autre part, la production de nouveaux équipements et munitions au bénéfice direct de l’Ukraine.

En outre, les lacunes de l’industrie de défense européenne n’ont pas permis à cette dernière d’être en capacité de répondre au « choc de demande » résultant de l’augmentation de l’effort de défense des pays européens. Cette incapacité de l’industrie européenne à livrer rapidement les équipements demandés a abouti à ce que les pays européens se sont majoritairement approvisionnés auprès de pays tiers, tels que les États-Unis ou, dans une moindre mesure, la Corée du Sud.

● Au regard de ce constat, une « révolution copernicienne » de l’industrie de défense en Europe s’impose, pour être en capacité de produire collectivement plus et plus vite.

Il en va tout d’abord de la crédibilité dans notre soutien à l’Ukraine. La guerre en Ukraine a rappelé une évidence trop oubliée par les Européens : les capacités de production des belligérants et de leurs alliés sont déterminantes dans l’issue d’un conflit de haute intensité. Ne laissons pas la Russie remporter la bataille de la production ! Nous, Européens, pouvons être l’arsenal de la démocratie ukrainienne si nous nous en donnons les moyens.

Il en va également, à plus long terme, de notre capacité de dissuasion à l’encontre de la Russie et de nos autres compétiteurs stratégiques. Les capacités de production de l’industrie de défense contribuent en effet pleinement à l’objectif de « gagner la guerre avant la guerre » cher au chef d’état-major des armées. Il est symptomatique à cet égard qu’une des principales finalités de la récente stratégie américaine pour l’industrie de défense soit de renforcer l’« economic deterrence », c’est-à-dire l’effet de dissuasion conféré par la profondeur de leur outil de production industriel ([12]).

Il en va enfin de la souveraineté des armées européennes. Tant que les pays européens s’approvisionneront majoritairement en équipements auprès des États-Unis, les armées européennes resteront sous la tutelle opérationnelle des Américains. Ce sont en effet les États-Unis qui décident des conditions d’emploi et d’exportation des matériels américains achetés par les Européens, comme l’a illustré l’interminable attente de l’autorisation américaine pour équiper nos drones Reaper de charges électromagnétiques.

Il y a donc un enjeu majeur de souveraineté à ce que les pays européens soient autorité de conception des équipements utilisés par leurs propres armées. Ainsi que l’a rappelé M. Eric Béranger, directeur général de MBDA, « si nous avons réussi à intégrer des Storm Shadow sous des avions de chasse de l’armée ukrainienne en quelques semaines, et non en plusieurs années, c’est que nous étions ‘‘ autorité de conception ’’ et que nous n’avons pas eu besoin de demander une quelconque autorisation à un pays tiers qui aurait pu nous adresser un refus ou simplement nous retarder ».

● Dans le cadre de leurs travaux, vos rapporteurs, M. Jean-Charles Larsonneur (non inscrit) et M. Jean-Louis Thiériot (Les Républicains), ont mené une cinquantaine d’auditions à Paris et effectué trois déplacements, à Rome, Stockholm et Varsovie.

Au terme de leurs travaux, vos rapporteurs partagent une même conviction : l’avenir de notre sécurité collective, la défense du « monde libre », dépendra en grande partie de notre capacité à renforcer notre industrie de défense.

Au-delà du constat sur l’état actuel de l’industrie de défense en Europe, vos rapporteurs se sont par conséquent attachés à proposer un plan d’action pour accroître la contribution de l’industrie de défense à l’autonomie stratégique en Europe.

Ces propositions n’ont qu’un seul objectif : que la France et l’Europe restent des acteurs de l’Histoire et n’en deviennent pas les témoins tremblants.

Vos rapporteurs formulent le souhait que ce rapport contribuera à éclairer utilement le débat public, notamment dans la perspective des prochaines élections européennes, sur les évolutions exigées par le changement de contexte stratégique en Europe.

Ils espèrent enfin que leur travail sera de nature à faire mieux comprendre aux citoyens le rôle et les enjeux de l’industrie de défense, dont l’importance est malheureusement trop méconnue dans nos sociétés européennes.


