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La Marseillaise

 

Textes choisis

 

Alphonse de Lamartine. La  naissance  de  La  Marseillaise évoquée à la veille de la révolution de 1848.

Jules Michelet. La Marseillaise, chant de fraternité et d'héroïsme.

Edgar Quinet. La Marseillaise, réponse au manifeste de Brunswick. 1866.

Erckmann-Chatrian. L'accueil de La Marseillaise par le peuple.

Jean Jaurès. Marseillaise et Internationale. 1903.

Stefan Zweig. Le génie d'une nuit. (écrit après le 14 juillet 1915)

Charles Koechlin. Gloire à La Marseillaise/ Cri d'épopée. 1936.

Aragon. Romance des quarante mille.

R.P. Raymond-Léopold Bruckberger. La Marseillaise à la maison centrale de Clairvaux.

 

 

 

 

 

 

Alphonse de Lamartine

La  naissance de La Marseillaise évoquée à la veille de la révolution de 1848.

Tout se préparait dans les départements pour envoyer à Paris les vingt mille hommes décrétés par l'Assemblée. Les Marseillais, appelés par Barbaroux sur les instances de Mme Roland, s'approchaient de la capitale. C'était le feu des âmes du Midi venant raviver à Paris le foyer révolutionnaire, trop languissant au gré des Girondins. Ce corps de douze ou quinze cents hommes était composé de Génois, de Liguriens, de Corses, de Piémontais expatriés, et recrutés pour un coup de main décisif sur toutes les rives de la Méditerranée; la plupart matelots ou soldats aguerris au feu, quelques-uns scélérats aguerris au crime. Ils étaient commandés par des jeunes gens de Marseille amis de Barbaroux et d'Isnard. Fanatisés par le soleil et par l'éloquence des clubs provençaux, ils s'avançaient aux applaudissements des populations du centre de la France, reçus, fêtés, enivrés d'enthousiasme et de vin dans des banquets patriotiques qui se succédaient sur leur passage. Le prétexte de leur marche était de fraterniser, à la prochaine fédération du 14 juillet, avec les autres fédérés du royaume. Le motif secret était d'intimider la garde nationale de Paris, de retremper l'énergie des faubourgs, et d'être l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les Girondins avaient fait voter à l'Assemblée pour dominer à la fois les Feuillants, les Jacobins, le roi et l'Assemblée elle-même, avec une armée des départements toute composée de leurs créatures.

La mer du peuple bouillonnait à leur approche. Les gardes nationales, les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les femmes, toute cette partie des populations qui vit des émotions de la rue et qui court à tous les spectacles publics, volaient à la rencontre des Marseillais. Leurs figures hâlées, leurs physionomies martiales, leurs yeux de feu, leurs uniformes couverts de la poussière des routes, leur coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu'ils traînaient à leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient leurs bonnets rouges, leurs langages étrangers mêlés de jurements et accentués de gestes féroces, tout cela frappait vivement l'imagination de la multitude. L'idée révolutionnaire semblait s'être faite homme et marcher, sous la figure de cette horde, à l'assaut des derniers débris de la royauté. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes terribles. Ces couplets, alternés par le bruit régulier de leurs pas sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux chœurs de la patrie et de la guerre répondant, à intervalles égaux, au cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux combats. Voici ce chant, gravé dans l'âme de la France.

Ces paroles étaient chantées sur des notes tour à tour graves et aiguës, qui semblaient gronder dans la poitrine avec les frémissements sourds de la colère nationale, puis avec la joie de la victoire. Elles avaient quelque chose de solennel comme la mort, de serein comme l'immortelle confiance du patriotisme. On eût dit un écho retrouvé des Thermopyles. C'était de l'héroïsme chanté.

On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant ensemble à la défense des frontières sur le sol retentissant de la patrie, la voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie dévorant les palais et les chaumières; puis les coups sourds de la vengeance frappant et refrappant avec la hache et immolant les ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air ruisselaient comme un drapeau trempé de sang encore chaud sur un champ de bataille. Elles faisaient frémir; mais le frémissement qui courait avec ses vibrations sur le cœur était intrépide. Elles donnaient l'élan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'était l'eau de feu de la Révolution, qui distillait dans les sens et dans l'âme du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir ainsi leur âme nationale dans des accents que personne n'a écrits et que tout le monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime, la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le cœur. L'homme tout entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient saint, la danse héroïque, la musique martiale, la poésie populaire. L'hymne qui s'élance à ce moment de toutes les bouches ne périt plus. On ne le profane pas dans les occasions vulgaires. Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des temples et qu'on n'en sort qu'à certains jours, on garde le chant national comme une arme extrême pour les grandes nécessités de la patrie. Le nôtre reçut des circonstances où il jaillit un caractère particulier qui le rend à la fois plus solennel et plus sinistre : la gloire et le crime, la victoire et la mort semblent entrelacés dans ses refrains. Il fut le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprécation de la fureur. Il conduisit nos soldats à la frontière, mais il accompagna nos victimes à l'échafaud. Le même fer défend le cœur du pays dans la main du soldat, et égorge les victimes dans la main du bourreau.

La Marseillaise conserve un retentissement de chant de gloire et de cri de mort; glorieuse comme l'un, funèbre comme l'autre, elle rassure la patrie et fait pâlir les citoyens.

 

(Histoire des Girondins, Furne et Cie - Coquebert, 1847, p. 408-414.)


Jules Michelet.

La Marseillaise, chant de fraternité et d'héroïsme.

