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JOURNAL OFFICIEL DE
LA REPUBLIQUE FRANÇAISE
Congrès du Parlement
COMPTE RENDU INTÉGRAL
DES SÉANCES DU LUNDI 28 JUIN 1999
2e séance du lundi 28 juin 1999
SOMMAIRE
1. Vote
sur le projet de loi constitutionnelle relatif à l'égalité entre les femmes
et les hommes.
M. Lionel Jospin,
Premier ministre.
Explications de vote
Mmes Chantal
Robin-Rodrigo, Nicole Ameline, M. Pierre-Christophe Baguet, Mmes Dinah
Derycke, Marié-Jo Zimmermann, M. Philippe Richert, Mmes Catherine Tasca,
Anne Heinis, M. Gérard Cornu, Mme Hélène Luc, MM. Guy-Pierre Cabanel, Alain
Bocquet.
Vote
Ouverture du scrutin
public.
Suspension et reprise
de la séance
Proclamation du résultat
du scrutin.
Adoption du projet de
loi constitutionnelle.
2.
Clôture de la session du Congrès.
Annexe au procès-verbal de
la séance
PRÉSIDENCE DE M. LAURENT
FABIUS
A quinze heures,
M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, président du Congrès
du Parlement, fait son entrée dans la salle des séances, accompagné des
membres du bureau.
M. le président prend
place au fauteuil. Mmes et MM. les secrétaires prennent place au bureau aux
côtés de M. le président.
M. le président.
La séance est
ouverte.
- 1 -
VOTE SUR LE PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE
RELATIF À L'ÉGALITÉ ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES
M. le président.
L'ordre du
jour appelle le vote sur le projet de loi constitutionnelle relatif à
l'égalité entre les femmes et les hommes.
Nous allons procéder de
la façon suivante : d'abord, je vais donner la parole à M. le Premier
ministre ; ensuite, auront lieu les explications de vote - pas plus de dix
minutes par orateur - et, enfin, nous voterons. Si les choses se déroulent
bien, nous aurons terminé entre dix-sept heures quarante-cinq et dix-huit
heures.
La parole est à M. le
Premier ministre.
M. Lionel Jospin,
Premier
ministre. Monsieur le président du Congrès, mesdames et messieurs les parlementaires,
cette réunion du Congrès à Versailles, à l'initiative du Président de la
République, est, comme toujours, et comme ce matin, un moment important dans
le cours de la République. Cette réunion de cet après-midi revêt un relief
particulier car le sujet qui nous rassemble a trait à l'un des fondements
mêmes de notre régime : l'égalité.
La révision
constitutionnelle qu'il vous est proposé d'adopter vient longtemps -
beaucoup trop longtemps, sans aucun doute - après l'ordonnance du 21 avril
1944 qui faisait des Françaises des citoyennes à part entière, des
électrices et des candidates en puissance. Ce dernier texte était lui-même
bien tardif, puisque, avant la France, plusieurs pays - dont onze en Europe
- avaient reconnu à leurs citoyennes des droits politiques égaux à ceux des
hommes.
C'est pourquoi je suis
très heureux et fier de soumettre à votre vote le projet de loi
constitutionnelle relatif à l'égalité entre les femmes et les hommes. Ce
faisant, je tiens un engagement pris devant les Français et que je vous
annonçais, le 19 juin 1997, dans ma déclaration de politique générale.
Ce texte marque
l'aboutissement d'efforts déployés de longue date, tout autant qu'il
inaugure une nouvelle étape de notre combat pour la parité. Il a suscité de
nombreux débats. J'ai déjà eu l'occasion de me réjouir de la qualité de ce
moment collectif de réflexion qu'a engagé notre pays. Les Français
n'auraient pas compris qu'un accord ne soit pas trouvé sur la formulation
même de cette révision. Chacun y a contribué.
Nous franchissons ainsi
une étape essentielle pour la modernisation de notre vie publique.
Le pacte républicain que
j'ai proposé aux Français de nouer se fonde sur une profonde modernisation
de notre démocratie. Inscription automatique de nos jeunes concitoyens sur
les listes électorales, réforme de la législation sur le cumul des mandats,
adaptation du mode de scrutin de la Haute assemblée...
M. Jean-Pierre
Michel. Très
bien !
M. le Premier
ministre. ...
cette modernisation a été engagée dans de nombreuses directions.
Mme Martine David.
Très bien !
M. le Premier
ministre. L'une d'elles, en particulier, était lourde d'exigences : la place des
Françaises dans la République. Là subsiste, en effet, un archaïsme auquel il
convenait de mettre un terme. Vous connaissez tous les chiffres : ils
soulignent l'injustifiable inégalité qui tient les femmes en lisière de la
démocratie élective. Certes, la représentation française au Parlement
européen issu des élections du 13 juin dernier comptera trente-quatre femmes
sur quatre-vingt sept élus. C'est mieux que précédemment. Mais ces résultats
ne sauraient masquer l'inégalité flagrante qui entache notre démocratie à
tous les niveaux de représentation. Conseils municipaux, généraux et
régionaux, Assemblée nationale, Sénat : nulle part, les femmes n'occupent la
place qui leur revient. Dans toutes ces instances, celles qui constituent,
pour tout suffrage universel, la moitié du corps électoral, doivent se
contenter d'une présence presque symbolique.
Notre démocratie souffre
de cette injustice faite aux femmes. Elle en reste incomplète, inachevée,
inaccomplie.
Il faut donc agir, afin
que notre démocratie représentative soit le reflet aussi fidèle que possible
du corps électoral. Pour que nos concitoyens, ayant des élus qui leur
ressemblent mieux, se sentent plus proches d'eux. Pour que notre démocratie,
profondément renouvelée par la féminisation, gagne en dynamisme, en vitalité
et en imagination.
Depuis l'ordonnance de
1944, cinq décennies de vie politique l'ont démontré : il ne suffit pas de
s'en remettre à la bonne volonté des formations politiques pour que cesse
cet archaïsme. Pour puissant qu'il soit, et bien que porté par des
associations féministes, des intellectuels, des femmes et des hommes
politiques aussi, le mouvement spontané de la société n'a pas suffi à lever
les puissants verrous qui ferment encore la vie politique aux femmes.
Pour ouvrir grand aux
femmes les portes de la République, l'idée de prendre des mesures
volontaristes avait, dès 1982, inspiré une loi. Le Conseil constitutionnel
l'avait jugée incompatible avec notre loi fondamentale, au motif qu'elle
contredisait, selon lui, le principe d'égal accès aux emplois publics comme
l'indivisibilité du corps électoral et de la souveraineté. Au mois de
janvier dernier, le Conseil constitutionnel a fait de nouveau application de
ces principes pour rejeter les dispositions de la loi relative au
mode d'élection des conseillers régionaux, qui faisaient obligation à chaque
liste en présence d'assurer la parité entre les candidats féminins et
masculins. Ce double rejet condamnait, en l'état de la Constitution, tout
volontarisme politique empruntant la voie législative. C'est pourquoi
modifier la Constitution était devenu impensable.
Les termes de la
révision qui vous est aujourd'hui proposée ont fait l'objet d'un examen
approfondi. Le préambule de la Constitution de 1946 prévoyant expressément
la possibilité pour le législateur d'assurer l'égalité des droits entres
femmes et hommes, le Conseil d'État a estimé qu'il n'était pas nécessaire de
réviser la Constitution pour adopter des mesures favorisant l'égal accès des
femmes et des hommes aux responsabilités professionnelles et sociales. Le
Gouvernement a donc limité le champ de cette révision aux seules fonctions
politiques.
L'article 3 révisé de la
Constitution disposera que la loi « favorise l'égal accès des femmes et des
hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Aux termes du nouvel
article 4, les partis et groupements politiques « contribuent à la mise en
œuvre » de ce principe.
Adopter cette révision
de notre Constitution, c'est permettre au législateur d'accomplir - enfin -
ce que proclame notre République depuis ses origines. Nous naissons et
demeurons libres et égaux en droits. La loi garantit à la femme, dans tous
les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme.
Adopter cette révision,
c'est affirmer que l'égalité formelle a besoin d'être accompagnée des moyens
nécessaires à sa mise en œuvre dans les faits.
Adopter cette révision,
c'est donc ouvrir la voie à de nouveaux progrès vers une réelle égalité
entre les femmes et les hommes dans l'accès aux mandats électoraux et aux
fonctions électives.
Avec l'observatoire de
la parité, le Gouvernement a engagé une réflexion sur les mesures
législatives et réglementaires qui pourront être prises en vertu de ces
articles révisés. Mais je veux redire ici ce que j'ai déjà précisé, le 9
décembre dernier, devant la représentation nationale : cette révision n'est
pas conçue comme un prétexte à une modification des modes de scrutin, tout
particulièrement du mode de scrutin législatif. Le Gouvernement s'emploiera
aussi à user de la modulation du financement public des formations
politiques afin d'inciter à la féminisation de la vie publique.
Mesdames et messieurs
les parlementaires, aussi importante soit-elle, cette révision n'est qu'un
volet de l'action menée par le Gouvernement en faveur des femmes. C'est dans
l'ensemble de la société qu'il faut les aider à jouer le rôle auquel,
légitimement, elles aspirent. D'ailleurs, parce que tout est lié au sein
d'une société, l'exercice de responsabilités politiques par les femmes -
dont l'expérience prouve qu'elles le pratiquent avec compétence et talent,
lorsque la possibilité leur en est laissée par leurs collègues masculins -
les aidera à s'imposer dans d'autres sphères : la haute fonction publique,
la direction des entreprises, la recherche et l'Université.
Mais il faut dans le
même temps imaginer avec les femmes - comme avec les hommes - de nouvelles
façons de concilier vie privée et vie professionnelle. Il faut que de
nouveaux moyens, permettant de parvenir à cet équilibre soient organisés. Il
faut, en somme, que les conditions d'un véritable changement culturel soient
réunies dans notre pays.
A cet effet, Mme Nicole
Péry, secrétaire d'État aux droits des femmes, a présenté au conseil des
ministres du 23 juin une vaste et ambitieuse plate-forme de travail. Les
mesures concrètes qu'elle rassemble touchent aussi bien l'égalité
professionnelle que l'accès aux postes de décision et de responsabilité dans
la fonction publique, les entreprises et les associations. Ces mesures
concernent autant la lutte contre les violences faites aux femmes que la
défense de leurs droits spécifiques - je pense en particulier à la maîtrise
de leurs choix essentiels de vie. Cette plate-forme entend faciliter
l'équilibre entre activité professionnelle et vie familiale, par exemple en
améliorant les modes de garde des enfants.
Le Gouvernement veillera
à ce que toutes les politiques publiques prennent en compte l'exigence de
construire une vraie égalité des chances entre les femmes et les hommes.
Monsieur le président du
Congrès, mesdames et messieurs les parlementaires, aujourd'hui, en révisant
notre Constitution, vous êtes appelés à donner une impulsion décisive à une
évolution nécessaire. Demain, sous le regard de nos concitoyens, c'est
encore vous, en votre qualité de législateur, qui aurez à lui donner toute
sa substance. Ainsi se construira une société réellement mixte à laquelle
nos concitoyens, portés par la marche des temps, aspirent.
C'est pourquoi je
souhaite que les femmes et les hommes - de tout courant de pensée - qui
siègent sur les bancs de vos assemblées marquent leur attachement à l'idéal
d'égalité en mettant fin à ce qui n'est pas, en l'espèce, la meilleure
« exception française », et rassemblent leurs votes pour adopter la révision
constitutionnelle qui leur est soumise.
Ainsi, mesdames et
messieurs, vous ferez œuvre de justice. (Applaudissements.)
Explications de vote
M. le président.
Je vais maintenant donner la parole aux orateurs inscrits pour explication
de vote, au nom des groupes de chacune des assemblées.
Je rappelle que leur
ordre de passage a été déterminé par tirage au sort et qu'ils, ou elles,
disposent au maximum de dix minutes.
Avant de donner la
parole au premier orateur inscrit, j'indique que, compte tenu des nouvelles
modalités d'organisation du scrutin que nous allons mettre en œuvre pour la
deuxième fois, les délégations de vote cesseront d'être enregistrées à seize
heures.
Pour le groupe Radical,
Citoyen et Vert de l'Assemblée nationale, la parole est à Mme Chantal
Robin-Rodrigo.
Mme Chantal
Robin-Rodrigo.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame la garde des
sceaux, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, le projet de
loi constitutionnelle relatif à l'égalité entre les femmes et les hommes,
que le groupe Radical, Citoyen et Vert votera tout à l'heure à l’unanimité,
constitue à la fois un aboutissement et un point de départ.
C'est un aboutissement
pour tous ceux et toutes celles qui, tout au long de l'Histoire, se sont
battus pour faire progresser le droit des femmes. C'est un aboutissement
pour beaucoup de femmes et d'hommes qui, il y a deux siècles, avaient
ressenti combien la Révolution française, en oubliant les citoyennes,
s'était en quelque sorte automutilée.
C'est un aboutissement
pour toutes celles, femmes de Commune de Paris, suffragettes, résistantes,
qui, dans des contextes différents mais souvent dramatiques, ont porté haut
le drapeau d'une citoyenneté déterminée et courageuse. C'est un
aboutissement pour toutes celles qui, une fois obtenu, bien tardivement, le
droit de vote, ont saisi les leviers de la démocratie - Parlement,
Gouvernement - pour faire avancer la cause des femmes. C'est enfin
l'aboutissement d'une très longue controverse sur l'opportunité de recourir
à une loi constitutionnelle pour parvenir à la parité, dont peu de monde
conteste désormais le principe.
Ce qu'il y a de plus
intéressant, de plus abouti dans le débat d'aujourd'hui, c'est bien en effet
le changement complet de rapport de forces qui s'est installé dans notre
pays sur la question de la place des femmes en politique. Le projet de loi
constitutionnelle sera, si j'en juge parl es votes des deux assemblées,
adopté tout à l'heure à une écrasante majorité. Beaucoup de celles et de
ceux qui, en l'autres temps, se sont battus pour cette cause, ou même
simplement pour le droit de vote des femmes, n'en croiraient pas leurs yeux
s'ils étaient parmi nous.
Ce combat pour la parité
constitue un véritable et authentique enjeu de société. Il mobilise tout le
corps social et la représentation politique nationale. Par sa dimension
universelle et républicaine, il dépasse les clivages politiques. Parce qu'il
se situe dans une logique de progrès et d émancipation, il est tout à fait
naturel que la gauche en soit à l'initiative et y joue un rôle moteur. Le
récent scrutin européen l'a bien démontré au travers des trois listes
présentées par la majorité plurielle, toutes paritaires.
Ce projet de loi
constitutionnelle, qui recueille la quasi-unanimité de la représentation
nationale et qui est massivement approuvé par les Françaises et les
Français, n'est pas contradictoire avec l'universalisme républicain. Nous
tenons à l'universalisme, qui constitue un rempart contre le repli
identitaire, l'organisation de la société en tribus, en clans ou en
communautés ethniques ou religieuses.
Mais force est de
constater que ce principe théoriquement inattaquable ne se traduit pas, pour
ce qui concerne les hommes et les femmes, par la réalisation de l'objectif
proclamé d'égalité. Bien au contraire, dans le domaine politique, la
République française, pays de l'universalité, a mis un siècle et demi pour
accorder le droit de vote aux femmes. L'accès à l'égalité hommes-femmes dans
la vie politique - je viendrai dans un instant à la sphère « civile » -
mérite une disposition légale, volontariste, pour que la loi
constitutionnelle, la loi fondamentale de notre République impose par le
droit une exigence qu'exprime notre société.
Par principe, la
démocratie représentative transcende les intérêts particuliers en
garantissant et en assurant l'intérêt général. Les hommes et les femmes ne
sont pas des catégories et ils concourent ensemble à la pérennité de
l'espèce humaine. II leur appartient donc de concourir ensemble à la
conduite des affaires de la cité. Cette conception, qui représente une
avancée du principe d'égalité dans le domaine de la vie publique, l’emporte
enfin aujourd'hui.
