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Discours prononcé au Parc des expositions
à Paris le 20 juin 1968

Gaullistes, adversaires, et vous tous qui m'écoutez jusqu'au fond de l'obscurité, serrés comme lorsque vous vous êtes retrouvés sur les Champs-Élysées, je suis venu ce soir vous parler du destin de la France.

Élections, tant mieux ! Et Dieu sait si l'on en parle depuis huit jours ! Élections, référendum ou insurrection, le problème serait le même. Il ne s'agit plus de savoir comment sera surmontée la crise, car les engagements sont pris ou vont l'être. Il s'agit de savoir comment l'État fera face à ses engagements pour que le peuple de France ne soit pas spolié, pour que l'ébranlement qui vient de faire vaciller la nation ne se continue pas, avec une sinistre ironie, soit par l'inflation, soit par le chômage.

Comme la plupart d'entre vous, j'ai entendu M. François Mitterrand commencer ainsi son allocution à la télévision :

« Supposons que la gauche soit au pouvoir.

« Supposons que le drapeau noir flotte boulevard Saint-Michel. Supposons que le sang rougisse les pavés du Quartier latin, chez Peugeot, chez Renault, etc.

« Supposons qu'un formidable mouvement social ait entraîné avec lui, en quatre jours, neuf millions d'hommes et de femmes.

« Supposons que nous sommes au bord de la guerre civile.

« Que dirait-on dans certains milieux ?

« On prétendrait, soyez-en sûrs, que c'est normal, ce désordre, cette impuissance, cette gabegie, puisque c'est la gauche qui gouverne. »

Non.

Parce que en face de neuf millions de grévistes, en face de la guerre civile - et même en face de beaucoup moins - ce n'est jamais de vos amis que la France a entendu : « Je ne me démettrai pas. »

Tout ce qui vient de se passer, vous n'auriez le droit de vous en prévaloir que si vous étiez, comme vous le croyez un peu vite, nos successeurs, alors que vous n'êtes que nos prédécesseurs.

Vous nous direz : « Qu'importe aux jeunes le 18 Juin 1940 ? Ils n'étaient pas nés. »

Un instant.

Si le 18 Juin n'était que l'un des symboles de notre continuité nationale, ce ne serait déjà pas si mal. Mais vous oubliez vite que c'est un symbole d'autre chose, d'une autre chose que vous ne voulez pas voir parce qu'elle vous tient aujourd'hui à la gorge : la force que donne, à un homme qui en est digne, la volonté d'assumer la France. Ce qui nous sépare aujourd'hui de vous et des vôtres, ce n'est pas ce que vous appelez une politique, c'est que vous assumez un parti, et qu'il assume la France.

Que l'on me comprenne bien. Je ne désire pas entreprendre ici l'histoire du gaullisme : je désire en tirer la signification afin de faire comprendre pourquoi nous émergeons d'un drame que le gaullisme a plusieurs fois rencontré.

Car notre drame, ce n'est pas la crise que nous sommes, peut-être, en train de surmonter, et dont je parlerai bientôt. Notre drame n'est pas derrière nous, il est devant. Ce ne sont plus les millions de grévistes, c'est ce qui permettra à leur grève de n'être pas vaine. De ne pas faire ce qu'ont toujours fait vos amis, Monsieur Mitterrand, ce que vous feriez demain : compenser les augmentations de salaire par l'inflation.

Qu'est-ce que le 18 Juin ? D'abord, la vieille image de la déroute. Les files sans fin des paysans dans la nuit avec leurs charrettes millénaires, l'armée pri­sonnière, la France veuve d'elle-même et que le monde ne reconnaît plus. Et puis, au respect ou à la haine de l'univers, un homme qui pendant quatre ans, sur le terrible sommeil de ce pays, en maintient l'espoir comme un invincible songe.

Dès lors, apparaît la devise que cet homme pourra revendiquer, sa vie entière : faire face.

La France eût été sauvée de toute façon par les Alliés : ce n'eût pas été la même.

