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JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Congrès du Parlement

COMPTE RENDU INTÉGRAL

Séance du lundi 6 juillet 1998

 

SOMMAIRE

1. Constitution du Parlement en Congrès.

2. Règlement.

3. Vote sur le projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie

M. Lionel Jospin, Premier ministre.

Explications de vote

MM. Georges Othily, Jean-Jacques Hyest, Jean-Marie Girault, José Rossi, Guy Allouche, Michel Grépeau, Robert Pages, Mme Catherine Tasca, MM. Henry Jean-Baptiste, Jean-Louis Debré, Simon Loueckhote, Jacques Brunhes.

Vote

Scrutin public à la tribune.

Proclamation du résultat du scrutin.

Adoption du projet de loi constitutionnelle.

4. Clôture de la session du Congrès.

 

COMPTE RENDU INTÉGRAL

PRÉSIDENCE DE M. LAURENT FABIUS

A quatorze heures, M. Laurent Fabius, président de l'Assemblée nationale, président du Congrès du Parlement, fait son entrée dans la salle des séances, accompagné des membres du bureau.

M. le président prend place au fauteuil, MM. les secrétaires prennent place au bureau aux côtés de M. le président.

M. le président. La séance est ouverte.

 

– 1 –
CONSTITUTION DU PARLEMENT EN CONGRÈS

M. le président. J'ai reçu de M. le Président de la République la lettre suivante :

« Paris, le 1er juillet 1998.

« Monsieur le président,

« Le projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie, voté par l'Assemblée nationale le 16 juin 1998, a été adopté le 30 juin 1998 par le Sénat, en termes identiques.

« J'ai décidé de soumettre ce projet au Congrès en vue de son approbation définitive dans les conditions prévues par l'article 89 de la Constitution.

« Je vous adresse, ci-joint, avant sa publication au Journal officiel, le décret de convocation du Congrès auquel est annexé le texte du projet de loi constitutionnelle que cette assemblée aura à examiner, sous votre présidence, dans la journée du 6 juillet 1998.

« Je vous prie de croire, monsieur le président, à l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

« Jacques Chirac »

Je donne lecture du décret de convocation annexé à cette lettre :

« DÉCRET DU 1er JUILLET 1998 TENDANT À SOUMETTRE UN PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE AU PARLEMENT RÉUNI EN CONGRÈS

« Le Président de la République,

« Sur le rapport du Premier ministre,

«Vu l'article 89 de la Constitution,

« Décrète :

« Art. 1er. - Le projet de loi constitutionnelle relatif à Nouvelle-Calédonie, voté en termes identiques par l’Assemblée nationale le 16 juin 1998 et par le Sénat le juin 1998, et dont le texte est annexé au présent décret, est soumis au Parlement convoqué en Congrès le 6 juillet 1998.

« Art. 2. - L'ordre du jour du Congrès est fixé ainsi qu'il suit :

« Vote sur le projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie.

« Art. 3. - Le présent décret sera publié au Journal officiel de la République française.

«Fait à Paris, le 1er juillet 1998.

« Jacques Chirac

« Par le Président de la République :

« Le Premier ministre,

« Lionel Jospin »

Le texte annexé au décret est le suivant :

« PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE RELATIF À LA NOUVELLE-CALÉDONIE

« Art. 1er. - Le titre XIII de la Constitution est rétabli et intitulé : « Dispositions transitoires relatives à la Nouvelle-Calédonie. »

« Art. 2. - Dans le titre XIII de la Constitution, il est rétabli un article 76 dans la rédaction suivante :

« Art. 76. - Les populations de la Nouvelle-Calédonie sont appelées à se prononcer avant le 31 décembre 1998 sur les dispositions de l'accord signé à Nouméa le 5 mai 1998 et publié le 27 mai 1998 au Journal officiel de la République française.

« Sont admises à participer au scrutin les personnes remplissant les conditions fixées à l'article 2 de la loi n° 88-1028 du 9 novembre 1988.

« Les mesures nécessaires à l'organisation du scrutin sont prises par décret en Conseil d'État délibéré en conseil des ministres. »

« Art. 3. - Dans le titre XIII de la Constitution, il est rétabli un article 77 dans la rédaction suivante :

« Art. 77. - Après approbation de l'accord lors de la consultation prévue à l'article 76, la loi organique, prise après avis de l'assemblée délibérante de la Nouvelle-Calédonie, détermine, pour assurer l'évolution de la Nouvelle-Calédonie dans le respect des orientations définies par cet accord et selon les modalités nécessaires à sa mise en oeuvre :

« - les compétences de l'État qui seront transférées, de façon définitive, aux institutions de la Nouvelle-Calédonie, l'échelonnement et les modalités de ces transferts, ainsi que la répartition des charges résultant de ceux-ci ;

« - les règles d'organisation et de fonctionnement des institutions de la Nouvelle-Calédonie et notamment les conditions dans lesquelles certaines catégories d'actes de l'assemblée délibérante pourront être soumises avant publication au contrôle du Conseil constitutionnel ;

« - les règles relatives à la citoyenneté, au régime électoral, à l'emploi et au statut civil coutumier ;

« - les conditions et les délais dans lesquels les populations intéressées de la Nouvelle-Calédonie seront amenées à se prononcer sur l'accession à la pleine souveraineté.

« Les autres mesures nécessaires à la mise en œuvre de l'accord mentionné à l'article 76 sont définies par la loi. »

Je constate que le Parlement est constitué en Congrès.

 

- 2 -
RÈGLEMENT

M. le président. Le règlement adopté par le Congrès le 20 décembre 1963 et déclaré conforme à la Constitution le même jour par le Conseil constitutionnel demeure, par décision du bureau, applicable pour la présente réunion.

 

- 3 -
VOTE SUR LE PROJET DE LOI CONSTITUTIONNELLE
RELATIF A LA NOUVELLE-CALÉDONIE

M. le président. L'ordre du jour appelle le vote sur le projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie.

La parole est à M. le Premier ministre.

M. Lionel Jospin, Premier ministre. Monsieur le président du Congrès, mesdames, messieurs les parlementaires, en vertu du pouvoir que lui confère l'article 89 de la Constitution, M. le Président de la République a décidé de soumettre au Parlement, convoqué en Congrès, le projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie, que les deux assemblées ont voté en termes identiques.

L'honneur me revient donc, aujourd'hui, de présenter ce projet de loi constitutionnelle, qui permettra la mise en œuvre de l'accord que j'ai signé à Nouméa, le 5 mai dernier, avec M. le député Jacques Lafleur, président du RPCR et M. Roch Wamytan, président du FLNKS. Cet accord porte également la signature de M. Pierre Frogier, député, et de M. Simon Loueckhote, sénateur.

L'accord de Nouméa est un succès pour la Nouvelle-Calédonie et pour la France. Il ouvre une nouvelle période de paix pour ce territoire, à l'histoire trop longtemps troublée. Il permettra à ses habitants d'affirmer leur identité propre, d'exercer des responsabilités croissantes dans la conduite des affaires publiques et de continuer leur marche vers le progrès social et le développement économique.

Le 6 juin 1988, les accords de Matignon signés par Jean-Marie Tjibaou, Jacques Lafleur et Michel Rocard, ont permis aux différentes communautés de la Nouvelle-Calédonie de fonder de concert une paix retrouvée. Une loi référendaire, adoptée par le peuple français le 9 novembre 1988, prévoyait que les Néo-Calédoniens se prononceraient sur le maintien du territoire dans la République au terme de la période de dix ans ouverte par ces accords. Selon l'idée proposée, en 1991, par M. Jacques Lafleur, la perspective s'est affirmée de la recherche commune d'une « solution consensuelle », évitant la victoire d'un camp sur l'autre, ce qui aurait exacerbé les oppositions, réveillé les souvenirs d'un passé dont personne ne souhaitait le retour et compromis les acquis des accords de 1988.

Tout comme les accords de Matignon, auxquels le lie une étroite filiation, l'accord de Nouméa est le fruit d'un dialogue entre des hommes de bonne volonté qui ont accepté, sans renier leurs convictions ni renoncer à leurs aspirations, de parcourir ensemble un nouveau chemin pour sceller leur destin commun.

Après de longues discussions, un accord a donc pu être trouvé. Je renouvelle aux responsables néo-calédoniens qui l'ont signé mes félicitations pour leur courage, leur hauteur de vue et leur sagesse. A la tête du Gouvernement, et avec l'appui du secrétaire d'État à l'outre-mer, M. Jean-Jack Queyranne, je suis fier d'avoir pu faciliter un dialogue qui assure la paix, prépare l'avenir et honore la République française.

La signature de cet accord a suscité en Nouvelle-Calédonie, dans toutes les communautés, une réaction de soulagement, puis une large adhésion. La consultation qu’il est prévu d'organiser, avant la fin de cette année, devrait permettre aux électeurs de Nouvelle-Calédonie de confirmer qu'ils approuvent l'accord signé en leur nom.

J'ai retrouvé ce sentiment de soulagement et d'adhésion au cours des débats qui ont été conduits dans chaque assemblée. Remarquablement préparés par vos rapporteurs, Mme Catherine Tasca et M. Jean-Marie Girault, vos échanges ont été marqués par une très grande qualité, l'absence de toute polémique et le sentiment unanimement partagé que le temps de la concorde et de la réconciliation était venu. Tous les groupes politiques représentés ont appelé à voter pour ce projet de loi.

On a souvent, et très légitimement, félicité les négociateurs. Je veux ici rendre hommage également aux intervenants dans le débat parlementaire, députés et sénateurs, pour avoir su - pour avoir voulu - traduire avec conviction, et parfois avec émotion, ce que nous ressentons tous. Le Parlement, à cette étape historique, a clairement pris la mesure de l'enjeu. La qualité de ces débats est finalement le meilleur écho de l'approbation marquée par la nation tout entière à l'égard de l'accord de Nouméa.

Cet accord dont nous mesurons tous l'importance, je veux devant vous en rappeler les lignes de force.

L'accord de Nouméa comporte un préambule et un document d'orientation. Le contenu du premier donne d'ailleurs son sens au second. Contrairement à ce que quelques-uns ont affirmé, ce préambule ne constitue en rien un reniement par la France de son action en Nouvelle-Calédonie depuis la prise de possession effectuée en 1853, encore moins une mise en cause de la légitimité à y vivre des populations qui se sont installées en Nouvelle-Calédonie depuis cette date.

Ce préambule est un texte de réconciliation. Ainsi que l'a bien exprimé M. le sénateur Loueckhote devant le Sénat : « En aucun cas il ne s'agit de régler des comptes, en évoquant un passé, dont nous n'avons pas été les acteurs, mais dont nous sommes les héritiers. »

Ce préambule rappelle les souffrances endurées par les hommes et les femmes qui peuplent la Nouvelle-Calédonie, mais aussi le développement qui y a été engagé. Il évoque, lucidement et sereinement, les ombres et les lumières de l'histoire de cette terre. Il conclut sur la nécessité de refonder le contrat social entre toutes les communautés qui y vivent.

Ce préambule a l'ambition de fonder un avenir commun sur une reconnaissance du passé partagé. C'est pourquoi les Néo-Calédoniens de toutes origines ont pu se reconnaître dans cette affirmation de leur égale dignité, dans la diversité de leurs héritages. Je remercie M. François Colcombet d'avoir déclaré, lors du débat à l'Assemblée nationale, que le préambule était « un texte qui mériterait d'être lu et relu ».

Pour toutes ces raisons, l'accord de Nouméa est ancré dans les réalités de notre temps.

La seconde partie de l'accord de Nouméa, intitulée « Document d'orientation », dessine les institutions de la Nouvelle-Calédonie pour une période de vingt années, annonce les mesures de nature à encourager le développement économique et social et prévoit les consultations seront organisées en 1998, puis à la fin de la période ouverte par l'accord.

Sa première section est consacrée à l'identité kanake, est essentielle à l'équilibre de l'accord. Il ne s'agit comme certains ont voulu le croire, d'organiser la société néo-calédonienne sur un fondement ethnique ou communautaire, mais de reconnaître que les Kanaks ont identité une particulière, assise sur une organisation sociale et des valeurs culturelles qui leur sont propres.

Par son article 75, la Constitution française admet déjà la possibilité pour des citoyens de la République d'avoir un statut personnel qui ne soit pas le « statut civil de droit commun », tel qu'il résulte des dispositions du code civil. En l'état actuel, le statut de droit commun prévaut sur le statut particulier ; les juridictions n'acceptent pas le retour vers le statut particulier - c'est-à-dire coutumier - citoyen qui y a précédemment renoncé. Or de nombreux Kanaks, sans l'avoir personnellement choisi, se sont trouvés privés du statut coutumier. L'accord de Nouméa prévoit donc la possibilité d'un retour vers ce statut, gage d'une meilleure reconnaissance de la coutume.

Je veux enfin évoquer les dispositions de l'accord relatives à la culture kanake. Celle-ci pourra trouver une nouvelle chance de rayonnement grâce au centre culturel Jean-Marie-Tjibaou, remarquable œuvre architecturale, qui fait honneur à notre pays. Je l'ai inauguré aux côtés de Mme Tjibaou. Il sera le foyer de diffusion de cette culture originale, en même temps qu'un lieu d'échanges avec les autres cultures océaniennes et, par la culture française, avec les cultures européennes.

L'organisation particulière dont la Nouvelle-Calédonie bénéficie en tant que territoire d'outre-mer traduit déjà une large autonomie, marquée notamment par le principe de spécialité législative et par d'importantes compétences confiées aux provinces et au Congrès du territoire. Cependant, et comme l'avaient voulu les signataires de accords de Matignon, l'exécutif du territoire reste actuellement assuré par le représentant de l'État, contrairement aux exécutifs des provinces qui reviennent, on le sait, aux présidents de ces assemblées.