S'appuyer sur la loi et
sur la Constitution pour faire progresser l'égalité constitue par ailleurs
une démarche volontariste tout à fait républicaine. L'outil législatif a
toujours été, dans notre pays, utilisé pour limiter ou neutraliser les
rapports de force trop déséquilibrés, notamment dans le domaine des
relations sociales.
Le Conseil
Constitutionnel lui-même a, de façon constante, admis que le principe
d'égalité n'était pas méconnu lorsque, à des circonstances de fait ou de
droit différenciées, le législateur faisait correspondre des dispositions
législatives différenciées.
Nous franchissons donc
aujourd'hui une étape décisive sur le chemin de l'égalité. C'est de ce point
de vue que le projet constitue un aboutissement. Mais il reste beaucoup à
faire pour l'application concrète du nouvel alinéa de l'article 3 de la
Constitution : « La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux
mandats électoraux et fonctions électives ».
C’est en ce sens,
monsieur le Premier ministre, que le projet constitue un point de départ.
Lors de l'examen du
texte à l'Assemblée nationale et au Sénat, le débat sur les modes de scrutin
est souvent venu interférer avec celui de la parité. Le Gouvernement a
plusieurs fois rappelé qu'il n'entendait pas s'appuyer sur la parité pour
modifier le mode de scrutin uninominal à deux tours qui régit actuellement
les élections législatives. Il serait en effet tout à fait dommageable que
la parité soit prise en otage par le débat, certes légitime, mais de nature
et de dimension différentes, qui peut s'instaurer sur les modes de scrutin.
Force est de constater cependant que la mise en œuvre effective du nouvel
alinéa de l’article 3 de la Constitution, facile à réaliser pour les
scrutins de liste, pose un véritable problème pour des scrutins uninominaux.
Ce serait affaiblir la
parité que de lier son application à un changement de mode de scrutin,
changement qui peut se défendre par ailleurs mais pour d'autres raisons. Ce
serait aussi affaiblir la parité que de renoncer à la mise en œuvre
effective du nouveau principe constitutionnel pour les élections
législatives, qui constituent le cœur de l'expression de la souveraineté du
peuple.
Certes, les partis
politiques seront désormais tenus, via l'article 2 du projet de loi
constitutionnel, de contribuer à la mise en œuvre du principe de parité. On
peut espérer qu'ils entreprendront le travail nécessaire pour se mettre, dès
les prochaines élections législatives, en conformité avec la Constitution.
On peut penser qu'une loi contraignante, appliquée aux municipales et aux
régionales, fera émerger de nouvelles élues, qui deviendront par la suite
des candidates potentielles aux législatives. On peut espérer que les
résultats des élections à scrutin de liste jouent un rôle d'entraînement
pour les candidatures féminines aux élections à scrutin uninominal,
législatives ou cantonales. Mais l'expérience montre qu'il ne faut pas se
contenter d'espérer et que des dispositions contraignantes et incitatrices
sont nécessaires.
M. Emmanuel Hamel.
Pas de
contrainte, madame : la liberté !
Mme Chantal
Robin-Rodrigo.
Certains ont proposé une
modulation de l'aide publique accordée aux partis politiques, en fonction du
degré de mise en œuvre de la parité de candidatures aux législatives.
D'autres ont imaginé qu'à l'intérieur de chaque département ou de chaque
région, les partis politiques soient tenus de présenter autant de femmes que
d'hommes, à une unité près en cas de chiffre impair. S'il est clair qu'aucun
dispositif n'est parfait, il est également évident que nous devons
absolument résoudre ce problème essentiel afin que le principe de la parité
soit effectivement mis en œuvre.
On le voit bien,
monsieur le Premier ministre, l'étape d'aujourd'hui constitue un point de
départ. Il s'agit aussi que ce symbole fort que représente l'adoption du
projet de loi constitutionnelle puisse servir de levier pour tous les autres
combats que doivent mener ensemble les hommes et les femmes, pour une réelle
égalité tant dans la sphère publique que dans la sphère civile et privée.
On ne peut pas séparer
les mesures et les initiatives pour l'inscription dans le droit et la
traduction dans les faits de l'égalité hommes-femmes en matière politique de
la sphère civile et privée. Dans ce domaine, le droit prescrit l'égalité
mais, dans les faits, il en va tout autrement.
Les statistiques du
chômage - le taux de chômage est de 13,5 % pour les femmes et de 9,8 % pour
les hommes -, celles de l'accès aux postes décisionnels et les inégalités
salariales confirment, entre autres, ce que nous savons de la vie de tous
les jours.
Bien sûr, depuis un
quart de siècle, des avancées notables ont été effectuées grâce à l'action
de femmes courageuses. Mais la mise en conformité des faits avec le droit,
si elle exige actions et initiatives volontaires et opiniâtres, demande
simultanément l'adoption et la mise en œuvre des mesures qui les confortent.
Ainsi je me réjouis des dispositions prises par Nicole Péry, secrétaire
d'État aux droits des femmes et à la formation professionnelle, dans le
cadre de sa plate-forme de travail visant à réduire ces inégalités.
Puisse, enfin, le projet
de loi constitutionnelle, adopté très majoritairement par le Parlement
français réuni en Congrès, avoir, au-delà de nos frontières, un écho
suffisant pour aider toutes les femmes qui luttent à travers le monde.
Monsieur le Premier
ministre, le combat pour l'égalité ne s'arrêtera pas ce soir avec l'adoption
de ce texte. Il en sortira cependant renforcé dans notre devise républicaine
- liberté, égalité, fraternité - et le terme égalité perdra un peu de son
retard sur les deux autres. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le
groupe Démocratie libérale et Indépendants de l'Assemblée nationale, la
parole est à Mme Nicole Ameline.
Mme Nicole Ameline. Monsieur le
président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs,
dans cette enceinte royale,...
M. Emmanuel Hamel.
Et
républicaine !
Mme Nicole Ameline. ... la
tentation est grande d'évoquer l'histoire et, avec elle, celle des femmes.
Qu'elles aient été reines ou régentes, relapses, hérétiques ou courtisanes,
elles furent en tout temps des exceptions, au vrai sens du terme.
Premières oubliées de la
Révolution, elles ont d'emblée été exclues d'une démocratie qui a instauré
un suffrage dit universel, mais en réalité et en droit réservé aux hommes.
Après avoir ainsi raté
la marche des siècles en raison d'un modèle culturel et juridique dominant,
hérité des Francs saliens et conforté par la vision rousseauiste d'une
sphère publique et d'une sphère privée, les femmes pouvaient-elles manquer
cette marche de l'histoire, ce nouveau rendez-vous avec l'histoire, qui
n'est pas seulement leur histoire mais aussi celle de la démocratie
française ?
C'est donc d'une
formidable leçon d'avenir et de modernité dont résonneront désormais ces
murs, après que nous aurons adopté, comme je le souhaite, à la plus large
majorité, cette révision constitutionnelle.
Le Sénat et l'Assemblée
se retrouvent donc sur l'essentiel : accélérer l'histoire et mettre en phase
notre République avec son temps. Avec son espace également car, si nous
changeons de siècle, nous voyons aussi se modifier autour de nous l'Europe
et la place qu'y prennent les femmes.
Regardons ce qui se
passe.
L'évolution récente des
démocraties modernes comme des institutions européennes illustre le lien
tangible qui existe entre la représentation des femmes et la modernisation
de la vie publique.
Selon leur culture, leur
tradition et leur rythme, tous les pays européens ont en effet changé les
choses, certes avec des moyens différents, mais toujours avec la même
volonté.
Notre débat a du reste
déjà montré son utilité : le terme « parité », qui n'est pas retenu dans le
texte, est lui-même un élément moteur d'une nouvelle culture politique, car
les listes européennes se sont largement inspirées de cette exigence
nouvelle.
Mais la symbolique
peut-elle avoir un effet durable sur le réel ? A l'évidence, non. Les
grandes victoires des femmes, qu'il s'agisse de l'autorité parentale, de
l'indépendance économique ou de la maîtrise de leur descendance, ont toutes
résulté d'une volonté traduite par la loi. Et je rends à cet égard hommage
aux responsables politiques qui ont assumé ces choix avec courage,
détermination et anticipation.
Aujourd'hui, si chacun
s'accorde sur le constat qui fait de notre pays - vous l'avez rappelé,
monsieur le Premier ministre - une exception française au plus mauvais sens
du terme, si chacun s'accorde sur l'objectif, à savoir renforcer l'égalité
des chances, cette procédure de révision constitutionnelle a cependant
suscité des oppositions. Le débat philosophique l'a, du reste, souvent
emporté sur le débat juridique.
Toute opinion est
respectable et les réserves exprimées ne doivent pas être considérées comme
des objections de principe. Elles ont largement transcendé nos clivages
politiques et avaient trait à l'atteinte qui serait portée aux principes
républicains liés à la citoyenneté et, par là même, à l'exercice de la
souveraineté.
Cette analyse se fonde
aussi sur le principe d'universalité : l'intérêt général s'opposerait donc
au catégoriel, et toute discrimination positive entraînerait une menace pour
l'ordre républicain.
Mais c'est évidemment la
réalité actuelle qui est discriminante et antirépublicaine : 90 % de la
classe politique est composée d'hommes.
Déterminer par la loi
les conditions de l'égal accès des hommes et des femmes aux fonctions
électives ne peut en rien être assimilable au communautarisme.
Faut-il le répéter et le
répéter encore ? Les femmes ne sont pas une minorité parmi les minorités et,
avec cette réforme, nous sommes, bien au contraire, au cœur d'un
universalisme concret, appuyé sur des hommes et des femmes, et très éloigné,
il est vrai, de cette notion abstraite qui, au nom de l'égalité juridique, a
fait reculer l'égalité réelle.
Combattre les préjugés
inégalitaires, c'est précisément tenir compte de cette dualité fondamentale,
déjà inscrite dans notre Constitution, principe constitutif de notre
humanité et auquel, aujourd'hui, nous devons donner une concrétisation.
Le vote de cette
révision constitutionnelle est donc une transition historique, qui nous
oblige à regarder l'avenir en pensant à une nouvelle organisation de notre
société.
La plus grande
participation des femmes à la vie publique n'est pas une fin en soi. Elle
préfigure le renouvellement de nos institutions comme une certaine
conception de la politique.
Au moment où il convient
de réhabiliter le politique et de répondre au décalage formidable qui existe
entre le pays réel et le pays politique, personne n'oserait se satisfaire de
la place singulièrement limitée faite à celles oui sont majoritaires dans
l'électorat comme dans la population.
La réponse, c'est
d'abord de faire cesser la carence partisane que nous constatons depuis
cinquante ans. C'est également de ne pas faire de la cause des femmes
l'objet de manœuvres. Et nous avons noté, monsieur le Premier ministre,
votre engagement devant la représentation nationale, que vous venez de
réitérer, de ne pas modifier les modes de scrutin, notamment législatif, ce
qui aboutirait, chacun le reconnaît, à une véritable régression politique.
Par ailleurs, rien
n'exclut de nouvelles réflexions sur le rôle des partis politiques, sur leur
fonctionnement, ni sur les moyens de les inciter à faire une place plus
large aux femmes lors des investitures et à développer des actions de
sensibilisation, de formation et de promotion, comme nous l'avons fait
nous-mêmes au sein de notre formation politique. Cela doit être un pas, une
ouverture, un déclic, une accélération de la prise de conscience des femmes
de leur place et de leur rôle à venir.
Mais là n'est peut-être
pas encore l'essentiel : car il y a la volonté des femmes, mais aussi leurs
capacités concrètes, leurs possibilités matérielles d'assumer une
responsabilité politique lorsqu'elles assument toutes les autres.
Nous avons à imaginer, à
définir - et il est important de le faire à court terme, dans un cadre
général et selon un calendrier adapté - des mesures efficaces en termes de
congé formation, de retour à l'emploi, de temps partiel et d'aide familiale,
afin d'offrir des choix et des champs de liberté nouveaux aux femmes
d'aujourd'hui.
Repenser la gestion du
temps, c'est aussi et avant tout repenser la politique de la famille, qui
doit rester un espace sacré mais modernisé, et largement appuyé sur les
responsabilités partagées du couple.
Le chantier de la
rénovation de notre vie politique, auquel les Français aspirent et que la
modernité commande, appelle également des évolutions fortes dans le domaine
de la décentralisation, du statut de l'élu et du cumul des mandats.
Notre avenir sera
européen et décentralisé. L'exercice des responsabilités locales, dans un
cadre de proximité, devient un champ de compétence extrêmement important et
sensible pour nos concitoyens.
C'est aussi le
renforcement de la vie locale et de la démocratie locale qu'il faut
poursuivre, avec nos 500 000 élus locaux, ce réseau irremplaçable d'hommes
et de femmes dévoués et compétents.
Je souhaite que
l'Observatoire de la parité puisse, en liaison avec nos groupes politiques,
s'inspirer, dans cet effort d'investigation, des expériences menées avec
succès dans les pays européens, et que nous puissions disposer régulièrement
de rapports d'évaluation afin que les années 2000 soient celles de la
parité.
Je n'aborderai pas,
alors même que le sujet y est étroitement lié, la question des inégalités
qui restent prégnantes dans les domaines économiques et sociaux et qui
démontrent que la France a, au niveau national et dans le cadre européen,
une réflexion et une action à mener.
Si ces murs royaux
(Murmures sur divers bancs)...
M. Emmanuel Hamel.
Républicains ! Provocatrice !
Mme Nicole Ameline.
... résonnent encore des rires de Molière, les femmes ne sont plus ces
héroïnes ridicules de Shakespeare ou d'Aristophane.
Elles ont, grâce à leur
propres efforts, à leurs propres motivations, à celles de leurs associations
militantes, que je salue ici, à notre volonté politique, celle du Président
de la République en premier lieu, obtenu, par cette révision solennelle de
la Constitution, enfin un droit de cité.
La grande majorité des
membres du groupe Démocratie libérale votera ce texte, parce que les faits
ne précèdent pas toujours le droit, et qu'il s'agit autant d'une victoire
pour les femmes que d'un progrès pour notre démocratie.
Il reste aux femmes à
franchir cette marche du siècle. Elles le feront, j'en suis convaincue.
La politique ne se
résume pas à l'art de gérer les crises. Il s'agit bien plus de mettre en
place un projet de société plus libérale, c'est-à-dire qui fasse davantage
confiance aux hommes et aux femmes de ce pays. Je suis fière, avec mon
groupe, d'y contribuer. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe de l'Union pour la démocratie française-Alliance de l
Assemblée nationale, la parole est à M. Pierre-Christophe Baguet.
M. Pierre-Christophe
Baguet.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame la garde des
sceaux, mesdames, messieurs, c'est aujourd'hui un jour historique pour la
condition féminine et, au-delà, pour la société française tout entière.
Après des semaines de
débats, de discussions, parfois enflammées, et de votes, parfois difficiles,
ce projet de loi constitutionnelle va enfin être ratifié par le Congrès. Ce
n'est plus un vœu pieux. L'égalité entre les femmes et les hommes est
désormais reconnue puisque c'est à ce titre que nous tous, parlementaires,
sommes réunis.
Tout a été dit, ou
presque, sur le sujet, et notamment sur l'exception française en matière de
participation des femmes à la vie politique. Beaucoup de débats ont eu lieu,
et nous devons nous en féliciter : notre démocratie en sort grandie.
Si nous sommes
aujourd'hui tous d'accord pour consacrer et franchir une nouvelle étape de
ce grand chantier de la modernisation de la vie politique française, je
voudrais, si vous le permettez, revenir un siècle en arrière, à une époque
où il était exclu pour une femme de prendre des responsabilités
professionnelles ou politiques : elle ne devait se consacrer qu'à la vie de
famille et à la tenue du foyer.