1944 n'est pas moins significative que 1940. On connaît le dialogue du général de Gaulle et du maré­chal Juin : « Mieux eût valu intervenir plus tard, dit celui-ci. - C'est parce que je suis intervenu quand tout semblait désespéré, répond de Gaulle, que j'ai pu plus tard parler au nom de la France. » Et si nos jeunes veulent oublier une amère et incertaine victoire, qu'il n'obtient pas ce que dut posséder de fermeté, pour tenir tête à Churchill, un homme dont celui-ci disait : « Si je l'abandonnais, il n'aurait plus une pierre où reposer sa tête. »

En 1945, il fallut refaire la France. Dans la confusion générale, comme aujourd'hui. Avec tous ceux qui le voulaient, communistes compris. Le gouvernement provisoire ne connut pas une seule grève. Et lorsque revint le régime exclusif des partis, le général de Gaulle regagna Colombey.

Jusqu'en 1958. A quel prix pour la France, peu importe ce soir. De nouveau, celle de nos adversaires chancelait, mendiante, dramatiquement accolée à l'Algérie, incapable de faire la guerre comme de faire la paix. Et de même qu'en 1945, le général de Gaulle avait fait la France avec les communistes ; de 1958 à 1962, il fit la France avec tous ceux qui l'avaient appelé.

Et il fallait maintenir l'amitié française dans ce qui s'était appelé l'Empire. Et ce qui s'était appelé l'Empire s'appelle l'amitié française.

De 1962 à 1968 la France, enfin, fut en paix.

Puis, il y a six semaines - il n'y a que six semaines -, les événements que l'on sait fondirent sur elle. Il est faux qu'on les ait prévus soit dans l'opposition, soit au gouvernement : ceux qui disaient toujours que tout allait mal continuaient ; ceux qui disaient le contraire aussi. On n'a pas plus prédit neuf millions de grévistes qu'on n'avait en 1940 prédit deux millions de prisonniers. Il s'agit là d'événements qui n'appartiennent pas à la politique mais à l'histoire, et la politique, c'est ce qui reste quand il n'y a pas d'histoire.

Les événements de mai ont commencé par ceux de la Sorbonne, sur lesquels on épilogue en vain. Les revendications les plus légitimes des étudiants ne nous masquent pas que leur problème est international. Il appartient, lui, à l'histoire. Les facultés sont fermées en Chine ; les étudiants se battent au Japon, se révoltent en Allemagne, en Italie, en Hollande et même de l'autre côté du rideau de fer. Ils se sont révoltés dans les facultés des États-Unis, qui ne sont pas d'antiques « Sorbonne » ; ils se sont révoltés à l'Université de Mexico, où ils possèdent leur propre police, et où la police fédérale n'a jamais pénétré. Les étudiants ont toujours été chahuteurs, mais il serait absurde de croire que leur chahut ressemble à celui du Moyen Âge, quand il ressemble à celui de la Californie. Certes, il faut réformer la Sorbonne et Nanterre, et peut-être même tout l'enseignement, lorsque l'audiovisuel frappe à la porte. Mais ne voyez-vous pas que la réforme des enseignements, dans le monde entier, tend moins à les réformer qu'à les remplacer par quelque chose qui est parfois le chaos et voudrait souvent être la fraternité ? Ce que les étudiants, les vrais attendent d'abord de nous, c'est l'espoir, Mais à côté de l'espoir, il y a le plus fascinant des sentiments négatifs, le vieux nihilisme tout à coup reparu avec son drapeau noir, et qui n'a plus d'espoir que dans la destruction. Nous ne sommes pas en face de besoins de réformes, mais en face d'une des crises les plus profondes que la civili­sation ait connues.

Les historiens des civilisations ont découvert que celles-ci se développent comme des plantes. Que l'histoire de l'humanité est une suite de naissances, de jeunesses, de vieillesses et de morts. Que notre civilisation s'élabore comme la civilisation antique ou la civilisation chinoise, et que toutes finissent avec les grandes cités cosmopolites, New York après Byzance et Byzance après Alexandrie ; finissent avec un empire qui couvre le monde connu, en lutte avec ses barbares et son prolétariat. Pour les historiens, nous sommes à la fin de la civilisation occidentale.

Mais ils n'ont pas encore eu le temps de voir - toutes les histoires de la civilisation ont été conçues avant la bombe atomique - qu'entre notre civilisation et celles qui l'ont précédée, il y a trois différences capitales : notre civilisation est la première qui se veuille héritière de toutes les autres : elle est la première qui ne se fonde pas sur une religion ; enfin, elle a inventé les machines. Nous ne sommes pas les Romains plus les machines, nous sommes des Romains transformés par les machines que nous avons inventées, et que les hommes n'avaient jamais inventées avant nous. Construire les pyramides ou les cathédrales, ce n'est ni construire les gratte-ciel ni gouverner l'atome. César se fût entretenu sans peine avec Napoléon, non avec le président Johnson.