Les signataires de l'accord de Nouméa - et je suis heureux qu'ils soient présents sur nos bancs, comme députés ou sénateurs, ou dans les tribunes et je leur dis encore ma gratitude - ont voulu aller plus loin, pour permettre aux institutions locales d'assumer la responsabilité de toutes les compétences qui n'ont pas un caractère régalien. Toutefois, comme ils l'ont souhaité avec sagesse, les transferts de compétences seront progressifs afin de laisser aux acteurs le temps de se former à leur plein exercice.

L'exécutif de la collectivité néo-calédonienne sera confié à un collège, élu de manière à représenter les principales forces politiques. Les délibérations les plus importantes du Congrès ne seront soumises qu'à un contrôle de constitutionnalité avant publication.

Une mention particulière doit être faite des compétences internationales. Sans mettre en cause la compétence générale de l'État en cette matière, l'accord prévoit de reconnaître à la Nouvelle-Calédonie la possibilité, dans ses secteurs de compétences, de nouer avec les États du Pacifique ou certaines organisations internationales des relations comportant la faculté de conclure des accords. L'expérience des dix dernières années a montré que l'insertion de la Nouvelle-Calédonie dans le Pacifique Sud était pour elle une chance. L'intérêt manifesté par les pays de cette région pour l'accord de Nouméa souligne que l'approfondissement de ces relations peut être prometteur. Les nouvelles compétences de la Nouvelle-Calédonie en cette matière faciliteront cet approfondissement.

Les signataires de l'accord de Nouméa, comme ceux des accords de Matignon, ont bien compris que l'émancipation de la Nouvelle-Calédonie ne pouvait résulter seulement de dispositions institutionnelles. Un meilleur partage des responsabilités au sein des différentes communautés, un rééquilibrage économique entre les régions de Nouvelle-Calédonie, une plus grande justice sociale sont tout aussi nécessaires.

Les dispositions de l'accord de Nouméa devront, sur ce point, être complétées par des textes nationaux et locaux et par des conventions, par lesquelles l'État manifestera une nouvelle fois la solidarité nationale à l'égard de la Nouvelle-Calédonie.

Parmi les dispositions essentielles, la reconnaissance d'une citoyenneté néo-calédonienne au sein de la citoyenneté française est une novation juridique dont le Gouver­nement ne méconnaît pas la portée. Elle correspond au point d'équilibre des aspirations des Néo-Calédoniens en ce qui concerne leur personnalité : l'identité kanake, la citoyenneté néo-calédonienne et la nationalité française. Cette citoyenneté comporte deux traductions dans l'accord de Nouméa : les limitations apportées au corps électoral et les mesures pour préserver l'emploi local.

Les accords de Matignon, souvenons-nous, avaient prévu que les électeurs appelés à se prononcer sur le projet de loi soumis à référendum en novembre 1988 seraient seuls autorisés à participer au scrutin d'autodétermination et aux élections des conseils de province et du congrès. Les accords n'ont pu être appliqués sur ce dernier point.

Les signataires de l'accord de Nouméa ont donc souhaité que l'engagement pris alors soit respecté pour la période qui s'ouvre en 1998. Il convient de souligner que, naturellement, tous les citoyens français en Nouvelle-Calédonie conserveront le droit de vote pour les scrutins nationaux. Les restrictions ne s'appliqueront que pour les élections aux institutions locales. En raison des particularismes néo-calédoniens, il n'apparaît pas contraire aux principes démocratiques que des citoyens qui ne passent que quelques années seulement sur le territoire ne déterminent pas les décisions qui concernent celui-ci spécifiquement.

De même, la situation du marché du travail en Nouvelle-Calédonie doit être appréciée au regard de données tout à fait particulières. Ce marché est très étroit, particulièrement dans certains secteurs. L'arrivée de quelques centaines de personnes peut introduire des déséquilibres importants alors même que l'État et les collectivités mettent en œuvre des moyens considérables pour former des personnes originaires du territoire.

La décision d'association à l'Union européenne des « pays et territoires d'outre-mer », catégorie à laquelle appartiennent les territoires d'outre-mer français, prévoit déjà des possibilités de limiter l'accès au marché du travail, y compris pour des nationaux, lorsque la situation le justifie dans certains secteurs, à la condition de ne pas introduire de discriminations entre ressortissants de l'Union européenne.

La Constitution française ne permet pas la mise en œuvre de ces dispositions. L'introduction dans le droit local de mesures permettant de remédier à ces déséquilibres paraît donc en elle-même justifiée, sans qu'il y ait mise en cause de nos principes fondamentaux, dès lors que la réponse est proportionnée à la difficulté objectivement rencontrée et qu'aucune discrimination ne peut être introduite pour des droits sociaux.

Enfin, l'organisation politique de la Nouvelle-Calédonie proposée par l'accord de Nouméa est évolutive, ainsi que je l'ai rappelé à propos des transferts de compétences.

Au terme du processus, soit au bout de vingt ans - voire quinze, si le Congrès de la Nouvelle-Calédonie le décide - il y aura lieu de procéder à une consultation électorale des populations intéressées sur le point de savoir si l'évolution doit se poursuivre par le transfert des compétences régaliennes - auquel cas il y aurait indépendance, quelle que puisse être la nature des liens que le nouvel État déciderait d'établir avec la France - ou si son terme doit être le maintien de l'organisation issue de l'accord de Nouméa, à son dernier stade d'évolution.

Puisque les partenaires se sont de toute façon accordés sur irréversibilité des transferts de compétences qui seront opérés.

Le projet de loi constitutionnelle qui vous est soumis permettra la mise en œuvre de l'accord de Nouméa, auquel se réfère son article 2, qui deviendra l'article 76 de la Constitution lorsque les électeurs qui devaient participer au scrutin d'autodétermination prévu par la loi référendaire du 9 novembre 1988 auront approuvé cet accord lors de la consultation qui sera organisée sur le territoire d'ici à la fin de l'année.

L'article 3 du projet de loi indique quels sont, pour l'application de l'accord de Nouméa, les principaux points sur lesquels la loi organique ou la loi devront apporter les précisions nécessaires. Ces textes sont en préparation. La loi organique sera présentée au conseil des ministres avant la fin de l'année pour être soumise au vote des assemblées au début de l'année prochaine. Cela permettra la mise en place des nouvelles institutions locales, après organisation d'élections sur le territoire, dans un délai maximum d'un an après le vote du projet de loi constitutionnelle.

Monsieur le président, mesdames, messieurs les parlementaires, l'accord de Nouméa fait se lever de grands espoirs.

Les hommes et les femmes de ce territoire lié à la France par une déjà longue histoire, tout particulièrement ceux qui ont eu le courage d'engager leur nom en signant l'accord de Nouméa, ont mis toute leur confiance dans les responsables de la République. Ils m'ont fait part de leur émotion devant la qualité des débats qui se sont tenus à l'Assemblée nationale comme au Sénat et devant la profonde compréhension des réalités de ce territoire qu'ils ont perçue chez vous.

Dans le cadre de ce premier Congrès de la XIe législature, vous allez, par votre vote, vous prononcer sur la modification constitutionnelle qui permettra d'ouvrir la perspective tracée par l'accord signé le 5 mai 1998.

C'est une nécessité juridique, exigée par la Constitution. Mais c'est aussi - et avant tout - un acte politique majeur auquel l'ampleur de votre adhésion donnera une force et une valeur irremplaçables.

Dans la solennité de la réunion du Congrès à Versailles, votre vote achèvera de convaincre les Néo-Calédoniens de l'attention avec laquelle la République veut répondre à leur attente. (Applaudissements.)

Explications de vote

M. le président. Mes chers collègues, je vais maintenant donner la parole, pour dix minutes au plus, aux orateurs inscrits pour explication de vote au nom des groupes de chacune des assemblées : six dans l'une et six dans l'autre, dans un souci d'égalité, monsieur le président du Sénat. (Sourires.) Ce matin, nous avons déterminé l'ordre de passage des intervenants.

Chaque orateur, j'y insiste, dispose de dix minutes au maximum maximorum. Ne sera pas pénalisé celui qui n'utilise pas tout son temps ! (Sourires.)

Pour le groupe du Rassemblement démocratique et social européen du Sénat, la parole est à M. Georges Othily.

M. Georges Othily. Monsieur le président du Congrès monsieur le Premier ministre, monsieur le président du Sénat, madame et messieurs les ministres, mesdames, messieurs les députés, mes chers collègues, il m'est impossible d'entamer le débat sur la révision de notre Constitution sans évoquer la mémoire de ceux dont la ferveur de l'engagement n'eut d'égale que le prix du sacrifice consenti, je veux bien sûr parler de Jean-Marie Tjibaou, léweiné Iéweiné, Eloi Machoro. Ils auraient été certainement les spectateurs privilégiés de nos travaux. (Applaudissements.)

Gardons constamment présent à l'esprit le fait qu'aujourd'hui nous marchons dans leurs pas.

Le groupe auquel j'ai l'honneur d'appartenir s'associe pleinement à l'hommage qui leur est rendu.

En montant à cette tribune, je viens prendre acte de la volonté du Gouvernement de réviser la Constitution de 1958 pour permettre l'évolution des institutions en Nouvelle-Calédonie. Avant d'en descendre dans quelques instants, je veux aussi prendre date pour l'avenir de l'outre-mer français.

Mon collègue de la Réunion, M. Lylian Payet, préfèrera, quant à lui, conserver un certain recul face à une avancée trop rapide, dont il craint qu'elle puisse être interprétée comme un abandon.

En s'abstenant lors du vote, il manifestera ses inquiétudes quant à l'aboutissement des solutions proposées redoutant que les tensions liées au statut de la Nouvelle Calédonie ne soient que temporairement apaisées.

Occupée pendant la guerre, la France n'était plus en mesure d'assurer la gestion de ses propres affaires. De lors, elle était encore moins à même de réaffirmer sa souveraineté dans les colonies. Pourtant, aucune d'entre elle n'a cherché à profiter de ce bouleversement pour accéder à une indépendance qu'elle aurait obtenue sans la moindre difficulté.

Bien au contraire, au lendemain de la guerre, il apparut primordial au Constituant de 1946 de rendre hommage à ceux qui, résidant sur les territoires de l'Empire combattirent aux côtés des partisans de la liberté.

La Constitution du 27 octobre 1946, en donnant naissance à l'Union française, provoquera non seulement la disparition des colonies, mais permettra surtout aux populations d'outre-mer d'être enfin associées à leur destin.

Douze ans plus tard, une nouvelle Constitution, la nôtre, celle de 1958, met fin à l'Union française, demeure néanmoins le préambule de la défunte Constitution de 1946, dont le dernier alinéa dispose : « Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s'administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires. »

En 1958, le Constituant ne manque pas de relever la gradation des relations entre la France et les territoires d’outre-mer, auxquels il propose un choix déterminant : demeurer au sein de la République ou accéder immédiatement à l'indépendance.

A ceux qui se prononceraient en faveur du premier terme de l'alternative, l'article 76 de la Constitution prouve la libre détermination de leur statut dans un délai de quatre mois.

Sur dix-sept territoires concernés, seuls cinq, dont la Nouvelle-Calédonie, décideront de conserver le statut de territoire d'outre-mer, les douze autres prenant la qualité d’États membres de la Communauté.

A mon sens, c'est à cet instant précis qu'intervient l’erreur que nous corrigeons aujourd'hui.

La Constitution de 1958, forte de l'option offerte par l’article 76, n'envisageait pas que les territoires d'outre-mer qui allaient faire le choix de demeurer au sein de la publique puissent un jour - des mois, voire des années après l'expiration du délai de quatre mois - aspirer à une modification majeure de leur statut.

C'est la raison pour laquelle l'article 74 précise seulement que « les territoires d'outre-mer de la République ont une organisation particulière tenant compte de leurs intérêts propres dans l'ensemble des intérêts de la République. »

Il s'agit bel et bien là d'une erreur, que n'avait d'ailleurs pas commise le Constituant de 1946, qui, en élaborant l'article 75 du texte fondateur de la IVe République, avait permis, à titre permanent, toutes les évolutions, notamment l'accès à un statut proche de l'indépendance et la qualité d'État associé.

Ce à quoi eut droit la Cochinchine en 1949 fut, en raison de l'entrée en vigueur de la Constitution de 1958, refusé à la Nouvelle-Calédonie jusqu'à l'adoption, en 1988, des accords de Matignon et, en 1998, des accords de Nouméa.

La réunion du Congrès est pour nous, en tout cas, l’occasion unique d'attirer l'attention de chacun sur l'opportunité d'un retour aux dispositions de 1946, à défaut de quoi nous ne cesserons de réviser celles de 1958, avec la Nouvelle-Calédonie aujourd'hui, la Polynésie demain, et peut-être, un jour, les départements d'outre-mer, qui ne semblent bénéficier d'aucune perspective d'évolution si on s'arrête à la mauvaise lecture que font certains de l’article 73 de la Constitution.

Notre présence ici, en ce jour, est justifiée par la nécessaire validation constitutionnelle des accords de Nouméa, qui dérogent aux principes fondateurs de la Ve République.

Si nous acceptons ces dérogations, c'est parce que nous connaissons l'importance que revêt le droit coutumier, parce que nous mesurons la valeur d'une citoyenneté nécessairement spécifique, parce que nous savons l'exigence du maintien de l'emploi.

Monsieur le Premier ministre, d'autres collectivités d'outre-mer aspirent légitimement à une reconnaissance de ces mêmes droits, dont la Constitution ne permet pourtant pas l'exercice.