En cette fin de siècle,
le temps nous semble loin où Émile Zola écrivait : « Emanciper la femme,
c'est excellent ; mais il faudrait avant tout lui enseigner l'usage de la
liberté. » Dans le même temps, le père des lycées de filles, Camille Sée,
ministre de l'instruction publique en 1880, affirmait «qu'il n'y avait tout
de même pas besoin d'avoir des avocates femelles, pas plus que des docteurs
femelles ». Ces propos, révoltants aujourd'hui, témoignaient de la mentalité
de l'époque. Il faut bien admettre que la place des femmes, dans la vie
publique, était inexistante. Et même les plus progressistes des hommes,
s'ils admettaient que la femme puisse un jour « s'émanciper », ne pouvaient
le concevoir autrement qu'avec l'avis, sinon l'aval, des hommes. C'est dire
le chemin parcouru depuis lors.
Puis est arrivée la
Première Guerre mondiale, qui a vu tant de femmes remplacer les hommes dans
les usines et les bureaux. Nécessité faisait alors force de loi. Mais le
bouleversement social fut sans précédent. Les femmes apportaient la preuve
qu'elles n'avaient rien à envier aux hommes. Ce fut une révolution
culturelle.
Avec le recul et, bien
évidemment, avec les précautions nécessaires, il n'est pas exagéré de dire
qu'il fallut une guerre pour que les hommes découvrent un égal : la femme.
Plus tard, le général de
Gaulle, en 1944, leur accorde le droit de vote. L'un des arguments invoqués
était de rendre ainsi hommage au courage et au sacrifice de toutes ces
femmes qui se sont battues dans la Résistance. Rappelons, cependant, que
rien n'était acquis et que les mentalités n'étaient pas encore préparées !
En 1999, personne ne se
risquerait sérieusement à remette en cause l'égalité naturelle entre la
femme et l'homme, mais il n'en a pas toujours été ainsi dans la société de
nos grands-parents. Et même si nous franchissons un pas important,
n'oublions pas que, dans le domaine de la représentation des femmes en
politique, notre pays reste encore à la remorque des autres pays européens.
Au cours de tous ces
débats, certains ont prétendu que seule une évolution des mentalités
garantirait l'égalité des hommes et des femmes. C'est en partie vrai et
l'histoire l'a prouvé. Cette même histoire nous a aussi prouvé que seuls des
actes politiques majeurs permettaient une accélération de cette évolution, à
la lenteur de laquelle on se résigne souvent par manque de courage.
Ainsi, lorsque Michel
Debré, père de notre Constitution, annonça dans la grande salle de Matignon
que l'ENA allait s'ouvrir aux femmes, il dut affronter le scepticisme des
directeurs et des chefs de service. Rendons-lui l'hommage qu'il mérite au
moment où nous apportons à la Constitution une modernisation qu'il
pressentait déjà.
Un autre argument, qui
mérite toute notre attention, résidait dans l'idée selon laquelle les
fondements de notre République seraient remis en cause, et notamment le
principe universaliste de l'élection républicaine. Bien au contraire :
l'homme abstrait, cité par la Déclaration universelle des droits de l'homme,
c'est chacun d'entre nous, citoyen homme ou femme.
Gardons-nous cependant
de céder à la facilité et d'ériger le féminisme en catégorie sociale. Cela
nous conduirait tout droit au communautarisme dont les effets pervers ne
sont plus à démontrer outre-Atlantique. Ce serait, si j'ose dire, un
non-sens naturel puisque, êtres humains, nous naissons toujours homme ou
femme.
Finalement, par ce vote,
nous ne ferons que rétablir un ordre naturel au cœur même de notre société.
Après ce premier pas
décisif et fondamental et au-delà du débat de principe, je voudrais revenir
aux conditions sociales qui permettraient d'affirmer comme naturelle
l'égalité des hommes et des femmes.
Notre politique
familiale apparaît, dans le cadre de ces réflexions, comme dépassée. Elle ne
considère en effet comme modèle que celui hérité des Trente Glorieuses : la
famille patriarcale au mariage indissoluble.
Seule une véritable
politique familiale moderne et prenant en compte les évolutions de notre
temps pourra donner aux femmes les moyens de trouver enfin leur juste place
dans notre cité, de s'épanouir socialement, professionnellement et
familialement, en somme, de mener harmonieusement une seule et même vie
plutôt que mener de front, comme depuis toujours, des vies parallèles,
souvent épuisantes et parfois frustrantes.
Nous vivons dans une
société de liberté, c'est-à-dire de libre choix. Alors, pourquoi ne pas
laisser aux femmes la liberté de choisir leur propre vie ? Il faut leur
donner les moyens d'être ce qu'elles désirent être. Nous allons devoir
résoudre maintenant le dilemme qui atteint trop de femmes entre vingt-cinq
et quarante ans, c'est-à-dire au moment où se jouent leur vie de mère et
leur carrière. Il n'est pas supportable qu'un trop grand nombre d'entre
elles n'aient d autre choix que de renoncer à avoir plus de deux enfants ou
de renoncer à tout projet de carrière.
Il n'y a pas deux poids
deux mesures à avoir dans ce débat fondamental. Si nous sommes unanimes à
vouloir que les femmes aient enfin la place qu'elles méritent dans la vie
politique et, par conséquent, dans la société, pourquoi les bonnes
intentions ne sont-elles pas toujours suivies d'effets ?
Est-il cohérent d'avoir
hier diminué l'AGED et réduit la déduction fiscale pour les emplois
familiaux et de proclamer aujourd'hui la liberté et l'indépendance des
femmes ? (Protestations sur plusieurs bancs.) Quelle liberté ? Quelle
indépendance ? Ces mesures anti-famille n'ont eu pour unique conséquence que
de restreindre encore la liberté de choix des femmes qui souhaitaient avoir
une vie professionnelle et une vie de famille ! (Applaudissements sur
quelques bancs.)
M. Edouard Landrain.
Très juste !
M. Pierre-Christophe
Baguet. Allons plus loin ! Lorsqu'une femme décide d'élever l'enfant qu'elle vient
de mettre au monde, croyez-vous que le congé parental dont elle dispose soit
suffisant pour lui permettre de vivre ? S'il existe un salaire minimum,
pourquoi ne pas instituer un salaire maternel ? (Protestations sur divers
bancs.) Il me paraît en effet indispensable que notre société accorde un
revenu décent à celle qui choisit d'élever ses enfants. Plus que de logique,
c'est de bon sens qu'il s'agit, sans parler du bénéfice économique.
Sur le plan strictement
humain, combien de femmes, parce qu'elles n'ont pas les moyens de subvenir
aux besoins de leurs enfants avec leurs seules allocations, doivent
s'investir dans des emplois dits « alimentaires » ? Évidemment, en ces temps
de récession, de précarité et de chômage, faire le difficile dans le domaine
de l'emploi peut sembler déplacé. Mais l'épanouissement personnel, autant de
l'homme que de la femme, passe aussi par l'épanouissement dans la vie
professionnelle.
Or désormais, politiques
familiales, politique de l'emploi et politiques fiscales sont intimement
liées. Favoriser la natalité et la confiance en l'avenir, c'est aider les
femmes à entrer sur le marché de l'emploi. Impliquer les hommes dans
l'éducation des enfants, c'est tout simplement aider les femmes, donc la
société tout entière.
Il faut, à ce propos,
briser quelques idées fausses communément admises. D'après les récents
travaux de l'INSEE, les pays dans lesquels les femmes sont les plus
impliquées dans la vie active sont ceux qui souffrent le moins du chômage.
Les pays dans lesquels leur taux d'activité est faible, comme l'Espagne ou
l'Italie, connaissent à l'inverse un chômage structurel élevé.
A ces réserves sociales
et économiques, qu'il faudra lever pour atteindre la réelle égalité entre
les hommes et les femmes, je voudrais avant notre vote ajouter quelques
interrogations sur la mise en œuvre de cette égalité politique aujourd'hui
recherchée.
Les propos successifs et
contradictoires du chef du Gouvernement, des ministres ou du premier
secrétaire du parti socialiste ne sont pas pour nous rassurer, même si nous
nous félicitons de ce que vous venez de dire à ce sujet, monsieur le Premier
ministre. Nous ne connaissons aujourd'hui ni le calendrier ni le contenu des
lois organiques ou simples à venir. Nous n'avons aucune garantie que
derrière ces intentions égalitaires louables ne se cache pas une volonté de
modifier les modes de scrutin. (Exclamations sur plusieurs bancs.)
Certains parlementaires
sur les bancs socialistes réclament des quotas, et même des obligations de
résultats électoraux. Ce serait remettre en cause la souveraineté du
peuple ! Rien de moins !
De plus, cette réforme
ne pourra se faire contre les partis politiques. Il conviendra de les
associer. Le Sénat nous a donc proposé, dans sa grande sagesse, de modifier
aussi l'article 4 de notre constitution. La nouvelle UDF a toujours été
attentive à cette démarche de concertation et plusieurs de ses
parlementaires ont déposé des propositions de loi en ce sens : d'abord,
Nicole Ameline et Gilles de Robien, soutenus par 104 députés de la IXe
législature, puis récemment mes collègues Alain Ferry et Pierre Albertini,
qui proposent de modifier la loi de 1988 relative à la transparence de la
vie politique; sans oublier les nombreuses contributions d'Anne-Marie Idrac.
La nouvelle UDF attend que ces propositions soient soutenues comme il se
doit, comme elle attend aussi de pouvoir mesurer la réelle détermination du
Gouvernement à bien faire fonctionner les délégations parlementaires aux
droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes,
dont la création sera soumise demain au vote de l'Assemblée nationale en
deuxième lecture.
Le vote positif du
groupe parlementaire UDF-Alliance, aujourd'hui, n'empêchera pas celui-ci
d'être vigilant pour que le principe égalitaire entre les hommes et les
femmes soit bien et loyalement appliqué. Son président et tous ses membres y
seront extrêmement attentifs.
Pour conclure, je
souhaiterais m'adresser particulièrement à mes collègues masculins.
(«Ah!» sur divers bancs.) Dans 90 % de nos foyers, nous, les hommes,
déléguons la gestion quotidienne du ménage à nos épouses ou à nos compagnes.
(Rires et exclamations.) Celles-ci gèrent donc 90 % des communautés
de vie de notre pays. Par ailleurs, jeune père de famille nombreuse, je
souffre comme beaucoup d'entre nous d'un emploi du temps particulièrement
chargé qui nous conduit à confier à nos épouses et à nos compagnes ce que
nous avons de plus cher au monde : nos enfants. Elles s'acquittent de cette
double responsabilité avec compétence, talent et amour. Dans ces conditions,
j'ai du mal à comprendre que nous ayons par ailleurs tant de difficultés à
leur faire confiance pour gérer nos communes, nos départements, nos régions,
voire davantage. Alors, comme elles le souhaitent, offrons-leur cette
possibilité constitutionnelle avec le plus naturel des respects, sans
condescendance humiliante déplacée, mais sincèrement. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe socialiste du Sénat, la parole est à Mme Dinah Derycke.
Mme Dinah Derycke.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les
ministres, mes chers collègues, il est des actes, des événements dont on ne
mesure l'importance réelle que longtemps après.
M. Dominique Braye.
Absolument !
Mme Dinah Derycke.
La présente révision constitutionnelle en fait partie, non seulement parce
qu'elle ne produira ses effets concrets qu'ultérieurement, mais surtout
parce qu'elle emporte une modification essentielle de notre lecture de la
démocratie, de la République et de l'universalisme.
L'universalisme
abstrait, idéalisé, qui a prévalu depuis deux siècles, ne s'est en réalité
décliné qu'au masculin.
Au nom de ce principe,
la République a été, au moins jusqu'en 1946, une République sexuée.
Pourtant, par leur intelligence, leur courage, leur travail, les femmes ont,
tout autant que les hommes, contribué à la construction de la République.
Elles l'ont parfois, tout autant que les hommes, payé de leur vie.
Mais l'égalité en droits
proclamée par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et
reconnue explicitement par notre Constitution, ne s'est pas traduite par une
égalité de fait. Nous ne devons plus le tolérer.
Le constat est patent.
Les femmes demeurent exclues de la représentation nationale. A chaque niveau
de l'engagement en politique, des barrières invisibles existent, et elles
sont placées d'autant plus haut que les enjeux sont importants.
Les mécanismes de cette
discrimination sont multiples. L'organisation de notre société au plan
économique et social ne favorise guère l'engagement des femmes dans la vie
politique. Elles subissent plus durement que les hommes la précarité de
l'emploi, le temps partiel imposé, les salaires minorés, les professions peu
valorisées. Dans le même temps, elles assument davantage que les hommes les
charges domestiques et familiales. Il est indéniable que la double journée
de travail des femmes constitue un frein à leur participation active aux
responsabilités politiques.
D'autres freins tels la cooptation ou la prime au sortant relèvent des
comportements à l'intérieur même de la sphère des partis politiques.
Enfin, il est indéniable
que les modes d'organisation et de fonctionnement de nos institutions ne
sont pas neutres, qu'il s'agisse du cumul des mandats, des modes de scrutin
ou du statut de l'élu.
Toutefois, au-delà de
ces explications et de ces réalités sociales peu contestables, il reste que
l'exclusion des femmes du champ politique s'appuie d'abord sur des préjugés
tenant à une conception patriarcale souvent inavouée, mais toujours vivace :
les femmes, par nature, ne seraient pas destinées à l'exercice du pouvoir.
Ainsi s'est opérée, au
cours des siècles, une distinction des rôles entre les deux sexes en
fonction de leur nature biologique. Cette conception biologique - nous
l'avons entendue à l'instant même à la tribune - a abouti à la
hiérarchisation des sexes : les hommes se réservaient la sphère publique et
assignaient aux femmes la sphère privée. C'est dans ce refus du concept
d'une humanité non pas double, mais divisée et hiérarchisée en fonction d'un
critère biologique que réside le sens profond de la parité.
Inscrire à l'article 3
de notre Constitution que la loi favorise l'égal accès des hommes et des
femmes aux mandats électoraux et aux fonctions électives, ce n'est pas nier
l'universalisme. C'est au contraire l'expliciter, le réaffirmer. Il n'est
question ni de fonder un corps électoral distinct, ni de limiter les femmes
à la seule représentation des femmes. Il s'agit de veiller à un partage
équilibré des responsabilités au sein de la République. En ce sens, oui ! le
combat pour la parité est un combat universaliste.
Il est universaliste
parce qu'il concerne les déterminants fondamentaux de la vie humaine : la
mixité est universelle ; l'égalité entre femmes et hommes est un droit
essentiel de l'être humain.
Si nous nous accordons,
je le crois, pour dire que les femmes ne sont pas une catégorie ni une
communauté, mais sont la moitié de l'humanité, alors la parité ne porte pas
atteinte à l'universalisme, elle en procède.
Anatole France souriait
de « cette majestueuse égalité devant la loi qui permet aux riches comme aux
pauvres de dormir sous les ponts ». En tant que représentants du peuple, il
est de notre devoir de veiller à réflectivité des droits. C'est dans la
raille qui sépare le droit universel du fait social que se situe précisément
notre rôle politique.
Dans le domaine de la
vie civique, du droit social, de l'économie, le législateur a souvent
interprété d'une manière active le principe d'égalité. Je pense en
particulier à la loi sur l'égalité professionnelle voulue par Mme Roudy. Les
délégations parlementaires aux droits des femmes et à l'égalité des chances
seront d'ailleurs un instrument utile pour avancer encore dans cette voie.
Mais, dans le champ
politique, les blocages restent multiples. Si les décisions du Conseil
constitutionnel de 1982 et de 1998 ont installé un verrou interdisant toute
mesure volontariste, le poids des mentalités, des traditions, des habitudes
empêche aussi un rééquilibrage en faveur des femmes.
La question de la parité
en politique nous met devant nos responsabilités de représentants du peuple.
