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1906 : Dreyfus réhabilité

Fernand Labori
(1860-1917) 


Fernand Labori
© Archives de l'Assemblée nationale

 

 

Né à Reims, le 18 avril 1860, Fernand Labori aurait dû être négociant en champagnes. Tel est du moins l’ambition de son père. Mais le jeune homme, qui se sent une tout autre vocation, part étudier son droit à Paris.

Inscrit au barreau en 1884, il se fait remarquer en 1888 quand il prononce, en qualité de deuxième secrétaire de la Conférence du stage, la plaidoirie rétrospective de Marie-Antoinette dans l’affaire du Collier.

Attiré par la politique, il se présente aux élections législatives de 1893 dans sa ville natale : candidat des républicains modérés, il est battu par le socialiste Mirman. C’est pendant le débat de validation du vainqueur que l’anarchiste Vaillant lance une bombe dans l’hémicycle : le vaincu se fait connaître en défendant l’auteur de l’attentat, dans un superbe plaidoirie qui, si elle ne sauve pas la tête de Vaillant, place Me Labori au premier rang des avocats de sa génération.

En 1898, alors qu’il songe à une nouvelle candidature politique, Fernand Labori devient l’avocat de Lucie Dreyfus. Il est au procès Esterhazy, au procès Zola, au procès de révision. A Rennes, le 14 août 1899, il est blessé par un inconnu armé d’un revolver. « Le jour où la vérité triomphera, ce sera vous le vainqueur », lui écrit Zola.

Au procès Zola, en particulier, l’insistance de Me Labori permet de découvrir l’existence de pièces secrètes dans le dossier Dreyfus, ce qui constitue un tournant décisif dans l’Affaire.

En 1902, candidat de gauche dans l’arrondissement de Fontainebleau (Seine-et-Marne), Fernand Labori est de nouveau battu ; mais il devient conseiller municipal, puis maire de Samois-sur-Seine, en même temps qu’il plaide dans la retentissante affaire Humbert.

En 1906 enfin, le « candidat de la République démocratique » est élu député.

« Démocrate convaincu », écrit-il dans sa profession de foi, « décidé de tout temps à rompre avec les iniques préjugés et les vieilles traditions des régimes déchus », il n’en adopte pas moins un programme équilibré.

Approuvant la loi de séparation des Églises et de l’État votée en 1905, il souhaite qu’elle soit « appliquée sans faiblesse comme sans arbitraire ». Il prend position en faveur de l’impôt sur le revenu, à condition que « l’inquisition soit bannie de son fonctionnement ».

L’ancien défenseur de Zola et de la famille Dreyfus souhaite une réforme de la justice militaire : « Je suis partisan de la révision du Code de justice militaire et de la réforme des conseils de guerre pour le temps de paix. Je voudrais que leurs sentences fussent motivées et que les recours formés contre elles pour vices de forme ou pour violation de la loi fussent soumis à la Cour de cassation. D’autre part, les délits de droit commun commis par les militaires pourraient, sans inconvénient, être soumis à la juridiction de droit commun, les délits militaires demeurant, en tout cas, soumis à la juridiction militaire. » Le candidat, toutefois, prend soin de se démarquer des mouvements antimilitaristes et internationalistes : « Je réclame pour tous, chefs et soldats, uns stricte observation de la discipline sans laquelle il ne peut y avoir d’armée vraiment forte et je réprouve énergiquement les doctrines qui tendent à l’affaiblir ou à la détruire. »

A la Chambre, où il s’inscrit à la gauche radicale, Fernand Labori vote, avec 431 collègues, la réintégration d’Alfred Dreyfus dans les cadres de l’armée, le 13 juillet 1906. A partir d’octobre, il soutient le gouvernement Clemenceau, autre dreyfusard qui a nommé ministre de la Guerre le général Picquart, l’officier qui a révélé l’innocence de Dreyfus.

Rapporteur du projet de loi sur la suppression des conseils de guerre, Labori accepte en 1906 l’ajournement du débat, qui n’aura lieu qu’en 1909. Il parle peu, se réservant pour les grands sujets, comme la dévolution des biens ecclésiastiques ou la peine de mort, dont il souhaite le maintien.

Ce grand avocat ne paraît guère à son aise à la Chambre, où ses collègues lui reprochent de parler comme au prétoire. Déçu par les aléas de la vie parlementaire, il publie dans Le Matin du 7 mars 1910 un article retentissant pour annoncer qu’il ne se représente pas :

« Républicain sans compromission, membre de la majorité républicaine, j’ai été mêlé depuis plus de dix ans aux événements qui, par la force des choses, ont amené aux affaires les hommes qui y étaient hier et qui y sont aujourd’hui. Je quitte la Chambre parce que, dans mon parti non plus, je n’ai pas trouvé le moyen d’y servir utilement les intérêts généraux du pays.

« Je n’ai aucune sévérité pour les personnes : j’ai appris à les apprécier individuellement. Mais quatre années m’ont enseigné qu’au Parlement, des hommes de bonne volonté et de pensée droite s’épuisent en vains efforts. [...]

« L’initiative parlementaire est à peu près nulle pour tout ce qui touche aux intérêts généraux.

« Le travail parlementaire se fait sans règle, sans ordre, souvent sans sincérité. Les votes escamotés sont acquis. Le contrôle parlementaire est impossible. Les députés sont subordonnés aux ministres dont ils ont un besoin continuel pour assurer à leurs électeurs la justice qui, dans l’état de nos mœurs politiques, est devenue une faveur. »

Préconisant l’institution d’une cour suprême indépendante qui soit compétente en matière électorale, la représentation proportionnelle et une présidence de la République plus forte, Fernand Labori se retire de la politique.

Élu bâtonnier en 1911, il s’illustre dans plusieurs causes célèbres, comme celle de Mme Caillaux. En décembre 1916, il est pris de malaise à la barre, à La Panne, devant la cour militaire de Belgique : c’est sa dernière plaidoirie. Il s’éteint à Paris le 14 mars 1917.

 © Assemblée nationale - 2006