— 1 —

 

 

Première partie : une contribution insuffisante de l’industrie de défense à l’autonomie stratégique en Europe

  1.   Une industrie dimensionnée pour les temps de paix

A.   Les faiblesses structurelles de l’industrie de défense en Europe

1.   Une industrie fragmentée

a.   Des champions européens qui manquent de taille critique

● L’industrie de défense en Europe est un « marché de niche », eu égard à d’autres grands secteurs industriels. Selon la Commission européenne, la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne réalise un chiffre d’affaires annuel de 70 milliards d’euros et emploie environ 500 000 personnes ([13]). À titre de comparaison, l’industrie automobile en Europe représente plus de 13 millions d’emplois et 7 % du PIB européen (soit un chiffre d’affaires annuel de plus de 1 100 milliards d’euros)  ([14]).

Les échelles de production dans l’industrie de défense sont par conséquent sans commune mesure avec les pratiques de l’industrie civile. Selon l’exemple donné par M. Emmanuel Levacher, président d’Arquus, « la production de 72 châssis de canons Caesar, c’est l’équivalent d’une demi-journée de production pour une usine civile dans le véhicule industriel ». L’industrie de défense en Europe relève ainsi davantage de l’« artisanat », pour reprendre la formule de M. Léo Péria-Peigné de l’IFRI, que de l’industrie lourde.

● L’étroitesse du marché européen de la défense est illustrée par le fait que les entreprises de défense européennes ont un déficit de taille critique notable par rapport aux industriels américains.

Il résulte en effet du classement des plus grandes entreprises de défense ([15]), établi en fonction du chiffre d’affaires développé en 2022, que les entreprises européennes sont largement surclassées par leurs concurrentes américaines  :

- les cinq premières entreprises du classement sont américaines. Elles représentent à elles seules 32 % du chiffre d’affaires total des sociétés du Top 100 ;

- le chiffre d’affaires combiné des trois premières sociétés américaines est supérieur au chiffre d’affaires total de l’ensemble des sociétés européennes du classement ;

- une seule entreprise européenne figure dans le top 10 : il s’agit de la société britannique BAE Systems (6ème) ;

- seuls quatre industriels européens figurent au top 20, contre neuf industriels américains ;

- au total, sur les 100 premières industries de défense mondiales, 26 sont européennes pour un chiffre d’affaires combiné de 121 milliards de dollars (soit 20 % du total), contre 42 sociétés américaines réalisant 302 milliards de dollars de chiffres d’affaires consolidé (soit 51 % du total).

TOP 12 DES ENTREPRISES DE DÉFENSE EUROPÉENNES (2022)

Source : tableau établi par vos rapporteurs à partir des données du SIPRI.

 

 

 

 

TOP 20 MONDIAL DES ENTREPRISES DE DÉFENSE (2022)

Source : SIPRI, « The SIPRI Top 100 arms producing and military services companies, 2022 », décembre 2023.

b.   Une forte dispersion des acteurs industriels opérant sur les mêmes segments

● La fragmentation de l’offre sur le marché européen de la défense se matérialise tout d’abord par le fait que de nombreux industriels interviennent sur les mêmes segments et se retrouvent par conséquent en situation de concurrence frontale sur les marchés non domestiques.

Le tableau ci-dessous, qui présente, pour certains segments capacitaires, « l’industriel pivot » des six principaux pays européens en matière d’industrie de défense, illustre ce phénomène.

INDUSTRIELS EUROPÉENS PIVOTS PAR SEGMENT capacitaire

Source : tableau établi par vos rapporteurs à parti des données fournies par Mme Hélène Masson de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

● Le corollaire de cette fragmentation de l’offre est la duplication de nombreux systèmes d’armements. Selon une estimation en date de 2017, l’Europe comptait ainsi 178 types d’équipements militaires majeurs contre 30 pour les États-Unis ([16]).

Dans une étude plus récente, un chercheur de l’agence suédoise de recherche pour la défense (FOI), avec lequel vos rapporteurs se sont entretenus lors de leur déplacement à Stockholm, aboutit également au constat d’une forte duplication des systèmes d’armement en Europe, comme l’illustre le graphique ci-dessous.

comparaison EUROPE/USA du nombre de systèmes d’armement par Segments MAJEURS (2021)

Source : M. Per Olsson, « The European Defence Market – Unevenly Fragmented », FOI, décembre 2021.

Cette fragmentation est particulièrement prononcée sur certains segments, tels que les bâtiments de surface ou les véhicules terrestres, où cohabitent de nombreux systèmes avec de faibles parts de marchés.