Combien de temps pouvions-nous encore accepter que le politique reste le
dernier bastion du pouvoir masculin quand, partout ailleurs dans notre
société, la mixité est réalisée, ou en voie de l'être ? S'il est vrai que le
rôle du politique est d'éclairer, d'énoncer les principes, il doit commencer
par se les appliquer à lui-même.
Méfions-nous de cette
distance, de cette dissemblance d'avec la réalité sociale. C'est dans ce
sens que l'image de notre congrès, composé à 90 % d'hommes et 10 % de
femmes, est fondamentalement violente. Imaginez un instant que les chiffres
soient inversés et qu'à nos sièges soient installés 90 % de femmes et
seulement 10 % d'hommes ! (Exclamations.) Cette situation serait-elle
tolérable ? Pas davantage !
M. Emmanuel Hamel.
Vous êtes une
femme, vous avez été élue et vous parlez à la tribune !
Mme Dinah Derycke. Le débat sur
la parité s'est installé sur la place publique. Sa dimension a été
essentiellement philosophique et cela est important, car il en va de la
place de la politique dans notre organisation sociale, de sa représentation,
de son audience. Ce débat a permis aussi de mettre en lumière les inégalités
graves et persistantes dont les femmes sont encore victimes.
Nous voulons croire que
notre parlement, recomposé, transformé, deviendra un levier pour faire
avancer, partout, l'égalité. Nous voulons croire qu'à son tour, la société
se mettra en mouvement sur des sujets qui, aujourd'hui, faute d'une
représentation véritablement universelle, demeurent en grande partie
occultés.
Des questions aussi
fondamentales que les violences faites aux femmes, dans leur foyer ou sur
leur lieu de travail, ou le partage des tâches domestiques ne doivent pas
être renvoyées à la sphère privée. D'autres pays nous ont montré le chemin.
Les lois qui découleront
de cette révision constitutionnelle provoqueront un bouleversement majeur de
notre vie politique, bien au-delà de nos assemblées territoriales ou
nationales. L'image que les Français se font de leurs hommes et de leurs
femmes politiques en sera profondément et durablement transformée.
En montrant que le
pouvoir se partage de manière égalitaire, la parité entraînera une adhésion
plus grande de nos concitoyens. En montrant qu'il est possible de
transformer radicalement ses mœurs et ses pratiques, la parité fera la
preuve qu'il est possible aussi de changer la société.
Dans une convention
ratifiée par la France en 1983, l'ONU déclarait que les discriminations à
l'encontre des femmes empêchaient ces dernières de servir l'humanité, tout
entière. Il nous faut l'entendre et ouvrir un nouveau chapitre en mettant en
œuvre, concrètement, les principes de l'égalité des droits des hommes et des
femmes, en consacrant officiellement et symboliquement le principe du
partage des responsabilités politiques.
Ainsi, ensemble, dans la
diversité de nos potentialités, de nos talents, de nos vertus, nous ferons
honneur à la France et à notre république. Le groupe socialiste du Sénat y
contribuera avec fierté. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le
groupe du Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale, la
parole est à Mme Marie-Jo Zimmermann.
M. Emmanuel Hamel.
Quatrième
femme après un seul homme ! Où est la parité ? (Rires et exclamations.)
M. le président.
L'interruption vient d'un homme ! (Sourires.)
Mme Marie-Jo
Zimmermann. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mesdames,
messieurs les ministres, mes chers collègues, cet après-midi, nous allons,
pour la plupart d'entre nous, renforcer le principe d'égalité, fondement
même de notre république, en adoptant la révision constitutionnelle qui nous
est proposée.
Cette révision s'impose
à nous si nous souhaitons donner aux femmes toute leur place dans la vie
politique. Regardons à cet instant notre hémicycle ! Instant de vérité.
Réuni en congrès, ce parlement compte 898 membres et combien de femmes ?
Quatre-vingt une, soit moins de 10 %.
Comme l'a rappelé le
Président de la République à la Conférence européenne de Paris, le 16 avril
dernier, en citant Tacite : « Quand un peuple ne parvient plus à faire
évoluer ses mœurs, il en vient à devoir faire des lois. »
L'égalité des femmes et
des hommes est déjà acquise en théorie. Aucune difficulté ne devrait donc
apparaître. Cependant, dans les faits, d'importantes distorsions subsistent
et il est légitime d'adopter des mesures complémentaires et stimulantes afin
de mettre la réalité en conformité avec le droit. Notre société a su évoluer
vers une plus grande égalité entre les hommes et femmes. Même si des progrès
restent encore à accomplir, qui d'évolutions en quelques décennies !
Comment oublier qu'il a
fallu attendre la Libération, il y a cinquante-cinq ans, pour que le général
de Gaulle donne aux femmes le droit de vote, et ce plusieurs décennies après
nos principaux voisins. Après avoir apporté une lourde contribution à
l'effort de guerre, à l'époque de la Résistance, les Françaises sont
devenues citoyennes à par entière. Il s'agissait là d'un pas décisif,
déterminant ouvrant le chemin à une évolution irréversible que les
gaullistes sont fiers d'avoir, depuis, accompagnée sa timidité.
En matière de droit du
travail, une étape importante été franchie en 1965, sous le gouvernement de
George Pompidou, lorsque la loi a donné aux femmes mariées Ia liberté
d'exercer une activité professionnelle sans qu'il leur soit nécessaire
d'obtenir le consentement de leur mari. Là encore, c'était une véritable
rupture traduisant la volonté le considérer les femmes comme totalement
autonomes dans le cadre de leurs responsabilités professionnelles.
D'autres mesures
s'inspirant de la même logique ont suivi. C'est notamment le cas, en 1973,
de la reconnaissance législative, sous le gouvernement de Jacques
Chaban-Delmas, du principe « à travail égal, salaire égal » - principe, il
est vrai, encore trop souvent négligé. C'est également le cas, dix ans plus
tard, de l'interdiction de toute discrimination à l'embauche.
C'est à l'un de nos
collègues, alors député gaulliste, aujourd'hui sénateur, que les Françaises
doivent, en 1967, la reconnaissance du droit à la contraception. Rares sont
les lois qui accompagnent une aussi profonde révolution des mœurs et de la
société.
Tout au long de ces
décennies, le droit de la famille a également évolué vers une totale égalité
juridique dans le couple. En 1970, l'autorité paternelle est remplacée par
l'autorité parentale. Sous le gouvernement de Jacques Chirac, en 1975, le
divorce par consentement mutuel est voté, ainsi qu'une loi interdisant toute
discrimination de traitement entre hommes et femmes dans la fonction
publique. Cette même année, une nouvelle législation respectueuse de la
souffrance des femmes sur l'interruption volontaire de grossesse est votée.
C'est en 1994, sous le
gouvernement d'Édouard Balladur, que les premières lois d'éthique
biomédicale sont adoptées dans notre pays. (Murmures sur divers bancs.)
Dans la fonction
publique, les femmes ont peu à peu acquis l'égalité à tous les postes.
L'ouverture des concours aux femmes s'est aujourd'hui généralisée. Dès sa
création, à la Libération, Michel Debré a voulu que l'ENA s'ouvre à tous,
hommes et femmes, sans distinction. Il fallut cependant attendre près de
trente ans pour que l'École polytechnique s'ouvre à son tour aux femmes.
L'évolution de l'École navale fut encore plus lente puisque les femmes ne
purent y accéder qu'en 1993. La première femme nommée préfet de région le
fut en 1996 par le gouvernement d'Alain Juppé. (Exclamations sur divers
bancs.)
Ces évolutions, qui nous
semblent aujourd'hui naturelles, ont toutes nécessité une volonté politique.
Rien ne se serait fait si, nous, représentants de la nation, étions restés
inertes.
C'est dans cette logique
et avec une telle ambition que l'Observatoire de la parité a été voulu par
le président de la République. (Exclamations sur divers bancs.)
Les gaullistes ont
toujours initié ou accompagné ces évolutions. Mais quelles qu'elles soient,
elles n'ont pas toute leur place dans la vie politique.
Les femmes ont su
investir le marché du travail et y ont imposé leur compétence et leur
savoir-faire, même si l'on constate que leur proportion diminue, au fur et à
mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie, que ce soit dans l'entreprise
privée ou dans le secteur public : ainsi, 25 % des cadres d'entreprise sont
des femmes, mais seulement 5 % des cadres supérieurs. Dans le secteur de la
santé, il y a 76 % de femmes mais 86 % d'infirmières contre seulement 20 %
de médecins généralistes. Dans le secteur de l'éducation, les femmes
représentent 65 % des enseignants de l'école primaire et seulement 10 % des
professeurs d'université.
Le récent rapport de Mme
Colmou confirme totalement ce constat et l'aggrave même pour ce qui est de
la fonction publique : sur 109 préfets, il n'y a que 6 femmes ; sur 30
recteurs, il n'y en a que 5 ; sur 88 présidents d'université, il n'y en a
que 4. Il n'y a qu'une femme premier président de cour d'appel sur 35. Mme
Colmou explique que les freins de la progression des femmes sont dans les
faits et non dans les droits. N'est-ce pas le rôle premier du législateur de
mettre un terme aux inégalités qui ne parviennent pas à se résorber
naturellement ? Ne doit-il pas assurer l'épanouissement à la fois des
citoyennes et des citoyens ?
Ces chiffres, mes chers
collègues, parlent d'eux-mêmes et c'est en politique que la
sous-représentation des femmes est la plus criante ; c'est cette injustice
persistante qui nous réunit aujourd'hui. Plus de cinquante ans après la
reconnaissance du droit de vote aux femmes, leur place en politique reste en
effet trop marginale. C'est d'autant plus paradoxal qu'elles représentent 53
% du corps électoral français. Qui plus est, la situation française actuelle
contraste fortement avec celle des autres pays de l'Union européenne.
Ainsi, la Suède compte
plus de 40 % de femmes dans son parlement. La Finlande, le Danemark et les
Pays-Bas en ont un tiers. Même l'Espagne, dont l'héritage historique et
culturel est proche du nôtre, nous devance largement, avec 25 % de femmes
parlementaires.
En France, il y a à
peine 10 % de femmes parmi les députés et moins de 6 % parmi les sénateurs.
Pour être plus limitée
dans les assemblées locales, la sous-représentation des femmes n'en reste
pas moins anormale.
Les femmes représentent
ainsi 21 % des conseillers municipaux et 25 % des conseillers régionaux.
Enfin, elles sont moins de 8 % parmi les maires et les conseillers généraux.
Bien sûr, des femmes
parviennent à entrer en politique et y réussissent. Mais, globalement,
l'organisation de nos partis politiques et leur fonctionnement, même si les
dernières élections européennes montrent le chemin, ne permettent pas aux
femmes de franchir les obstacles qu'elles rencontrent.
Notre vie politique
n'est plus en phase avec la vie sociale. Beaucoup d'obstacles demeurent et
il serait fort hypocrite de regretter le manque de femmes en politique sans
proposer de solutions pour y remédier. Le constat est unanime, quelle que
soit notre appartenance politique.
Individuellement, chacun
parmi nous souhaite que les femmes occupent une juste place en politique.
Malheureusement, du point de vue collectif, les responsables ont reculé trop
souvent devant l'ampleur de la tâche ou devant les mesures à prendre.
Si les femmes doivent
être plus nombreuses en politique, c'est avant tout pour que la conduite des
affaires publiques s'ouvre pleinement à la réalité sociale de notre pays,
pour que l'on fasse de la politique autrement, La mixité n'est pas une mode.
La mixité est une réalité ! Beaucoup plus qu'une simple revendication, elle
constitue une force d'évolution et de rénovation de notre société. Nos
différences nous enrichissent et nous devons nous obliger à un effort pour
que les femmes aient toute la place qui leur revient dans la République.
L'égalité fonde notre
citoyenneté et le projet de loi constitutionnelle qui nous est proposé
s'inscrit pleinement dans cette logique.
L'adoption de ce texte
sera le couronnement d'un travail parlementaire fructueux et sérieux. La
navette parlementaire a largement contribué à améliorer le texte initial
dont elle a supprimé à la fois les ambiguïtés et les imprécisions. En
définissant plus clairement la portée des dispositions initialement
envisagées, elle a concilié différents points de vue. Ce faisant, le texte
sur lequel nous nous prononçons est véritablement l'expression d'un large
consensus.
L'Assemblée nationale et
le Sénat n'ont jamais oublié l'essentiel, à savoir la nécessité de remédier
à la sous-représentation des femmes dans la vie politique.
Je voudrais souligner
qu'avec mon collègue Baguet nous avions proposé en seconde lecture à
l'Assemblée nationale un amendement de compromis. En effet, dans un esprit
de conciliation, nous souhaitions un retour au texte initial. Cela aurait
ainsi permis de dédramatiser le débat que certains souhaitaient envenimer.
Nous n'avons pas été entendus et il a fallu attendre une troisième lecture
pour que, finalement, l'ébauche de ce compromis soit retenue et nous nous en
félicitons.
Ainsi, ce projet est à
la fois plus équilibré et plus réaliste. Il sera un levier efficace pour
faire évoluer les mentalités et les comportements. Réduire l'inégalité en
introduisant plus de mixité dans notre vie politique, voilà l'enjeu de la
réforme.
Renforcer la place des
femmes dans la vie politique est une exigence de démocratie, de justice et
de bon fonctionnement de notre pays. Mais la promotion des femmes dans la
vie politique doit s'accompagner de leur promotion dans toute la société.
Souhaitons que ce texte soit le point de départ de la reconnaissance de
l'égalité totale de la femme dans bien d'autres domaines.
En effet, une plus
grande mixité est une ambition au service ce l'intérêt général et non un
instrument au service des ambitions féminines. Depuis la fin de la Seconde
Guerre mondiale, les gaullistes ont toujours œuvré pour l'amélioration de la
condition de la femme, afin qu'elle soit toujours plus autonome.
En votant cette révision
constitutionnelle, les députés RPR disent clairement et solennellement que
les femmes ne sont pas une catégorie de la population, mais une des deux
composantes, absolument égales en dignité, de l'humanité. Il est de notre
devoir d'assurer la participation de tous et de toutes à notre démocratie ;
chacun alors pourra s'y reconnaître.
Faire du principe
d'égalité entre les hommes et les femmes une réalité, voilà l'enjeu
essentiel qui nous est proposé et je vous invite, mes chers collègues, à
voter ce projet de loi constitutionnelle. Ainsi nous contribuerons à
construire une société plus juste et, pour reprendre le mot de Stendhal,
« plus civilisée ».
Parce que nous
approuvons aujourd'hui résolument ce texte, nous serons demain
particulièrement vigilants lorsque seront proposées les mesures et les lois
qui seront prises pour son application. (Applaudissements.)
M. Emmanuel Hamel.
Présentez-vous à la présidence du RPR, ce sera une promotion !
M. le président.
Pour le groupe de l'Union centriste du Sénat, la parole est à M. Philippe
Richert.
M. Philippe Richert.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, monsieur le
ministre, mes chers collègues, l'un des objectifs premiers que se fixe notre
démocratie et qui est inscrit comme tel dans notre Constitution est la
perspective d'offrir à chacun de nos concitoyens des chances égales d'accès
à l'épanouissement personnel et aux responsabilités. C'est la fierté et le
devoir du Parlement de se rappeler toujours cette obligation de moyens et de
résultats pour établir cette égalité de chances pour tous.
L'engagement sans faille
pour le respect scrupuleux di ce principe républicain essentiel est un
devoir moral, a particulier envers ceux qui sont issus des milieux
les moins favorisés.
C'est une ardente
obligation aussi pour le politique, s'il ne veut pas que notre société, à
force de n'offrir que da horizons bouchés à de nombreuses catégories de
jeunes, ne se délite. Or nous savons bien que ces principes sont trop
souvent piétines et que les brèches apparaissent béantes. Qui oserait
affirmer aujourd'hui qu'un fils d'ouvrier a des chances de réussite égales à
celles d'un jeune dont les parents occupent des postes de responsabilité?