[...] grands maîtres qui enseignaient d'exemple. Il ne faudrait pas croire néanmoins que ces rudes et vaillants soldats, comme beaucoup de ceux-ci, les Augereau, les Lefebvre, représentaient l'esprit, le grand souffle du moment sacré. Ah ! ce qui le rendait sublime, c'est qu'à proprement parler ce moment n'était pas militaire. Il fut héroïque. Par-dessus l'élan de la guerre, sa fureur et sa violence, planait toujours la grande pensée, vraiment sainte, de la Révolution, l'affranchissement du monde.

En récompense, il fut donné à la grande âme de la France, en son moment désintéressé et sacré, de trouver un chant — un chant qui, répété de proche en proche, a gagné toute la terre. Cela est divin et rare d'ajouter un chant éternel à la voix des nations. Il fut trouvé à Strasbourg, à deux pas de l'ennemi. Le nom que lui donna l'auteur est Le chant de l'armée du Rhin. Trouvé en mars ou avril, au premier moment de la guerre, il ne lui fallut pas deux mois pour pénétrer dans toute la France. Il alla frapper au fond du Midi, comme par un violent écho, et Marseille répondit au Rhin. Sublime destinée de ce chant ! Il est chanté des Marseillais à l'assaut des Tuileries, il brise le trône au 10 août. On l'appelle La Marseillaise. Il est chanté à Valmy, affermit nos lignes flottantes, effraye l'aigle noir de Prusse. Et c'est encore avec ce chant que nos jeunes soldats novices gravirent le coteau de Jemmapes, franchirent les redoutes autrichiennes, frappèrent les vieilles bandes hongroises, endurcies aux guerres des Turcs. Le fer ni le feu n'y pouvaient; il fallut, pour briser leur courage, le chant de la liberté. De toutes nos provinces, nous l'avons dit, celle qui ressentit peut-être le plus vivement le bonheur de la délivrance, en 89, ce fut celle où étaient les derniers serfs, la triste Franche-Comté. Un jeune noble franc-comtois, né à Lons-le-Saunier, Rouget de Lisle, était officier de génie à vingt ans. Il était alors à Strasbourg, plongé dans l'atmosphère brûlante des bataillons de volontaires qui s'y rendaient de tous côtés. Il faut voir cette ville, en ces moments, son bouillonnant foyer de guerre, de jeunesse, de joie, de plaisir, de banquets, de bals, de revues, au pied de la flèche sublime qui se mire au noble Rhin; les instruments militaires, les chants d'amour ou d'adieux, les amis qui se retrouvent, qui se quittent, s'embrassent aux places publiques. Les femmes prient aux églises, les cloches pleurent et le canon tonne, comme une voix solennelle de la France à l'Allemagne.

Ce ne fut pas, comme l'a dit, dans un repas de famille que fut trouvé le chant sacré. Ce fut dans une foule émue. Les volontaires partaient le lendemain. Le maire de Strasbourg, Dietrich, les invita à un banquet, où les officiers de la garnison vinrent fraterniser avec eux et leur serrer la main. Les demoiselles Dietrich, nombre de jeunes demoiselles, nobles et douces filles d'Alsace, ornaient ce repas d'adieu de leurs grâces et de leurs larmes. Tout le monde était ému ; on voyait devant soi commencer la longue carrière de la guerre de la liberté qui, trente ans durant, a noyé de sang l'Europe. Ceux qui siégeaient au repas n'en voyaient pas tant sans doute. Ils ignoraient que, dans peu, ils auraient tous disparu, l'aimable Dietrich, entre autres, qui les recevait si bien, et que toutes ces filles charmantes dans un an seraient en deuil. Plus d'un, dans la joie du banquet, rêvait, sous l'impression de vagues  pressentiments, comme  quand  on  est assis, au moment de s'embarquer, au bord de la grande mer. Mais les cœurs étaient bien haut, pleins d'élan et de sacrifice, et tous acceptaient l'orage. Cet élan commun qui soulevait toute poitrine d'un égal mouvement aurait eu besoin d'un rythme, d'un chant qui soulageât les cœurs. Le chant de la Révolution, colérique en 92, le Ça ira n'allait plus à la douce et fraternelle émotion qui animait les convives. L'un d'eux la traduisit « Allons ! ».

Et ce mot dit, tout fut trouvé. Rouget de Lisle, c'était lui, se précipita de la salle, et il écrivit tout, musique et paroles. Il rentra en chantant la strophe : « Allons enfants de la patrie !» Ce fut comme un éclair du ciel. Tout le monde fut saisi, ravi, tous reconnurent ce chant, entendu pour la première fois. Tous le savaient, tous le chantèrent, tout Strasbourg, toute la France. Le monde, tant qu'il y aura un monde, le chantera à jamais.

Si ce n'était qu'un chant de guerre, il n'aurait pas été adopté des nations. C'est un chant de fraternité ; ce sont des bataillons de frères qui, pour la seule défense du foyer, de la patrie, vont ensemble d'un même cœur.

 C'est un chant qui, dans la guerre, conserve un esprit de paix. Qui ne connaît la strophe sainte : « Épargnez ces tristes victimes ! »

Telle était bien alors l'âme de la France, émue de l'imminent combat, violente contre l'obstacle, mais toute magnanime encore, d'une jeune et naïve grandeur; dans l'accès de la colère même, au-dessus de la colère.

 (La Révolution française; La  Constituante et la Législative, Calmann-Lévy, 1899, p. 470-473.)

 


Edgar Quinet.

La Marseillaise, réponse au manifeste de Brunswick. 1866.

La véritable réponse au manifeste de Brunswick fut La Marseillaise de Rouget de Lisle.

