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Alphonse de
Lamartine
La
naissance de La Marseillaise évoquée à la veille de la révolution
de 1848.
Tout se préparait dans les départements pour envoyer à Paris
les vingt mille hommes décrétés par l'Assemblée. Les Marseillais,
appelés par Barbaroux sur les instances de Mme Roland,
s'approchaient de la capitale. C'était le feu des âmes du Midi
venant raviver à Paris le foyer révolutionnaire, trop languissant au
gré des Girondins. Ce corps de douze ou quinze cents hommes était
composé de Génois, de Liguriens, de Corses, de Piémontais expatriés,
et recrutés pour un coup de main décisif sur toutes les rives de la
Méditerranée; la plupart matelots ou soldats aguerris au feu,
quelques-uns scélérats aguerris au crime. Ils étaient commandés par
des jeunes gens de Marseille amis de Barbaroux et d'Isnard.
Fanatisés par le soleil et par l'éloquence des clubs provençaux, ils
s'avançaient aux applaudissements des populations du centre de la
France, reçus, fêtés, enivrés d'enthousiasme et de vin dans des
banquets patriotiques qui se succédaient sur leur passage. Le
prétexte de leur marche était de fraterniser, à la prochaine
fédération du 14 juillet, avec les autres fédérés du royaume. Le
motif secret était d'intimider la garde nationale de Paris, de
retremper l'énergie des faubourgs, et d'être l'avant-garde de ce
camp de vingt mille hommes que les Girondins avaient fait voter à
l'Assemblée pour dominer à la fois les Feuillants, les Jacobins, le
roi et l'Assemblée elle-même, avec une armée des départements toute
composée de leurs créatures.
La mer du peuple bouillonnait à leur approche. Les gardes
nationales, les fédérés, les sociétés populaires, les enfants, les
femmes, toute cette partie des populations qui vit des émotions de
la rue et qui court à tous les spectacles publics, volaient à la
rencontre des Marseillais. Leurs figures hâlées, leurs physionomies
martiales, leurs yeux de feu, leurs uniformes couverts de la
poussière des routes, leur coiffure phrygienne, leurs armes
bizarres, les canons qu'ils traînaient à leur suite, les branches de
verdure dont ils ombrageaient leurs bonnets rouges, leurs langages
étrangers mêlés de jurements et accentués de gestes féroces, tout
cela frappait vivement l'imagination de la multitude. L'idée
révolutionnaire semblait s'être faite homme et marcher, sous la
figure de cette horde, à l'assaut des derniers débris de la royauté.
Ils entraient dans les villes et dans les villages sous des arcs de
triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes terribles. Ces
couplets, alternés par le bruit régulier de leurs pas sur les routes
et par le son des tambours, ressemblaient aux chœurs de la patrie et
de la guerre répondant, à intervalles égaux, au cliquetis des armes
et aux instruments de mort dans une marche aux combats. Voici ce
chant, gravé dans l'âme de la France.
Ces paroles étaient chantées sur des notes tour à tour graves
et aiguës, qui semblaient gronder dans la poitrine avec les
frémissements sourds de la colère nationale, puis avec la joie de la
victoire. Elles avaient quelque chose de solennel comme la mort, de
serein comme l'immortelle confiance du patriotisme. On eût dit un
écho retrouvé des Thermopyles. C'était de l'héroïsme chanté.
On y entendait le pas cadencé de milliers d'hommes marchant
ensemble à la défense des frontières sur le sol retentissant de la
patrie, la voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants,
les hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de
l'incendie dévorant les palais et les chaumières; puis les coups
sourds de la vengeance frappant et refrappant avec la hache et
immolant les ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes
de cet air ruisselaient comme un drapeau trempé de sang encore chaud
sur un champ de bataille. Elles faisaient frémir; mais le
frémissement qui courait avec ses vibrations sur le cœur était
intrépide. Elles donnaient l'élan, elles doublaient les forces,
elles voilaient la mort. C'était l'eau de feu de la Révolution, qui
distillait dans les sens et dans l'âme du peuple l'ivresse du
combat.
Tous les peuples entendent à de certains moments jaillir
ainsi leur âme nationale dans des accents que personne n'a écrits et
que tout le monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut
au patriotisme et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le
geste anime, la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le cœur.
L'homme tout entier se monte comme un instrument d'enthousiasme.
L'art devient saint, la danse héroïque, la musique martiale, la
poésie populaire. L'hymne qui s'élance à ce moment de toutes les
bouches ne périt plus. On ne le profane pas dans les occasions
vulgaires. Semblable à ces drapeaux sacrés suspendus aux voûtes des
temples et qu'on n'en sort qu'à certains jours, on garde le chant
national comme une arme extrême pour les grandes nécessités de la
patrie. Le nôtre reçut des circonstances où il jaillit un caractère
particulier qui le rend à la fois plus solennel et plus sinistre :
la gloire et le crime, la victoire et la mort semblent entrelacés
dans ses refrains. Il fut le chant du patriotisme, mais il fut aussi
l'imprécation de la fureur. Il conduisit nos soldats à la frontière,
mais il accompagna nos victimes à l'échafaud. Le même fer défend le
cœur du pays dans la main du soldat, et égorge les victimes dans la
main du bourreau.
La Marseillaise conserve un retentissement de chant de gloire
et de cri de mort; glorieuse comme l'un, funèbre comme l'autre, elle
rassure la patrie et fait pâlir les citoyens.
(Histoire des Girondins, Furne et Cie - Coquebert, 1847, p.
408-414.)
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Jules Michelet.
La Marseillaise,
chant de fraternité
et d'héroïsme.