Qui voudrait encore faire croire qu'un jeune issu des quartiers dits «
difficiles » peut prétendre au même parcours que s'il était né dans le XVIe ?
En réalité, nous le savons bien, la situation n'a fait qu'empirer ces vingt
dernières années et l'ascenseur social semble trop souvent en panne.
L'une des inégalités est
celle qui concerne la place et le rôle des femmes dans la vie économique et
politique de notre pays. Cette discrimination est inacceptable, comme l'est
celle qui se rapporte à l'origine sociale. Il n'est pas admissible qu'il
subsiste un écart de 25 % dans les salaires entre hommes et femmes pour des
postes à responsabilité identique.
Il n'est pas pensable
que si peu de femmes occupent les postes de responsabilité dans la vie
économique et sociale de notre pays. Il n'est pas normal que la présence
active des femmes dans les instances de la représentation nationale soit si
faible !
Dans la sphère publique,
les femmes restent encore très largement sous-représentées et n'ont pas
suffisamment accès aux fonctions électives et aux mandats politiques.
C'est parce que, au
groupe de l'Union centriste, nous sommes des militants convaincus de
l'égalité des chances, que nous avons abordé positivement, et depuis le
début, le débat sur la parité. Bien sûr, les voies et moyens préconisés ont
été discutés sans concession, âprement, je le reconnais. Privilégiant le
fond aux effets d'annonce, le Sénat - et le groupe de l'Union centriste - se
sont attelés à définir la réponse la plus pertinente à la question : comment
remédier à cette situation inacceptable ? L'inscription dans la Constitution
du principe d'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et
fonctions électives lui paraît être, aujourd'hui, inéluctable.
Certes, des changements
se sont produits et l'état d'esprit a évolué. Depuis juin 1997, les femmes
représentent 10% des députés en France et, aux dernières élections
européennes, toutes les listes ont fait des efforts I nécessaires pour
tendre vers la parité. Mais les écarts - nous le voyons bien - restent
sensibles et des renversements de tendance ne sont pas à exclure. Or selon
le préambule de la Constitution de 1946, inséré dans notre actuelle
Constitution : « La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des
droits égaux à ceux des hommes ». Plus généralement, le droit français ne
comporte aucune distinction, exclusion ou restriction fondée sur le sexe
ayant pour effet de compromettre le droit égal des femmes en matière
politique. Ainsi, le débat que nous avons aujourd'hui trouve son origine,
non dans un déficit législatif, mais dans le constat unanime d'un écart
manifeste entre le droit et les faits, c'est-à-dire dans la réalité !
Pourtant, la plupart des
observateurs estiment que le verrou principal qui a largement contribué à
ralentir la progression de l'accès des femmes à la candidature a été posé
par la décision du Conseil constitutionnel du 18 novembre 1982, lequel a
déclaré non conforme un amendement au projet de loi sur le mode d'élection
des conseillers municipaux visant à limiter à 75 % la proportion des
candidats d'un même sexe pouvant figurer sur une liste.
Une révision de la
Constitution apparaissait donc indispensable afin de mettre fin aux
réticences du juge constitutionnel et d'inscrire dans les tables de la loi
le principe, désormais constitutionnel, de l'égal accès des femmes et des
hommes aux mandats électoraux et fonctions électives.
Mais, désormais, tout
reste à faire. Nous le savons bien, car la mise en œuvre effective de ce
principe ne dépend pas seulement d'une modification des règles de droit. Le
Sénat l'a bien compris en souhaitant inscrire dans la Constitution que les
partis politiques détiennent une des clés essentielles pour atteindre
l'objectif poursuivi. Très souvent, cette insistance du Sénat a été mal
comprise. Aujourd'hui, le texte que nous votons reprend cette idée. La loi
pourra prévoir, par exemple, des mesures d'incitation financière à l'égard
des partis pour qu'ils contribuent à une plus grande égalité entre les
femmes et les hommes.
De plus, l'amélioration
du statut de l'élu devrait encourager la participation des femmes à la vie
publique.
La sous-représentation
des femmes dans les instances et les lieux de décision publique n'est pas
due pour l'essentiel, je le répète, à des barrières juridiques. Elle tient
avant tout à des résistances sociologiques et psychologiques et à une
pratique politique que, seule, une action volontariste des partis politiques
permettrait de dépasser, pour peu que ceux-ci le souhaitent vraiment. Les
exemples de nos voisins européens sont là pour nous le rappeler.
L'adoption de ce texte,
même s'il est un signal fort, ne provoquera donc pas immédiatement et
automatiquement une arrivée massive des femmes sur le devant de la scène
politique, parce que leur permettre « l'égal accès aux mandats électoraux et
aux fonctions électives » ne veut pas dire qu'à compter de l'application du
texte elles seront élues et que leur présence sera « numériquement
significative » dans les prochains mois. Car la place et le rôle des femmes
dans la vie publique mettent en cause des schémas sociologiques profondément
ancrés.
Le chemin à parcourir
sera donc long. Nous devons accompagner ce texte d'une véritable «
révolution culturelle », une révolution de nos mentalités et de nos
comportements, puis décliner dans tous les secteurs des mesures concrètes et
efficaces. A chacun de nous de s'y atteler et d'accomplir cette révolution.
Tout le monde s'accorde
à penser que les partis politiques doivent montrer l'exemple, mais tout le
monde sait aussi que ce ne sera pas suffisant. Pour qu'une société soit
équilibrée, il convient que cette notion touche le domaine de l'entreprise,
de l'administration et de la vie privée. C'est contre toutes les
discriminations qu'il faut lutter et partout, à tous les niveaux de la
société.
Le groupe de l'Union
centriste a toujours été un farouche partisan de l'abolition de toutes les
discriminations ; aucune ambiguïté ne peut subsister à ce sujet. Nous disons
notre engagement pour cette cause et l'égal accès des femmes et des hommes
en est une composante essentielle.
Veillons ensemble à ce
que ce texte ne devienne pas un leurre, mais qu'il soit bel et bien suivi
d'effets. Je reste persuadé que c'est par étapes progressives que nous
arriverons à un résultat satisfaisant et positif. Nous devons agir à tous
les niveaux, et pas seulement politique, pour faciliter l'accès des femmes
aux responsabilités, notamment en prenant des mesures concrètes pour leur
permettre de concilier leur place et leur rôle dans la famille et dans la
société.
Sans une initiative
forte du législateur, la situation n'aurait sans doute jamais évolué
d’elle-même aussi rapidement. C'est la raison pour laquelle le groupe de
l'Union centriste au Sénat est favorable à la modification de la
Constitution, telle qu'elle nous est aujourd'hui présentée.
(Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe socialiste de l'Assemblée nationale, la parole est à Mme
Catherine Tasca.
Mme Catherine Tasca. Monsieur le
président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mesdames et monsieur les
ministres, « Souvent femme varie », écrivait Hugo dans Le roi s'amuse.
Notre présence aujourd'hui à Versailles fait mentir le poète. Car si
nous sommes réunis pour réviser la Constitution en ses articles 3 et 4, afin
d'affirmer l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats et fonctions
politiques, c'est avant tout grâce au combat résolu, obstiné et constant de
ces femmes qui, depuis tant d'années, ont œuvré pour la parité.
(Applaudissements.) Elles, elles n'ont pas varié. Je ne pourrai toutes
les citer car elles furent nombreuses. Mais je tiens à leur rendre un juste
hommage et à leur adresser un salut amical et reconnaissant.
M. Georges Hage. Très bien !
Mme Catherine Tasca. Je tiens
aussi à saluer l'action de Lionel Jospin, d'Elisabeth Guigou et de Nicole
Péry qui, malgré les difficultés rencontrées lors de l'examen de ce projet
de loi constitutionnelle, n'ont jamais infléchi leur position. Le débat aura
été vif, contradictoire et, au total, passionnant. Les deux assemblées se
sont opposées, cette confrontation des idées suscitant d'ailleurs, en marge
du Parlement, un débat de spécialistes d'une grande intensité, comme cela
est normal pour un projet constitutionnel qui ne propose rien de moins que
de faire évoluer notre lecture des principes républicains. Puis l'Assemblée
et le Sénat ont su, avec sagesse et responsabilité, rapprocher leurs vues
afin d'aboutir à un texte équilibré qui, je le crois, suscite une large
adhésion dans l'opinion et qui permettra d'atteindre I’objectif poursuivi :
établir enfin une juste représentation des femmes et des hommes dans nos
assemblées.
Je ne reviendrai pas sur
le retard dont notre pays souffre en ce domaine. Cet état de fait déplorable
est connu de tous et chacun dit le regretter. Je ne reprendrai pas non plus
l'analyse des raisons culturelles et historiques qui ont conduit à cette
situation. Je ne puis que constater ce fait : la France demeure, aujourd'hui
encore, sous l'empire de la loi salique, si ce n’est en droit, du moins dans
les mentalités. Et il est clair que, pour cette raison, il est impossible de
s'en remettre aux seuls partis politiques pour aller vers l'égalité réelle.
Ils ont largement montré leur incapacité durable à infléchir les faits en la
matière.
Les déplorations
perpétuelles qui ne se prolongent par aucune avancée réelle ne peuvent plus
suffire. Il faut maintenant affirmer clairement la nécessité d'aboutir à
l'égalité réelle.
Certains ont pu exprimer
la crainte d'y voir la fin de l'universalisme et l'instauration d'une forme
de communautarisme dans notre République. Certains ont feint de croire que
la mise en œuvre de l'égalité réelle se traduirait par la constitution d'un
véritable régime d'apartheid fondé sur un critère de genre. Il y a là bien
des excès mais aussi de véritables préoccupations, qu'il serait injuste et
léger de balayer d'un revers de main. Je peux rassurer ceux qu’ ont exprimé
ces craintes, que je crois infondées.
Nous avons engagé, par
cette révision constitutionnelle, une démarche pragmatique. L'égalité réelle
des femmes et des hommes en matière politique suppose un changement de
mentalité et il est difficile de s'opposer à une culture et à une histoire
nationales qui ont si longtemps tenu les femmes écartées de l'exercice de la
souveraineté. On ne peut changer la société par décret, a-t-on trop souvent
habitude de dire... lorsqu'on ne veut pas agir. Mais - j'en suis persuadée -
si, selon sa définition même, la loi a évidemment une fonction normative,
elle présente également des vertus incitatives et symboliques. Elle ne se
contente pas d'interdire ; elle peut également fixer des objectifs afin
d'accorder la République avec son temps, travail perpétuellement renouvelé.
Le présent projet de loi
constitutionnelle en est un clair exemple. Il permettra tout d'abord aux
femmes de porter à leur juste place - c'est-à-dire celle de la moitié de
l'humanité - leur part du fardeau des responsabilités. Plusieurs mesures ont
pu être évoquées avec, au premier rang d'entre elles, la mise en œuvre de la
parité des candidatures aux scrutins de liste. Pour les scrutins
uninominaux, on pourra aussi prévoir des mesures financières incitatives à
l'intention des partis politiques. Le projet de loi autorise ces mesures et
permet de dépasser la jurisprudence du Conseil constitutionnel de 1982 et
1999. On peut imaginer d'autres mécanismes allant dans ce sens, d'autres
incitations, et je suis convaincue que, dans les mois qui viennent, les
réflexions en ce domaine seront intenses et fructueuses, que ce soit à
l'initiative de Mme la secrétaire d'État aux droits des femmes, ou sur
proposition des futures délégations parlementaires aux droits des femmes ou
de l'Observatoire de la parité. Mme Nicole Péry a d'ailleurs présenté
mercredi dernier, en conseil des ministres, une plate-forme visant à mettre
en œuvre une politique globale pour améliorer l'accès des femmes à l'emploi
et aux postes de décision. Cette préoccupation chemine aussi au niveau
européen, comme l'a montré la récente conférence de Paris.
Cette politique active
en faveur d'une égalité réelle des femmes et des hommes n'est pas, comme
certains ont pu l'affirmer, une remise en cause de nos principes
fondamentaux. Bien au contraire, elle entend faire que notre République
devienne enfin réellement universelle.
Car force est de
constater que l'universalisme républicain a longtemps été un édifice
incomplet, un principe décliné uniquement au masculin. Cela ne choquait pas
les hommes. Cet universalisme leur convenait... évidemment. Mais la dualité
des sexes constitue bien une différence universelle et non catégorielle. La
société politique doit accepter cette mixité. Celle-ci ne porte pas atteinte
au principe d'égalité. Au contraire, elle en est la mise en œuvre
nécessaire. Il ne s'agit pas d'affirmer la primauté d'un sexe sur l'autre et
de reprendre à l'envers les discours si longtemps tenus par les hommes, en
proclamant la supériorité des femmes après celle des hommes.
Nos concitoyens sont
attentifs à ce que nous allons voter aujourd'hui. De ce signal fort inscrit
dans notre charte fondamentale, de ce principe dont, je l'espère, nous
adopterons rapidement les textes d'application, naîtra un vaste mouvement
vers l'égalité réelle, non seulement en politique, mais aussi dans toutes
les sphères de la vie sociale. Car il nous faudra, mes chers collègues,
savoir répondre à l'interrogation, et souvent au doute, qu'expriment toutes
celles qui, comme tant d'hommes d'ailleurs n'entreront jamais en politique
et qui nous demandent «Qu'est-ce que la parité politique changera pour
nous ? »
L'égal accès aux mandats
et fonctions politiques ne constitue donc pas un point d'aboutissement mais
bien plutôt un socle sur lequel reposera une des évolutions les plus
importantes de notre société. Demain, les femmes qui le voudront pourront
prendre des responsabilités Elles aussi pourront dire : « nous avons décidé
» et non plus : « ils ont décidé ».
Messieurs les députés,
messieurs les sénateurs, ne crajgnez pas cette présence des femmes dans nos
assemblées et dans la société.
M. Emmanuel Hamel.
Elles nous subjuguent ! (Sourires.)
Mme Catherine Tasca.
Ce ne sera pas, pour vous, une concurrence nouvelle, mais bien plutôt un
renfort Comme l'a écrit Stendhal, « l'admission des femmes à l'égalité
parfaite serait la marque la plus sûre de la civilisation, et elle
doublerait les forces intellectuelles du genre humain ». Face à cette
société moderne dont il est de plus en plus difficile de démêler l'écheveau,
nous ne serons jamais trop nombreux, hommes et femmes, pour aller plus loin,
ensemble.
C'est pourquoi le groupe
socialiste de l'Assemblée de nationale votera ce projet de loi
constitutionnelle, qui est au cœur du projet de modernisation de la vie
publique que poursuit résolument notre majorité. C'est le choix de I’avenir.
(Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe des Républicains et Indépendants du Sénat, la parole est à
Mme Anne Heinis.
Mme Anne Heinis.
Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mes chers collègues, «
Tous les citoyens étant égaux, [...] sont également admissibles à toutes
dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre
distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents », dispose
l'article VI de la Déclaration des droits de l'homme.
« La loi garantit à la
femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme », précise
le préambule de la Constitution.
Ces deux textes, ont le
sait, ont valeur de loi constitutionnelle. Le principe de l'égalité des
hommes et des femmes à toutes les fonctions est ainsi clairement posé par
nos textes fondateurs.
La modification de la
Constitution proposée aujourd'hui au vote du Parlement, réuni en Congrès, a
pour objet de compléter l'article 3 de la Constitution par l'alinéa suivant
: « La loi favorise l'égal accès des hommes et des femmes aux mandats
électoraux et fonctions électives. »
Elle vise également à
ajouter à l'article 4 concernant les partis politiques un alinéa ainsi
rédigé : « Ils contribuent à la mise en œuvre du principe énoncé au dernier
alinéa de l'article 3 dans les conditions déterminées par la loi. » Là, nous
passons au plan des moyens définis pour parvenir à concrétiser le principe
dans la vie « citoyenne ».