Un chant sortit de toutes les bouches ; on eût pu croire que la nation entière l'avait composé; car au même moment, il éclata en Alsace, en Provence, dans les villes et dans la plus misérable chaumière. C'était d'abord un élan de confiance magnanime, un mouvement serein, la tranquille assurance du héros qui prend ses armes et s'avance; l'horizon lumineux de gloire s'ouvre devant lui. Soudainement le cœur se gonfle de colère à la pensée de la tyrannie. Un premier cri d'alarme, répété deux fois, signale de loin l'ennemi. Tout se tait; on écoute, et au loin on croit entendre, on entend sur un ton brisé les pas des envahisseurs dans l'ombre; ils viennent par des chemins cachés, sourds; le cliquetis des armes les annonce en pleine nuit, et par-dessus ce bruit souterrain, vous discernez la plainte, le gémissement des villes prisonnières. L'incendie rougit les ténèbres. Un grand silence succède, pendant lequel résonnent les pas confus d'un peuple qui se lève ; puis ce cri imprévu, gigantesque, qui perce les nues : Aux armes ! Ce cri de la France, prolongé d'échos en échos, immense, surhumain, remplit la terre !... Et encore une fois, lé vaste silence de la terre et du ciel ! et comme un commandement militaire à un peuple de soldats ! Alors la marche cadencée, la danse guerrière d'une nation dont tous les pas sont comptés. À la fin, comme un coup de tonnerre, tout se précipite. La victoire a éclaté en même temps que la bataille.

(La Révolution, Livre onzième : La guerre, 5e édit., Paris, Librairie internationale; Bruxelles, Leipzig, Livourne, A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie, 1868. t. I, p. 317-318.)


Erckmann-Chatrian.

L'accueil de La Marseillaise par le peuple.

Dehors il tombait une forte rosée, les grosses gouttes clapotaient sur les tuiles, on regardait ce temps et quelques anciens soldats qui se trouvaient parmi nous, avant de se passer la bretelle du fusil sur l'épaule, serraient leur mouchoir autour de la batterie. Nous allions partir, lorsque sur notre droite déboucha tout à coup une longue file de volontaires à cheval du Bas-Rhin. C'étaient des dragons nationaux, comme on les appelait dans ce temps : des fils de bons paysans, de brasseurs, de maîtres de poste, de bouchers, de fermiers, enfin des gens à leur aise, qui montaient leurs propres chevaux;  et, sauf trois ou quatre anciens soldats, qui portaient leurs vieux uniformes, ces Alsaciens avaient encore, l'un son large tricorne et ses grosses bottes à clous luisants, l'autre son petit gilet rouge, sa veste courte, son bonnet à queue de renard et ses hautes guêtres de toile à boutons d'os. La seule chose qui les faisait reconnaître comme dragons, c'était le grand sabre à fourreau de cuir, grosse coquille et patin large de trois doigts, qui ballottait à leur ceinture et sonnait contre leur étrier.

On ne pouvait voir de plus beaux hommes ni de meilleurs cavaliers, ils avaient tous l'air joyeux et décidé. En nous apercevant sous le hangar, leur commandant fit tirer le sabre, et tous ensemble se mirent alors à chanter une chanson que personne de nous ne connaissait encore, mais que nous devions entendre bientôt sur les champs de bataille :

Allons, enfants de la patrie,

Le jour de gloire est arrivé...

Quel chant dans un moment pareil! Il nous rendit presque fous!... Les cris de : Vive la nation! ne finissaient plus. Et comme ces Alsaciens défilaient devant les verreries, le maître en sortit avec sa femme et ses filles, pour les prier de s'arrêter. Nous étions pressés autour d'eux ; nous les tenions par la bride, par la main et nous criions :

« II faut fraterniser, braves Alsaciens, il faut fraterniser; descendez; Vive la nation!»

Mais leur chef, un grand gaillard de six pieds, dit qu'ils avaient l'ordre d'arriver à Sarrebruck le soir même, et ils repartirent en chantant.

Jamais on ne se figurera notre enthousiasme après avoir entendu cette chanson ; c'était comme le cri de la patrie en danger. Quand nous repartîmes de là, je puis le dire, chacun de nous avait un nouveau courage. Moi, je m'écriais dans mon âme :

« Maintenant tout ira bien, nous avons la chanson que Chauvel demandait pour remplacer La Carmagnole; quelque chose de grand et de fort comme le peuple. »

(Histoire d'un paysan, La Patrie en danger 1792, J. Hetzel, 1868, p. 345-347.)


Jean Jaurès.

Marseillaise et Internationale. 1903.

Gérault-Richard a répondu de façon décisive au Temps et aux Débats, et je ne veux relever qu'un point. Il est vraiment extraordinaire qu'on continue à nous opposer la Révolution française. S'il ne s'agit que des brutalités d'expression qui accentuent ça et là tous les chants révolutionnaires, osera-t-on dire que ceux de la Révolution française en sont exempts? Que l'on se rappelle le Ça ira, qui enlevait au pas de course les soldats de la Révolution. Le sinistre appel : Tous les aristocrates à la lanterne n'est pas précisément d'une douceur idyllique. Et La Carmagnole? Est-ce que les couplets sur Marie-Antoinette réjouissent l'humanité? La Carmagnole n'en est pas moins le chant révolutionnaire du Dix Août. C'est aux accents de La Carmagnole que les troupes républicaines abordaient les insurgés vendéens. Et ceux de nos contradicteurs qui nous opposent le pur et rayonnant patriotisme de Marceau, de Kléber et de Hoche, oublient précisément que Marceau, Kléber et Hoche terrifiaient la Vendée du chant révolutionnaire de La Carmagnole.

Lorsque Dumouriez fit une suprême tentative contre la Hollande, c'est en chantant La Carmagnole que les soldats de la République escaladaient les remparts et enlevaient les villes.