[...] grands
maîtres qui enseignaient d'exemple. Il ne faudrait pas croire
néanmoins que ces rudes et vaillants soldats, comme beaucoup de
ceux-ci, les Augereau, les Lefebvre, représentaient l'esprit, le
grand souffle du moment sacré. Ah ! ce qui le rendait sublime, c'est
qu'à proprement parler ce moment n'était pas militaire. Il fut
héroïque. Par-dessus l'élan de la guerre, sa fureur et sa violence,
planait toujours la grande pensée, vraiment sainte, de la
Révolution, l'affranchissement du monde.
En récompense, il
fut donné à la grande âme de la France, en son moment désintéressé
et sacré, de trouver un chant — un chant qui, répété de proche en
proche, a gagné toute la terre. Cela est divin et rare d'ajouter un
chant éternel à la voix des nations. Il fut trouvé à Strasbourg, à
deux pas de l'ennemi. Le nom que lui donna l'auteur est Le chant de
l'armée du Rhin. Trouvé en mars ou avril, au premier moment de la
guerre, il ne lui fallut pas deux mois pour pénétrer dans toute la
France. Il alla frapper au fond du Midi, comme par un violent écho,
et Marseille répondit au Rhin. Sublime destinée de ce chant ! Il est
chanté des Marseillais à l'assaut des Tuileries, il brise le trône
au 10 août. On l'appelle La Marseillaise. Il est chanté à Valmy,
affermit nos lignes flottantes, effraye l'aigle noir de Prusse. Et
c'est encore avec ce chant que nos jeunes soldats novices gravirent
le coteau de Jemmapes, franchirent les redoutes autrichiennes,
frappèrent les vieilles bandes hongroises, endurcies aux guerres des
Turcs. Le fer ni le feu n'y pouvaient; il fallut, pour briser leur
courage, le chant de la liberté. De toutes nos provinces, nous
l'avons dit, celle qui ressentit peut-être le plus vivement le
bonheur de la délivrance, en 89, ce fut celle où étaient les
derniers serfs, la triste Franche-Comté. Un jeune noble
franc-comtois, né à Lons-le-Saunier, Rouget de Lisle, était officier
de génie à vingt ans. Il était alors à Strasbourg, plongé dans
l'atmosphère brûlante des bataillons de volontaires qui s'y
rendaient de tous côtés. Il faut voir cette ville, en ces moments,
son bouillonnant foyer de guerre, de jeunesse, de joie, de plaisir,
de banquets, de bals, de revues, au pied de la flèche sublime qui se
mire au noble Rhin; les instruments militaires, les chants d'amour
ou d'adieux, les amis qui se retrouvent, qui se quittent,
s'embrassent aux places publiques. Les femmes prient aux églises,
les cloches pleurent et le canon tonne, comme une voix solennelle de
la France à l'Allemagne.
Ce ne fut pas,
comme l'a dit, dans un repas de famille que fut trouvé le chant
sacré. Ce fut dans une foule émue. Les volontaires partaient le
lendemain. Le maire de Strasbourg, Dietrich, les invita à un
banquet, où les officiers de la garnison vinrent fraterniser avec
eux et leur serrer la main. Les demoiselles Dietrich, nombre de
jeunes demoiselles, nobles et douces filles d'Alsace, ornaient ce
repas d'adieu de leurs grâces et de leurs larmes. Tout le monde
était ému ; on voyait devant soi commencer la longue carrière de la
guerre de la liberté qui, trente ans durant, a noyé de sang
l'Europe. Ceux qui siégeaient au repas n'en voyaient pas tant sans
doute. Ils ignoraient que, dans peu, ils auraient tous disparu,
l'aimable Dietrich, entre autres, qui les recevait si bien, et que
toutes ces filles charmantes dans un an seraient en deuil. Plus
d'un, dans la joie du banquet, rêvait, sous l'impression de vagues
pressentiments, comme quand on est assis, au moment de
s'embarquer, au bord de la grande mer. Mais les cœurs étaient bien
haut, pleins d'élan et de sacrifice, et tous acceptaient l'orage.
Cet élan commun qui soulevait toute poitrine d'un égal mouvement
aurait eu besoin d'un rythme, d'un chant qui soulageât les cœurs. Le
chant de la Révolution, colérique en 92, le Ça ira n'allait plus à
la douce et fraternelle émotion qui animait les convives. L'un d'eux
la traduisit « Allons ! ».
Et ce mot dit, tout
fut trouvé. Rouget de Lisle, c'était lui, se précipita de la salle,
et il écrivit tout, musique et paroles. Il rentra en chantant la
strophe : « Allons enfants de la patrie !» Ce fut comme un éclair du
ciel. Tout le monde fut saisi, ravi, tous reconnurent ce chant,
entendu pour la première fois. Tous le savaient, tous le chantèrent,
tout Strasbourg, toute la France. Le monde, tant qu'il y aura un
monde, le chantera à jamais.
Si ce n'était qu'un
chant de guerre, il n'aurait pas été adopté des nations. C'est un
chant de fraternité ; ce sont des bataillons de frères qui, pour la
seule défense du foyer, de la patrie, vont ensemble d'un même cœur.
C'est un chant
qui, dans la guerre, conserve un esprit de paix. Qui ne connaît la
strophe sainte : « Épargnez ces tristes victimes ! »
Telle était bien
alors l'âme de la France, émue de l'imminent combat, violente contre
l'obstacle, mais toute magnanime encore, d'une jeune et naïve
grandeur; dans l'accès de la colère même, au-dessus de la colère.
(La Révolution
française; La Constituante et la Législative, Calmann-Lévy, 1899,
p. 470-473.)
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Edgar Quinet.
La
Marseillaise, réponse au manifeste de Brunswick. 1866.
La véritable
réponse au manifeste de Brunswick fut La Marseillaise de Rouget de Lisle.
Un chant sortit de toutes les bouches ; on eût pu croire que la
nation entière l'avait composé; car au même moment, il éclata en
Alsace, en Provence, dans les villes et dans la plus misérable
chaumière. C'était d'abord un élan de confiance magnanime, un
mouvement serein, la tranquille assurance du héros qui prend ses
armes et s'avance; l'horizon lumineux de gloire s'ouvre devant lui.