Tout au long du débat
parlementaire, le constat de l'absence des femmes aux postes de haute
responsabilité de la vie économique et publique, comme dans les mandats
électoraux et les fonctions électives, a été largement exposé. Deux raisons
majeures ont été relevées à cet état de fait : les mœurs des partis
politiques et les freins d'ordre socioculturel.
Nous vivons aujourd'hui
la situation difficile de vouloir réformer les mœurs par la loi, et même par
la loi constitutionnelle, alors qu’il est plus logique et plus habituel de
réformer la loi en fonction des mœurs, lorsqu'il s'agit en particulier de
problèmes de société.
L'exécutif aurait pu
mener une large réflexion sur les incitations et les moyens propres à faire
coïncider le rôle des femmes, en ce XXe siècle finissant, avec
les responsabilités qui devraient aller de pair. Au lieu de cela, avant tout
débat, l'unique voie qui nous a été proposée a été celle de la modification
de la Constitution, bloquant toute autre forme de recherche.
Paradoxalement, nous
avons entendu les partisans de cette modification vouloir l'imposer en
réclamant sans cesse « du concret, de l'efficace, des moyens », alors qu'au
stade où nous en étions, nous ne pouvions éviter le débat philosophique, qui
menait à une impasse, et dans lequel se sont affrontées les plus éminentes
personnalités, sans malheureusement trouver de passerelles communes.
Par ailleurs, j'observe
que le Gouvernement n'a pas précisé les conditions de mise en œuvre de ce
principe d'égalité entre les hommes et les femmes, et l'incertitude plane
sur les lois qui devront être élaborées.
Or, on le sait bien,
seule la proportionnelle, avec ses risques de politisation excessive et de
blocage de l'exécutif, permet l'égalité du nombre des candidatures. On
exclut du même coup le scrutin uninominal qui, lui, permet l'émergence de
candidats libres et respecte le droit de chaque individu de se présenter aux
suffrages de ses concitoyens et celui du citoyen de voter pour le candidat
de son choix. Aucun système électoral n'est parfait, mais il est dangereux
d'éliminer celui qui respecte le mieux la liberté individuelle, sans
laquelle il n'y a pas de démocratie.
J'observe également qu'à
plusieurs reprises, le Premier ministre et la garde des sceaux ont affirmé
que l'inscription du principe de parité dans la Constitution ne serait pas
liée à une réforme des modes de scrutin et à l'instauration de quotas. C'est
en fonction de cette garantie que nous avons voté la réforme de la
Constitution intégrant les propositions de la majorité sénatoriale en faveur
de la parité.
Or, dès la semaine
dernière, le Gouvernement a présenté au Sénat une loi proposant d'instaurer
la proportionnelle dans tous les départements qui ont plus de deux
sénateurs : première entorse.
Par ailleurs, jeudi
matin, à propos d'un amendement du groupe communiste imposant la parité aux
sénateurs élus à la proportionnelle, le ministre de l'intérieur a répondu à
Henri de Raincourt, président du groupe des Républicains et Indépendants,
que cet amendement était prématuré et qu'il convenait d'attendre le vote du
Congrès. C'est une réponse de principe que nous attendions du Gouvernement.
Il ne peut laisser planer le doute sur ses intentions.
Aussi le groupe des
sénateurs républicains et indépendants regrette-t-il que le Premier ministre
- qui vient de nous quitter - n'ait pas pris un engagement solennel en
faveur du Sénat comme il vient de le faire en faveur de l'Assemblée
nationale.
M. Guy-Pierre
Cabanel. Très
bien !
Mme Anne Heinis. Lorsque l'on
fait œuvre de constituant, que l'on écrit ou que l'on modifie le texte
fondateur des institutions, on ne peut pas évacuer le débat philosophique.
C'est l'esprit de la République qui est en jeu.
L'article 3 traite de la
souveraineté nationale, une et indivisible, alors que l'article 4 se réfère
aux partis politiques qui sont, par nature, multiples et changeants. Cela
pose le problème de la compatibilité entre la logique philosophique
universaliste et la logique politique. Elles ne sont pas de même ordre.
En l'occurrence,
l'article 3 se situe dans une logique de représentativité, intemporelle et
désincarnée. Elle ne connaît pas les contingences.
L'article 4, au
contraire, se situe dans une logique d'action qui vise un résultat et met en
jeu la spécificité des personnes et leur capacité à atteindre les objectifs
fixés.
L'individu ou la
personne ? La représentation ou l'action ? Le temps ou la durée ? Vastes
questions.
L'universel est-il
sexué ? C'est l'un des aspects du débat philosophique qui s'est instauré.
Comment assurer
l'égalité sans compromettre l'universalité ? s'interroge Robert Badinter.
Comment concilier l'esprit d'égalité et l'esprit de liberté ? se demandait
déjà, près de cent cinquante ans auparavant, Alexis de Tocqueville, qui
appelait « l'inquiétude du cœur » - jolie formule - cette difficulté à
concilier l'obsession égalitaire, passion de l'individu démocratique, et
l'aspiration à être libre.
Universalité, égalité,
liberté. Pour revenir à la réalité, il manque, me semble-t-il, à cette
trilogie, deux notions essentielles : le temps ou la durée et la
complémentarité.
Le temps.
Notre époque vit sous le
signe de l'instant, qui nous fait confondre opinion publique et opinion
médiatique, et refuser simultanément le passé et l'avenir, alors que la vie
n'est jamais qu'une longue histoire tournée vers l'avenir, que l'on ne peut
comprendre que si l'on introduit le déroulement du temps.
Le propre de
l'incarnation de l'universel, c'est de se faire à la fois dans le temps,
dans l'homme et dans la femme, ce qui nécessite de réintroduire la notion de
« personne humaine », où chaque personne est unique, mais est aussi un être
différencié et social, qui ne peut vivre sans les autres. Et c'est sans
doute cette notion de complémentarité qui, dans la vie, fait le lien entre
la différence, l'égalité et l'universalité.
En effet, si, comme
personnes, nous sommes biologiquement différents, comme citoyens nous ne le
sommes pas : nos votes ont tous le même poids.
Aussi, s'il n'est pas
fondé de vouloir instituer la différence des sexes dans la représentation
citoyenne, où elle n'a pas lieu d'être, il convient, par contre, d'affirmer
la complémentarité de l'homme et de la femme dans les liens du couple, où
elle fonde la dimension essentielle et constitutive de la vie.
Dans le sujet qui nous
préoccupe aujourd'hui - l'égalité des femmes et des hommes en politique -
les femmes doivent à la fois affirmer l'universalité du genre humain, source
d'égalité en droit, et faire reconnaître que leurs aspirations sont, pour
certaines, différentes, mais heureusement complémentaires de celles des
hommes. L'exercice n'est pas si aisé !
Mais j'ai un grand
regret. Malgré ma demande, en effet, nous n'avons pas interrogé les jeunes
femmes, ni à l'Assemblée nationale, ni au Sénat. J'aurais aimé les entendre,
elles, qui représentent l'avenir.
Cependant, j'observe
que, notamment les plus jeunes et les plus dynamiques d'entre elles, ne
veulent pas qu'on leur fasse l'aumône d'une place. Elles ne sont pas les
mendiantes des quotas. Et c'est pour cette raison que celles qui se sont
battues à armes égales avec les garçons pour arriver refusent ces quotas qui
déshonorent leur combat et leur succès.
J'observe aussi, en
cette fin de millénaire, que les femmes aspirent à jouer leur rôle dans la
vie publique, sociale et économique, mais qu'elles n'entendent pas pour
autant renoncer à la sphère privée, qu'il ne faut pas négliger, et
spécialement à assurer la fonction maternelle.
Qu'on le veuille ou non,
donner la vie est bien la fonction spécifique de la condition féminine, bien
évidemment indissociable et complémentaire de celle de l'homme, coauteur et
coprotecteur de cette vie, sauf à envisager un univers terrifiant de
personnages clones, dont on ne sait pas ce qui leur restera d'humain à part
sans doute l'apparence - ce temps n'est peut-être pas si loin...
Les fonctions
fondamentales restent. Ce sont les tâches qui changent dans le temps et sur
lesquelles doivent porter tous nos efforts. Mais, comme le dit très
justement ma collègue Annick Bocandé, et comme cela a été abondamment
développé, il est encore difficile pour une femme ie s'imposer en politique
pour des raisons culturelles, familiales et sociales évidentes.
Il reste encore de
grands progrès à faire dans les comportements politiques et administratifs
ainsi que dans la gestion du temps, et en particulier pour tout ce qui
concerne le soutien et l'aide aux familles, cellule de base de notre
société. N'oublions pas, mes chers collègues, que mettre au monde des
enfants, les élever, les éduquer, c est former les citoyens de demain.
Concilier
l'épanouissement familial et l'ambition professionnelle et politique, voilà
l'objectif, et Mme Colmou, dans son rapport, rappelle que « les freins à la
progression des femmes sont dans les faits et non dans le droit ». Elle
rejoint, sur ce point, et pour des raisons très différentes, les conclusions
de Mme Elisabeth Badinter qui dit : « Nous nous sommes trompés de débat :
c'est au pouvoir qu'il fallait s'attaquer ».
Alors, fallait-il
décider d'avance de la solution, ce qui enfermait le débat dans un champ
spécifiquement juridique et philosophique, ou bien s atteler à des réformes
que je qualifierai de technique pour débloquer les freins faisant obstacle à
l'accès des femmes aux postes de responsabilités ? La question reste posée.
Je signale que, dans
cette ligne d'action, les présidents de groupe de la majorité sénatoriale
ont déposé une proposition de loi adoptée en séance publique le 15 juin
dernier. Ce texte relatif à la famille, dont le rapporteur a souligné
qu'elle était non seulement une affaire privée mais aussi une affaire
publique, s'organise autour de plusieurs axes propres à assurer un meilleur
équilibre entre obligations familiales et obligations professionnelles ou
politiques.
Voilà, à mon sens, un
excellent exemple de ce qu'il faut faire pour être efficace sans encourir
les foudres du Conseil constitutionnel ni malmener les grands principes de
souveraineté nationale et d'universalisme républicain.
Néanmoins, il faut noter
que le côté le plus positif de ce débat est sans doute ce qui s'est passé
hors des assemblées et qui aura véritablement fait avancer les choses. La
tendance à l'égalité s'accélère beaucoup plus vite qu'on ne le pense. Il ne
faut pas s'en tenir aux chiffres du passé. Au dernier concours de l'ENA,
44 % de filles ont été reçues, contre 4 % il y a vingt ans. Et, à la
dernière promotion de sortie, on constate une quasi-égalité dans les grands
corps, et même une majorité au Conseil d'État avec trois filles et deux
garçons. Une très jeune femme vient d'obtenir son brevet de pilote de
chasse, une autre, encore très jeune, bien que plus âgée, vient d'être
nommée P-DG de la plus grosse entreprise nucléaire de France.
M. Yves Cochet.
Mme
Lauvergeon !
Mme Anne Heinis. Ce sont des
exemples exceptionnels mais ils prouvent que c'est possible. Voilà quinze
ans, cela ne l'était pas.
Alors que la loi n'est
même pas votée, dans les dix premières listes aux européennes, six d'entre
elles présentent au moins 50 % de femmes dont également 50 % de femmes dans
les vingt premiers candidats sur quatre-vingt sept. Qui l'aurait dit voilà
seulement trois ans ? L'exemplarité compte, d'où qu'elle vienne.
En fait, à la demande
pressante du Gouvernement et de M. le Président de la République, qui
souhaitaient tous deux vivement l'aboutissement du texte sur l'égalité des
hommes et des femmes, les deux chambres du Parlement ont fait chacune un
effort important pour concilier leurs approches et aboutir à un vote
conforme. C'est le texte sur lequel nous allons délibérer. Mais l'examen de
nos débats montre bien combien la question était ambiguë.
La loi sur la parité ne
résoudra pas tout, et le reste ne nous sera pas donné par surcroît.
S'exprimant sur ce sujet, le Président Chirac a souligné « qu'aucune
révision constitutionnelle, aucun texte législatif ne suffira à donner aux
femmes leur juste place dans la société si les mentalités n'évoluent pas ».
Nous aurons encore tous beaucoup d'efforts à faire.
Pour conclure,
permettez-moi de formuler deux vœux. Je souhaite tout d'abord que les
femmes, si elles en ont le goût - ou qu'elles l'acquièrent, si tel n'est pas
encore le cas, s'investissent courageusement dans la vie politique. Nous
avons besoin d'elles, au nom de la nécessaire complémentarité entre les
hommes et les femmes. Nous sommes faits pour que nos qualités se complètent
et que nos insuffisances se compensent, même en politique.
Par ailleurs, la France
est, dit-on, le pays où les hommes et les femmes s'entendent le mieux,
alors, surtout, ne perdons pas cette source de bonheur.
(Applaudissements.)
M. le président.
Pour le
groupe de Rassemblement de la République du Sénat, la parole est à M. Gérard
Cornu.
M. Gérard Cornu.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, mes chers collègues parlementaires,
à bien vouloir regarder notre démocratie de plus près, nous avons trouvé un
terrain sur lequel, en effet, nous pouvons déceler les symptômes d'une
défaillance de notre dialogue démocratique.
Comme l'a souligné très
justement le Président de la République, il faut que « la révision
constitutionnelle qui favorisera l'accès des femmes aux responsabilités
politiques aboutisse au plus vite ». C'est cette même volonté politique qui
nous réunit aujourd'hui.
Nous répondons donc aux
vœux du Président de la République, mais également aux vœux et aux
interrogations des femmes, des élus, de la classe politique tout entière qui
s'accorde derrière cette idée qu'un égal accès des femmes et des hommes aux
fonctions électives et mandats électoraux doit être favorisé par la loi.
Sans détailler ici la
dialectique de nos débats, revenons sur les principaux enjeux qui opposaient
hier les membres de nos deux Assemblées.
Pour certains d'entre
nous, que je nommerai les « universalistes », le désaccord notoire
s'articulait à partir du principe constitutionnel d'indivisibilité de la
République et du corps électoral. L'égalité étant une garantie
constitutionnelle, l'introduction de quotas ne correspond pas, pour ce
groupe, à une volonté d'électeurs libres. Pour eux, la revendication
paritaire suppose, en effet, une critique radicale de l'universalisme
républicain. Car l'universalisme confond tous les citoyens, là où la parité
va les distinguer.
Un autre groupe, « paritariste
» ou « communautariste », pense lui que la parité est conciliable avec
l'universalisme parce que la femme n'est ni une catégorie physique, ni une
composante culturelle, ni une classe sociale. La différence des sexes
traverse toutes les catégories. Pour ces derniers, la non éligibilité des
femmes est l'indice notoire d'une discrimination.
Nul ici n'est un
universaliste contemplatif d'une Constitution figée. Ni misogynes, ni
féministes, nous avons débattu sur le terrain juridique.
Évidemment, je dois
reconnaître que mes collègues et moi-même aurions préféré inscrire la parité
à l'article 4 de notre Constitution, celui qui concerne les partis
politiques. Cela nous semblait plus judicieux, car ce sont les partis
politiques qui concourent à l'expression du suffrage. Il était donc légitime
de leur faire revenir la charge d'établir la parité. Les résultats des
dernières élections, avec 34 femmes élues sur 87 députés européens, nous ont
démontré que, sans la loi, cela était possible, et que la suspicion à
l'égard des partis n'était peut-être plus nécessaire...
Notre travail
parlementaire nous amène à ébaucher un droit vivant, qui ne peut être en
aucun cas l'apanage d'un parti. C'est guidés par l'intérêt général que nous
avons envisagé cette modernisation de notre vie politique. Celle-ci ne peut
donc être le monopole d'un groupe, d'hommes ou de femmes, de droite ou de
gauche.
Nous sommes ici réunis
pour préparer une parité conciliable avec l'esprit républicain, puisque
l'exercice du droit de vote n'a pas suffisamment permis aux femmes de
devenir des représentantes de la nation.