Quand un chant a été mêlé à d'aussi grandioses événements, quand il a rythmé le pas de la Révolution, la chute de la royauté et la fuite des rois, il y a quelque enfantillage à s'émouvoir de quelques expressions violentes. Et quand on reproche aux ministres de la République d'avoir écouté sans protestation un chant que tous les échos de notre histoire révolutionnaire et nationale nous renvoient, on se rend vraiment ridicule par un étalage de fausse pudeur. Et que sont à côté de certains couplets de La Carmagnole et du Ça ira, les quelques vers de L'Internationale dont on affecte de se scandaliser! Vraiment, donner au nom de la Révolution de 1792 et 1793 des leçons de modération dans le style et d'humaine courtoisie, c'est une entreprise un peu risquée.

Mais ce n'est pas seulement sur la forme que porte la controverse ; c'est sur les idées. Or, je dis que La Marseillaise, la grande Marseillaise de 1792, est toute pleine des idées qu'on dénonce le plus violemment dans L'Internationale. Que signifie, je vous prie, le fameux refrain du « sang impur »? — «Qu'un sang impur abreuve nos sillons ! », l'expression est atroce. C'est l'écho d'une parole bien étourdiment cruelle de Barnave. On sait qu'à propos de quelques aristocrates massacrés par le peuple, il s'écria : « Après tout, le sang qui coule est-il donc si pur? » Propos abominable, car dès que les partis commencent à dire que le sang est impur qui coule dans les veines de leurs adversaires, ils se mettent à le répandre à flots et les révolutions deviennent des boucheries. Mais de quel droit la Révolution flétrissait-elle de ce mot avilissant et barbare tous les peuples, tous les hommes qui combattaient contre elle?

Quoi! tous ces Italiens, tous ces Autrichiens, tous ces Prussiens qui sous le drapeau de leur gouvernement combattent la France révolutionnaire, tous les hommes qui, pour obéir à la volonté de leurs princes, c'est-à-dire à ce qui est alors la loi de leur pays, affrontent la fatigue, la maladie et la mort ne sont que des êtres vils ? Il ne suffit pas de les repousser et de les vaincre; il faut les mépriser. Même la mort ne les protège pas contre l'outrage; car de leurs larges blessures, c'est « un sang impur » qui a coulé. Oui, c'est une parole sauvage. Et pourquoi donc la Révolution l'a-t-elle prononcée? Parce qu'à ses yeux tous les hommes qui consentaient, sous le drapeau de leur roi et de leur pays, à lutter contre la liberté française, espoir de la liberté du monde, tous ces hommes cessaient d'être des hommes ; ils n'étaient plus que des esclaves et des brutes.

C'est le mot terrible et grand de Saint-Just : « Qu'importé que l'étranger perde des millions d'esclaves? Nous, nous perdons des hommes libres. » C'est le mot de La Marseillaise elle-même : « Que veut cette horde d'esclaves? » Aux yeux de la Révolution, le devoir de tous ces hommes, s'ils veulent rester des hommes, c'est donc de refuser aux despotes qui les gouvernent le service de leurs bras, c'est d'« appliquer la grève aux armées » où ils sont Incorporés.

 Qu'importé le lien qui les attache à leur groupe historique, à leur tradition nationale, à leur patrie? Ce lien doit être rompu en vertu d'un devoir supérieur. Quand la patrie, maniée par les tyrans, devient un instrument de servitude contre l'humanité, l'indiscipline, la révolte, la désertion deviennent l'obligation première : voilà ce que la Révolution française, voilà ce que La Marseillaise crient à tous les soldats du monde. Et ceux qui n'ont pas écouté ce conseil hasardeux, ceux qui n'ont pas déserté pour la Liberté? La Révolution ne voit en eux ni des citoyens, ni même des soldats, mais une « horde d'esclaves », un troupeau contaminé de servitude et dont « le sang impur » doit être versé avec mépris.

En vérité ! je le demande aux profonds exégètes qui vont envenimant de leurs commentaires chaque parole des chants révolutionnaires socialistes, et qui se scandalisent qu'on ait joué ou chanté L'Internationale sur le passage de nos ministres, que diraient-ils donc si les gouvernements étrangers, que nous recevons aux accents de La Marseillaise, se montraient aussi délicats ? * Quoi ! vous nous obligez à subir un chant de combat qui nous flétrit, qui ne reconnaît même pas, d'une armée à une autre armée, la noble fraternité du courage, du sacrifice et de la mort, et qui dénonce comme impur tout le sang qui a coulé dans les veines de nos peuples! Quoi! vous nous obligez à subir cet appel à l'indiscipline qui ameute contre nous tous nos soldats ! »

C'est si bien le sens de La Marseillaise et la pensée de la Révolution, que toute la politique révolutionnaire à l'égard des armées étrangères n'a été qu'une propagande de désertion. J'ai publié les curieuses estampes qui montrent ou bien un ballon français planant au-dessus du camp austro-prussien et faisant pleuvoir sur lui des brochures révolutionnaires, ou bien des soldats français criant aux soldats ennemis, d'une rive d'un fleuve à l'autre, le chiffre de la prime que la Révolution offrait aux déserteurs.