C'est le cas de la Guyane, où la coutume des populations amérindiennes, les Bushinenge, bien antérieure au code napoléonien, doit être prise en considération par les autorités de l'État, où le taux de chômage connaît, hélas, une croissance endémique et où, enfin, l'attachement à la terre nécessite une refonte du régime foncier. Nous ne pouvons, une fois encore, rester sourds à ces appels.

Nul ne saurait empêcher la marche des populations vers leur propre destin : il est donc indispensable que la Constitution évolue elle aussi, en leur offrant une liberté de choix permanente.

Pour l'heure, offrons à la Nouvelle-Calédonie la possibilité d'écrire elle-même son avenir. Si elle le souhaite, nous l'accompagnerons.

Le moment est donc venu de pardonner à ceux qui, luttant pour l'idéal auquel ils aspiraient légitimement, ne parvinrent pas à maîtriser l'exacerbation de leurs désirs.

Le moment est venu aussi de pardonner à ceux qui, héritiers d'une tradition à laquelle la France avait pourtant mis fin en 1946, ne parvinrent pas à écouter l'appel de leurs aînés sur la Grande Terre.

L'histoire de la Nouvelle-Calédonie est désormais celle de la réconciliation des peuples. Dorénavant, riches de lendemains communs, Kanaks et caldoches, tous désormais Néo-Calédoniens, donnent un sens nouveau à l'histoire et forgent ensemble un humanisme nouveau. (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe de l'Union centriste du Sénat, la parole est à M. Jean-Jacques Hyest.

M. Jean-Jacques Hyest. Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, une lecture exclusivement juridique de l'accord de Nouméa du 5 mai 1998 pourrait le faire paraître si éloigné de nos principes constitutionnels et de notre tradition qu'il soulèverait des problèmes insurmontables. C'est une lecture possible, certes : mais nous sommes réunis ici pour justement inscrire dans la Constitution les dispositions nouvelles et spécifiques concernant la Nouvelle-Calédonie.

Si cet accord contient des dispositions qu'il faudra traduire en termes juridiques, il est avant tout le résultat d'un dialogue politique entre l'État et tous ceux qui « ont acquis par leur participation à l'édification de la Nouvelle-Calédonie une légitimité à y vivre et à contribuer à son développement » et l'affirmation par ceux-ci « d'un destin commun ». Je crois que c'est l'essentiel. Car cet accord est la conclusion d'un long cheminement, ponctué par des affrontements et des violences, mais aussi par une recherche persévérante de la paix et de la réconciliation de la part des responsables politiques, dont certains sont ici, dont d'autres ont disparu : il faut saluer le courage.

Notre groupe, qui avait soutenu le processus enclenché par les accords de Matignon de 1988, ne peut que se réjouir de constater qu'il a apporté beaucoup à la Nouvelle-Calédonie sur le plan de l’éducation, de la santé, des infrastructures et du développement économique, même si celui-ci est encore trop mal réparti.

Depuis de nombreux mois - on pourrait presque dire depuis de nombreuses années - tous les responsables étaient à la recherche d'une alternative au référendum d'autodétermination prévu pour 1998. Était-il sage de forcer le destin ? Tous étaient conscients que, même si son résultat ne faisait aucun doute, ce référendum verrait la « réapparition d'une fracture communautaire et géographique dont le territoire pouvait cette fois ne pas se relever », selon les termes d'un rapport présenté par M. du Luart en février 1997, au Sénat. Dès cette époque, j'appelle votre attention sur ce point, les grandes lignes de l'accord de Nouméa, y compris son préambule, étaient l'objet de discussions approfondies.

Après la solution des difficultés, notamment dans le domaine minier, la voie était ouverte à un compromis qui, pouvant être qualifié d'« historique », s'est traduit par l'accord de Nouméa. Celui-ci reconnaît, dans un préambule qui peut choquer certains, ce qu'a été l'histoire du territoire, mais il précise à la fois les ombres et les lumières de la période coloniale, faite de générosité et de la conviction d’apporter le progrès, qui était dans le coeur de ceux qui sont partis en Nouvelle-Calédonie, mais aussi hélas ! de la négation de l'identité kanake. Ce n'est pas lui d'ailleurs que l'on nous demande d'approuver, même si son importance pour la mémoire et l'histoire n'est pas négligeable.

L'accord lui-même se traduit par une innovation d'importance, la « souveraineté partagée », avec la possibilité, pour le congrès du territoire et son exécutif, d’avoir une large autonomie dans la gestion et dans la législation, avec « les lois de pays » soumises au contrôle du Conseil constitutionnel.

A partir du moment où l'on reconnaît une « citoyenneté calédonienne », il faut aussi admettre qu'elle puisse déroger aux principes constitutionnels, comme à l'indivisibilité de la souveraineté. N'est-ce pas cela qui avait été envisagé dans le titre XIII de la Constitution de 1958, jamais mis en application ? Par un clin d'oeil de l'histoire, et des commissions des lois de nos deux assemblées, c'est précisément à cet endroit que nous souhaitons placer les dispositions sur la Nouvelle-Calédonie.

L'histoire de l'outre-mer français est différente pour chaque département, collectivité territoriale ou territoire. Il faut admettre que la Nouvelle-Calédonie, située dans un Pacifique en pleine mutation, doit avoir une large autonomie. C'est sans doute une chance incomparable du maintien de la présence de la France dans cette partie du monde que soit prévue une évolution pacifique de ce territoire, de ce « pays ».

Nous ne saurions oublier, bien entendu, les autres territoires du Pacifique, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française, qui sont intéressés par ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie. Mais tout ne sera pas terminé après le vote de ce soir - comme dans chacune de nos assemblées, il sera, j'en suis sûr, presque unanime, donnant ainsi le signe de notre attachement à la Nouvelle-Calédonie et à son avenir. Car la compatibilité du droit coutumier et de la modernité, notamment en matière économique, le développement équilibré du territoire, la place des provinces et des communes sont des problèmes qui, au-delà du soulagement de tous les Calédoniens, devront trouver des solutions originales et praticables. C'est le travail des mois et des années à venir.

Avec tous nos collègues qui ont eu à connaître de la Nouvelle-Calédonie - je pense, en particulier, à Jean-Marie Girault et à Jacques Larcher, rapporteur et président de notre commission des lois, ici présents -, que chacune de leurs visites a rendus plus passionnés par cette terre pleine de promesses et de défis, ses hommes et femmes, divers et si pleins d'humanité, nous ne pouvons que souhaiter, dans le respect des différences, dans la tolérance et l'union, que la Nouvelle-Calédonie trouve son chemin, avec l'aide de la France. Les Néo-Calédoniens ont leur destin en main et nous leur souhaitons beaucoup de vertu politique et de persévérance pour réussir cette « émancipation » qui peut devenir un modèle pour d'autres territoires. Si tel est le cas, la France en sortira grandie aux yeux des voisins du Pacifique et elle aura réussi, enfin, ce que proclamait le préambule de la Constitution de 1946 que vient de citer notre collègue. C'est pourquoi le groupe de l'Union centriste du Sénat, unanime, votera le projet de loi constitutionnelle. (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe des Républicains et Indépendants du Sénat, la parole est à M. Jean-Marie Girault.

M. Jean-Marie Girault. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, je veux d'abord remercier les amis de mon groupe qui m'ont confié le soin de prendre la parole devant le Congrès. Il est vrai que je suis très attaché au dossier de la Nouvelle-Calédonie. Depuis quinze ans, en de multiples occasions, j'ai été amené à l'affronter, à l'aimer, comme à aimer celles et ceux qui sont sur ce territoire lointain.

A Bayeux, le 16 juin 1946, entretenant les Français de la Constitution dont il rêvait - elle est devenue la Constitution de 1958 - le général de Gaulle rappelait, selon une histoire vieille de 2 500 ans, la réponse géniale de Solon, le Sage, philosophe et juriste de surcroît. « Quelle est la meilleure constitution ? », lui demandaient les Athéniens, précisément en quête de constitution. « Dites-moi d'abord pour quel peuple et à quelle époque ! » leu répondit-il. Nous y voilà avec, en prime, l'accord de Nouméa, qui s'inscrivant dans cet esprit vient bousculer certains de nos concepts. Soit, tenons-en compte.

C'est dans cet esprit que s'inscrit l'accord de Nouméa. S'il bouscule certains de nos concepts, soit! Mais tenons-en compte. Versailles exprime la souveraineté nationale : c'est bien pourquoi nous sommes aujourd’hui rassemblés ici. Dès lors que cette souveraineté se réfère notre Déclaration des droits de l'homme et aux principes fondateurs de notre République, le droit et le devoir de celle-ci est de faire en sorte que vie soit donnée à l'accord de Nouméa, même s'il dérange, même si la rédaction de la loi organique qui va suivre exige de la réflexion, voire un brin de génie.

L'objectif recherché là-bas, dans ce lieu lointain, à mi-parcours de la planète, c'est le rapprochement de populations et d'ethnies diverses. Celles-ci y consentent et veulent le prendre en charge. Certes, nous nous rapprochons d'une certaine forme de fédéralisme mais, s'il est bien vécu, qui s'en plaindrait ?

A bien chercher, on trouve des expériences analogues mises en œuvre avec bonheur, avec un esprit pragmatique, dans le respect des populations concernées, par exemple à quelques encablures de la Nouvelle-Calédonie aux îles Samoa et, plus près de chez nous, entre l'Irlande et l'Écosse, dans l'île de Man. Les États-Unis et Royaume-Uni se portent bien d'une telle évolution, pourquoi pas la France ? Déjà, notre expérience mahoraise à « vouloir-vivre ensemble » est plutôt positive. Certes, elle s'exerce dans le contexte strict de notre République, mais qui peut affirmer, aujourd'hui, qu'au terme des quinze à vingt ans à venir, nous ne serons pas étonnés à plus d'un titre ? Qui peut dire que les jeux sont faits ? Qui peut affirmer que le « noyau dur » des compétences régaliennes de l'État sera rejeté et que ce territoire connaîtra la pleine souveraineté ?

A cet égard, les termes de l'accord de Nouméa sont révélateurs d'un processus de consultation référendaire territoriale - au singulier ou au pluriel puisque trois consultations sont prévues -, processus au terme duquel, à défaut d'une majorité définitivement émancipatrice, s'imposerait - pardonnez-moi la formule - un nouveau palabre.

Mais, à la faveur de ces années qui s'écouleront et au cours desquelles des compétences seront progressivement transférées au pays calédonien, l'essentiel n'est-il pas de favoriser une véritable identité néo-calédonienne ? Composite, certes ! Et alors ? Dès lors que des femmes et des hommes de cultures et de races différentes ont envie de s'aimer !

Je crois à l'émergence d'une génération de jeunes femmes, de jeunes hommes qui, par-delà leurs origines respectives, auront dans quinze à vingt ans la révélation progressive de l'unité de l'humaine nature. Je crois aussi à la vertu véhiculaire qu'affiche là-bas la langue française pour rapprocher et se mieux comprendre. C'est une sorte le dénominateur commun. Tout cela vaut tellement mieux que la confrontation, la haine, la guerre, les embuscades, la mort. Finalement, tout cela, n'est-ce pas mieux qu'une indépendance qui déchire et qui, de sursoit, est dépourvue de perspectives d'avenir acceptables et significatives ?

Je veux ici dire merci à Jacques Lafleur et à ses amis, merci à Jean-Marie Tjibaou et à Yéweiné Yéweiné, martyrs de leurs convictions, à tous ceux qui ont voulu les accords de Matignon, accords que, personnellement, j'ai soutenus dès la première heure et qui ont produit leurs fruits. Merci à tous ceux qui les ont mis en œuvre car c’est la condition de lendemains plus fraternels, précisément ceux que nous nous apprêtons à consacrer constitutionnellement à travers l'accord de Nouméa.

Au-delà du texte de la Constitution, il s'agit de l'âme. Oui, je rêve de conventionnel, de consensuel, de convivial et finalement, de consubstantiel, mais d'abord de constitutionnel comme indispensable méthode. Voilà le parcours qui nous est proposé. Je sais que certains le trouveront trop optimiste, mais je sais aussi que, lorsque les hommes veulent, ils peuvent beaucoup.

Au moment où je parle dans ce palais là-bas la nuit est revenue. Lorsque, ce soir, nous aurons exprimé massivement notre adhésion à la révision constitutionnelle, dont la nature est parfois de toucher à l'essentiel pour le redéfinir, là-bas l'aube apparaîtra, porteuse d'espoir, l'espoir l'écrire ensemble un avenir et une bien belle page d'histoire pour la France ! (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe Démocratie libérale et Indépendants de l'Assemblée nationale, la parole est à M. José Rossi.

M. José Rossi. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mes chers collègues, le groupe Démocratie libérale votera le projet de loi constitutionnelle. Il entend apporter ainsi sa contribution à la recherche d'une paix durable en Nouvelle-Calédonie, fondée sur l'accord qui, signé le 5 mai 1998 à Nouméa, traduit un large consentement des responsables néo-calédoniens ainsi que, sans doute, un profond soulagement des populations concernées.

Avant d'expliciter ce vote positif de notre groupe, je tiens néanmoins à exprimer les inquiétudes et le doute de nombre de nos collègues.

Inquiétudes et doute, d'abord, pour le pays tout entier, en constatant que le Congrès du Parlement se réunit à Versailles pour la onzième fois depuis 1958, mais pour la sixième fois au cours des sept dernières années. Une réforme constitutionnelle par an en moyenne : cette accélération peut, si l'on n'y prend garde, nous entraîner dans une démarche contestable de révisions constitutionnelles de circonstance.