Notre civilisation, qui n'a su construire ni un temple ni un tombeau, et qui peut tout enseigner, sauf à devenir un homme, commence à connaître ses crises profondes, comme les précédentes connurent les leurs. Encore devons-nous comprendre que si les grèves du 13 mai ressemblent - de loin - à celles du Front populaire, il ne s'agissait pas seulement de grève, ni au 13 mai, ni au temps du Front populaire, ni à la révolution d'Octobre. Jamais les grèves capitales ne sont seulement des grèves. Et le plus troublant caractère des nôtres, c'est précisément leur lien avec la révolte de l'enseignement supérieur - avec une révolte mondiale et une crise mondiale.

Je doute qu'elles se limitent longtemps à la France.

Les causes qu'attribuent à cette révolte les quel­ques professeurs restés lucides ne suffisent pas à l'expliquer. Oui, la Sorbonne est à transformer. Oui, les cours doivent être modifiés, les débouchés devraient être assurés. Mais nous avons vu le drame étudiant se développer dans des pays qui ont trans­formé l'enseignement et assuré les débouchés, autant que dans les pays sous-développés : aux États-Unis comme aux Indes. La jeunesse a-t-elle suffi à établir le pont entre nos étudiants révoltés et nos ouvriers grévistes? Il semble bien que les jeunes aient joué un grand rôle. En marge de l'action de la CGT, nous trouvons une exaltation insolite : trotskistes et maoïstes unis par le mythe de la révolution permanente, castristes, nihilistes, et tout le peuple du drapeau noir. Tout cela n'a pas beaucoup d'importance, et le parti communiste se défend bien. Tout cela a devant lui la même importance ennemie et fraternelle que les étudiants ont en face de l'État.

Ces grèves ont été singulières. D'abord, évidemment, par leur étendue. Mais aussi par leur absence de haine. Quand on a vu déjà plusieurs révolutions, on ne peut s'y méprendre. Les grévistes étaient rarement armés. Les manifestations de masse ne se sont pas affrontées. Elles conduisaient à la guerre civile, elles ne la créaient pas. Elles aussi semblaient plus profondes que les revendications de salaires qu'elles soutenaient. Cette répétition générale d'un drame suspendu montrait, chez les grévistes comme chez ceux qui les regardaient passer, la conscience de la fin d'un monde. Même avec des salaires augmentés, notre société n'est pas encore adaptée à la civilisa­tion des machines.

Cette adaptation, que le général de Gaulle appelle participation, nous savons qu'elle sera difficile. Il semble aussi qu'elle doive être longue. Mais rien n'est très long dans un siècle passé des fiacres aux réacteurs atomiques. Les premiers éléments de participation doivent suivre les élections de près. Et l'on sait que déjà certaines réformes doivent être discutées devant l'Assemblée dès le mois prochain.

Mais comprenons bien que tout cela n'a de sens que si deux conséquences éventuelles de grèves sont vaincues : le chômage, l'inflation.

En face de la France chancelante qui commence à se redresser, qu'y a-t-il ?

D'abord, les communistes. Inquiets de leurs compagnons-ennemis de gauche pour la première fois apparus, de leurs compagnons de droite dont ils croient avoir encore besoin pour masque. Comme tout le monde, ils ont senti passer le grand coup d'aile révolutionnaire sous lequel les masses débordaient la CGT, et celle-ci le parti communiste. Ils savent ce qu'ils veulent, et comment ils le veulent. J'ai entendu le chanoine Waldeck Rochet, rentrant ses griffes, prononcer un discours bénin, qu'eussent à peine désavoué les professeurs de l'École de la Sagesse. On dirait que le communisme est devenu un complot bizarre dans lequel les membres du parti savent tous qu'ils ne doivent ni faire ce qu'ils disent aux électeurs, ni leur dire ce qu'ils veulent faire. Mais enfin, nous dira-t-on, les communistes sont encore léninistes? Sous cet étrange dialogue où M. Mitterrand se demande s'il sera assommé par eux comme Kerensky, ou s'il les assommera comme Daladier, il reste qu'on ne fait pas la révolution sur les hausses de salaires. Le chemin de la révolution ne passe pas par l'équilibre, il passe par le chômage et par la misère. Aujourd'hui, notre meilleure arme contre le communisme, c'est une économie rénovée.