Soudainement le cœur se gonfle de colère à la pensée de la tyrannie.
Un premier cri d'alarme, répété deux fois, signale de loin l'ennemi.
Tout se tait; on écoute, et au loin on croit entendre, on entend sur
un ton brisé les pas des envahisseurs dans l'ombre; ils viennent par
des chemins cachés, sourds; le cliquetis des armes les annonce en
pleine nuit, et par-dessus ce bruit souterrain, vous discernez la
plainte, le gémissement des villes prisonnières. L'incendie rougit
les ténèbres. Un grand silence succède, pendant lequel résonnent les
pas confus d'un peuple qui se lève ; puis ce cri imprévu,
gigantesque, qui perce les nues : Aux armes ! Ce cri de la France,
prolongé d'échos en échos, immense, surhumain, remplit la terre !...
Et encore une fois, lé vaste silence de la terre et du ciel ! et
comme un commandement militaire à un peuple de soldats ! Alors la
marche cadencée, la danse guerrière d'une nation dont tous les pas
sont comptés. À la fin, comme un coup de tonnerre, tout se
précipite. La victoire a éclaté en même temps que la bataille.
(La Révolution, Livre onzième : La guerre, 5e édit., Paris,
Librairie internationale; Bruxelles, Leipzig, Livourne, A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie, 1868. t. I, p. 317-318.)
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Erckmann-Chatrian.
L'accueil de
La Marseillaise par le peuple.
Dehors il tombait une forte rosée, les grosses gouttes
clapotaient sur les tuiles, on regardait ce temps et quelques
anciens soldats qui se trouvaient parmi nous, avant de se passer la
bretelle du fusil sur l'épaule, serraient leur mouchoir autour de la
batterie. Nous allions partir, lorsque sur notre droite déboucha
tout à coup une longue file de volontaires à cheval du Bas-Rhin.
C'étaient des dragons nationaux, comme on les appelait dans ce temps
: des fils de bons paysans, de brasseurs, de maîtres de poste, de
bouchers, de fermiers, enfin des gens à leur aise, qui montaient
leurs propres chevaux; et, sauf trois ou quatre anciens soldats,
qui portaient leurs vieux uniformes, ces Alsaciens avaient encore,
l'un son large tricorne et ses grosses bottes à clous luisants,
l'autre son petit gilet rouge, sa veste courte, son bonnet à queue
de renard et ses hautes guêtres de toile à boutons d'os. La seule
chose qui les faisait reconnaître comme dragons, c'était le grand
sabre à fourreau de cuir, grosse coquille et patin large de trois
doigts, qui ballottait à leur ceinture et sonnait contre leur
étrier.
On ne pouvait voir de plus beaux hommes ni de meilleurs
cavaliers, ils avaient tous l'air joyeux et décidé. En nous
apercevant sous le hangar, leur commandant fit tirer le sabre, et
tous ensemble se mirent alors à chanter une chanson que personne de
nous ne connaissait encore, mais que nous devions entendre bientôt
sur les champs de bataille :
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé...
Quel chant dans un moment pareil! Il nous rendit presque
fous!... Les cris de : Vive la nation! ne finissaient plus. Et comme
ces Alsaciens défilaient devant les verreries, le maître en sortit
avec sa femme et ses filles, pour les prier de s'arrêter. Nous
étions pressés autour d'eux ; nous les tenions par la bride, par la
main et nous criions :
« II faut fraterniser, braves Alsaciens, il faut fraterniser;
descendez; Vive la nation!»
Mais leur chef, un grand gaillard de six pieds, dit qu'ils
avaient l'ordre d'arriver à Sarrebruck le soir même, et ils
repartirent en chantant.
Jamais on ne se figurera notre enthousiasme après avoir
entendu cette chanson ; c'était comme le cri de la patrie en danger.
Quand nous repartîmes de là, je puis le dire, chacun de nous avait
un nouveau courage. Moi, je m'écriais dans mon âme :
« Maintenant tout ira bien, nous avons la chanson que Chauvel
demandait pour remplacer La Carmagnole; quelque chose de grand et de
fort comme le peuple. »
(Histoire d'un paysan, La Patrie en danger 1792, J. Hetzel,
1868, p. 345-347.)
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Jean Jaurès.
Marseillaise
et Internationale. 1903.
Gérault-Richard a répondu de façon décisive au Temps et aux
Débats, et je ne veux relever qu'un point. Il est vraiment
extraordinaire qu'on continue à nous opposer la Révolution
française. S'il ne s'agit que des brutalités d'expression qui
accentuent ça et là tous les chants révolutionnaires, osera-t-on
dire que ceux de la Révolution française en sont exempts? Que l'on
se rappelle le Ça ira, qui enlevait au pas de course les soldats de
la Révolution. Le sinistre appel : Tous les aristocrates à la
lanterne n'est pas précisément d'une douceur idyllique. Et La
Carmagnole? Est-ce que les couplets sur Marie-Antoinette réjouissent
l'humanité? La Carmagnole n'en est pas moins le chant
révolutionnaire du Dix Août. C'est aux accents de La Carmagnole que
les troupes républicaines abordaient les insurgés vendéens. Et ceux
de nos contradicteurs qui nous opposent le pur et rayonnant
patriotisme de Marceau, de Kléber et de Hoche, oublient précisément
que Marceau, Kléber et Hoche terrifiaient la Vendée du chant
révolutionnaire de La Carmagnole.
Lorsque Dumouriez fit une suprême tentative contre la
Hollande, c'est en chantant La Carmagnole que les soldats de la
République escaladaient les remparts et enlevaient les villes.