D'aménagements en aménagements, ne sommes-nous pas en train de perdre l'esprit de la Ve République ? Peut-être faudrait-il positionner les futures réformes dont nous allons sans doute être saisis encore à de nombreuses reprises dans une démarche globale qui semble aujourd'hui totalement absente. C’est là un souhait que le groupe Démocratie libérale et Indépendants adresse, monsieur le Premier ministre, au Gouvernement. (Applaudissements.)

Inquiétudes et doute aussi en constatant l'importance des dispositions de l'accord de Nouméa contraires, en l'état, à notre Constitution - avant la réforme que nous allons voter - et qu'il nous est demandé d'intégrer dans la loi fondamentale. Nous ne pouvons pas voter les yeux fermés, nous allons donc voter de manière positive mais en toute conscience.

Avant de voter, faisons ensemble, six constatations.

Premier constat : l'accord de Nouméa contredit le principe d'indivisibilité de la France inscrit à l'article premier de la Constitution : « La France est une République indivisible, démocratique, laïque et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. » (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Deuxième constat : l'accord est en contradiction avec l'article 3 de la Constitution - qui garantit l'universalité du suffrage -, en ce qu'il restreint pour dix ans la composition du corps électoral.

Troisième constat : la priorité d'embauché réservée aux citoyens de la Nouvelle-Calédonie introduit dans la Constitution le principe de préférence nationale que le Gouvernement rejette par ailleurs avec ostentation. Ce principe est évidemment contraire au principe d'égalité proclamé par le préambule de la Constitution. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Quatrième constat : la Nouvelle-Calédonie est érigée en une entité juridique d'une nature extrêmement particulière, distincte du statut de territoire d'outre-mer prévu par l'article 74 de la Constitution.

Cinquième constat : contrairement aux dispositions de l'article 75 de la Constitution, les personnes qui ont renoncé à leur statut coutumier pourront le retrouver.

Enfin, sixième constat : l'organisation d'un référendum local pour approuver avant la fin de l'année les termes de l'accord de Nouméa ne ressortit à aucun des domaines référendaires énumérés par la Constitution.

Ces six motifs d'inconstitutionnalité qui caractérisent les accords de Nouméa rendent indispensable une révision de la Constitution. Voilà tout de même beaucoup pour ce qui est présenté comme une révision constitutionnelle modeste, voire mineure !

Enfin - et j'arrêterai là le constat négatif - le groupe Démocratie libérale ne partage évidemment pas l'esprit du préambule de l'accord de Nouméa, qui est apparu choquant à nombre d'entre nous.

Cela étant, nous voterons cette onzième révision constitutionnelle. Nous le ferons parce que le groupe Démocratie libérale s'est prononcé pour à la majorité. Au bout du compte, comme je l'affirmais en commençant, notre seul objectif à tous, aujourd'hui, est de permettre à la Nouvelle-Calédonie de se développer en paix au sein de la République.

J'ai été très sensible à la manière dont notre collègue Jean-Marie Girault, nous a, grâce à sa connaissance du terrain et aux rapports qu'il a développés avec la population de Nouvelle-Calédonie, nous a proposé de franchir le pas. C'est cette démarche sans doute sentimentale mais réaliste qui nous conduit à souscrire au règlement d'un dossier devenu en quelque sorte devenu pour la France une affaire d'État dont il faut le caractère évolutif.

De manière plus positive, disais-je, l'accord de Nouméa vise à allier tradition, modernité et fidélité, et nous souscrivons à cette démarche : tradition, en prenant en compte les spécificités et l'originalité de la Nouvelle-Calédonie et en respectant la culture de cette société originale ; modernité, en permettant une nouvelle organisation statutaire destinée à favoriser l'évolution de la Nouvelle-Calédonie grâce à des rapports politiques et juridiques nouveaux avec la métropole ; enfin, fidélité réaffirmée à l'égard de la France, dans la mesure où l'idée de souveraineté et d'indépendance, constamment évoquée depuis une vingtaine d'années, débouche aujourd'hui non pas sur la séparation mais, au contraire, sur une union que chacun souhaite féconde.

Dans ces conditions, nous allons faire le pari de la réussite et de l'avenir malgré toutes les réserves exprimées. Nous assumerons ensemble la responsabilité d'un choix collectif qui dépasse, à l'évidence, les clivages politiques et néglige les raisonnements juridiques rigoureux. Ce choix tend à donner à la Nouvelle-Calédonie une nouvelle chance pour retrouver le chemin de l'unité, de l'harmonie et de la fraternité.

Quant à la France, elle restera fidèle à sa vocation de grande nation ouverte à l'émancipation des peuples et aux valeurs de liberté et de dignité qui caractérisent la République. Sa place dans le Pacifique est aujourd'hui confirmée. Il lui appartiendra de prolonger son engagement en Nouvelle-Calédonie par une politique ambitieuse. Notre choix commun, c’est peut-être aussi - bien que cela ne soit pas au cœur du présent débat -, la présence et le rayonnement de la France dans le monde. (Applaudissements).

M. le président. Pour le groupe socialiste du Sénat, la parole est à M. Guy Allouche.

M. Guy Allouche. Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, la Constitution n'est-elle pas le lieu symbolique où droit et politique se croisent ? L'accord confirme que la loi fondamentale devient la traduction juridique d'un certain nombre d'objectifs politiques. Dix ans après la signature des accords de Matignon, qui ont mis fin à une situation de quasi guerre civile en Nouvelle-Calédonie, il nous appartient, en ce jour solennel, de ratifier l'accord de Nouméa, par lequel le Gouvernement prouve que, pour la dignité et l'émancipation des peuples d'outre-mer, la gauche est fidèle à ses idéaux.

Comment ne pas être fier que, après Michel Rocard, ce soit sous l'impulsion de Lionel Jospin que les hommes et les femmes de ce territoire du Pacifique Sud puissent écrire ensemble un chapitre décisif de leur histoire ?

Comment ne pas souligner que ces deux Premiers ministres, animés d'une même volonté, d'une même détermination, aient fait le même pari : que les peuples ne se déchirent plus, mais qu'ils s'entendent pour partager leur destin dans la paix ? Tous deux ont eu la même appréhension de l'utilité du temps, du temps qui apaise, qui renoue les fils du dialogue, qui autorise les compromis. Ils ont reconnu, avec la même lucidité, que le combat politique comporte une dimension culturelle. Enfin, ils ont partagé la même ambition de faire de la politique cet art de travailler à ce qu'il soit de l'intérêt de chacun d'être vertueux.

Vertueux, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur l'ont été. Quand les adversaires d'hier commencent à partager une vision commune de l'histoire qui les divisait, c’est bien le signe que la construction d'un destin commun est en marche. Oui, il faut du courage pour bâtir l'avenir en affrontant et en dépassant les réticences des siens !

Jean-Marie Tjibaou, l'homme de la révolte tranquille, impressionnant d'humanité, de volonté politique et de profondeur spirituelle, homme de force et de paix, pour qui « le plus dur n'était pas de mourir, mais de vivre dans son pays, le pays de ses ancêtres, et de s'y sentir étranger », Jean-Marie Tjibaou a payé de sa vie le pari de l’intelligence qu'il avait fait. L'homme a disparu, mais le message qu'il a délivré a survécu et triomphé.

Précurseur et visionnaire, Jacques Lafleur, fin connaisseur de l'histoire calédonienne, a compris que la concorde naît non de l'identité des pensées, mais de l'identité des volontés. Il a su convaincre les siens de la nécessité de privilégier la solution permettant de cumuler les identités et non plus de les opposer.

Je veux aussi saluer les signataires de l'accord de Nouméa, notamment MM. Paul Neaoutyine, Roch Wamytan, Pierre Frogier et Simon Loueckhote, et leur rendre hommage.

Véritable traité de paix, porteur de solutions institutionnelles pertinentes, les accords de Matignon ont provoqué une révolution des mentalités. Piliers de l'édifice qui va se construire, ils ont ouvert la voie de l'espoir à l’accord de Nouméa, tant il est vrai que l'accord signé le 5 mai dernier ne se comprend qu'à la lumière de qui a été paraphé voilà dix ans.

L'excellence politique de l'accord de Nouméa a été soulignée par tous. Qui oserait sous-estimer ces vingt ans de paix, et sûrement davantage, qui s'annoncent ? Vingt ans de paix, de progrès économique et sociale du développement culturel, vingt ans pendant lesquels les Néo-Calédoniens, de toutes origines, vont bâtir, dans la concorde, leur maison commune. Cet accord leur confie les clés de leur avenir et, dans vingt ans, nombreux seront les jeunes qui, ayant vécu sous l'emprise bénéfique des nombreux moyens et compétences transférés, choisiront librement leur destin.

Maintenant dans le préambule de l'accord de Nouméa, la France, fidèle à sa grandeur, trouve la force nécessaire pour jeter un regard lucide sur son passé de colonies et accompagner l'émergence d'un nouveau pays, la Nouvelle-Calédonie. Cet acte de décolonisation intérieure porte sur l'histoire un jugement d'une grande rectitude. Vérité historique, le préambule rappelle les souffrances, les humiliations, les spoliations et les violences dont a été victime le peuple kanak. Mais il donne également acte de ce que l'avenir de la Nouvelle-Calédonie ne peut se construire qu'avec toutes les communautés qui s’y trouvent aujourd'hui et qui ont grandement contribué à son développement.

A chacun des trois partenaires, l'accord de Nouméa fait obligation de progresser, de changer, d'innover constamment, y compris dans l'ordre institutionnel. Cette obligation est à la mesure de l'entreprise de souveraineté qui va se construire et s'affirmer avec le temps.

Je veux souligner la difficulté que nous aurons à traduire juridiquement, dans la loi organique, les orientations politiques tracées par cet accord. Il est vrai, mes chers collègues, que ce projet heurte notre culture républicaine et nos traditions jacobines. Mais que ceux qui 'en émeuvent à l'excès s'interrogent : depuis quand la réalité historique, humaine, politique doit-elle s'arrêter pour se figer, devant les bornes juridiques, fussent-elles constitutionnelles ? La force de cet accord, éminemment politique, est qu'il commande au droit de suivre ce que histoire demande à ses acteurs en compréhension et en ouverture d'esprit. Réaffirmons en la circonstance la prééminence de l'humanisme sur le juridisme.

L'entrée dans le XXIe siècle doit nous inciter à porter un regard différent sur l'outre-mer. La paix, la prise en compte des spécificités et des particularismes ultramarins, l'aspiration des populations à assumer davantage leur destin méritent quelques exceptions au droit commun.

Si 1848 fut l'année de la liberté avec l'abolition de l'esclavage, si 1946 fut celle de l'égalité avec la départementalisation outre-mer, 1998 sera celle de la fraternité pour la Calédonie nouvelle.

Fiers de ce qui a été entrepris, acteurs de l'histoire, les sénateurs socialistes, unanimes, exprimeront un vote positif, convaincus qu'ils sont que, désormais, la paix, la concorde et l'harmonie régneront en Nouvelle-Calédonie, pays auquel nous demeurons attachés. (Applaudissements.)

M. Jean Ueberschlag. Vive la République !

M. le président. Pour le groupe Radical, Citoyen et Vert de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Michel Crépeau.

M. Michel Crépeau. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs, le groupe Radical, Citoyen et Vert de l'Assemblée nationale votera, bien entendu, ce projet de loi constitutionnelle.

Il est, dans toute vie politique, des moments rares, des moments d'une émotion choisie. Comme membre de la commission des lois de l'Assemblée nationale, conduite par Catherine Tasca, j'en ai vécu un à Nouméa. S'il est un temps de ma vie politique que je n'oublierai pas, c'est bien la signature de cet accord, par Roch Wamytan, Jacques Lafleur et d'autres, en votre présence, monsieur le Premier ministre.

Je sais bien que, juridiquement, nous pourrions, de cet accord, dire bien des choses. Depuis 1792, avènement de la République, le principe d'une république une et indivisible est au coeur de nos institutions politiques, comme y est le principe de l'égalité des citoyens devant le droit de vote et le droit du travail, comme l'intangibilité du statut des personnes. Mais, et chacun l'admettra, un droit positif n'est jamais intangible, sans quoi nous ne réviserions pas si souvent la Constitution. Seuls sont intangibles les principes du droit naturel. J'en vois au moins deux : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et leur droit de vivre en paix.

Le droit n'est pas quelque chose de figé. Parce qu'il fixe les règles de la vie en société, le droit, comme la vie, est en évolution. Dés lors que l'accord de Nouméa a fait l'objet d'un très large consensus localement et ici, dans chacune de nos assemblées, dès lors qu'il a été voté à de très fortes majorités par l'Assemblée nationale et le Sénat, et qu'il représente une voie pour l'avenir, je ne vois pas pourquoi nous n'accepterions pas aujourd'hui d'aller de l'avant.

Au moment de la ratification de l'accord de Nouméa, le père des accords de Matignon, Michel Rocard, a eu cette parole frappante : ce que nous signons aujourd'hui, c'est beaucoup plus qu'un contrat ; ce que nous accomplissons ensemble, c'est un acte de civilisation. Eh bien, ce que nous allons faire ensemble, aujourd'hui, c'est un pari sur l'intelligence : le pari d'une décolonisation enfin réussie pour le XXIe siècle.

Si le XIXe siècle a été celui de la colonisation, si le suivant a été celui de décolonisations, trop souvent ratées, hélas ! en Indochine, à Madagascar, en Algérie et dans de très nombreux autres pays d'Afrique, avec l'accord de Nouméa, c'est le prochain qui commence. Est-il possible, mes chers collègues - j'ose l'espérer, j'ose croire en cette utopie du fond de mon cœur - qu'enfin nous réussissions une décolonisation ?