Si nous raisonnons en
droit, le débat est effectivement inutile, l'égalité étant déjà un principe
garanti, à la fois juridiquement et constitutionnellement.
Nous ne pouvons,
cependant, nous garder de faire le constat de cette peu glorieuse exception
française : partout, principe constitutionnel ou pas, en raisonnant en fait
- et là, la question revêt un tout autre sens - si les femmes sont
représentées majoritairement par les hommes, en revanche, elles sont, en
nombre, insuffisamment représentantes. A l'évidence, il y a bien une
inégalité de traitement envers les femmes. L'exigence de parité ne
deviendrait alors qu'une actualisation d'un droit demeuré formel. Dans ce
cas, eh bien, oui ! nous allons veiller à ce que la loi favorise l'égal
accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions
électives.
Nous veillerons - et les
partis politiques aussi - à ce que les femmes soient représentées non pas
grâce à un quota, mais sur leur mérite, leur travail et leurs compétences.
Les femmes ont conquis le droit de vote comme n'importe quel autre être
humain ; nous n'allons pas leur proposer d'être élues au rabais.
Justement, la parité
doit répondre à une volonté politique précise et claire. Les lemmes ne
doivent pas, sous prétexte de « parité », devenir un « gadget
électoral ».
Si nous sommes tous
d'accord pour favoriser un égal accès aux femmes et aux hommes aux fonctions
et mandats, nous ne pouvons nous empêcher de mesurer les risques que
comporte l'aménagement de l'article 3 de notre Constitution. L'un d'eux
s'appelle le scrutin proportionnel. (Ah ! sur divers bancs.)
La parité ne peut être
réalisée que par deux moyens : la mise en place de quotas, et l'incitation
financière qui peut peser sur les partis politiques. Or quotas et scrutin
majoritaire sont inconciliables.
Par ailleurs,
l'engagement du Gouvernement ne nous assure en rien qu'une majorité à
l'Assemblée nationale n'imposerait pas la généralisation de la
proportionnelle, au prétexte de l'instauration de la parité. Nous allons
devoir trouver comment articuler et favoriser un égal accès qui soit pondéré
entre scrutin de liste et scrutin uninominal.
Là, les difficultés
commencent... et on peut se poser certaines questions. Comment, par exemple,
le Gouvernement envisagerait-il une réforme du financement public des partis
? Quelle serait l'importance de la part du financement sanctionnant le
non-respect du principe d'égal accès ? Une réforme du statut de l'élu
pourrait-elle inclure des discriminations positives pour les femmes, et
selon quelles modalités ?
On ne peut revendiquer
un droit à la représentation comme on l'a fait du droit de vote.
Comprenez-moi bien, il ne faut pas entendre par là une obligation de
résultats. L'égal accès sera favorisé au stade des candidatures. Des
« quotas » de candidatures sous-tendent une égalité des chances, mais ne
garantissent en aucun cas l'égalité de résultats. En favorisant l'égal
accès, nous favorisons l'égalité des chances, c'est un premier pas vers
l'égalité de résultats.
Cette égalité
« reconstitutionnalisée » ne doit en rien entamer la liberté de candidature
et la liberté du vote. Personne, donc, n'est totalement satisfait par le
texte que nous allons voter aujourd'hui mais, surtout, personne n'y est
radicalement hostile. C'est la raison pour laquelle, le Sénat, sans vouloir
donner de gages à la démagogie, a voulu sortir du blocage, du fait du vote
réitéré de l'Assemblée nationale. Si nous voulions réaliser la réforme
constitutionnelle, il fallait que chacune des chambres du Parlement fasse un
effort à la rencontre de l'autre.
Si la recherche d'une
modernisation de notre vie politique, doit nous conduire à recréer une
dynamique démocratique, nous devons cependant nous garder de répondre aux
effets de mode.
Déplacer les frontières
des inégalités, ce n'est pas anéantir les inégalités, seules leurs limites
changent. La dynamique démocratique est une dynamique toujours à renouveler,
c'est Pénélope devenue législateur.
Ces constats reposent
donc sur un objectif, qui doit être un et universel : travailler à plus de
démocratie, c'est travailler à mieux de démocratie. C'est aller vers nos
concitoyens sans regarder leurs différences, mais en sachant bien qu'ils
appartiennent à une même communauté, à une même nation.
C'est dans cet esprit
que le groupe RPR du Sénat votera majoritairement la réforme
constitutionnelle. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le groupe Communiste Républicain et Citoyen du Sénat, la parole est à
Mme Hélène Luc.
Mme Hélène Luc.
Monsieur le président, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier
ministre, mesdames, monsieur les ministres, mes chers collègues,
aujourd'hui, en tant que représentants de la nation, nous sommes investis
d'une grande mission : celle de placer l'entrée de la France dans le
troisième millénaire sous les auspices d'une nouvelle modernité, d'une
nouvelle avancée historique, en inscrivant dans notre Constitution
l'exigence de l'égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités de
la vie publique.
Nous sommes nombreuses
et nombreux ici, à l'instar de l'ensemble des sénatrices et des sénateurs du
groupe Communiste Républicain et Citoyen que j'ai l'honneur de présider, à
avoir à cœur le vote d'une réforme consacrant la place qui revient aux
femmes dans la société. Cette place, qu'elles ont conquise, l'article 3 de
la Constitution était fondé, par sa rédaction initiale, à la garantir. Nous
ne le dirons jamais assez. Cela n'a pas été le cas puisque c'est en se
fondant sur cet article que le Conseil constitutionnel a, depuis 1982,
censuré toute initiative du législateur visant à assurer une répartition
équilibrée des hommes et des femmes dans la vie politique. Aussi cette
révision s'impose-t-elle plus que jamais.
La parité des sexes
prendra ainsi place parmi les fondements de notre démocratie, au même rang
que la séparation des pouvoirs et le suffrage universel car elle reflète
d'évidence notre communauté humaine rendue à sa dualité constitutive. A
travers elle, se fonde l'universalité qui ne se décline plus sur une seule
composante - le masculin -, mais sur deux : le féminin et le masculin. Le
genre humain n'a ni d'identité ni destinée hors de cette double et
irréductible essence.
Le débat sur la parité a
été un formidable déclencheur de prise de conscience. La parité s'avère en
effet être un excellent outil pour redresser une inégalité politique et
sociétale flagrante. Le mouvement enclenché doit être irréversible.
Les Françaises sont
électrices et éligibles depuis 1945. Or combien sont-elles, cinquante-cinq
ans après, dans les assemblées élues ? Au Parlement, quatre-vingt-deux sur
huit cent quatre-vingt-treize : pas même 10 % ; 24 % dans les conseils
régionaux, 7 % dans les conseils généraux, 22 % dans les conseils municipaux
et seulement 8 % des maires. Avec une telle sous-représentation et la
persistance de ce quota invisible, il n'était plus possible d'attendre une
évolution spontanée des mentalités et des comportements. Il fallait une
démarche volontariste, un acte solennel, comme l'est l'ajout constitutionnel
que nous allons voter aujourd'hui.
Il s'agit de passer
enfin d'une participation limitée des femmes à leur représentation égale,
pleine et entière dans la vie publique. Si, pour elles, ce n est que
justice, pour toute la société, c'est bien plus ! Cette nouvelle donne va
insuffler des idées, des valeurs, des pratiques dont l'entremêlement
produira de meilleurs résultats pour l'ensemble de notre communauté. Cela
fera progresser la démocratie. Je suis convaincue que, quand il y aura 50 %
de femmes dans les institutions de notre pays, il en résultera une autre
efficacité, une autre approche des réalités, plus chaleureuse, plus proche
des citoyens, moins désincarnée, moins résignée, mieux partagée et
solidaire. Cela n'effacera pas pour autant les divergences, voire les
oppositions, les choix et les engagements politiques. C'est le propre de la
démocratie !
Les femmes représentent
un ferment de changement et d'innovation dont la société a un besoin urgent
et vital et qui contribue, j'en suis persuadée, à restituer à la vie
politique du sens et des finalités dont celle-ci n'aurait jamais dû se
départir. Il y a là un levier pour regagner la confiance de nos concitoyens,
lesquels sont d'ailleurs très majoritairement favorables à cette réforme
voulue et conduite par la gauche plurielle.
Mais cette marche vers
l'égalité vient de loin. Elle ne fut pas spontanée. Elle est, pour beaucoup,
la résultante des contributions portées par toutes les femmes, illustres ou
anonymes, qui rythment le tempo de notre histoire, tout à la fois dans ses
grandes heures et au quotidien : femmes écrivains, intellectuelles,
personnalités marquantes des sciences, de la culture, du sport, résistantes,
femmes ouvrières animatrices de grandes luttes, femmes engagées sur le
terrain dans le mouvement associatif, social et familial. Par leurs
réflexions, leurs écrits, leur exemplarité, leurs élans, leurs révoltes,
leur audace, leur générosité, elles ont fait progresser les consciences, les
idées. Elles ont fait remporter des batailles cruciales, elles ont fait
inscrire des droits nouveaux, comme celui du travail ou celui à une
maternité choisie, droits fondamentaux qu'il faut toujours défendre et
consolider face à leur incessante remise en cause, comme pour l'IVG ou la
contraception.
C'est d'abord d'elles
toutes, qu'aujourd'hui nous tenons notre mandat, et je veux leur rendre
l'hommage qu'elles méritent.
Si de très nombreux
hommes interviennent aussi avec elles pour les mêmes objectifs, les mêmes
constructions, certains autres, en revanche, mais minoritaires aujourd'hui,
se coalisent et se dissimulent derrière des considérations juridiques pour
refuser ou freiner toute réforme. Aussi, nous nous réjouissons qu'après un
débat passionné, un accord ait été trouvé entre les deux assemblées du
Parlement.
Cela nous rappelle que
les changements institutionnels les droits publics sont le résultat de
combats et de ruptures. Aussi la vigilance et le volontarisme devront-ils
être de mise - et notre groupe y sera attentif - pour faire vivre dans les
faits et dans les lois à venir cette réforme de la Constitution.
Il faudra notamment
promulguer des textes déclinant la parité pour chaque élection, développer
le scrutin proportionnel, condition nécessaire de l'accession des femme: à
l'égalité de représentation. (Exclamations sur divers bancs.)
Mais oui, c'est une
réalité ! (Applaudissements sur plusieurs bancs.) Il n'y a qu'à voir
l'exemple du groupe Communiste Républicain et Citoyen au Sénat. Pour faire
vivre dans les faits et dans les lois à venir cette réforme de la
Constitution, il faudra aussi définir les condition: nécessaires à
l'accession des femmes à l'égalité de représentation et responsabiliser
fortement les partis politique pour qu'ils assument cette parité.
Avec le non-cumul des
mandats et le statut de l'élu ces dispositions doivent être rapidement mises
en œuvre J'y insiste particulièrement, monsieur le Premier ministre
Si l'égalité marque des
points pour ce qui est des fonctions électives, elle doit s'étendre à tous
les lieux de pou voir et d'action politique publique, économique et sociale,
ce qui appelle de nouvelles lois rapidement.
Car, en matière de
chômage, de temps partiel, de précarité, de bas salaires, de ségrégation
professionnelle et des difficultés de vie, la parité est, hélas ! déjà
largement atteinte pour les femmes, notamment pour celles qui son chefs de
famille. Dans ce domaine, elles ont plus que leur part. De nombreux rapports
le confirment et ils sont édifiants. Pourtant, c'est démontré, la prise de
responsabilité la qualification et l'activité professionnelle féminine des
facteurs dynamiques de la croissance, de l'emploi et de la réforme de l'État.
Il faut réaliser et
réussir très rapidement cette extension : la parité et de l'égalité à tous
les secteurs de notre communauté humaine et ce chantier, la gauche plurielle
selon nous, vocation et mission de le réussir. L'étape aujourd'hui doit
produire un effet d'entraînement fort pour l'égalité. Attachons-nous
ensemble à l'impulser, à amplifier.
Puisse également cet
acte symbolique dépasser le strict cadre de nos frontières et cheminer dans
des sociétés où des femmes, simplement parce qu'elles sont femmes, demeurent
des parias dans la simple reconnaissance de leur dignité et de leur
identité. (Murmures.) C'est notre vœu le plus cher. Nous pensons
fortement à elles et nous agissons dans la solidarité.
Aujourd'hui, les
sénatrices et les sénateurs du groupe Communiste Républicain et Citoyen
voteront avec confiance, fierté et enthousiasme une révision de la
Constitution qui a vocation à être porteuse de changeants significatifs de
la vie politique.
Avec cet acte solennel
de reconnaissance de la parité, pourront se déployer les stimulantes et
riches dualité et complémentarité qui fondent une société de femmes et
l'hommes que nous voulons libres, associés et égaux. (Applaudissements.)
M. le président.
La parole est
à M. Guy-Pierre Cabanel, pour le groupe du Rassemblement démocratique et
social européen du Sénat.
M. Emmanuel Hamel.
Enfin un homme après toutes ces femmes !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mes chers
collègues, nous avons déjà un exemple de la difficulté d'application de la
parité ou mixité égalitaire : je suis le onzième orateur, sept femmes ont
parlé, je suis le quatrième orateur masculin à intervenir !
M. Emmanuel Hamel.
Seulement le quatrième !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Même
mon collègue Alain Bocquet, qui interviendra après moi, ne pourra pas
rétablir l'équilibre. (Sourires et murmures.)
M. Emmanuel Hamel.
Mais vous valez tant d'entre nous à vous tout seul, mon cher collègue !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Approuvé en conseil des ministres, le 17 juin 1998, le projet de loi
constitutionnelle relatif à l'égalité entre les femmes et les hommes a
suscité, depuis sa présentation le 15 décembre dernier à l'Assemblée
nationale, des débats passionnés et des prises de position contradictoires
aussi bien au Parlement que dans l'opinion publique.
Aujourd'hui, nous sommes
réunis, députés et sénateurs, en congrès pour examiner solennellement et,
cette fois-ci, je l'espère, dans la sérénité, cette réforme. En cette
circonstance, je veux décrire l'état d'esprit réel du Sénat tout au long du
cheminement de ce texte au Parlement. Je le fait en témoin direct, en tant
que rapporteur du projet, mais aussi en témoin n'ayant, à aucun moment,
caché son désir de voir consacrer par la loi et dans les faits l’égalité des
femmes et des hommes en politique.
« Hors d'âge »,
« misogyne », « conservateur », « rétrograde ». Ainsi la presse a-t-elle
qualifié le Sénat et particulièrement sa majorité parce que les sénateurs
n'ont pas voté sans discuter la réforme constitutionnelle.
Mme Véronique
Neiertz.
Bravo, la presse !
M. Guy-Pierre
Cabanel.
L'occasion était tentante pour ceux qui critiquent le bicamérisme français
et remettent en cause le Sénat. La misogynie qu'ils croyaient déceler dans
cette assemblée, très majoritairement masculine, offrait, face à l'accord
unanime et immédiat des députés, un contraste trop évident pour ne pas être
souligné.
Je serai franc en
reconnaissant l'hostilité d'un grand nombre de sénateurs à l'instauration
d'un système de quotas, ressenti d'ailleurs par beaucoup de femmes
elles-mêmes comme une humiliation, et je ne nierai pas le scepticisme de
certains de nos collègues à l'égard d'une stricte parité. Mais tous ont
reconnu et déploré au cours des débats l'insuffisante présence de femmes
dans les instances publiques locales et nationales. Tous ont vu, dans la
promotion des femmes en politique, une élémentaire exigence démocratique.
Cependant, un tel
constat ne dispense pas de s'interroger sur le moyen choisi pour parvenir à
une mixité plus affirmée de la vie publique. Le texte ayant reçu l'accord du
Président de la République et du Premier ministre proposait d'inclure à
l'article 3 de la Constitution : « La loi favorise l'égal accès des femmes
et des hommes aux mandats et fonctions ». Mais l'Assemblée nationale, sans
état d'âme, adoptait une formule d'apparence plus contraignante qui ne
pouvait que susciter l'inquiétude du Sénat, déjà très réservé. Dès lors,
allait s'engager une joute constitutionnelle, donnant la fausse impression
d'un combat d'arrière-garde.