Quand un chant a été mêlé à d'aussi grandioses événements,
quand il a rythmé le pas de la Révolution, la chute de la royauté et
la fuite des rois, il y a quelque enfantillage à s'émouvoir de
quelques expressions violentes. Et quand on reproche aux ministres
de la République d'avoir écouté sans protestation un chant que tous
les échos de notre histoire révolutionnaire et nationale nous
renvoient, on se rend vraiment ridicule par un étalage de fausse
pudeur. Et que sont à côté de certains couplets de La Carmagnole et
du Ça ira, les quelques vers de L'Internationale dont on affecte de
se scandaliser! Vraiment, donner au nom de la Révolution de 1792 et
1793 des leçons de modération dans le style et d'humaine courtoisie,
c'est une entreprise un peu risquée.
Mais ce n'est pas seulement sur la forme que porte la
controverse ; c'est sur les idées. Or, je dis que La Marseillaise,
la grande Marseillaise de 1792, est toute pleine des idées qu'on
dénonce le plus violemment dans L'Internationale. Que signifie, je
vous prie, le fameux refrain du « sang impur »? — «Qu'un sang impur
abreuve nos sillons ! », l'expression est atroce. C'est l'écho d'une
parole bien étourdiment cruelle de Barnave. On sait qu'à propos de
quelques aristocrates massacrés par le peuple, il s'écria : « Après
tout, le sang qui coule est-il donc si pur? » Propos abominable, car
dès que les partis commencent à dire que le sang est impur qui coule
dans les veines de leurs adversaires, ils se mettent à le répandre à
flots et les révolutions deviennent des boucheries. Mais de quel
droit la Révolution flétrissait-elle de ce mot avilissant et barbare
tous les peuples, tous les hommes qui combattaient contre elle?
Quoi! tous ces Italiens, tous ces Autrichiens, tous ces
Prussiens qui sous le drapeau de leur gouvernement combattent la
France révolutionnaire, tous les hommes qui, pour obéir à la volonté
de leurs princes, c'est-à-dire à ce qui est alors la loi de leur
pays, affrontent la fatigue, la maladie et la mort ne sont que des
êtres vils ? Il ne suffit pas de les repousser et de les vaincre; il
faut les mépriser. Même la mort ne les protège pas contre l'outrage;
car de leurs larges blessures, c'est « un sang impur » qui a coulé.
Oui, c'est une parole sauvage. Et pourquoi donc la Révolution
l'a-t-elle prononcée? Parce qu'à ses yeux tous les hommes qui
consentaient, sous le drapeau de leur roi et de leur pays, à lutter
contre la liberté française, espoir de la liberté du monde, tous ces
hommes cessaient d'être des hommes ; ils n'étaient plus que des
esclaves et des brutes.
C'est le mot terrible et grand de Saint-Just : « Qu'importé
que l'étranger perde des millions d'esclaves? Nous, nous perdons des
hommes libres. » C'est le mot de La Marseillaise elle-même : « Que
veut cette horde d'esclaves? » Aux yeux de la Révolution, le devoir
de tous ces hommes, s'ils veulent rester des hommes, c'est donc de
refuser aux despotes qui les gouvernent le service de leurs bras,
c'est d'« appliquer la grève aux armées » où ils sont Incorporés.
Qu'importé le lien qui les attache à leur groupe historique,
à leur tradition nationale, à leur patrie? Ce lien doit être rompu
en vertu d'un devoir supérieur. Quand la patrie, maniée par les
tyrans, devient un instrument de servitude contre l'humanité,
l'indiscipline, la révolte, la désertion deviennent l'obligation
première : voilà ce que la Révolution française, voilà ce que La
Marseillaise crient à tous les soldats du monde. Et ceux qui n'ont
pas écouté ce conseil hasardeux, ceux qui n'ont pas déserté pour la
Liberté? La Révolution ne voit en eux ni des citoyens, ni même des
soldats, mais une « horde d'esclaves », un troupeau contaminé de
servitude et dont « le sang impur » doit être versé avec mépris.
En vérité ! je le demande aux profonds exégètes qui vont
envenimant de leurs commentaires chaque parole des chants
révolutionnaires socialistes, et qui se scandalisent qu'on ait joué
ou chanté L'Internationale sur le passage de nos ministres, que
diraient-ils donc si les gouvernements étrangers, que nous recevons
aux accents de La Marseillaise, se montraient aussi délicats ? *
Quoi ! vous nous obligez à subir un chant de combat qui nous
flétrit, qui ne reconnaît même pas, d'une armée à une autre armée,
la noble fraternité du courage, du sacrifice et de la mort, et qui
dénonce comme impur tout le sang qui a coulé dans les veines de nos
peuples! Quoi! vous nous obligez à subir cet appel à l'indiscipline
qui ameute contre nous tous nos soldats ! »
C'est si bien le sens de La Marseillaise et la pensée de la
Révolution, que toute la politique révolutionnaire à l'égard des
armées étrangères n'a été qu'une propagande de désertion. J'ai
publié les curieuses estampes qui montrent ou bien un ballon
français planant au-dessus du camp austro-prussien et faisant
pleuvoir sur lui des brochures révolutionnaires, ou bien des soldats
français criant aux soldats ennemis, d'une rive d'un fleuve à
l'autre, le chiffre de la prime que la Révolution offrait aux
déserteurs.
Et qu'on ne se méprenne pas : toujours les combattants ont
essayé de provoquer des désertions chez l'ennemi. Mais ici il y a
quelque chose de nouveau : c'est qu'aux yeux de la Révolution, le
déserteur, quand il quitte le camp de la tyrannie pour passer dans
le camp de la liberté, ne se dégrade pas, mais se relève au
contraire; le sang de ses veines s'épure, et il cesse d'être un
esclave, une brute, pour devenir un homme, le citoyen de la grande
patrie nouvelle, la patrie de la liberté, les déserteurs, bien loin
de se méfier d'eux, elle les traite en citoyens. Elle ne se borne
pas à leur jeter une prime, elle leur assure sur les biens nationaux
des petits domaines et elle les inscrit, par là, dans l'élite
révolutionnaire ; elle les enracine à la noble terre de France, elle
leur réserve la même récompense qu'elle donne aux vétérans de ses
propres armées. Bien mieux, elle les organise en bataillons
glorieux, elle les envoie en Vendée pour combattre la
contre-révolution, non pas comme des mercenaires mais comme des fils
en. qui elle met sa complaisance. Seul Marat, avec son bon sens
irrité et son réalisme aigu, rappelle la Révolution à plus de
prudence. « Que pouvez-vous attendre, écrit-il, des hommes qui,
quoique vous en pensiez, ne sont venus à vous que pour de l'argent?