Et qu'on ne se méprenne pas : toujours les combattants ont essayé de provoquer des désertions chez l'ennemi. Mais ici il y a quelque chose de nouveau : c'est qu'aux yeux de la Révolution, le déserteur, quand il quitte le camp de la tyrannie pour passer dans le camp de la liberté, ne se dégrade pas, mais se relève au contraire; le sang de ses veines s'épure, et il cesse d'être un esclave, une brute, pour devenir un homme, le citoyen de la grande patrie nouvelle, la patrie de la liberté, les déserteurs, bien loin de se méfier d'eux, elle les traite en citoyens. Elle ne se borne pas à leur jeter une prime, elle leur assure sur les biens nationaux des petits domaines et elle les inscrit, par là, dans l'élite révolutionnaire ; elle les enracine à la noble terre de France, elle leur réserve la même récompense qu'elle donne aux vétérans de ses propres armées. Bien mieux, elle les organise en bataillons glorieux, elle les envoie en Vendée pour combattre la contre-révolution, non pas comme des mercenaires mais comme des fils en. qui elle met sa complaisance. Seul Marat, avec son bon sens irrité et son réalisme aigu, rappelle la Révolution à plus de prudence. « Que pouvez-vous attendre, écrit-il, des hommes qui, quoique vous en pensiez, ne sont venus à vous que pour de l'argent? »

Partout où la Révolution victorieuse s'établit, à Liège comme à Mayence, elle appelle à elle, pour administrer, les étrangers qui s'offrent. Et ce ne sont pas des traîtres qu'elle utilise, ce sont des enfants qu'elle retrouve : ils étaient captifs dans leur propre pays ; en se ralliant à la France révolutionnaire, en s'offrant à la servir et à organiser sa domination, ils se libèrent eux-mêmes, ils se grandissent eux-mêmes et ils préparent l'avènement des patries libérées dans l'humanité affranchie. Qu'on lise les discours et les lettres du Mayençais révolutionnaire Georges Poster, et on verra comment, sous l'action de la Révolution, se transforma partout l'idée de patrie : ce qui eût été la veille déshonneur, désertion, trahison, devenait, sous cette lumière nouvelle, le devoir et l'honneur.

À Strasbourg même, dans la ville d'où a jailli la sublime Marseillaise, sur qui donc, aux jours les plus difficiles et les plus sombres, sur qui s'est appuyée la Révolution? Au lendemain du 31 mai 1793 quand la Convention venait de s'amputer de la Gironde, quand la Révolution, menacée de toutes parts par la guerre étrangère et la guerre civile, était condamnée à périr si elle ne concentrait pas toutes ses énergies, par qui Strasbourg fut-il maintenu dans l'unité révolutionnaire? Dietrich, l'ancien maire, celui-là même chez lequel Rouget de Lisle essaya La Marseillaise, était suspect de modérantisme et emprisonné. Tous ses amis étaient disposés à rompre avec la Convention. La bourgeoisie strasbourgeoise, la vieille et riche bourgeoisie de l'oligarchique cité, était plus que girondine : elle était presque feuillantine. En tout cas, elle haïssait et méprisait la Montagne et le Comité de salut public. Et dans les assemblées de section, c'était elle qui faisait la loi, comme la bourgeoisie lyonnaise à Lyon, comme la bourgeoisie marseillaise à Marseille.

Le peuple ouvrier de Strasbourg, indolent, un peu passif, habitué à suivre le mot d'ordre de la bourgeoisie pour laquelle il travaillait, laissait faire. Mais il y avait à Strasbourg des révolutionnaires venus de tous les points de l'Allemagne, et notamment de la Souabe, soit que leur âme ardente eût voulu se mêler au feu des événements, soit qu'ils eussent fui la police soupçonneuse de leur pays. Ces hommes rêvaient une vaste fédération humaine, une amitié étroite de la France révolutionnaire et de l'Allemagne révolutionnée. Ils alternaient dans leurs chants les couplets de La Marseillaise et le refrain mystique de l'Ode à la joie de Schiller, devenu l'Ode à la Liberté

Etreignez-vous, millions d'hommes, C'est le baiser universel, Par-delà les célestes dômes Bat sans doute un cœur fraternel.

Or, qu'on se reporte aux longues correspondances que publie en 1793 Le Journal de la Montagne, journal officiel des Jacobins, c'est sur les " patriotes  allemands " que la Révolution montagnarde s'est appuyée au fort de la crise. C'est grâce à eux qu'elle a pu empêcher que la défection de Strasbourg se joignît à la défection de Lyon et de Marseille. Ils contribuèrent ainsi à sauver la Révolution. Pourquoi? Parce qu'ils avaient suivi le conseil qu'avant le fameux couplet de L'Internationale, La Marseillaise donnait au monde.

Mais osera-t-on me dire que ce conseil, la France révolutionnaire le donnait aux autres peuples, et qu'en mettant au-dessus même de la patrie l'Évangile de la Liberté, elle servait encore l'intérêt national? Ceux qui parleraient ainsi feraient à la Révolution le plus abominable outrage. Ils l'accuseraient de l'hypocrisie la plus cynique. Non, elle n'était point si vile. Ce qu'elle disait aux autres peuples, elle était prête à se l'appliquer à elle-même. Elle disait aux hommes : Révoltez-vous contre des patries de servitude et venez à la France de la Liberté, non parce qu'elle est la France mais parce qu'elle est la liberté. Cela voulait dire : Si la France devenait à son tour une patrie de servitude et si le drapeau de la Liberté était ailleurs, ce serait le devoir des Français de lutter contre la servitude française pour la liberté humaine.

Voilà la pensée vraie de la Révolution et Armand Carrel y fut fidèle le jour où il recruta un bataillon de volontaires pour aller défendre en Espagne la cause libérale contre les généraux et les soldats du Bourbon de France. Ainsi le seul homme, à ma connaissance qui ait appliqué le conseil de L'Internationale, c'est un révolutionnaire bourgeois fidèle à l'esprit de la Révolution française.

Et si on veut nous jeter l'anathème je supplie que ce ne soit pas au nom de celle-ci ; car, dans cet ordre d'idées, L'Internationale n'a été que la suite prolétarienne de La Marseillaise.

(La Petite République socialiste, 30 août 1903, reproduit dans Cahiers d'histoire de l'Institut de recherches marxistes, 1988, p. 117-123:)


Stefan Zweig.

Le génie d'une nuit. (écrit après le 14 juillet 1915.)