EXEMPLE de la fragmentation du segment des bâtiments de surface (2021)

Source : M. Per Olsson, « The European Defence Market – Unevenly Fragmented », FOI, décembre 2021


● Or, cette situation n’a que peu évolué au cours des dernières années, comme l’a souligné le président d’Arquus, M. Emmanuel Levacher : « Lorsque j’ai pris mes fonctions au sein d’Arquus il y a près de dix ans, la première chose qui m’a frappé était la grande fragmentation de l’industrie terrestre, avec une faible mutualisation entre les acteurs. Or, ce constat perdure aujourd’hui ». Dans la même perspective, M. Nicolas Chamussy, directeur général de KNDS France, a également relevé qu’il « existe aujourd’hui plus de programmes de chars en Europe que dans le reste du monde ».

Cette fragmentation est d’autant plus préjudiciable qu’elle se répercute au niveau des chaînes de sous-traitance. Celles-ci sont en effet particulièrement cloisonnées entre les différents systèmes d’armement, comme l’a indiqué M.  Bruno Berthet, président de l’équipementier aéronautique Aresia : « Alors que dans l’aéronautique civile, il n’y a pas de difficulté à ce qu’un fournisseur travaille à la fois avec Airbus et Boeing, il est rare dans le domaine militaire de travailler simultanément pour le Rafale et l’Eurofighter. Ainsi, les différentes sociétés qui ont par la suite constitué le groupe Aresia ont été de facto exclues du marché du reste de l’Europe du fait qu’elles travaillaient sur le Rafale ».

c.   Des modèles nationaux d’industries de défense hétérogènes

Le marché européen de la défense est caractérisé par une forte hétérogénéité des modèles de BITD selon les pays. De nombreux enjeux actuels sur le rôle de l’industrie de défense dans l’autonomie stratégique en Europe tirent leur origine de ces différences de modèles nationaux.

● La première source d’hétérogénéité provient logiquement de la taille respective des différentes BITD nationales. Il est traditionnellement distingué entre, d’une part, les pays européens ayant une BITD structurée autour de grands maîtres d’œuvre, à savoir l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Suède ([17]), et, d’autre part les autres pays qui disposent d’une BITD principalement composée de systémiers et d’équipementiers.

Cette distinction a deux conséquences majeures. Tout d’abord, les pays n’ayant pas de BITD structurée sont de facto contraints d’acquérir des équipements sur étagère. Le renforcement de l’autonomie stratégique en Europe requiert donc que ces pays trouvent un intérêt à privilégier les acquisitions auprès des pays européens plutôt qu’auprès des pays tiers, tels que les États-Unis. Par ailleurs, ces pays ne sont pas spontanément favorables au renforcement du budget communautaire en faveur de l’industrie de défense, dès lors que leur industrie nationale n’est susceptible d’en retirer qu’un bénéfice marginal.

 

Au sein des pays ayant une BITD structurée, seuls la France et le Royaume-Uni comptent plus de 200 000 emplois directs et indirects dans le secteur de l’industrie de défense. Cette prépondérance de la BITD française au sein de l’Union européenne (UE) est la raison pour laquelle les initiatives de l’UE en faveur de l’industrie de défense sont souvent perçues par les autres pays comme des outils au service des intérêts industriels français, ainsi que l’ont confirmé à vos rapporteurs de nombreuses personnes auditionnées.

● Le second facteur d’hétérogénéité tient au lien consubstantiel entre les industries de défense et le modèle national d’armée.

La France a fait le choix dans les années 1950 de construire une industrie de défense autonome pour équiper son « modèle d’armée complet » de façon souveraine. L’industrie de défense revêt par conséquent un caractère intrinsèquement stratégique. Ce choix structure encore aujourd’hui notre BITD : il explique notre faible taux d’importations militaires, ainsi que la présence de l’État au sein de l’actionnariat de plusieurs industriels de défense.

Dans la même perspective, la politique historique de neutralité de la Suède a incité cette dernière à s’approvisionner de façon autonome sur l’ensemble des segments capacitaires. C’est la raison pour laquelle la Suède est par exemple le seul pays européen, avec la France, à avoir développé son propre avion de chasse, le Gripen de l’entreprise Saab.

A contrario, d’autres pays européens, tels que l’Allemagne ou le Royaume-Uni, ont privilégié une logique de marché, ce qui s’est traduit par une ouverture plus importante aux importations et une faible présence de l’État au capital des entreprises (même si le Royaume-Uni a développé un système de golden share).

Dans la tradition allemande, l’industrie de défense a ainsi longtemps été considérée sous le seul prisme économique, à rebours de la conception française. Ces différences d’approche du rôle de la BITD constituent un facteur non négligeable dans les difficultés que peuvent rencontrer les coopérations franco-allemandes. Ainsi que l’a résumé le général Franz Chapuis, attaché de défense auprès de l’ambassade de France en Allemagne, les Allemands s’abritent derrière les industriels et la loi du marché, alors que les coopérations en France obéissent à une logique davantage politique.