»
Partout où la Révolution victorieuse s'établit, à Liège comme
à Mayence, elle appelle à elle, pour administrer, les étrangers qui
s'offrent. Et ce ne sont pas des traîtres qu'elle utilise, ce sont
des enfants qu'elle retrouve : ils étaient captifs dans leur propre
pays ; en se ralliant à la France révolutionnaire, en s'offrant à la
servir et à organiser sa domination, ils se libèrent eux-mêmes, ils
se grandissent eux-mêmes et ils préparent l'avènement des patries
libérées dans l'humanité affranchie. Qu'on lise les discours et les
lettres du Mayençais révolutionnaire Georges Poster, et on verra
comment, sous l'action de la Révolution, se transforma partout
l'idée de patrie : ce qui eût été la veille déshonneur, désertion,
trahison, devenait, sous cette lumière nouvelle, le devoir et
l'honneur.
À Strasbourg même, dans la ville d'où a jailli la sublime
Marseillaise, sur qui donc, aux jours les plus difficiles et les
plus sombres, sur qui s'est appuyée la Révolution? Au lendemain du
31 mai 1793 quand la Convention venait de s'amputer de la Gironde,
quand la Révolution, menacée de toutes parts par la guerre étrangère
et la guerre civile, était condamnée à périr si elle ne concentrait
pas toutes ses énergies, par qui Strasbourg fut-il maintenu dans
l'unité révolutionnaire? Dietrich, l'ancien maire, celui-là même
chez lequel Rouget de Lisle essaya La Marseillaise, était suspect de
modérantisme et emprisonné. Tous ses amis étaient disposés à rompre
avec la Convention. La bourgeoisie strasbourgeoise, la vieille et
riche bourgeoisie de l'oligarchique cité, était plus que girondine :
elle était presque feuillantine. En tout cas, elle haïssait et
méprisait la Montagne et le Comité de salut public. Et dans les
assemblées de section, c'était elle qui faisait la loi, comme la
bourgeoisie lyonnaise à Lyon, comme la bourgeoisie marseillaise à
Marseille.
Le peuple ouvrier de Strasbourg, indolent, un peu passif,
habitué à suivre le mot d'ordre de la bourgeoisie pour laquelle il
travaillait, laissait faire. Mais il y avait à Strasbourg des
révolutionnaires venus de tous les points de l'Allemagne, et
notamment de la Souabe, soit que leur âme ardente eût voulu se mêler
au feu des événements, soit qu'ils eussent fui la police
soupçonneuse de leur pays. Ces hommes rêvaient une vaste fédération
humaine, une amitié étroite de la France révolutionnaire et de
l'Allemagne révolutionnée. Ils alternaient dans leurs chants les
couplets de La Marseillaise et le refrain mystique de l'Ode à la
joie de Schiller, devenu l'Ode à la Liberté
Etreignez-vous, millions d'hommes, C'est le baiser universel,
Par-delà les célestes dômes Bat sans doute un cœur fraternel.
Or, qu'on se reporte aux longues correspondances que publie
en 1793 Le Journal de la Montagne, journal officiel des Jacobins,
c'est sur les " patriotes allemands " que la Révolution
montagnarde s'est appuyée au fort de la crise. C'est grâce à eux
qu'elle a pu empêcher que la défection de Strasbourg se joignît à la
défection de Lyon et de Marseille. Ils contribuèrent ainsi à sauver
la Révolution. Pourquoi? Parce qu'ils avaient suivi le conseil
qu'avant le fameux couplet de L'Internationale, La Marseillaise
donnait au monde.
Mais osera-t-on me dire que ce conseil, la France
révolutionnaire le donnait aux autres peuples, et qu'en mettant
au-dessus même de la patrie l'Évangile de la Liberté, elle servait
encore l'intérêt national? Ceux qui parleraient ainsi feraient à la
Révolution le plus abominable outrage. Ils l'accuseraient de
l'hypocrisie la plus cynique. Non, elle n'était point si vile. Ce
qu'elle disait aux autres peuples, elle était prête à se l'appliquer
à elle-même. Elle disait aux hommes : Révoltez-vous contre des
patries de servitude et venez à la France de la Liberté, non parce
qu'elle est la France mais parce qu'elle est la liberté. Cela
voulait dire : Si la France devenait à son tour une patrie de
servitude et si le drapeau de la Liberté était ailleurs, ce serait
le devoir des Français de lutter contre la servitude française pour
la liberté humaine.
Voilà la pensée vraie de la Révolution et Armand Carrel y fut
fidèle le jour où il recruta un bataillon de volontaires pour aller
défendre en Espagne la cause libérale contre les généraux et les
soldats du Bourbon de France. Ainsi le seul homme, à ma connaissance
qui ait appliqué le conseil de L'Internationale, c'est un
révolutionnaire bourgeois fidèle à l'esprit de la Révolution
française.
Et si on veut nous jeter l'anathème je supplie que ce ne soit
pas au nom de celle-ci ; car, dans cet ordre d'idées,
L'Internationale n'a été que la suite prolétarienne de La
Marseillaise.
(La Petite République socialiste, 30 août 1903, reproduit
dans Cahiers d'histoire de l'Institut de recherches marxistes, 1988,
p. 117-123:)
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Stefan Zweig.
Le génie
d'une nuit. (écrit après le 14 juillet 1915.)