En tout cas, il doit être clair que nous ne le ferons pas n'importe comment. Cette réussite doit reposer sur le respect mutuel des deux communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie, la communauté mélanésienne et la communauté d'origine européenne qui, l'une et l'autre, ont le droit de vivre en paix sur ce territoire. Il ne m apparaît pas du tout indifférent, de ce point de vue - c'est même au contraire très important -, que la signature de l'accord de Nouméa ait été précédée de l'inauguration du centre culturel Jean-Marie-Tjibaou, tant il est vrai que les enjeux du XXIe siècle seront avant tout culturels.

Je sais que certains se sont un peu inquiétés du caractère extensif du dispositif de cet accord à d'autres territoires, notamment la Réunion. Moi, il ne me choque pas que puisse servir d'exemple ce qui est exemplaire.

Cela étant, il faut être conscient des réalités du monde de demain : ce ne sont pas 200 000 habitants, même s'ils disposent de 15 % - 15 % seulement - des réserves mondiales de nickel qui pourront seuls faire face aux grandes mutations que l'on voit se dessiner autour du Pacifique, alors que des multitudes s'ébranlent en Chine et aux États-Unis.

Finalement, la seule question que nos amis mélanésiens doivent se poser concerne le nationalisme à tout va, qui échoue partout : dans les Balkans comme en Afrique. Aujourd'hui, l'avenir est aux continents entiers. Et je suis convaincu, pour ma part, que l'avenir de la Nouvelle-Calédonie - son indépendance morale, culturelle, linguistique - est beaucoup plus lié à un ensemble français, voire européen, qu'à un ensemble sud-pacifique dominé par le monde anglo-saxon, c'est-à-dire américain.

Cheminons ensemble avec espoir en gardant cela à l'esprit et en sachant que si l'utopie fait bouger le monde, c'est en tenant les pieds sur terre qu'on va de l'avant. C'est ainsi et par la raison que l'on réussit ! (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe communiste républicain et citoyen du Sénat, la parole est à M. Robert Pagès.

M. Robert Pagès. Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, les sénateurs du groupe communiste républicain et citoyen se félicitent vivement de l'examen de ce projet de loi constitutionnelle dont l'adoption constituera une étape déterminante dans l'histoire de la Nouvelle-Calédonie. La réunion du Congrès confirme la portée historique de cet événement.

L'article 1er du projet fixe clairement l'objectif visé : il s'agit « d'assurer l'évolution de la Nouvelle-Calédonie selon les orientations définies par l'accord signé à Nouméa le 5 mai 1998 ».

L'accord de Nouméa, riche en contenu, est également d'une grande symbolique. Il intervient dix ans après « l'année terrible » de 1988, celle de la tragédie d'Ouvéa, celle de l'assassinat de Jean-Marie Tjibaou dont on ne soulignera jamais assez le rôle éminent en faveur de son peuple et de la Nouvelle-Calédonie tout entière. Cette année-là fut également celle du sursaut des accords de Matignon qui évitèrent certainement, malgré leurs lacunes, une dérive rapide vers une véritable guerre civile.

Dix ans après, l'accord de Nouméa est le fruit de luttes opiniâtres, de dialogues, d'un effort très important de reconnaissance et de tolérance mutuelle entre culture et traditions différentes. Il reconnaît aussi l'histoire et le troisième point de l'accord est en cela essentiel. Le citer me paraît indispensable pour permettre de mesurer d'emblée les pas accomplis par chaque partie vers l'autre : « Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière. Le choc de la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d'origine. »

Les droits d'un peuple implanté depuis plus de quatre mille ans dans ces îles ont, en effet, été fondamentalement remis en cause en quelques décennies. Les Kanaks ont été chassés de leur terre, refoulés et parqués dans des réserves. L'existence même de ce peuple a été mise en péril. Le fait colonial est incontournable en Nouvelle-Calédonie, des questions financières à la scolarisation, des questions de l'habitat à celles de l'emploi ou de la santé. La reconnaissance de ce fait par l'accord de Nouméa revêt donc une grande importance.

Un grand sens des responsabilités se dégage de la lecture de cet accord, qui affirme l'apport des populations nouvelles depuis le XIXe siècle. Cela aussi doit être pris en compte pour permettre le rapprochement des différentes communautés.

Cette loi constitutionnelle, les débats futurs sur les lois organiques qui en découleront permettront, nous l'espérons, d'offrir avec l'an 2000 une nouvelle perspective à ces femmes, ces hommes, ces jeunes attachés à leurs racines. L'irréversibilité de l'accord de Nouméa confirme, à notre avis, le sentiment de nécessité historique qui s'en dégage. La responsabilité du Gouvernement est grande sur ce point.

Depuis dix ans, depuis les accords de Matignon, un effort significatif a été accompli dans des domaines aussi divers que celui des institutions, des infrastructures, de la santé, du développement économique et social en général. Il est nécessaire de prendre en compte ce bilan pour mesurer ce qui a été fait, en examiner les insuffisances et bien mesurer ainsi l'importance du chemin qui reste à parcourir.

Nous approuvons tout particulièrement la maîtrise nouvelle, encore très partielle, des capacités économiques données à la province Nord. Cette région, je le rappelle, est celle où une part importante de la population kanak est regroupée.

La province Nord est devenue propriétaire en 1989 de la société minière du sud-Pacifique. Que la collectivité ait pu ainsi devenir partie prenante de l'économie du nickel constitue un événement d'importance.

Le nickel alimente les tensions, tant son rôle sera déterminant dans les années à venir. L'accord de Nouméa n'aurait pas vu le jour si, en février de cette année, la revendication concernant l'accès à la ressource pour une usine métallurgique du Nord n'avait pu aboutir.

La citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, annoncée par le texte de Nouméa, ne doit pas se résumer aux domaines culturel, linguistique ni au respect des traditions, et je sais que là n'est pas la volonté des parties signataires. Les domaines économiques et sociaux doivent être également au cœur de la construction de cette citoyenneté nouvelle.

Les accords de Matignon ont ouvert des pistes novatrices : mais, nous ne pouvons que le constater, les objectifs fixés n'ont pas toujours été atteints.

Que les Kanaks soient, de fait, écartés des centres de décisions, que leur place régresse dans la fonction publique territoriale, confirme ce point de vue. Ces problèmes sont sans nul doute le résultat de difficultés persistantes dans la lutte contre l'échec scolaire au sein de la communauté kanake. Et que le taux d'échec au baccalauréat soit de 80% en 1996 est préoccupant, même si la scolarisation a doublé entre 1989 et 1996. L'amélioration de la formation doit constituer l'un des objectifs prioritaires pour les années à venir. C'est sans nul doute l'une des clefs du succès de la mise en œuvre des accords de Nouméa. Il faut donc fournir à la jeunesse kanake les moyens de conduire la destinée de l'île.

Les accords de Matignon n'ont pas non plus abouti sur le plan économique, le déséquilibre demeurant patent entre le nord et le sud et, en particulier, le grand Nouméa. Le pouvoir économique réel reste à partager.

Un troisième et dernier point marque les insuffisances des accords de Matignon, celui du foncier. La colonisation a eu pour conséquence fondamentale d'exclure les Kanaks de leurs terres et de les parquer dans des réserves. Une redistribution importante a eu lieu depuis vingt ans, mais les ressortissants métropolitains disposent toujours de deux fois plus de terres rurales par habitant.

Les sénateurs du groupe communiste républicain et citoyen tiennent à saluer l'intelligence de l'ensemble des forces politiques significatives de l'île qui ont su passer outre leurs divergences ou leurs oppositions, qui sont réelles, pour imaginer de manière constructive le devenir de leur pays.

En me rendant en Nouvelle-Calédonie avec la délégation sénatoriale organisée pour préparer ce débat, j'ai mesuré personnellement les obstacles qui demeurent pour progresser vers l'instauration de la citoyenneté néo-calédonienne. Mais j'ai constaté, dans le même temps, la détermination de ce peuple authentique qu'est le peuple kanak et la clairvoyance de la population d'origine métropolitaine qui a compris ne pas pouvoir exclure les premiers d'une solution politique nécessaire pour le bien de tous.

Avec le vote de ce projet de loi constitutionnelle, un long processus s'engage qui devra aboutir, d'ici à quinze ou vingt ans, au référendum, occasion pour la population de l'île d'opter ou non, par voie référendaire, pour l'indépendance. D'ici là, un transfert de compétences interviendra progressivement de l'État vers les assemblées et l'exécutif local.

La naissance de cette entité nouvelle, unique, dénommée « la Nouvelle-Calédonie », constitue une démarche inédite qui permettra peut-être à la France d'accompagner démocratiquement et efficacement la décolonisation dur territoire.

Je veux voir dans le déroulement de l'inauguration du centre culturel Jean-Marie Tjibaou, le 4 mai dernier, une portée symbolique. Cette cérémonie, qui intégrait aux traditions coutumières les plus hauts responsables de l'État, dont le Premier ministre, M. Lionel Jospin, dix ans après l'assaut meurtrier de la grotte d'Ouvéa, porte la marque d'une volonté marquée d'aborder ce qui est une véritable décolonisation de manière positive et constructive.

Avant de conclure, je souhaite rappeler que les départements et les territoires d'outre-mer ont chacun leur identité propre. Cependant, dans plusieurs d'entre eux, une véritable explosion sociale couve. Comme me le rappelait Paul Vergès, sénateur de la Réunion, les parlementaires et autres élus d'outre-mer ont souligné depuis des années ces grandes difficultés. Ce Congrès de Versailles doit être aussi l'occasion d'entendre les alertes de ceux qui sont au contact de la réalité parfois si dure des départements et des territoires d'outre-mer.

Les sénateurs du groupe communiste républicain et citoyen voteront ce projet de loi constitutionnelle. Leur approbation s'accompagne d'un souci de vigilance pour que le respect des orientations de l'accord de Nouméa - il s'agit de la formule retenue par le Gouvernement dans le projet de loi - soit assuré dans les lois organiques à venir.

La confiance doit être de mise pour atteindre un tel objectif et garantir le développement et la paix en Nouvelle-Calédonie.

Cette confiance, nous l'avons et nous savons que chaque partie a à coeur la réussite des objectifs de l'accord. Les uns et les autres peuvent être assurés de notre plein soutien à la construction d'une Nouvelle-Calédonie empreinte de justice, de tolérance et de démocratie. (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe socialiste de l'Assemblée nationale, la parole est à Mme Catherine Tasca.

Mme Catherine Tasca. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, madame la garde des sceaux, messieurs les ministres, mes chers collègues, deux mois à peine après la signature de l'accord de Nouméa, nous voici réunis en Congrès à Versailles pour parachever la procédure de révision de la Constitution. Je crois que, pour une fois, nul ne regrettera la rapidité de la procédure parlementaire.

Si nous sommes parvenus à ce résultat, c'est parce que, au sein de l'exécutif comme au sein du législatif, chacun a mesuré l'importance de l'enjeu et a accepté d'apporter sa pierre à un processus dont les acteurs locaux auraient mal compris qu'il ne soit pas accompagné avec diligence en métropole.

Outre sa célérité, la discussion du projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie se caractérise surtout - et c'est son grand prix à mes yeux -par son aboutissement consensuel. C'est une situation trop exceptionnelle dans notre vie politique pour qu'il n'y ait pas lieu de s'en réjouir ! Cette presque unanimité ne repose pas sur un malentendu. Elle témoigne, et je m'en réjouis, du fait que, d'une part, le Président de la République et le Gouvernement, d'autre part, les députés et les sénateurs, quelle que soit leur appartenance politique, peuvent suivre une même voie lorsque l'enjeu est essentiel.

Tel est bien le cas pour la Nouvelle-Calédonie. Nous ne pouvons pas oublier que, dans les années 1984-1988, le territoire a été très près de basculer dans la guerre civile. La violence, culminant avec la prise d'otages d'Ouvéa et son issue tragique, semblait devoir l'emporter, lorsque l'accord de Matignon est venu ouvrir la perspective d'un avenir dans la paix.

Ce qui nous est proposé aujourd'hui, c'est de garantir par notre vote le maintien de la paix dans ce territoire qui, pour être lointain, nous est cependant proche par tous les liens que l'histoire a tissés. Ce qui nous est demandé, c'est d'accepter une démarche profondément originale et novatrice dans notre présence outre-mer, c'est de rendre possible et effectif un processus de décolonisation réussie dans la paix. Après tant de demi-succès ou d'échecs avérés, il est particulièrement heureux qu'en cette fin du XXe siècle nous parvenions, sur l'initiative des populations concernées, dans un climat serein et hors de la contrainte des événements, à porter remède aux séquelles de la colonisation pour lui substituer un vrai projet d'avenir.

L'accord de Nouméa, vous le savez, comporte dans son préambule une reconnaissance du fait colonial. Certains en ont été heurtés. Pourtant, le préambule de l'accord ne se limite pas à reconnaître les torts incontestables que la colonisation a porté au peuple kanak, mais mentionne également les apports indéniables des autres communautés au développement de la Nouvelle-Calédonie. Je considère que c'est l'honneur de la France et le mérite de deux Premiers ministres socialistes, Michel Rocard et Lionel Jospin, d'avoir, avec les responsables politiques de Nouvelle-Calédonie, su accepter de regarder ainsi notre passé avec lucidité et honnêteté.