Après le communisme, quoi ? Ne parlons pas des centres. Le bouleversement est trop profond pour ne pas faire d'eux un peu plus tôt, un peu plus tard, dans le domaine de l'histoire, des alliés des gaullistes ou des communistes. Le destin du monde est trop tragique pour les troisièmes forces. Autant croire que le drame américain sera réglé par les mulâtres.

Le PSU, même renforcé par la plus extrême gauche, demeure un mouvement intellectuel, sans importance décisive dans des élections générales, quel qu'y soit son succès.

Reste la fédération. Elle ne va pas très bien, elle ira encore plus mal. Elle ne peut attendre des communistes qu'une alliance précaire. Elle nous dit : « Les grèves sont le bilan de dix ans de gaullisme. Allons-nous prendre les mêmes et recommencer ? » C'est oublier un peu vite la paix, dont nous avions perdu l'habitude. Mais même après 62, dire que les grèves et la crise de l'Université sont le bilan du gaullisme est à peu près aussi intelligent que dire que l'accident d'un grand express est le bilan de cent ans de construction des chemins de fer. Le bilan du gaullisme, c'est la France maintenue contre vents et marées, même cette fois-ci. La Résistance, la lutte contre Vichy, le droit de vote donné aux femmes, les comités d'entreprises, les nationalisations, la Sécurité sociale, la décolonisation, l'aide aux pays sous-développés, la transformation de l'armée, la monnaie stable, la République deux fois rétablie, l'indépendance et la France debout, est-ce que c'était la droite ? Ça valait bien l'inflation, Suez et Sakiet - et les pourparlers de Paris entre les États-Unis et le Viêt-nam valent bien Diên Biên Phû ! On dit que nous soutenons le capitalisme ? Jamais les banques n'avaient gagné plus d'argent qu'au temps de l'inflation du Front populaire. On sait du reste que ledit capitalisme ne nous porte pas dans son coeur. Et si le problème capital est celui de l'inflation, qui donc a plus de confiance, pour soutenir le franc, en MM. Mitterrand et Guy Mollet, qu'en le général de Gaulle et M. Pompidou ?

Car il faut toujours en revenir là. Quel que soit le chef du prochain gouvernement, avant d'entre­prendre des transformations nécessaires et difficiles de la France, il faut qu'il lui apporte la force de supporter les conséquences des grèves. Il faut que s'exerce une volonté résolue, et non les vieilles rivalités que nous voyons déjà reparaître, les compromis érigés en moyens de gouvernement, comme celui qui tente en vain d'accorder la politique étrangère de la Fédération américaine à celle du parti communiste russe. Il faut que s'exerce la même volonté qu'en 40, en 44, en 58 - toujours la même devant la patrie en danger. Nos adversaires parlent sans cesse du pou­voir personnel du général de Gaulle. Ce qui veut dire le pouvoir discrétionnaire, et un peu le bon plaisir. Mais ce n'est pas un pouvoir personnel qui arrête par un discours les généraux d'Alger et les cortèges du mois dernier : c'est un pouvoir historique, le pouvoir particulier de l'homme qui assume la France, quand il s'agit de l'assumer encore. Le pouvoir qui exprime ce que nos adversaires n'ont jamais exprimé en France : la volonté nationale. Ce qu'ils appellent le pouvoir personnel, c'est le contraire de l'impuissance collective qu'ils ont toujours montrée.

Au temps du putsch d'Alger, le général de Gaulle disait devant tous les Français : « Mon cher et vieux pays, nous voici une fois de plus dans l'épreuve. » Aujourd'hui aussi, après le 18 Juin, la guerre, la paix, l'Algérie, l'élection du Président au suffrage universel, et les plus vastes grèves de notre histoire. Dans quelques mois commencera la prochaine épreuve. Et c'est pourquoi je vous appelle, compagnons d'autrefois et de cette nuit qui serez nos compagnons de demain : devant le pays une fois de plus menacé, allez dire à nos adversaires que nous attendons le 30 juin, et que nous leur donnons rendez-vous !