Il y a longtemps que minuit a sonné. La journée du 25 avril, si
émouvante pour Strasbourg, est achevée, celle du 26 a commencé.
L'ombre s'étend sur les maisons, mais ces ténèbres sont trompeuses,
car la fièvre agite encore la cité. Dans les casernes, les soldats
s'apprêtent à partir, tandis que derrière ses volets plus d'un
bourgeois prudent en fait peut-être autant. Des pelotons passent
dans les rues qu'ébranlé par intervalles le galop des estafettes ;
puis c'est un train d'artillerie qui arrive dans un grondement de
tonnerre ; c'est enfin l'appel monotone des sentinelles qui retentit
sans cesse d'un poste à l'autre. L'ennemi est trop près, l'âme de la
ville est trop inquiète, trop émue pour pouvoir trouver le sommeil
dans un moment aussi capital.
Rouget, qui vient de grimper l'escalier en colimaçon qui conduit à
son humble chambrette, se sent lui aussi dans un état d'exaltation
extraordinaire. Il n'a pas oublié sa promesse d'essayer de composer
au plus tôt une marche, un hymne guerrier pour l'armée du Rhin. Il
va et vient avec agitation dans son étroit logis. Comment commencer,
oui, comment? Les exhortations enflammées, des proclamations, des
discours, des toasts, résonnent encore pêle-mêle à ses oreilles : «
Aux armes, citoyens !... Marchons enfants de la liberté ! Ecrasons
la tyrannie!... L'étendard de la guerre est déployé ! » Mais il se
rappelle aussi d'autres bouts de phrase qui l'ont frappé dans la
rue, des voix de femmes qui tremblaient pour leurs fils, de gens qui
craignaient que les cohortes étrangères ne bouleversent la terre de
France et ne l'abreuvent de sang. C'est dans une demi inconscience
qu'il écrit les premières strophes qui ne sont que la répétition,
l'écho des appels entendus :
Allons enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé!
Puis il s'arrête et réfléchit; ça va. Le début est bon. D faut
maintenant trouver le rythme exact, l'air qui convient aux paroles.
Il sort son violon, fait un essai. 0 miracle! dès les premières
mesures la musique s'accorde parfaitement avec le texte. Il continue
d'écrire en toute hâte, déjà enlevé, emporté par une force qui vient
de s'emparer de lui. Et soudain tous les sentiments qui explosent à
cette heure, la haine des tyrans, la confiance dans la victoire,
l'amour de la liberté, tout cela afflue en lui. Rouget n'a plus
besoin de créer, d'inventer. Il n'a qu'à versifier les phrases, qui,
en ce jour unique, volent de bouche en bouche, et il aura dit, il
aura exprimé, il aura chanté tout ce que la nation ressent au plus
profond de son cœur. Il n'a pas besoin non plus de composer; car le
rythme de la rue, de l'heure lui arrive à travers ses volets fermés,
ce rythme fier et provocant qu'on entend dans le pas cadencé des
soldats, dans les sonneries des trompettes, dans le roulement des
canons qui passent. Peut-être n'est-ce pas sa propre oreille,
n'est-ce pas lui qui l'a entendu mais le génie de l'heure, qui,
cette nuit, habite son corps. Et la méthode obéit toujours plus
docilement à ce rythme martelé, allègre, qui est le battement du
cœur de tout un peuple. Rouget aligne vers et notes de plus en plus
vite, comme sous la dictée d'autrui — une tempête comme n'en a
jamais connu son âme étroite et bourgeoise s'est abattue sur lui.
Une exaltation, une fougue qui ne sont pas siennes, mais une force
magique concentrée dans cette minute explosive, élèvent le pauvre
dilettante de cent coudées au-dessus de sa propre mesure et le
projettent comme une fusée — lumière et flamme rayonnante d'un
instant — jusqu'aux étoiles. Pendant une nuit, il est accordé au
capitaine Rouget de Lisle de s'asseoir parmi les immortels. Éveillé
en lui par les cris d'appel empruntés à la rue, aux journaux, le
verbe créateur hausse le ton jusqu'à une strophe aussi impérissable
dans son expression poétique que la mélodie :
Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs!
Liberté, liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs!...
Quelques vers encore, et le chant immortel, sorti d'une même coulée,
d'un même souffle d'enthousiasme, alliant à la perfection paroles et
musique, est terminé avant que se montre l'aurore. Rouget éteint sa
lampe et se jette sur son lit. La lucidité sensorielle de tout à
l'heure a fait place à un état de morne épuisement. Il dort d'un
sommeil profond, semblable à la mort. Et effectivement le poète, le
créateur, le génie est mort en lui. Mais l'œuvre terminée est là,
indépendante du dormeur, auquel il a été donné d'accomplir ce
miracle durant un accès d'ivresse sacrée. Jamais au cours de
l'histoire des peuples un chant n'a été composé si rapidement et si
parfaitement à la fois.
Comme tous les matins, les cloches de la cathédrale sonnent
l'angélus. Par moments, le vent d'ouest apporte du Rhin le bruit
d'une fusillade, les premiers engagements ont commencé. Rouget
s'éveille. Il a peine à sortir des profondeurs de son sommeil. Il
sent vaguement qu'il lui est arrivé quelque chose, quelque chose
dont il garde un souvenir confus. C'est alors qu'il aperçoit sur sa
table des feuillets fraîchement noircis. Tiens, des vers ! Quand les
a-t-il écrits? de la musique? C'est bien son écriture! Quand a-t-il
composé cela? Parbleu, c'est la chanson que son ami Dietrich lui a
demandée hier, la marche pour l'armée du ' Rhin ! Rouget lit ses
vers, puis fredonne la musique, mais comme tout créateur en face de
l'œuvre qu'il vient d'accomplir il est dans l'incertitude la plus
complète. Il a pour voisin un camarade de régiment, il lui montre,
lui chante son hymne. Son ami paraît satisfait et ne propose que
quelques légères modifications. Cette première approbation donne
plus d'assurance à Rouget. Impatient comme le sont tous les auteurs
et fier d'avoir réalisé si vite sa promesse, il court à l'instant
chez le maire qui fait sa promenade matinale dans son jardin tout en
méditant un nouveau discours. Comment, c'est vous, Rouget? Votre
chanson est déjà terminée? Eh bien, voyons-la tout de suite! Ils se
rendent au salon, Dietrich se met au piano et accompagne Rouget.