Il y a longtemps que minuit a sonné. La journée du 25 avril, si émouvante pour Strasbourg, est achevée, celle du 26 a commencé. L'ombre s'étend sur les maisons, mais ces ténèbres sont trompeuses, car la fièvre agite encore la cité. Dans les casernes, les soldats s'apprêtent à partir, tandis que derrière ses volets plus d'un bourgeois prudent en fait peut-être autant. Des pelotons passent dans les rues qu'ébranlé par intervalles le galop des estafettes ; puis c'est un train d'artillerie qui arrive dans un grondement de tonnerre ; c'est enfin l'appel monotone des sentinelles qui retentit sans cesse d'un poste à l'autre. L'ennemi est trop près, l'âme de la ville est trop inquiète, trop émue pour pouvoir trouver le sommeil dans un moment aussi capital.
Rouget, qui vient de grimper l'escalier en colimaçon qui conduit à son humble chambrette, se sent lui aussi dans un état d'exaltation extraordinaire. Il n'a pas oublié sa promesse d'essayer de composer au plus tôt une marche, un hymne guerrier pour l'armée du Rhin. Il va et vient avec agitation dans son étroit logis. Comment commencer, oui, comment? Les exhortations enflammées, des proclamations, des discours, des toasts, résonnent encore pêle-mêle à ses oreilles : « Aux armes, citoyens !... Marchons enfants de la liberté ! Ecrasons la tyrannie!... L'étendard de la guerre est déployé ! » Mais il se rappelle aussi d'autres bouts de phrase qui l'ont frappé dans la rue, des voix de femmes qui tremblaient pour leurs fils, de gens qui craignaient que les cohortes étrangères ne bouleversent la terre de France et ne l'abreuvent de sang. C'est dans une demi inconscience qu'il écrit les premières strophes qui ne sont que la répétition, l'écho des appels entendus :

Allons enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé!

Puis il s'arrête et réfléchit; ça va. Le début est bon. D faut maintenant trouver le rythme exact, l'air qui convient aux paroles. Il sort son violon, fait un essai. 0 miracle! dès les premières mesures la musique s'accorde parfaitement avec le texte. Il continue d'écrire en toute hâte, déjà enlevé, emporté par une force qui vient de s'emparer de lui. Et soudain tous les sentiments qui explosent à cette heure, la haine des tyrans, la confiance dans la victoire, l'amour de la liberté, tout cela afflue en lui. Rouget n'a plus besoin de créer, d'inventer. Il n'a qu'à versifier les phrases, qui, en ce jour unique, volent de bouche en bouche, et il aura dit, il aura exprimé, il aura chanté tout ce que la nation ressent au plus profond de son cœur. Il n'a pas besoin non plus de composer; car le rythme de la rue, de l'heure lui arrive à travers ses volets fermés, ce rythme fier et provocant qu'on entend dans le pas cadencé des soldats, dans les sonneries des trompettes, dans le roulement des canons qui passent. Peut-être n'est-ce pas sa propre oreille, n'est-ce pas lui qui l'a entendu mais le génie de l'heure, qui, cette nuit, habite son corps. Et la méthode obéit toujours plus docilement à ce rythme martelé, allègre, qui est le battement du cœur de tout un peuple. Rouget aligne vers et notes de plus en plus vite, comme sous la dictée d'autrui — une tempête comme n'en a jamais connu son âme étroite et bourgeoise s'est abattue sur lui. Une exaltation, une fougue qui ne sont pas siennes, mais une force magique concentrée dans cette minute explosive, élèvent le pauvre dilettante de cent coudées au-dessus de sa propre mesure et le projettent comme une fusée — lumière et flamme rayonnante d'un instant — jusqu'aux étoiles. Pendant une nuit, il est accordé au capitaine Rouget de Lisle de s'asseoir parmi les immortels. Éveillé en lui par les cris d'appel empruntés à la rue, aux journaux, le verbe créateur hausse le ton jusqu'à une strophe aussi impérissable dans son expression poétique que la mélodie :

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs!

Liberté, liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs!...