Mais s'il nous faut faire mémoire, c'est surtout pour construire l'avenir. Tel est bien l'objet de l'accord de Nouméa, dont nous devons permettre la mise en œuvre par le vote de la révision constitutionnelle. Comme le disait Roch Wamytan pour le FLNKS, lors de la signature de l'accord : « Ce pacte fondateur permet à l'ensemble des Calédoniens d'envisager une façon renouvelée d'un vouloir vivre en commun. » Et nos collègues Jacques Lafleur et Pierre Frogier, évoquant l'accord de Nouméa pour le RPCR, parlaient d'un « contrat d'amitié » et de « l'expression d'un très fort désir de vivre et de construire ensemble un avenir commun ».

Je voudrais dire à quel point il m'a semblé symbolique que la signature de l'accord de Nouméa coïncide avec l’inauguration du centre culturel Tjibaou. Ainsi, Jean-Marie Tjibaou et ses compagnons disparus seront durablement témoins d'une évolution qu'ils ont tant voulue. La reconnaissance de l'identité du peuple kanak, de sa culture et de sa coutume, est tout à la fois le socle et le moteur qui doivent fonder l'identité calédonienne en devenir.

S'il est aujourd'hui nécessaire de réviser notre Constitution, c'est pour permettre l'émergence de cette identité dans le respect de toutes les spécificités de la Nouvelle-Calédonie. Car, qui pourrait le nier, situé à 18 000 kilomètres de la métropole, au milieu de l'océan Pacifique, au cœur d'une région qui compte quelque 25 millions d'Anglo-Saxons et le continent asiatique tout proche, ce territoire de 200 000 habitants ne pourra survivre qu'en affirmant son identité propre. Pour cela, il a besoin que lui soit reconnue une citoyenneté originale.

Citoyenneté qui se manifestera d'abord, puisque nous allons y consentir, par la définition d'un corps électoral particulier.

Que ceux qui ont accepté, une première fois en 1988, et à nouveau aujourd'hui, de faire les efforts, les concessions, les compromis nécessaires pour construire ensemble l'avenir du territoire, ceux qui, depuis dix ans déjà, y travaillent et s'engagent à continuer dans cette voie, que ceux-là donc soient également ceux qui pourront participer aux prochaines consultations essentielles, ne me choque pas et me semble, au contraire, le garant de la continuité de cet engagement à vivre ensemble.

La citoyenneté se traduira aussi par la possibilité pour le territoire de définir des règles propres pour l'accès à l'emploi. Cela est nécessaire, d'abord parce que la Nouvelle-Calédonie est un territoire trop isolé dans un monde étranger pour pouvoir s'ouvrir à tous les vents. Ensuite et surtout parce que les mesures qui seront prises auront aussi pour objet de permettre au peuple kanak de compenser le retard considérable dont il souffre en matière de formation. Dois-je rappeler que ce n'est qu'en 1962 que le premier Kanak a obtenu le baccalauréat, qu'il n'y a aujourd'hui encore qu'un magistrat et deux médecins d'origine mélanésienne ? Cela aussi justifie des mesures spécifiques et c'est sans état d'âme que nous en acceptons le principe.

Et puis, bien sûr, il faut donner à la Nouvelle-Calédonie des compétences élargies. Si nous admettons, au nom d'un souci de bonne administration et d'une volonté de renforcer la démocratie, que la décentralisation est une nécessité en métropole, n'est-il pas plus évident encore que les Calédoniens doivent disposer d'une très large autonomie et s'administrer le plus possible eux-mêmes ? Non, la Nouvelle-Calédonie ne peut pas vivre simplement au rythme de la métropole ! Non, les décisions qui la concernent ne peuvent être prises seulement à Paris !

C'est pourquoi, en révisant notre Constitution, nous n'acceptons pas seulement que de vastes pans de compétences nouvelles soient progressivement transférées au territoire, qu'elles puissent être exercées par le vote de lois du pays, mais nous décidons, en outre, que ces transferts sont irréversibles. Il y a eu, dans le passé, trop d'aller et retour statutaire, qui ont provoqué rancœurs et méfiances. Aujourd'hui, il nous faut donc consentir à donner sans garder la possibilité de reprendre. Nous reconnaissons ainsi que la Nouvelle-Calédonie doit prendre elle-même une responsabilité croissante dans la définition de son avenir et nous nous interdisons de jamais la mettre à nouveau sous tutelle.

Il lui appartiendra, au terme de la période transitoire de quinze à vingt ans qui va s'ouvrir, de déterminer si elle souhaite demeurer au sein de la République ou si, au contraire, elle entend transformer sa « citoyenneté » en « nationalité » par l'accession à l'indépendance. Ce qui compte, c'est de lui donner aujourd'hui les moyens de faire, le moment venu, ce choix dans de bonnes conditions, en ayant atteint un niveau de développement qui lui donne pleine liberté et responsabilité en la matière, en ayant aussi appris à faire vivre en harmonie les différentes communautés qui font sa richesse.

Bien sûr, notre tâche ne sera pas achevée avec le vote de la loi constitutionnelle. Il restera à examiner le projet de loi organique qui en précisera les dispositions et à veiller à ce qu'il soit pleinement fidèle aux orientations définies par l'accord de Nouméa. Il faudra également, comme nous l'avons fait depuis dix ans, continuer à accompagner la Nouvelle-Calédonie dans son développement et dans le rééquilibrage entre les différentes provinces.

Mais nous allons franchir aujourd'hui une première étape, et c'est une étape essentielle puisqu'elle se traduit par la révision de notre Constitution, au sein de laquelle il y aura désormais un titre spécial consacré à la Nouvelle-Calédonie.

Certains, peu nombreux, se sont émus que nous puissions modifier ainsi notre loi fondamentale, invoquant les grands principes sur lesquels repose la République. Si nos principes sont fondamentaux, la règle de droit ne peut pas être une abstraction figée. La Constitution est un pacte social qui, pour conserver sa légitimité, doit évoluer avec la société elle-même. C’est d'ailleurs pour cela que, sans compter les modifications, nous avons connu onze constitutions successives depuis 1789. Dans Le Contrat social, Rousseau écrivait : « La loi d'aujourd'hui ne doit pas être un acte de la volonté générale d'hier mais celle d'aujourd'hui, et nous nous sommes engagés à faire, non pas ce que tous ont voulu, mais ce que tous veulent. » Il me semble légitime que nous adaptions notre Constitution à l'évolution, inespérée, il n'y a pas si longtemps encore, de la Nouvelle-Calédonie.

Je suis profondément honorée de m'exprimer, au nom du groupe socialiste de l'Assemblée nationale, au sujet de la Nouvelle-Calédonie. Le groupe socialiste votera cette révision de notre Constitution. Il le fera avec fierté : fierté qu'en Nouvelle-Calédonie des hommes comme Jean-Marie Tjibaou, et ceux qui lui ont succédé, Jacques Lafleur et ceux qui l'entourent, aient su passer outre les traumatismes du passé, surmonter les passions pour s'engager sur le chemin de la paix et de la modernité ; fierté aussi que des hommes issus de nos rangs, Michel Rocard et Louis Le Pensec hier, Lionel Jospin et Jean-Jack Queyranne aujourd'hui, aient su mettre leurs convictions et leur talent au service de cette cause.

Notre vote sera le témoignage de notre estime et de notre soutien à la politique qu'ils ont engagée. Il sera aussi et surtout la marque de notre confiance dans l'avenir démocratique de la Nouvelle-Calédonie. Tous ceux qui naissent aujourd'hui là-bas seront les citoyens de cet espoir. (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe de l'Union pour la démocratie française-Alliance, de I’Assemblée nationale, la parole est M. Henry Jean-Baptiste.

M. Henry Jean-Baptiste. Monsieur le président du congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, le projet de loi aujourd'hui soumis au vote du Parlement vise à engager l'évolution institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie vers un système original de large autodétermination, que d'éminent juristes qualifient déjà de « souveraineté partagée » L'expression peut surprendre : elle est pourtant conforme à la lettre comme à l'esprit des dispositions nouvelles.

Mais la présente révision de la Constitution tend peut-être aussi à conduire ce territoire d'outre-mer de la République à la pleine souveraineté, si tel est le choix, le moment venu, des populations intéressées. Rarement, ci tous cas, un texte important aura obtenu, comme celui-ci, l'appui et les suffrages quasi unanimes des principaux groupes politiques de nos deux assemblées.

Il est vrai que cette loi constitutionnelle s'inscrit dans la logique de l'accord de Nouméa, qui est directement issu du patient travail de rapprochement des adversaires d'hier, au moins pour considérer ensemble l'avenir de Ia Nouvelle-Calédonie.

En renouant le dialogue entre eux et en le poursuivant avec le Gouvernement et avec vous, monsieur le Premier ministre, ces responsables politiques, ces hommes de l’outre-mer ont fait preuve de lucidité, de maturité, de courage aussi, et je souhaite pour ma part qu'un tel état d'esprit continue de présider aux réformes institutionnelles futures, car le véritable enjeu pour la Nouvelle-Calédonie est ailleurs : dans la réalisation des transformations économiques et sociales, éducatives, sociologiques et culturelles qui favoriseront l'entrée de la Nouvelle-Calédonie et de tous ses enfants dans la modernité du troisième millénaire.

Il est clair, en effet, que, dans ce monde difficile et volontiers dominateur, en une période où la notion d'indépendance est devenue si relative, la question déterminante pour la Nouvelle-Calédonie sera d'établir avec la France et, par conséquent, avec l'Europe communautaire le type de relations qui contribuera le mieux aux indispensables mutations.

Quoi qu'il en soit, le premier mérite de l'accord de Nouméa est de consolider et de prolonger les progrès enregistrés au cours des dix dernières années, dans la pacification des relations entre les communautés néo-calédoniennes qui voient s'ouvrir devant elles une nouvelle ère de quinze ou vingt ans de stabilité politique.

Telle est, pour l'UDF, la considération majeure qui a prévalu sur toutes les autres, notamment celles concernant le dispositif juridique retenu dans le projet de loi constitutionnelle, qui a suscité, il faut bien le dire, de sérieuses réserves dans nos rangs. Ainsi, le principe même de cette révision constitutionnelle a été expressément fixé par l'accord de Nouméa. C'est dire que l'exigence politique l'a constamment emporté sur la norme juridique. De là, les multiples « novations » retenues dans certaines « orientations » de l'accord de Nouméa ou même inscrites dans le texte de la loi comme autant de dérogations à plusieurs principes fondamentaux de notre droit public, voire aux jurisprudences les mieux établies.

Je n'en ferai qu'un bref rappel, puisqu'elles ont été longuement évoquées en commission et en séance publique, à l'Assemblée nationale comme au Sénat.

Qu'il s'agisse, en effet, de la reconnaissance d'une nationalité néo-calédonienne, des transferts - réputés irréversibles - de compétences à l'Assemblée locale, quelle sera dotée de pouvoirs législatifs autonomes, ou encore des limitations apportées à la définition du corps électoral, le constat est identique.

Ce sont des principes traditionnels - et combien protecteurs, il ne faut pas l'oublier, pour les citoyens - de l’indivisibilité et de la supériorité de la loi dans l'ensemble du territoire national, ou encore de l'égalité des citoyens devant la loi pour l'exercice du droit de vote ou pour accès à l'emploi, qui se trouvent ainsi écartés. Je pense également, à certaines décisions du Conseil constitutionnel concernant l'unité et l'indivisibilité du « peuple français ».

En dépit de nos réserves et afin d'assurer la sauvegarde : l'esprit de concorde et d'apaisement en Nouvelle-Calédonie, nous avons voulu voir dans ces dérogations au droit commun des éléments d'une négociation d'ensemble qu'il serait vain, par conséquent, de dissocier du reste de l’accord.

Mais il est évident qu'une telle révision ne restera pas sans écho dans l'ensemble de l'outre-mer, quelles que soient les spécificités locales ou la diversité des situations et des aspirations. Plutôt que des actions lancées au coup par coup ou engagées au gré des influences, il nous paraît hautement souhaitable que soit conduite une réflexion d'ensemble sur les problèmes statutaires et institutionnels dans l'outre-mer français. On sait, par exemple, que, dans plusieurs départements d'outre-mer, la question de l’assemblée unique agite désormais les esprits. Quant à Mayotte, elle attend du Gouvernement l'organisation, dans les meilleurs délais, de la consultation prévue par la loi, et depuis longtemps promise, sur le choix de son statut définitif dans la République.

Mes chers collègues, je suis depuis longtemps convaincu que, bien au-delà des dispositifs ou catégories juridiques, le véritable et le plus sûr fondement de l'outre-mer français réside dans l'adhésion des populations à la République. C'est à juste titre qu'il est prévu plusieurs consultations populaires, à différentes phases de l’évolution future de la Nouvelle-Calédonie, dès la fin de cette année, pour conférer à l'accord de Nouméa une véritable légitimité démocratique ; mais surtout, au terme de la période transitoire de quinze ou vingt ans, c'est un véritable référendum d'autodétermination qui décidera de l'accession ou non de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté.

Encore faut-il, pour la bonne règle démocratique, que ce choix soit entièrement ouvert et qu'aucune option ne soit privilégiée par rapport à l'autre.

Or je crains, monsieur le Premier ministre, que le dispositif retenu par le point 5 du document d'orientation de l'accord de Nouméa ne soit interprété comme une préférence accordée à l'option indépendantiste. Jugez-en plutôt. Si la Nouvelle-Calédonie choisit l'indépendance, le territoire y accédera sans coup férir, immédiatement. Si, en revanche, les Néo-Calédoniens marquent leur volonté de demeurer dans la République, ils devront, au besoin dans plusieurs consultations successives, réaffirmer cette volonté et à la demande, simplement, du tiers des membres de l'assemblée locale.