Attirée par ce concert matinal insolite, la femme du maire entre
dans la pièce; elle promet de faire des copies de l'œuvre nouvelle,
et, en musicienne accomplie qu'elle est, d'en travailler
sur-le-champ l'accompagnement, afin de la faire figurer au programme
de la fête qu'ils donnent le soir même à leurs intimes. Dietrich,
fier de sa jolie voix de ténor, entreprend d'étudier l'hymne à fond.
Et le 26 avril, le soir même du jour où il fut composé, on le chante
dans le salon du maire, en présence d'une assistance variée.
Il semble que les auditeurs aient applaudi chaleureusement et
n'aient pas ménagé à l'auteur les compliments les plus flatteurs.
Mais, évidemment, les hôtes de l'Hôtel Broglie ne se sont pas doutés
du tout qu'ils venaient d'assister à l'invisible essor d'un chant
immortel. Les contemporains d'une œuvre ou d'un homme en perçoivent
rarement d'emblée la grandeur; la lettre de la mairesse à son frère,
dans laquelle elle rabaisse un miracle au niveau d'un événement
mondain, montre combien elle a sous-estime cet instant prodigieux :
« Tu sais que nous recevons beaucoup de monde et qu'il nous faut
constamment inventer de nouvelles distractions. Mon mari a donc eu
l'idée de faire composer une chanson de circonstance. L'officier de
génie Rouget de Lisle, charmant poète et musicien, a trouvé très
rapidement les paroles et la musique d'un chant de guerre. Mon mari,
qui possède une jolie voix de ténor, a chanté immédiatement ce
morceau qui est très attrayant et ne manque point de caractère.
C'est du meilleur Gluck, mais en plus vif et plus entraînant. Quant
à moi, j'ai employé mes dons à l'orchestration et ai arrangé la
partition pour piano et divers instruments, ce qui m'a donné
beaucoup de travail. Le morceau a été joué chez nous à la grande
satisfaction de toute la société. »
« A la grande satisfaction de toute la société ! » L'appréciation
nous semble aujourd'hui singulièrement froide. Mais cette impression
simplement favorable, ce succès modéré s'expliquent très bien, car
au cours de la première audition La Marseillaise n'a pas encore pu
se révéler dans toute sa force. La Marseillaise n'est pas, en effet,
une œuvre de concert pour ténor léger, elle n'est pas faite pour
être chantée par un soliste, dans, un salon bourgeois, entre une
romance et une cavatine. Un chant qui va crescendo jusqu'à ce
martèlement, jusqu'à ces mesures électrisantes ; « Aux -armes,
citoyens ! » s'adresse à une foule, à une masse, et sa véritable
orchestration se trouve dans le cliquetis des armes, dans l'éclat
des fanfares, dans le bruit des régiments en marche. Elle n'a pas
été conçue pour un auditoire calme et attentif, mais pour des gens
qui agissent, qui combattent. Elle n'est pas écrite pour un seul
soprano, pour un seul ténor, mais pour les mille gosiers d'une foule
; c'est le chant de marche symbolique, l'hymne triomphal, funèbre,
national, patriotique de tout un peuple. Seul l'enthousiasme qui le
fit naître prête sa force à l'œuvre de Rouget. Elle n'a pas encore
enflammé le cœur de la Nation, la résonance magique de ses paroles,
de sa musique n'a pas encore atteint son cœur ; l'armée ne connaît
pas encore son chant de marche et de victoire, la Révolution son
immortel péan.
(Les Très riches heures de l'Humanité, Belfond.)
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Charles Koechlin.
Gloire à La
Marseillaise/ Cri d'épopée. 1936.
La plupart des musiques de la Révolution française ont un air
de famille : majesté fraternelle et sereine, naïf et touchant espoir
de bonheur et de paix, avec une belle foi dans l'Être suprême, la
Raison, la Vertu.
La Marseillaise, pièce unique, est à part. Élan inconnu,
dynamisme nouveau, invincible. Les esthètes pour qui la musique <
n'exprime rien » peuvent nier l'« inspiration ». Mais une
Marseillaise la prouve, et cette force inouïe qu'atteint, à l'heure
fiévreuse du génie qui s'ignore, l'enthousiaste inspiré par un sujet
qui le possède.
La Marseillaise, œuvre de génie, tout le monde le sait ; tout
le monde ne le sent pas. Il faut le vivre en soi, cet élan d'un
peuple vers la liberté, vers une lumière à l'horizon de l'avenir,
vers ce que nous voulons, aujourd'hui, réaliser. Du chef-d'œuvre, il
faut oublier certaines interprétations mélodramatiques, voire
cabotines ; il faut regretter aussi que l'obligatoire "version
officielle" remplace toujours l'originale de Rouget de Lisle, plus
fruste, plus naïve et par cela même plus forte peut-être. Et puis,
il ne faut pas que ce chant de sublime révolte, ce cri d'épopée,
nous évoque les inévitables personnages en redingote des
inaugurations officielles. Mais dans l'immense hommage à Rouget de
Lisle pour le centenaire de sa mort, sa Marseillaise retrouve une
place digne d'elle : l'émotion des grands jours s'en dégagera tout
entière. Aussi bien, l'orchestration de Berlioz est sans doute la
plus vivante et peut-être (malgré sa liberté de transcription) la
plus véritablement fidèle à la pensée de l'auteur.