● Une autre cause d’hétérogénéité entre les BITD nationales est liée aux politiques de contrôle des exportations d’armement, qui divergent fortement entre les pays européens ([18]). La France, en raison de sa position traditionnelle d’« allié non aligné », a ainsi une culture du « grand export », notamment auprès des pays du Moyen-Orient, dans le respect du contrôle effectué par la commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG).

Des pays comme l’Allemagne, la Suède ou les Pays-Bas ont au contraire développé des politiques particulièrement restrictives de contrôle des exportations, ainsi que l’a illustré le veto allemand – levé récemment – à l’exportation par le Royaume-Uni des Eurofighter Typhoon à l’Arabie Saoudite.

Ces différences d’approche constituent là encore un obstacle majeur aux coopérations entre industriels européens. Certains industriels craignent ainsi de ne pas pouvoir être libres d’exporter si des composants allemands sont intégrés à leurs produits. Comme l’a indiqué un industriel, « les règles d’exportation allemandes nous conduisent à éviter la sous-traitance en Allemagne partout où c’est possible ». Dans le prolongement la recherche de produits « Itar free » ([19]) se développe donc en Europe un  réflexe « German free », pour reprendre les termes de M. Jean-Pierre Maulny de l’IRIS.

2.   Une industrie qui a souffert des « dividendes de la paix »

● Le sous-investissement structurel des pays européens dans leur outil de défense au cours des dernières décennies est suffisamment connu et documenté, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir dans le détail dans le cadre du présent rapport. Vos rapporteurs se contenteront de citer trois données, issues de la communication de la Commission européenne sur les déficits d’investissement dans la défense ([20]), pour illustrer l’ampleur du phénomène :

– si tous les États membres avaient consacré 2 % de leur PIB à la défense de 2006 à 2020, plus 1 100 milliards d’euros supplémentaires auraient bénéficié aux politiques de défense, dont 270 milliards d’euros d’investissements en équipements  ([21]) ;

– la crise financière de 2008 a eu un impact majeur sur les dépenses de défense des pays de l’UE : celles-ci sont en effet passées de 183 milliards d’euros en 2008 à 159 milliards d’euros en 2014. Les dépenses de défense n’ont atteint leurs niveaux d’avant crise qu’en 2018-2019. Entre 2009 et 2018, les réductions opérées par les États membres équivalent à un sous-investissement d’environ 160 milliards d’euros, par rapport au niveau des dépenses de 2008 ;

– entre 2007 et 2016, on estime que plus de 60 % du budget des pays de l’UE dédié à l’acquisition d’équipements de défense a été consacré à des importations militaires en provenance de pays tiers. Cela signifie que les entreprises européennes de défense n’ont bénéficié que de 40 % des budgets d’équipements des États membres.

● La première conséquence de ce sous-investissement est la réduction drastique du parc de nos armées. Entre 1992 et 2021, les pays européens ont réduit de 80 % leur parc de chars, de 64 % leurs stocks de munitions de 152 et 155 mm et de 58 % leur flotte d’aviation de chasse, selon certaines estimations ([22]).

RÉDUCTION DES PARCS DES ARMÉES EUROPÉENNES entre 1992 et 2021

Source : Munich security report, « Defense sitters – Tranforming European Militaries in times of war », juin 2023.

En outre, certaines capacités critiques ont été purement et simplement abandonnées pour des raisons budgétaires, telles que les missiles anti-radars en France depuis la fin des années 90.

● La seconde conséquence de ce sous-investissement réside dans la réduction des capacités de production des industriels.

De nombreuses chaînes de production ont été stoppées du fait de l’absence de commandes. Or, il est particulièrement complexe de remettre en marche une ligne de production une fois que celle-ci a été arrêtée, notamment en raison des effets d’hystérèse liés à la perte de compétences au sein de l’entreprise.

Revenant sur son expérience au sein de MBDA, M. Olivier Martin, président de la chaire Économie de défense de l’IHEDN, a ainsi rappelé que « la production de Mistral a été mise à l’arrêt pendant plusieurs années. Aujourd’hui, MBDA aurait pour objectif de doubler la cadence de production, en passant de 20 à 40 Mistral par mois grâce à une récente commande groupée, mais il faut remettre ces chiffres en perspective : au début des années 90, la capacité de production de missiles Mistral installée s’élevait à 400 Mistral par mois, cette ligne ayant atteint un pic de production effectif de 250 missiles par mois ».