Doit-on pour autant
brocarder les sénateurs parce qu'ils ont fait leur travail de législateur,
en cherchant à concilier un vœu légitime, partagé par tous, avec le respect
des principes fondateurs de notre République ? Car il s'agit bien de cela.
En permettant que la loi établisse une discrimination positive en faveur des
femmes, n'allait-on pas ouvrir une brèche dans la conception universaliste
de la citoyenneté et risquer une éventuelle dérive communautariste ? La
question, soulevée par d'éminents constitutionnalistes, philosophes ou
encore sociologues valait qu'on s'y arrête. C'est ce qui a été fait.
M. Emmanuel Hamel.
Notamment par
M. Badinter !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Peut-être aussi certains de nos collègues ont-ils voulu croire à l'argument
de Montesquieu : « Il ne faut point faire par les lois ce que l'on peut
faire par les mœurs. » Il semble d'ailleurs que les Français étaient
également sensibles à cette maxime.
Le sondage réalisé par
BVA pour le journal La Croix a révélé, en mars dernier, que, si 74 %
de nos concitoyens approuvaient le principe d'une loi sur l'égalité entre
les femmes et les hommes, 76 % considéraient dans le même temps que la
société avait la responsabilité de l'évolution vers l'égalité des sexes,
tant dans la vie publique que dans les domaines professionnels.
La vérité oblige à
rappeler que, en première lecture, contrairement à ce qui a été dit et
écrit, les sénateurs n'ont pas rejeté la parité mais préféré dans un premier
temps à la formule proposée par l'Assemblée nationale une autre modifiant
l'article 4 de la Constitution et confiant aux partis politiques la
responsabilité d'atteindre cet objectif de mixité égalitaire.
Mme Véronique
Neiertz. Vous
affaiblissiez la portée de la mesure !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Mais, parce que l'on ne pouvait demander symboliquement aux partis de
résoudre le problème sans prévoir un moyen d'incitation, j'avais obtenu du
Sénat que soit ajouté un second alinéa prévoyant la modulation de leur
financement public en fonction des efforts accomplis.
Pourquoi cette démarche,
appuyée sur l'avis d'experts en droit constitutionnel, fut-elle assimilée
hâtivement par certains à un refus pur et simple ? Sans doute le Sénat
a-t-il souffert d'un climat de suspicion favorisé par les précédents fâcheux
de nos anciens collègues rejetant par six scrutins sans appel, de 1920 à
1936, les propositions en faveur du vote des femmes adoptées par la Chambre
des députés.
Mme Véronique
Neiertz. Eh
oui !
M. Guy-Pierre
Cabanel. C'est aussi parce que, malgré de généreuses déclarations, on n'a pas su, au
sein de la plupart des partis politiques, corriger les plus criantes
inégalités de candidature entre les femmes et les hommes. Les logiques en
usage dans la vie publique pour les investitures constituent souvent des
obstacles infranchissables pour les femmes aspirant à des fonctions
électives. La lecture d'un récent rapport conduit à constater un même
processus dans la sphère de l'activité professionnelle avec un caractère
tout aussi discriminatoire. Plusieurs études ont fait état d'un déclassement
à l'embauche des jeunes filles par rapport aux garçons et d'un « plafond
invisible » auquel les femmes se heurtent presque inévitablement dans leur
carrière.
Mme Véronique
Neiertz. C'est vrai !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Que
ce soit par conscience de la nécessité d'une réforme, par fidélité pour les
uns au Président de la République ou pour les autres au Gouvernement ou
encore par souci d'éviter un blocage parlementaire, le Sénat s'est
finalement converti, en deuxième lecture, au texte proposé par moi-même dès
le premier examen du projet en Commission des lois, reprenant la formule de
l'article 3 : « La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux
mandats électoraux et fonctions électives », et en y ajoutant « Les partis
politiques contribuent à la mise en œuvre du principe ainsi énoncé » ?
Peu importe la
motivation, le résultat est significatif. Il a permis un dénouement heureux
puisque nous sommes aujourd'hui en Congrès. Ce qu'il faut retenir de ce
psychodrame parlementaire, c'est la capacité de réflexion avant décision de
nos assemblées. Le bicamérisme ne stérilise pas le débat, il l'enrichit et
le rend plus sûr, toutes les objections ayant été examinées.
M. Christian Poncelet,
président du Sénat. Très bien !
M. Guy-Pierre
Cabanel. Peut-être cette discussion a-t-elle incité aussi les femmes à mieux analyser
leur démarche. En effet, en voulant être égales, les femmes ont cherché à
faire oublier leur différence. N'est-ce pas pourtant cette différence qui
fait d'elles non une catégorie du peuple, mais une des deux composantes de
l'humanité, entre lesquelles il convenait de réaffirmer l'égalité ?
Au moment de conclure,
j'exprimerai le regret que le Gouvernement n'ait pas exposé plus précisément
ses vues sur les modalités d'application des principes que nous devons voter
aujourd'hui. Certes la déclaration de M. le Premier ministre a contribué à
éclairer le débat sur le mode d'élection de l'Assemblée nationale. Pour ma
part, je souhaite qu'il soit fait usage de la réforme avec objectivité,
prudence et progressivité.
Mais, comme le disait
Henri Bergson, « la vie n'est pas neutre ». Il faut choisir. Aussi, tout en
affirmant ma vigilance pour l'avenir, je vote le projet de loi
constitutionnelle avec la majorité des membres du groupe RDSE. Je suis
persuadé que la démocratie a beaucoup à gagner de l'engagement et la
présence accrue des femmes dans nos assemblées élues. Il est important de
donner ici sans arrière-pensée un signal attendu depuis bien longtemps. Pour
ma part, je suis heureux d'y contribuer par le vote de la réforme
constitutionnelle. (Applaudissements.)
M. le président.
Pour le
groupe communiste de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Alain
Bocquet. (Applaudissements.)
M. Alain Bocquet.
Monsieur le
président, monsieur le Premier ministre, mesdames et monsieur les ministres,
mes chers collègues, sans autre préambule, au nom des députés communistes et
apparentés, je veux rendre hommage à toutes les femmes qui, par leur
détermination, ont su entraîner le politique à prendre en compte le fait que
la société est composée d'hommes et de femmes et que, au nom de la
République, il fallait en tenir compte.
La modification apportée
à la Constitution, en cette séance solennelle du Congrès du Parlement,
marque la volonté de la France d'aborder le XXIe siècle en
plaçant l'égalité des femmes et des hommes au cœur de ses choix.
Personne ne peut nier
que les évolutions techniques, scientifiques et culturelles du XXe siècle
nous placent aujourd'hui au carrefour d'une civilisation où la question de
la priorité humaine devient l'enjeu même de notre planète. Faire du XXIe
siècle celui de l'égalité des hommes et des femmes, voilà l'ambition.
« L'admission des femmes à égalité parfaite serait la marque la plus sûre de
la civilisation ; elle doublerait les forces intellectuelles du genre humain
et ses probabilités de bonheur », écrivait déjà Stendhal.
Ce n'est pas qu'une
question d'égalité des droits ; c'est aussi une question de démocratie. Dans
leur singularité, les femmes ont, par les luttes qu'elles ont menées, obtenu
leur émancipation. Du droit de vote, accordé par le gouvernement provisoire
du général de Gaulle sur proposition de Fernand Grenier, à l'égalité
professionnelle, en passant par la maîtrise de la fécondité par la
contraception et la loi sur l’IVG en 1975, toutes ces lois pour les droits
des femmes ont permis des progrès remarquables en cette deuxième moitié du
siècle qui s'achève. Elles ont contribué au changement des rapports entre
les hommes et les femmes, à l'évolution des relations entre enfants et
parents comme de l'ensemble des rapports dans la société.
Il reste néanmoins
beaucoup à faire. Nombre de blocages demeurent dans bien des domaines, qui
continuent à faire obstacle aux aspirations à l'égalité. La
sous-représentation des femmes dans les lieux de décision en est un,
inadmissible en cette fin de siècle. Plus de 80 % de nos concitoyens
se sont déclarés de cet avis en approuvant la parité.
Dans un tel contexte, il
est nécessaire de faire preuve de responsabilité et d'aller au-delà du
consensus de principe et des déclarations d'intention.
Inscrire dans l'article
de la Constitution consacré à la souveraineté nationale l'égal accès des
femmes et des hommes aux divers mandats et fonctions constitue une avancée
réelle et un point d’appui pour franchir une nouvelle étape. Car une
profonde réforme des institutions sera nécessaire pour que cette
modification constitutionnelle ne perde pas sa force de progrès. Il faudra
développer la démocratie participative, donner la primauté à l'assemblée
élue au suffrage universel direct face à l'exécutif et à l'Union européenne,
accroître les pouvoirs d'initiative, de décision et de contrôle de
l'Assemblée nationale dont les élus hommes et femmes sont représentatifs de
notre pays, dans toute sa diversité.
Étendre le scrutin
proportionnel, limiter le cumul des mandats, adopter un véritable statut de
l'élu, autant de mesures nécessaires et urgentes à mettre en œuvre pour
concrétiser réellement cette volonté d'égalité, en créant les conditions qui
tiennent compte de la réalité de la vie des femmes aujourd’hui.
Le Gouvernement et sa
majorité ne doivent pas renoncer devant les pressions de ceux qui
s'acharnent à vouloir réserver le politique à une élite qui, à bien des
égards, mutile notre démocratie.
Les droits civiques sont
eux-mêmes indissociables des droits politiques et sociaux. Vouloir changer
la vie politique est nécessaire ; agir avec la même conviction pour une
autre finalité du travail et des rapports sociaux l'est tout autant.
Les inégalités
persistent en matière d'accès à l'emploi, à la formation et aux salaires ;
la précarité touche plus particulièrement les femmes, fortement représentées
dans le travail à temps partiel, assorti de bas salaires et de vie précaire.
La loi sur les 35
heures, à condition de ne pas céder aux pressions fortes du MEDEF, devrait
déboucher vers de vrais progrès de société. Pour cela, il faut y intégrer
les rythmes de vie, les conditions de travail, en prenant en compte le
développement des services publics et de proximité, des droits nouveaux pour
les salariés, le rejet de toutes les formes d'exclusion, des salaires
permettant de vivre dignement. De ce point de vue, un coup de pouce au SMIC
à l'occasion de l'augmentation prévue le 1er juillet ne serait
pas un luxe ! (Applaudissements. - Exclamations.)
Savez-vous ce que c'est
que de vivre avec le SMIC ?
Ce seront autant de
leviers pour véritablement accroître la participation des femmes à la vie
publique.
Alors que la législation
communautaire et nationale garantit l’égalité entre les hommes et les
femmes, la logique de l'argent domine et fragilise la société. Elle engendre
des inégalités entre hommes et femmes en les mettant en concurrence.
La société civile attend
de nous autre chose que l'immobilisme. Nous avons fort à faire pour combler
ce retard, ce grave déséquilibre.
Il est grand temps qu'un
pays comme la France invente un dessein démocratique qui favorise une
citoyenneté active, solidaire, complète, mixte à tous les niveaux de
représentation et de décision.
Une citoyenneté ne se
décrète pas ; elle se conjugue avec la dignité et le respect de la personne
humaine, sans distinction de sexe, de couleur, de langue, de religion,
d'opinion, comme l'indique l'article 2 de la Déclaration universelle des
droits de l'homme.
Les députés communistes
et apparentés s'inscrivent avec confiance dans cette dynamique qui, par un
acte déterminé, marque une volonté solennelle en faveur de l'égalité entre
les hommes et les femmes de notre pays.
Nous voterons pour cette
révision constitutionnelle qui doit engager un profond changement de la vie
publique. (Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. le président.
Mes chers
collègues, nous en avons terminé avec les explications de vote.
Vote
M. le président.
J'invite les
secrétaires du bureau chargés de la surveillance d'un bureau de vote à
rejoindre celui-ci, afin que nous puissions passer au vote sur le projet de
loi constitutionnelle. Je rappelle que, comme ce matin, le scrutin aura lieu
dans les salons situés à proximité de l'hémicycle et sera ouvert pour trente
minutes.
Je vous indique que la
séance sera suspendue pendant tout le déroulement du scrutin ; elle sera
reprise pour la proclamation du résultat, à dix-huit heures.
Le scrutin est ouvert.
Suspension et reprise
de la séance
M. le président.
La séance est
suspendue.
(La séance, suspendue
à dix-sept heures trente, est reprise à dix-huit heures.)
M. le président.
La séance est
reprise.
Voici le résultat du
scrutin sur le projet de loi constitutionnelle :
Nombre de
votants................................... 836
Nombre de suffrages
exprimés................. 788
Majorité requise pour
l'adoption du projet de loi constitutionnelle, soit les trois cinquièmes des
suffrages exprimés ................ 473
Pour
l'adoption......................... 745
Contre....................................... 43
(Exclamations.)
Le Congrès a adopté le
projet de loi constitutionnelle relatif à l'égalité entre les femmes et les
hommes, approuvé à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.
(Applaudissements.)
Il sera transmis à M. le
président de la République.
Le Congrès a épuisé,
sinon ses membres, tout au moins l'ordre du jour pour lequel il avait été
convoqué. (Sourires.)
- 2 -
CLÔTURE DE LA SESSION DU CONGRÈS
M. le président.
Je déclare
close la session du Congrès du Parlement.
La séance est levée.
(La séance est levée
à dix-huit heures cinq.)
Le Directeur du
service du compte rendu intégral
de l'Assemblée nationale,
JEAN PINCHOT
La Directrice du
service du compte rendu
intégral du Sénat,
DOMINIQUE
PLANCHON
____________________
DÉCISION DU CONSEIL CONSTITUTIONNEL
Décision n° 99-415 du 28
juin 1999
(Règlement du
Congrès)
Le Conseil
constitutionnel a été saisi le 28 juin 1999 par le président de l'Assemblée
nationale, président du Congrès du Parlement, conformément aux dispositions
de l'article 61 de la Constitution, d'une résolution du Congrès modifiant
son règlement.
Le Conseil
constitutionnel.
Vu la Constitution ;
Vu l'ordonnance n°
58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil
constitutionnel ;
Le rapporteur ayant été
entendu ;
Considérant que
l'article unique de la résolution soumise à l'examen du Conseil
constitutionnel comporte deux paragraphes ;
Considérant que le I
modifie le dernier alinéa de l'article 16 du règlement afin de laisser au
bureau du Congrès la faculté de faire procéder à un scrutin public à la
tribune lorsque la Constitution exige une majorité qualifiée ;
Considérant que le II
modifie le deuxième alinéa de l'article 17 du règlement afin de confier au
bureau du Congrès le soin de déterminer les conditions dans lesquelles se
déroule un scrutin public ordinaire, en précisant que le vote peut avoir
lieu soit par bulletins, soit par tout autre procédé offrant les mêmes
garanties,
Considérant que ces
dispositions ont été prises dans le des articles 27 et 89 de la Constitution
et ne méconnaît aucune autre règle de valeur constitutionnelle,
Décide :
Article 1er.
- La
résolution soumise à l'examen du Conseil constitutionnel est déclarée
conforme à la Constitution.
Article 2.
- La présente
décision sera notifiée au président du Congrès du Parlement et publiée au
Journal officiel de la République française.
Délibéré par le Conseil
constitutionnel dans sa séance du 28 juin 1999, présidée par M. Yves Guéna
et où siégeaient : MM. Georges Abadie, Michel Ameller, Jean-Claude Colliard,
Alain Lancelot, Mme Noëlle Lenoir, M. Pierre Mazeaud et Mme Simone Veil.
_____________________
Annexe au procès-verbal
de la séance
(au format PDF)

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