Quelques vers encore, et le chant immortel, sorti d'une même coulée, d'un même souffle d'enthousiasme, alliant à la perfection paroles et musique, est terminé avant que se montre l'aurore. Rouget éteint sa lampe et se jette sur son lit. La lucidité sensorielle de tout à l'heure a fait place à un état de morne épuisement. Il dort d'un sommeil profond, semblable à la mort. Et effectivement le poète, le créateur, le génie est mort en lui. Mais l'œuvre terminée est là, indépendante du dormeur, auquel il a été donné d'accomplir ce miracle durant un accès d'ivresse sacrée. Jamais au cours de l'histoire des peuples un chant n'a été composé si rapidement et si parfaitement à la fois.
Comme tous les matins, les cloches de la cathédrale sonnent l'angélus. Par moments, le vent d'ouest apporte du Rhin le bruit d'une fusillade, les premiers engagements ont commencé. Rouget s'éveille. Il a peine à sortir des profondeurs de son sommeil. Il sent vaguement qu'il lui est arrivé quelque chose, quelque chose dont il garde un souvenir confus. C'est alors qu'il aperçoit sur sa table des feuillets fraîchement noircis. Tiens, des vers ! Quand les a-t-il écrits? de la musique? C'est bien son écriture! Quand a-t-il composé cela? Parbleu, c'est la chanson que son ami Dietrich lui a demandée hier, la marche pour l'armée du ' Rhin ! Rouget lit ses vers, puis fredonne la musique, mais comme tout créateur en face de l'œuvre qu'il vient d'accomplir il est dans l'incertitude la plus complète. Il a pour voisin un camarade de régiment, il lui montre, lui chante son hymne. Son ami paraît satisfait et ne propose que quelques légères modifications. Cette première approbation donne plus d'assurance à Rouget. Impatient comme le sont tous les auteurs et fier d'avoir réalisé si vite sa promesse, il court à l'instant chez le maire qui fait sa promenade matinale dans son jardin tout en méditant un nouveau discours. Comment, c'est vous, Rouget? Votre chanson est déjà terminée? Eh bien, voyons-la tout de suite! Ils se rendent au salon, Dietrich se met au piano et accompagne Rouget. Attirée par ce concert matinal insolite, la femme du maire entre dans la pièce; elle promet de faire des copies de l'œuvre nouvelle, et, en musicienne accomplie qu'elle est, d'en travailler sur-le-champ l'accompagnement, afin de la faire figurer au programme de la fête qu'ils donnent le soir même à leurs intimes. Dietrich, fier de sa jolie voix de ténor, entreprend d'étudier l'hymne à fond. Et le 26 avril, le soir même du jour où il fut composé, on le chante dans le salon du maire, en présence d'une assistance variée.
Il semble que les auditeurs aient applaudi chaleureusement et n'aient pas ménagé à l'auteur les compliments les plus flatteurs. Mais, évidemment, les hôtes de l'Hôtel Broglie ne se sont pas doutés du tout qu'ils venaient d'assister à l'invisible essor d'un chant immortel. Les contemporains d'une œuvre ou d'un homme en perçoivent rarement d'emblée la grandeur; la lettre de la mairesse à son frère, dans laquelle elle rabaisse un miracle au niveau d'un événement mondain, montre combien elle a sous-estime cet instant prodigieux : « Tu sais que nous recevons beaucoup de monde et qu'il nous faut constamment inventer de nouvelles distractions. Mon mari a donc eu l'idée de faire composer une chanson de circonstance. L'officier de génie Rouget de Lisle, charmant poète et musicien, a trouvé très rapidement les paroles et la musique d'un chant de guerre. Mon mari, qui possède une jolie voix de ténor, a chanté immédiatement ce morceau qui est très attrayant et ne manque point de caractère. C'est du meilleur Gluck, mais en plus vif et plus entraînant. Quant à moi, j'ai employé mes dons à l'orchestration et ai arrangé la partition pour piano et divers instruments, ce qui m'a donné beaucoup de travail. Le morceau a été joué chez nous à la grande satisfaction de toute la société. »
« A la grande satisfaction de toute la société ! » L'appréciation nous semble aujourd'hui singulièrement froide. Mais cette impression simplement favorable, ce succès modéré s'expliquent très bien, car au cours de la première audition La Marseillaise n'a pas encore pu se révéler dans toute sa force. La Marseillaise n'est pas, en effet, une œuvre de concert pour ténor léger, elle n'est pas faite pour être chantée par un soliste, dans, un salon bourgeois, entre une romance et une cavatine. Un chant qui va crescendo jusqu'à ce martèlement, jusqu'à ces mesures électrisantes ; « Aux -armes, citoyens ! » s'adresse à une foule, à une masse, et sa véritable orchestration se trouve dans le cliquetis des armes, dans l'éclat des fanfares, dans le bruit des régiments en marche. Elle n'a pas été conçue pour un auditoire calme et attentif, mais pour des gens qui agissent, qui combattent. Elle n'est pas écrite pour un seul soprano, pour un seul ténor, mais pour les mille gosiers d'une foule ; c'est le chant de marche symbolique, l'hymne triomphal, funèbre, national, patriotique de tout un peuple. Seul l'enthousiasme qui le fit naître prête sa force à l'œuvre de Rouget. Elle n'a pas encore enflammé le cœur de la Nation, la résonance magique de ses paroles, de sa musique n'a pas encore atteint son cœur ; l'armée ne connaît pas encore son chant de marche et de victoire, la Révolution son immortel péan.

(Les Très riches heures de l'Humanité, Belfond.)


Charles Koechlin.

Gloire à La Marseillaise/ Cri d'épopée. 1936.

La plupart des musiques de la Révolution française ont un air de famille : majesté fraternelle et sereine, naïf et touchant espoir de bonheur et de paix, avec une belle foi dans l'Être suprême, la Raison, la Vertu.
La Marseillaise, pièce unique, est à part. Élan inconnu, dynamisme nouveau, invincible. Les esthètes pour qui la musique < n'exprime rien » peuvent nier l'« inspiration ». Mais une Marseillaise la prouve, et cette force inouïe qu'atteint, à l'heure fiévreuse du génie qui s'ignore, l'enthousiaste inspiré par un sujet qui le possède.
La Marseillaise, œuvre de génie, tout le monde le sait ; tout le monde ne le sent pas. Il faut le vivre en soi, cet élan d'un peuple vers la liberté, vers une lumière à l'horizon de l'avenir, vers ce que nous voulons, aujourd'hui, réaliser. Du chef-d'œuvre, il faut oublier certaines interprétations mélodramatiques, voire cabotines ; il faut regretter aussi que l'obligatoire "version officielle" remplace toujours l'originale de Rouget de Lisle, plus fruste, plus naïve et par cela même plus forte peut-être. Et puis, il ne faut pas que ce chant de sublime révolte, ce cri d'épopée, nous évoque les inévitables personnages en redingote des inaugurations officielles. Mais dans l'immense hommage à Rouget de Lisle pour le centenaire de sa mort, sa Marseillaise retrouve une place digne d'elle : l'émotion des grands jours s'en dégagera tout entière. Aussi bien, l'orchestration de Berlioz est sans doute la plus vivante et peut-être (malgré sa liberté de transcription) la plus véritablement fidèle à la pensée de l'auteur.
On commence à se souvenir du reste de son œuvre, injustement oubliée. Il y a chance, toutefois, pour que l'éclat fulgurant de La Marseillaise n'illumine aucune des mélodies écrites en des heures plus conscientes et moins exceptionnelles. En revanche, il semble que Rouget de Lisle s'y montre bien-au-dessus de l'amateur ignorant qu'une légende s'obstine à voir dans le musicien de la géniale Marseillaise. Et l'Hymne à la raison n'est pas indigne des chants, du. même caractère, composés par Gossec ou par Méhul.
On n'attendra point une étude détaillée : la place me manque, et l'érudition nécessaire. Je ne voulais qu'affirmer ma sympathie pour ce créateur et l'idéal qu'il défendit.