De façon générale, la baisse des commandes a plus particulièrement affecté la capacité de réactivité de la chaîne de sous-traitance, comme l’a souligné M. Léo Péria-Peigné de l’IFRI : « Si les grands maîtres d’œuvre ont conservé une capacité de remontée en puissance de leur capacité de production, il n’en va pas de même de la chaîne d’approvisionnement, avec des sous-traitants qui ont adapté leur production au faible niveau de commandes depuis des décennies ». La déstructuration de la supply chain et la fragilisation de certains fournisseurs critiques ont ainsi été mises en exergue par plusieurs industriels auditionnés.

Or, la réduction de capacités au niveau de la chaîne d’approvisionnement est d’autant plus préjudiciable que 30 à 70 % du processus de production des équipements, selon les programmes, est effectué par les sous-traitants des maîtres d’œuvre. « En outre, l’activité des sous-traitants se place généralement au début du processus de production, le maître d’œuvre ayant souvent un rôle d’intégrateur. Il en résulte que le maître d’œuvre est dépendant des sous-traitants pour pouvoir lui-même avancer dans la production de l’équipement. À titre d’exemple, sur les deux ans de fabrication des radars qui équipent le Rafale, la première année de production est entièrement effectuée chez les sous-traitants de Thales » ([23]).

● Enfin, la baisse de la demande étatique a également entraîné deux autres conséquences structurelles pour l’industrie de défense européenne, dont nous payons le prix aujourd’hui :  d’une part, le choix d’abandonner la production de certaines compétences critiques au niveau national, telles que la filière souveraine de poudres ; d’autre part, la promotion d’un modèle industriel basé sur les flux tendus et l’optimisation des stocks, ce qui a obéré durablement la capacité des industriels à remonter en puissance pour répondre aux situations de crise.

            3. Une industrie sous-financée

a.   Au niveau national, des améliorations pour le financement bancaire mais des difficultés persistantes pour le financement en capital

● Les enjeux liés au financement bancaire de l’industrie de défense française ont fait l’objet de plusieurs travaux, dont celui mené par un de vos rapporteurs avec sa collègue Mme Françoise Ballet-Blu ([24]).

Ces travaux ont abouti à des initiatives positives, telles que la mise en place de « référent défense » au sein des banques. Ce dispositif a indéniablement fluidifié le dialogue entre les établissements bancaires, d’une part, les entreprises de défense et la DGA, d’autre part, ce qui a permis de faire avancer de nombreux dossiers.

Certaines banques telles que le Crédit Agricole ont également été mentionnées par plusieurs personnes auditionnées comme étant particulièrement actives pour soutenir l’industrie de défense, ce qui ne peut être que salué par vos rapporteurs.

Il ressort cependant des auditions que des difficultés persistent, notamment pour les PME. Ainsi que l’a mis en exergue M. Bruno Berthet, président d’Aresia, « si les dirigeants de banque sont en général de bonne volonté, la problématique réside davantage au niveau des chargés d’affaires, qui sont souvent rebutés par la complexité et la sensibilité des dossiers liés à l’industrie de défense, en raison notamment des exigences de compliance ».

Le coût de traitement administratif plus élevé pour les dossiers liés au secteur défense se traduit ainsi souvent soit par un refus pur et simple des banques, soit par un renchérissement des conditions de prêt pour les entreprises de défense eu égard aux conditions qui seraient proposées à une société équivalente du secteur civil. Ces difficultés peuvent au surplus être de nature à dissuader des sociétés innovantes d’orienter leur activité vers le secteur de la défense. Un tel effet d’éviction pèse certainement sur l’attractivité de la BITD.

● Si la situation relative aux financements bancaires connaît des évolutions positives, le financement en capital demeure en revanche particulièrement complexe, en raison de la forte réticence des investisseurs privés à financer le secteur de la défense ([25]).

À titre d’exemple, les promoteurs du fonds Eiréné de Weinberg Capital Partners, dédié au secteur de la défense et de la sécurité, se sont heurtés au refus de nombreux investisseurs institutionnels privés. Selon M. Lionel Mestre, associé de Weinberg Capital Partners, « ce refus était souvent justifié en invoquant les règles internes des établissements en matière ESG, mais également le risque réputationnel perçu ».