On commence à se souvenir du reste de son œuvre, injustement
oubliée. Il y a chance, toutefois, pour que l'éclat fulgurant de La
Marseillaise n'illumine aucune des mélodies écrites en des heures
plus conscientes et moins exceptionnelles. En revanche, il semble
que Rouget de Lisle s'y montre bien-au-dessus de l'amateur ignorant
qu'une légende s'obstine à voir dans le musicien de la géniale
Marseillaise. Et l'Hymne à la raison n'est pas indigne des chants,
du. même caractère, composés par Gossec ou par Méhul.
On n'attendra point une étude détaillée : la place me manque,
et l'érudition nécessaire. Je ne voulais qu'affirmer ma sympathie
pour ce créateur et l'idéal qu'il défendit.
(L'Humanité, 27 juin 1936.)
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Aragon.
Romance des
quarante mille.
Qu'ont dit mourant les cheminots de Rennes
Qu'ont fredonné les cachots de Paris
Cette clameur que les bourreaux entraînent
Chateaubriant les passants la reprennent
Et
fusillé le refrain refleurit
Désespérant
ailleurs te faire taire
Voici chez toi les
étendards gammés
Chanson qu'avant nous nos aïeux
chantèrent
Tu
disais vrai Chanson des Volontaires
Et
dans nos bras saignent nos bien-aimées
Tes mots avaient toujours ici le sens
Dont se grisa l'Europe en d'autres temps
Et
les tyrans pâles de leur puissance
Vinrent chercher où le chant prit naissance
Dans le Vieux-Port ce cœur
rouge battant
Quel poing de fer a frappé
sur la porte
Que
voulez-vous fils de la trahison
Qu'avons-nous fait qui fait qu'on nous déporte
Comme
à des serfs qui tombent en main-morte
Oserez-vous nous
prendre nos maisons
Où je suis né
laissez-moi que j'y meure
Dit
le vieillard
à ceux qui le chassaient
Quoi Des Français nous volent nos demeures
Quoi
Des Français se sont faits
écumeurs
Pour
l'ennemi torturant des Français
Ça
des Français Les enfants les regardent
Avec
des yeux qui croient qu'on les trompa
II faut s'enfuir avec de maigres hardes
Ça des Français
Ô Vierge de la Garde
Vous les voyez et vous ne bronchez pas
Que l'étranger ne trouve que les braises
De
notre haine au foyer déserté
Janvier vengeur souffle une Marseillaise
Par
les fenêtres où
vont valser les chaises
Jette ton cœur s'il ne peut s'emporter
Quarante mille en marche vers le bagne
L'étrange chaîne
et l'étrange convoi
D'Afrique vient qui tourne et l'accompagne
Un
vent d'espoir dont blêmit la campagne
Et
la chiourme
écoute cette voix
Un air ancien dont les tyrans s'émurent
Siffle ce soir au simoun d'Algérie
Quarante mille en marche et qui murmurent
Cet
air issu Marseille de tes murs
Quarante mille enfants de la Patrie.
(La Diane française,
P. Seghers, 1945, p. 46-48.) |
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R.P. Raymond-Léopold Bruckberger.
La
Marseillaise à la maison centrale de Clairvaux.
Voici comment se passaient les exécutions d'otages à la
maison centrale de Clairvaux, aux mois de juin et juillet 1942. Nous
étions confiés par les Allemands à l'administration pénitentiaire
française. Les Allemands venaient presque tous les jours contrôler
la tenue de la prison. Mais quand ils venaient pour une exécution,
ils arrivaient le matin vers neuf heures, avec un groupe d'hommes en
armes et en casque, dans un camion. Avec une rapidité prodigieuse,
la nouvelle courait dans toutes les cours et jusque dans les
cellules. Et nous attendions jusque vers seize heures. Nous ne
savions pas qui serait choisi. Je le dis à l'honneur de la classe
ouvrière, c'était presque toujours des ouvriers et presque toujours
[des] communistes. Le soleil frappait d'aplomb dans la cour où nous
étions enfermés. Tout était opprimant. Nous attendions. Nous
parlions peu. Beaucoup jouaient aux cartes et se disputaient pour
tromper l'angoisse. Ce jour de l'Ascension, c'était ainsi. À seize
heures, un gardien arrive, appelle un numéro matricule et lui dit :
« Vous êtes transféré »
Le mot « transféré » résonnait terriblement. Le garçon avait
23 ans. Il n'avait plus que trois ou quatre mois à faire pour être
libéré. Il serra quelques mains et prit un ami à part :
« Tu iras voir ma mère. Dis-lui que je suis mort
courageusement et dans ma foi communiste. »
II est emmené, nous fait un adieu de la main. Arrivé dans la
cour voisine, une immense cour, il est rejoint par quatre autres
détenus, également « transférés >. C'est la cour des « Droit commun
». Le gouvernement de Vichy a cette honte de plus d'avoir fait du
communisme un délit de droit commun et d'avoir ainsi pourvu les
poteaux d'exécution allemands. Dans cette cour il y a plusieurs
centaines de détenus, des assassins, des voleurs, des bagnards,
toute l'aristocratie de la racaille de France. Quand les cinq
condamnés traversent la cour, tous les détenus se lèvent, quittent
leurs bérets et chantent La Marseillaise. Oui, l'âme de la France,
en cet après-midi éclatant de l'Ascension, l'âme de la France est
là, avec des assassins et des voleurs. Elle n'a jamais été à Vichy.
Je pense au mot de l'Evangile, adressé aux Pharisiens : « Les filles
et les publicains vous précéderont au royaume de Dieu. » Cette
Marseillaise nous l'avons entendue pendant de longues minutes. Elle
a été reprise et continuée par les condamnés. Ils chantaient encore
quand ils sont tombés sous les balles. Chaque fois que j'entends
maintenant La Marseillaise, il me semble qu'elle n'est plus que
l'écho de celle-là.
(Si grande peine, chronique des années 1940-1948, Bernard
Grasset, 1967, p. 103-104.) |