En d'autres termes, mesdames, messieurs, c'est le choix de la France qui appellera confirmation, dans une deuxième consultation organisée à un an d'intervalle, puis reconfirmation dans le même délai et, si la réponse est encore un non à l'indépendance, « les partenaires politiques se réuniront pour examiner la situation ainsi créée ».

Je vois bien, monsieur le Premier ministre, le gage de bonne volonté donné aux partisans de l'indépendance, et la garantie qu'ils auront de multiplier ainsi les chances de succès de leurs thèses, mais aux autres, ceux qui croient en la France, et qui sont la majorité aujourd'hui, quelles perspectives offre-t-on ? (Quelques applaudissements sur quelques bancs.)

Dans un domaine où les symboles comptent beaucoup, ce dispositif sera sans doute interprété comme une préférence ouvertement exprimée en faveur de l'indépendance, que certains propos ou commentaires présentent d'ailleurs comme inéluctable.

Puisque beaucoup reste à faire, notamment avec la loi organique, qu'il reste beaucoup à dire, je pense qu'il serait judicieux que le Gouvernement indique bien que c'est un véritable choix, non orienté ni prédéterminé, qui sera ouvert à la Nouvelle-Calédonie, et que les engagements pris, en particulier dans les domaines du rééquilibrage de l'aménagement du territoire et surtout - on l'a souligné à juste titre- de la formation et de la promotion des hommes, seront respectés. Et l'on verra alors que la question de l'indépendance se posera en des termes très différents.

A nos yeux, le principal mérite de la réforme dont nous fixons aujourd’hui les principes est de s'inscrire dans la durée, et singulièrement dans le temps de la réflexion et de l'expérimentation.

Aux habitants de la Nouvelle-Calédonie, y compris aux jeunes générations, il est offert un délai de réflexion, un long délai de quinze ou vingt ans, qui portera sans nul doute sur l'état du monde contemporain, sur les notions d'indépendance et d'interdépendance, sur la reconnaissance de l'identité culturelle, que notre République devrait de mieux en mieux prendre en compte, et sur les voies et les moyens d'un développement économique plus diversifié, mieux équilibré.

Sera également mis à profit le temps de l'expérimentation de cette organisation politique et juridique, très spécifique, de « souveraineté partagée » mais évolutive, au gré des transferts de plus en plus larges des compétences de l'État vers la Nouvelle-Calédonie. Chacun y puisera des enseignements, même en France métropolitaine, qui demeure si lourdement centralisée et qui a tant besoin de mettre en pratique une véritable décentralisation.

A nos compatriotes de Nouvelle-Calédonie dont je connais le sentiment profond, je voudrais de nouveau citer Bernanos : « On ne subit pas l'avenir, on le fait. » C'est dire, mesdames, messieurs, qu'il faut toujours faire confiance à la sagesse des hommes, notamment en Nouvelle-Calédonie, et, en tout état de cause, aux valeurs de la République. (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe du Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Jean-Louis Debré.

M. Jean-Louis Debré. Monsieur le président du congrès, les députés du groupe du Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale confirmeront dans quelques instants leur vote en faveur de la présente modification de notre Constitution.

Après des difficultés et un cheminement difficile, l'accord de Nouméa a été accueilli avec soulagement et avec espoir par toutes celles et tous ceux qui ont toujours compris que l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, notamment en ce qui concerne ses rapports avec la France, ne pouvait passer que par la réconciliation. Toutefois, les militants de la paix, les partisans de la réconciliation, les artisans de la concorde n'avaient pas gagné d'avance leur lutte. Finalement, l'intelligence et la raison l'ont emporté.

L'accord de Nouméa scelle un ordre juridique nouveau fondé sur la fraternité et la modernité. Il est aussi et surtout l'expression d'une volonté de construire l'avenir de la Nouvelle-Calédonie sur la base du respect mutuel et dans l'entente. Il renouvelle enfin les liens de la Nouvelle-Calédonie avec la France.

Mes chers collègues, il s'agit aujourd'hui d'aménager une organisation politique originale qui couronne l'ensemble d'une démarche inspirée par la recherche du consensus le plus large, une démarche audacieuse qui redonne à chacun espoir dans l'avenir.

Cependant, rien n'aurait été possible sans la volonté, le courage et la lucidité de notre ami Jacques Lafleur, sans sa détermination inébranlable de construire une paix durable. Au nom de tous mes collègues du groupe du Rassemblement pour la République de l'Assemblée nationale, je lui rends ici un hommage solennel, admiratif et affectueux. Il a contribué, par son action, à maintenir le prestige de la France dans le Pacifique. Je salue aussi les efforts inlassables et la persévérance de nos amis Pierre Frogier et Simon Loueckhote. Ils ont pris aussi une part importante à la paix et à la préparation d'un avenir de paix et de progrès pour la Nouvelle-Calédonie.

Je rends également hommage à l'esprit de dialogue et de responsabilité du président du FLNKS et de ses amis, soucieux de surmonter les divergences en dépit des difficultés ; ils ont choisi, eux aussi, la voix de la raison plutôt que la voix de la passion.

Que chacun mesure bien ici la dimension de l'enjeu capital. L'accord de Nouméa offre à la Nouvelle-Calédonie vingt années de paix et de stabilité. Il offre à nos compatriotes de cette terre française du Pacifique, située aux antipodes de la métropole, une nouvelle chance de construire une société solidaire, sans renier un passé parfois douloureux, sans figer l'issue d'un processus et sans compromettre, enfin, de nouvelles perspectives de développement, dans la dignité et dans le respect de l'identité propre de chacune des composantes de la société calédonienne.

Mes chers collègues, notre vote aujourd'hui sera - j'en suis persuadé - la pierre angulaire d'une nouvelle étape dans une longue histoire. Ce vote s'inscrit, en effet, dans le droit-fil de l'esprit du discours de Brazzaville, quand le général de Gaulle, le 30 janvier 1944, faisait l'éloge de la mission civilisatrice de la France. Il s'agissait alors, disait-il, d'aider les peuples à participer à la gestion de leurs propres affaires.

Ne nous trompons pas de combat, ne nous trompons pas d'époque ! A ceux d'entre nous qui doutent encore du bien-fondé de notre démarche, je réponds qu'elle traduit fidèlement les valeurs de liberté, de dignité et de promotion sociale outre-mer diffusées par la République.

Elle est là, la véritable mission de la France. Il y va du rayonnement de notre culture, de sa grandeur et de sa pérennité. Faisons fi des quelques velléités d'idées arc-boutées sur des certitudes d'un autre âge.

Quel intérêt aurions-nous donc de compromettre nous-mêmes, à moyen terme, notre propre présence dans cette partie du monde en refusant de voir la réalité en face, ou, dans la pire des hypothèses, en laissant l'image internationale de la France se ternir et même son autorité se dégrader ? La présence de la France se verrait tôt ou tard alors définitivement balayée par le vent de l'histoire Est-ce là notre but ?

Quelles seraient donc les chances réelles d'une francophonie agissante dans cette région du monde peuplée de 25 millions d'Anglo-Saxons, si la rigidité de notre appréciation l'emportait sur le pragmatisme ?

Lorsque l'histoire est en marche, lorsque l'histoire progresse, soutenue par la force des peuples, la politique ne saurait être rigide et conduite de manière invariable C'est au contraire le pragmatisme qui doit être la règle ! Qui ne voit là l'un des piliers de la pensée gaulliste ?

Encore et toujours, c'est servir la France, c'est servir ses intérêts que de permettre aux Calédoniens de parcourir ensemble, j'y insiste, pacifiquement, cette nouvelle étape sans se laisser distraire de l'essentiel. Et dans vingt ans tous les Calédoniens choisiront eux-mêmes, dans la sérénité, l'avenir qu'ils auront décidé.

Mes chers collègues, les Calédoniens ont manifesté à maintes reprises leur attachement à la France, ne l'oublions jamais. Les Calédoniens ont aussi exprimé leur souhait que soient reconnues la personnalité, l'identité de la Nouvelle-Calédonie. Ayons toujours cette aspiration présente à l'esprit. La République se doit de trouver une solution originale pour prendre en compte ces deux exigences.

L'avenir de la Nouvelle-Calédonie ne se construira pas contre la volonté de ses habitants. Dans quelques instants, l'évolution de la Nouvelle-Calédonie sera inscrite dans notre loi fondamentale. Nous allons ainsi conforter la paix en préservant les atouts de la France dans le Pacifique.

Enfin, mes chers collègues, la France n'a pas à rougir de l'œuvre accomplie en Nouvelle-Calédonie. C'est une œuvre d'émancipation, une œuvre de développement, une œuvre de modernisation, une œuvre de civilisation à laquelle toutes les composantes de la société calédonienne ont successivement contribué, chacune pour leur part. La reconnaissance de cette évidence historique garantit à nos yeux la paix sociale et la prospérité.

Elle nous permet donc d'assurer aujourd'hui, en toute connaissance de cause, notre responsabilité à l'égard certes de la Nouvelle-Calédonie, mais aussi et surtout de la France. (Applaudissements.)

M. le président. Pour le groupe du Rassemblement pour la République du Sénat, la parole est à M. Simon Loueckhote.

M. Simon Loueckhote. Monsieur le président du Congrès, monsieur le président du Sénat, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, mes chers collègues, en décembre 1984, arrive à Ouvéa Edgard Pisani, nouveau délégué du Gouvernement que vous veniez de nommer, monsieur le président, en votre qualité de Premier ministre.

Emporté par son enthousiasme, mais sur le ton de la confidence, il s'adresse ainsi au premier adjoint au maire d'Ouvéa : « Vous verrez, monsieur le maire, nous allons avancer très vite, mais à petits pas. » - « Oui, mais dans quel sens, celui de la majorité ou celui de la minorité ? » -Celui de la minorité, bien sûr ! » - « Ah bon ! » Et Edgard Pisani d'expliquer : « Eh bien oui, monsieur le maire, vous comprenez, vis-à-vis de la loi, la majorité a raison, mais vis-à-vis de l'histoire, la minorité a aussi raison... » Le premier adjoint à qui il venait de se confier, était moi, et, à cette époque, je militais déjà ouvertement contre l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Voilà résumée en quelques mots, toute l'ambiguïté de histoire institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie, toute la confusion semée au nom d'un déterminisme historique, reposant sur la croyance que l'on peut décider, la place des autres, ce qui est bon pour eux. Ainsi, pendant de nombreuses années, les Calédoniens se sont vu imposer des schémas d'organisation institutionnelle éloignés de leurs aspirations profondes et de la réalité complexe d'une société en pleine mutation. Nous avons alors connu le temps de l'incertitude, de la violence et du déchirement. A l'échelle du territoire et de ses 200 000 habitants, la division était insupportable et nous en avons beaucoup souffert.

L'apaisement apporté par les accords de Matignon a fait naître dans la conscience collective des Calédoniens le souhait de tourner définitivement le dos à cette période d’affrontement, le refus du rapport de force et l’engagement ferme pour la paix.

De cette volonté de dialogue est né l'accord de Nouméa, qui définit une solution politique adaptée aux exigences des uns et des autres, un cadre institutionnel équilibré et fait, des adversaires d'hier, des partenaires, des alliés qui affirment, pour la première fois, leur communauté de destin.

Ainsi, après le temps de l'incompréhension et de l'intolérance, voici venu enfin le temps de l'espérance. Tel est le contexte dans lequel nous sommes amenés à considérer l'aspiration des Calédoniens à obtenir notre assentiment, pour permettre la traduction de l'accord de Nouméa dans le droit.

Un effort particulier est ainsi demandé à la représentation nationale, qui est en ce jour appelée à modifier, fait exceptionnel, la Constitution de la France. La portée de l'accord de Nouméa, le sort de tous nos compatriotes calédoniens ne sont-ils pas à la hauteur de cet événement ?

Cet engagement politique, qui parvient à faire converger l’avis de la majorité en faveur de la France et la revendication de la minorité indépendantiste, est une prouesse. C'est une leçon de démocratie que la Nouvelle-Calédonie et la France donnent au monde.

C'est aussi une leçon d'humanisme ; l'accord de Nouméa se traduit par la reconnaissance de l'identité mélanésienne au sein de la société calédonienne, tout en affirmant la légitimité de la présence de toutes les autres communautés qui la composent.

Mieux prendre en compte l'identité des Mélanésiens, dont l'installation sur le territoire, au regard du peuplement du Pacifique insulaire, est la plus ancienne, ne signifie en aucun cas leur reconnaître une prééminence sur les Européens, les Polynésiens, les Wallisiens, les Indonésiens, les Vietnamiens et sur toutes les autres ethnies vivant en Nouvelle-Calédonie.

Il n'est nullement question de bâtir une société inégalitaire, d'introduire la ségrégation dans la France des droits de l'homme. La diversité culturelle de la société calédonienne est perçue comme une authentique richesse. L'accord de Nouméa donne à cette société, par l'adoption du concept nouveau de citoyenneté calédonienne, le fondement de sa construction, l'argument de sa cohésion.

En outre, si les Calédoniens expriment, à travers cet engagement, leur volonté d'un destin commun, ils affirment aussi, avec confiance et conviction, leur choix d'un destin partagé avec la France.

Monsieur le président, mes chers collègues, je vis personnellement sans complexe et avec beaucoup de bonheur mon identité mélanésienne et ma culture française.

Tous ceux d'entre vous qui ont eu l'occasion de se rendre en Nouvelle-Calédonie auront pu constater que la culture française n'y a jamais été décrétée.

Nous avons nous-mêmes, mélanésiens, en raison de la diversité de nos dialectes, besoin de la langue française pour communiquer, et je ne connais personne, parmi nous, qui accepterait, pour ses propres enfants, un système éducatif ignorant cette réalité.