De nombreux investisseurs interprètent en effet les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) comme prohibant le financement du secteur de la défense ([26]). Or, une telle interprétation est parfaitement erronée, ainsi que l’a confirmé l’association française des investisseurs institutionnels elle-même : « un investisseur n’a pas besoin d’exclure l’industrie de la défense pour respecter ses engagements ESG et les réglementations en vigueur »  ([27]).

Des agences de notation ESG exercent à cet égard un rôle particulièrement préjudiciable sur le financement de la défense. Ainsi, certaines agences n’hésitent pas à mettre sur « liste rouge » toute entreprise, y compris civile, qui serait impliquée dans des chantiers liés à la dissuasion nucléaire. Ces agences n’hésitent pas à classer la dissuasion nucléaire comme une « arme controversée », en se prévalant du traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN).

Dans la même perspective, M. Stéphane Audrand a confirmé que les entreprises liées à la dissuasion nucléaire souffrent d’une certaine désaffection des investisseurs européens, ce qui pourrait s’avérer problématique à terme pour les souscriptions en capital de ces entreprises.

b.   Au niveau européen, des difficultés de financement majeures pour les PME de défense

● Selon une récente étude de la Commission européenne, les PME européennes actives dans le secteur de la défense connaissent des difficultés majeures pour accéder à des financements.

Au cours de la période 2021-2022, deux tiers des entreprises consultées par la Commission se sont abstenues de chercher des financements sur fonds propres et près de 50 % d’entre elles se sont abstenues de chercher des financements en dette, contre une moyenne de 6,6 % pour l’ensemble des PME de l’UE au cours de la même période ([28]).

Cette étude évalue le déficit d’investissement en capital dans les PME européennes du secteur de la défense à deux milliards d’euros et le déficit de financements en dettes entre un et deux milliards d’euros.

Parmi les facteurs invoqués par les investisseurs comme obstacles au financement du secteur de la défense figurent notamment, selon cette étude : les coûts de traitement administratif et l’absence de transparence des marchés publics de défense ; les risques liés à l’investissement dans des programmes de R&D ; la dépendance aux contrats publics ou encore la difficulté à revendre sa participation au capital au terme du cycle d’investissement. Les critères réputationnels et ESG sont invoqués par 46 % des investisseurs sondés.

principaux FACTEURS FREINANT LES INVESTISSEMENTS DANS Les entreprises de DÉFENSE

Source : Commission européenne, « Access to equity financing for European defence SMEs », 11 janvier 2024.

● Enfin, l’étude de la Commission met en exergue qu’il existe aux États-Unis un écosystème de fonds financiers – fonds de private equity (PE) ou fonds de capital-risque (venture capital ou VC) – investissant dans le secteur de la défense bien plus dense qu’en Europe, malgré les exemples de Tikehau Capital et de Weinberg Capital Partners en France.

FONDS INVESTISSANT dans le secteur AÉRONAUTIQUE, défense et sécurité

Source : Commission européenne, « Access to equity financing for European defence SMEs », 11 janvier 2024.

Au-delà de la plus grande profondeur du marché financier américain, cette disparité provient d’une différence d’approche culturelle entre les investisseurs américains et européens à l’égard du secteur de la défense. Comme l’a rappelé M.  Marwan Lahoud de Tikehau Capital, les entreprises de défense américaines sont en effet considérées aux États-Unis comme « l’arsenal de la liberté ». Il n’existe donc aucune difficulté d’ordre éthique de la part des investisseurs américains à financer ces dernières.

4.   Une industrie fortement dépendante des pays tiers pour ses approvisionnements et exposée aux menaces hybrides

● L’industrie de défense européenne, tout comme du reste l’industrie civile, est fortement dépendante des approvisionnements stratégiques à l’égard des pays tiers. Une étude de l’IRSEM a ainsi mis en exergue que « l’UE dépend à 97 % des approvisionnements extérieurs pour un groupe de 27 matières premières qu’elle a identifiées et qualifiées de critiques. » ([29]). La dépendance aux approvisionnements chinois est particulièrement élevée. À titre d’exemple, il est estimé que 78 % des matières et composants nécessaires à la production d’un drone militaire viennent de Chine ([30]). La Chine représente notamment 50 % de la production mondiale d’aluminium et 70 % de la production de graphite naturel, deux matières critiques que l’on retrouve sur tous les systèmes d’armements occidentaux, comme l’illustre le graphique ci-dessous ([31]).

Principaux risques d’approvisionnements en matières critiques