(L'Humanité, 27 juin 1936.)


 

Aragon.

Romance des quarante mille.

Qu'ont dit mourant les cheminots de Rennes
Qu'ont fredonné les cachots de Paris
Cette clameur que les bourreaux entraînent
Chateaubriant les passants la reprennent
Et fusillé le refrain refleurit

Désespérant ailleurs te faire taire
Voici chez toi les étendards gammés
Chanson qu'avant nous nos aïeux chantèrent
Tu disais vrai Chanson des Volontaires
Et dans nos bras saignent nos bien-aimées

Tes mots avaient toujours ici le sens
Dont se grisa l'Europe en d'autres temps
Et les tyrans pâles de leur puissance
Vinrent chercher où le chant prit naissance
Dans le Vieux-Port ce cœur rouge battant

Quel poing de fer a frappé sur la porte
Que voulez-vous fils de la trahison
Qu'avons-nous fait qui fait qu'on nous déporte
Comme à des serfs qui tombent en main-morte
Oserez-vous nous prendre nos maisons

Où je suis né laissez-moi que j'y meure
Dit le vieillard à ceux qui le chassaient
Quoi Des Français nous volent nos demeures
Quoi Des Français se sont faits écumeurs
Pour l'ennemi torturant des Français

Ça des Français Les enfants les regardent
Avec des yeux qui croient qu'on les trompa
II faut s'enfuir avec de maigres hardes
Ça des Français Ô Vierge de la Garde
Vous les voyez et vous ne bronchez pas

Que l'étranger ne trouve que les braises
De notre haine au foyer déserté
Janvier vengeur souffle une Marseillaise
Par les fenêtres où vont valser les chaises
Jette ton cœur s'il ne peut s'emporter

Quarante mille en marche vers le bagne
L'étrange chaîne et l'étrange convoi
D'Afrique vient qui tourne et l'accompagne
Un vent d'espoir dont blêmit la campagne
Et la chiourme écoute cette voix

Un air ancien dont les tyrans s'émurent
Siffle ce soir au simoun d'Algérie
Quarante mille en marche et qui murmurent
Cet air issu Marseille de tes murs
Quarante mille enfants de la Patrie.

(La Diane française, P. Seghers, 1945, p. 46-48.)

 

R.P. Raymond-Léopold Bruckberger.

La Marseillaise à la maison centrale de Clairvaux.

Voici comment se passaient les exécutions d'otages à la maison centrale de Clairvaux, aux mois de juin et juillet 1942. Nous étions confiés par les Allemands à l'administration pénitentiaire française. Les Allemands venaient presque tous les jours contrôler la tenue de la prison. Mais quand ils venaient pour une exécution, ils arrivaient le matin vers neuf heures, avec un groupe d'hommes en armes et en casque, dans un camion. Avec une rapidité prodigieuse, la nouvelle courait dans toutes les cours et jusque dans les cellules. Et nous attendions jusque vers seize heures. Nous ne savions pas qui serait choisi. Je le dis à l'honneur de la classe ouvrière, c'était presque toujours des ouvriers et presque toujours [des] communistes. Le soleil frappait d'aplomb dans la cour où nous étions enfermés. Tout était opprimant. Nous attendions. Nous parlions peu. Beaucoup jouaient aux cartes et se disputaient pour tromper l'angoisse. Ce jour de l'Ascension, c'était ainsi. À seize heures, un gardien arrive, appelle un numéro matricule et lui dit : « Vous êtes transféré »
Le mot « transféré » résonnait terriblement. Le garçon avait 23 ans. Il n'avait plus que trois ou quatre mois à faire pour être libéré. Il serra quelques mains et prit un ami à part :
« Tu iras voir ma mère. Dis-lui que je suis mort courageusement et dans ma foi communiste. »
II est emmené, nous fait un adieu de la main. Arrivé dans la cour voisine, une immense cour, il est rejoint par quatre autres détenus, également « transférés >. C'est la cour des « Droit commun ». Le gouvernement de Vichy a cette honte de plus d'avoir fait du communisme un délit de droit commun et d'avoir ainsi pourvu les poteaux d'exécution allemands. Dans cette cour il y a plusieurs centaines de détenus, des assassins, des voleurs, des bagnards, toute l'aristocratie de la racaille de France. Quand les cinq condamnés traversent la cour, tous les détenus se lèvent, quittent leurs bérets et chantent La Marseillaise. Oui, l'âme de la France, en cet après-midi éclatant de l'Ascension, l'âme de la France est là, avec des assassins et des voleurs. Elle n'a jamais été à Vichy. Je pense au mot de l'Evangile, adressé aux Pharisiens : « Les filles et les publicains vous précéderont au royaume de Dieu. » Cette Marseillaise nous l'avons entendue pendant de longues minutes. Elle a été reprise et continuée par les condamnés. Ils chantaient encore quand ils sont tombés sous les balles. Chaque fois que j'entends maintenant La Marseillaise, il me semble qu'elle n'est plus que l'écho de celle-là.

(Si grande peine, chronique des années 1940-1948, Bernard Grasset, 1967, p. 103-104.)