Je veux aujourd'hui inviter tous ceux qui, à la lecture de l'accord de Nouméa, s'adonnent à des spéculations sur ce qui va se passer dans vingt ans, à considérer plutôt sa signification profonde, qui est le témoignage de fidélité de la population calédonienne à la France. Car il s'agit bien pour les Calédoniens de réaffirmer leur attachement à la nation française et leurs liens avec la République. La représentation nationale ne saurait être insensible à la teneur de ce message.

Ainsi l'enjeu du vote d'aujourd'hui n'est pas seulement une révision constitutionnelle. Par l'approbation de cet accord, la République française, une et indivisible, montre toute l'attention qu'elle porte à ses populations d'outre-mer, dont elle accepte de reconnaître la spécificité au coeur même de sa Constitution.

La France prouve, une fois de plus, qu'elle assume pleinement sa responsabilité au regard de l'histoire. Jacques Chirac, Président de la République, ne l'a-t-il pas réaffirmé récemment en déclarant : « La France, qui assume son passé, s'impose un devoir de mémoire. »

La référence à la période coloniale ne doit donc nullement être assimilée à un acte de contrition. L'histoire de France est enseignée à nos enfants dans le sens du souvenir et non du repentir. (Applaudissements.)

Il ne viendrait à aucun d'entre eux l'idée d'une quelconque culpabilité à l'évocation du sang versé pendant les guerres ou lors de la Révolution française. Pourquoi, dès lors, charger d'une telle émotion la reconnaissance du fait colonial ? Comment pourrait-on mettre la France au banc des accusés, quand on observe la formidable évolution qu'a connue notre société en à peine un siècle et demi ?

Ne nous trompons pas de débat, mes chers collègues : le rayonnement de notre nation n'est certainement pas entaché par la référence à l'histoire de l'outre-mer français, d'autant que cette histoire est aussi celle de la sollicitude dont la France a continuellement fait preuve à l'égard de ces populations. (Applaudissements.)

Par l'approbation de l'accord de Nouméa, le prestige de la France ne sera que renforcé dans cette région du monde où sont saluées sa flexibilité et sa capacité à innover et où nul ne peut désormais contester l'attachement de la population calédonienne à notre grande nation.

Mes chers collègues, les Calédoniens ont le sens de l'essentiel : ils veulent le maintien de la paix et la stabilité institutionnelle. Ils veulent être administrés dans la proximité et apporter leur pierre à la construction de la société de demain. Ils ont la conviction que l'engagement politique qui vient d'être conclu ouvre la voie à vingt ans de sérénité, de fraternité et de prospérité. Il leur appartient, comme à nous tous, de ne pas rater ce rendez-vous Fixé par l'histoire et de donner aux générations futures davantage de raisons d'aimer la France.

Voter en faveur de l'accord de Nouméa, c'est faire, pour la Nouvelle-Calédonie, le choix de l'espoir.

Et je vous suis particulièrement reconnaissant aujourd'hui, mes chers collègues, d'avoir permis au Mélanésien, au Calédonien et au Français que je suis, de dire sa confiance, et d'avoir écouté son coeur vous exprimer la foi de toute une population, en son avenir. (Applaudissements vifs et prolongés.)

M. le président. Pour le groupe communiste de l'Assemblée nationale, la parole est à M. Jacques Brunhes.

M. Jacques Brunhes. Monsieur le président du Congrès, monsieur le Premier ministre, madame et messieurs les ministres, monsieur le président du Sénat, mes chers collègues, l'objet de ce Congrès revêt une importance particulière pour l'histoire de notre pays. Il s'agit, en effet, de transcrire juridiquement un accord politique, signé à Nouméa le 5 mai dernier, entre le RPCR et le FLNKS, les deux forces politiques les plus significatives de la Nouvelle-Calédonie, et l'État français.

Cet accord prolonge ceux de Matignon qui, paraphés il y a dix ans, entre les mêmes protagonistes, mettaient fin à une « situation voisine de la guerre civile » prévalant dans ce territoire d'outre-mer de 1984 à 1988. Il atteste que l'esprit de dialogue et le partenariat n'ont pas cédé sous le poids des divergences de point de vue et des difficultés de mise en œuvre des réformes prévues par les accords de Matignon. De même, n'a pas été entaché le souhait exprimé, en 1988 par Jean-Marie Tjibaou : que « pour une fois, la France accompagne un petit pays à son émancipation et à son indépendance ».

En effet, l'accord de Nouméa a pour finalité de permettre aux peuples calédoniens de maîtriser leur destin, au terme d'une période transitoire de quinze ans au moins et de vingt ans au plus, pendant laquelle les compétences des assemblées et de l'exécutif de la Nouvelle-Calédonie seront progressivement accrues, l'État français ne conservant plus, à la fin du processus, que les pouvoirs régaliens. Ce transfert sera, de surcroît, irréversible.

Le statut transitoire accordé à la Nouvelle-Calédonie n'est pas reconnu par notre Constitution. Il ne s'agit ni d'un territoire d'outre-mer, ni d'un État à part entière, mais plutôt d'un statut sur mesure, qui donnera naissance à une « entité » que l'on appelle tout simplement « la Nouvelle-Calédonie ». Telle est la première et essentielle raison pour laquelle l'accord de Nouméa impose une révision constitutionnelle. Mais ce n'est pas la seule.

De fait, cet accord résulte d'un fin dosage de concessions et de compromis de part et d'autre, sur des sujets parfois très sensibles, et qui façonne son équilibre plutôt fragile. Ainsi « le document d'orientation » des accords énonce un certain nombre de grands principes qui devront figurer dans le projet de loi organique qui sera soumis au Parlement l'an prochain. Ces principes ne sauraient souffrir la moindre entorse sous peine de détruire l'équilibre des accords et, donc, leur légitimité.

Or un certain nombre de dispositions qui en découlent, liées aux spécificités de la situation démographique, sociopolitique et économique de la Nouvelle-Calédonie, dérogent au droit français. C'est le cas notamment de la définition restrictive du corps électoral pour les consultations à venir, ou encore des règles protectionnistes dans le domaine de l'emploi, ou de la reconnaissance du droit coutumier kanak.

Mais si nous voulons la mise en application de l'accord de Nouméa, soutenu, je le rappelle, par toutes les forces politiques significatives en France, il nous faut obligatoirement le mettre à l'abri de toute contestation fondée sur notre loi fondamentale. C'est la raison pour laquelle le Parlement a voté en faveur de l'incorporation, à titre transitoire, des trois articles de la loi constitutionnelle dans le titre XIII de la Constitution. Ce choix est d'autant plus judicieux que l'entente sur le terrain des deux principales communautés calédoniennes est d'abord et surtout politique, je le répète, et qu'un processus pacifique de décolonisation vaut bien une dispense des arguties juridiques.

L'accord de Nouméa est unique dans son genre, car il permet de fonder un destin partagé par toutes les communautés calédoniennes, que l'histoire coloniale avec ses blessures, ses traumatismes, ses mutilations avait séparées pendant près d'un siècle et demi. En cela, il est le témoin de l'intelligence et de la générosité des dirigeants et du peuple kanak, qui se sont engagés résolument sur la voie de la réconciliation. Qu'il me soit permis de saluer, ici, la mémoire de tous ceux qui, comme Pierre Declercq, Eloi Machoro, Yéweiné Yéweiné, Jean-Marie Tjibaou, ceux de Hienghène ou d'Ouvéa, ont payé de leur vie leur participation au combat libérateur et qui ne sont malheureusement plus là pour vivre avec leur peuple l'ultime étape de son émancipation.

Il est le témoin aussi de la clairvoyance des autres interlocuteurs, qui reconnaissent l'exigence de la prise en compte des revendications kanakes pour une solution politique en Nouvelle-Calédonie. Le témoin, également, du sens de l'État du gouvernement français, qui a favorisé le dialogue entre les communautés et pris des engagements pour mettre en œuvre des réformes nécessaires au processus émancipateur. S'agissant de ce dernier aspect, je tiens à souligner que beaucoup reste encore à faire pour atteindre l'objectif fixé voilà dix ans à Matignon pour le rééquilibrage entre les communautés et entre les différentes régions du territoire. Si des progrès sont indéniables, les résistances locales existent encore et l'État n'a pas toujours fait ce qu'il fallait pour les surmonter. L'étape nouvelle qui s'ouvre devant nous devra combler ce retard, notamment dans le domaine de la formation du peuple kanak, dans celui de la réforme du champ foncier et, enfin, dans celui du rééquilibrage économique entre le grand Nouméa et le reste du territoire.

Le groupe communiste de l'Assemblée nationale, pour sa part, est évidemment favorable à cette révision constitutionnelle qui permettra à notre pays d'accompagner, pour la première fois, un territoire national et ses habitants sur le chemin de la décolonisation pacifique.

C'est tout à l'honneur de la France, comme l'est aussi le fait d'avoir reconnu l'identité kanak fondée sur une civilisation millénaire avec ses traditions, ses langues, sa coutume et son lien particulier avec la terre. Comme l'est ensuite le fait d'avoir reconnu les « ombres de la période coloniale » que constituent la spoliation d'un peuple, la déstructuration de son organisation sociale, la négation de ses autorités légitimes selon la coutume, les atteintes à ses droits politiques et à ses libertés publiques. Comme l'est enfin le fait d'avoir reconnu l'apport des femmes et des hommes venus plus tard, qui s'y sont installés, y ont fait souche et ont œuvré pour le développement du territoire.

Les communistes français sont d'autant plus sensibles à ce texte et à son préambule hautement symbolique qu'ils ont fait de l'anticolonialisme et de la lutte pour la décolonisation une de leurs raisons d'être.

En votant cette révision constitutionnelle, le groupe communiste de l'Assemblée nationale a le sentiment de participer à un moment important de notre histoire qui peut avoir des conséquences heureuses pour l'outre-mer tout entier. Avec notre vote positif, vous pouvez compter sur la vigilance active des députés communistes pour la mise en œuvre scrupuleuse des engagements de l'accord signé le 5 mai dernier à Nouméa. (Applaudissements.)

M. le président. Nous en avons terminé avec les explications de vote.

Vote

M. le président. Mes chers collègues, je vais mettre aux voix le projet de loi constitutionnelle.

Je rappelle qu'en application du troisième alinéa de l’article 89 de la Constitution « le projet de révision n'est approuvé que s'il réunit la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés ».

En application de l'article 16 du règlement, il doit être procédé au vote par scrutin public à la tribune.

Le vote aura lieu au moyen de l'urne électronique placée à la tribune.

Les opérations de vote se dérouleront de la façon suivante.

Un huissier appellera les lettres de l'alphabet en commençant par celle qui aura été tirée au sort.

Les membres du Congrès dont le nom commence par la lettre appelée voudront bien - et eux seuls - se grouper au pied de l'escalier situé à ma gauche.

Un huissier appellera, selon leur rang alphabétique, les membres du Congrès dont le nom commence par la même lettre. Je les invite à ne monter à la tribune qu'à l'appel de leur nom.

Ceux qui sont d'avis d'approuver le projet de révision utiliseront un bulletin blanc, ceux qui sont d'avis contraire un bulletin bleu et ceux qui désirent s'abstenir un bulletin rouge.

Mmes et MM. les membres du Congrès disposant d'une délégation de vote peuvent faire vérifier si leur délégation a bien été enregistrée à la présidence.

Je leur rappelle qu'en plus de leur propre bulletin ils doivent disposer également d'un bulletin au nom de leur délégant. J'insiste sur ce point : le vote du délégant doit être exprimé au moyen du bulletin à son nom.

Lorsque l'appel nominal sera terminé, il sera procédé à un contre-appel. A la fin de ce contre-appel, le scrutin sera clos.

A l'issue du scrutin, les résultats seront comptabilisés immédiatement par l'urne électronique. Ils seront donc proclamés aussitôt après la clôture.

Nous allons maintenant passer au vote.

Je vais tirer au sort la lettre par laquelle commencera l'appel nominal.

(Le sort désigne la lettre E.)

M. le président. Le scrutin est annoncé dans le Palais.

Madame et messieurs les huissiers, veuillez commencer l'appel nominal.

(Le scrutin est ouvert à seize heures quinze.)

M. le président. L'appel nominal est terminé. Il va être procédé au contre-appel.

(Le contre-appel a lieu.)

M. le président. Le contre-appel est terminé.

Personne ne demande plus à voter ?...

Le scrutin est clos.

(Le scrutin est clos à dix-sept heures quarante.)

M. le président. Messieurs les huissiers, veuillez prier Mmes et MM. les membres du Congrès de bien vouloir regagner l'hémicycle. Je vais, dans quelques instants, proclamer le résultat du scrutin.

M. le président. Voici le résultat du scrutin :

Nombre de votants .................................. 885

Nombre de suffrages exprimés ............... 858

Majorité requise pour l'adoption du projet de loi constitutionnelle - soit les trois cinquièmes des suffrages exprimés ........................................... 515

Pour l'adoption......................... 827

Contre....................................... 31

Le Congrès a adopté. (Mmes et MM. les membres du Congrès se lèvent et applaudissent.)

Le projet de loi constitutionnelle, approuvé à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés, sera transmis à M. le Président de la République.

 

– 4 –
CLÔTURE DE LA SESSION DU CONGRÈS

M. le président. Je déclare close la session du Congrès du Parlement.

La séance est levée.

(La séance est levée à dix-sept heures quarante-cinq.)

Le Directeur du service du compte rendu intégral
de l'Assemblée nationale,
JEAN PINCHOT

Le Directeur du service du compte rendu intégral
du Sénat,
DOMINIQUE PLANCHON

 Annexe au procès-verbal de la séance (scrutin public à la tribune)
(au format PDF)