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L'allocution du Président d'âge Un exercice de style
Article Ier, alinéa 1er du Règlement de l'Assemblée nationale : « Le doyen d’âge de l’Assemblée préside la première séance de la législature, jusqu’à l’élection du Président. » Le Règlement organise aujourd’hui strictement la tenue de la première séance de la législature. En revanche, c’est l’usage et non une règle écrite qui réserve au doyen d’âge la prérogative d’inaugurer la législature par une allocution visant à délivrer le message de l’expérience qu'il a acquise au cours de ses mandats. « Mes bien chers collègues, […] avant l’élection de votre bureau définitif, par une allocution que votre Règlement n’a pas prévue et dont la nécessité n’est peut-être pas démontrée (Sourires), il est d’usage que le plus âgé d’entre vous, tout en vous exhortant à travailler, retarde de quelques instants la reprise de vos travaux. (On rit.) » En ces termes le doyen Andrieux, le 9 janvier 1923, définit ce rituel républicain que le royaliste Léon Daudet a surnommé quant à lui « la fête de grand-papa »…
« Il est difficile d’être un bon président d’âge », constate à la même époque l’ancien ministre Louis Barthou, dans son essai Le Politique. « La malice, la malignité et même la méchanceté ne perdent jamais leurs droits dans une assemblée, et ‘‘le vieux’’, comme on l’appelle, ne bénéficie pas longtemps de la vénération collective qui l’a, tout d’abord, salué. On guette son discours. S’il est bref et clair, et surtout étranger aux passions politiques, le succès en est certain : il peut même être triomphal si l’autorité d’une vie consacrée au bien public rehausse la sagesse des conseils de l’allocution présidentielle. » - Aux débuts de la représentation nationale Cet exercice de style trouve ses antécédents aux débuts de la représentation nationale. Le 5 mai 1789, c’est certes le maître des cérémonies du roi qui ouvre la réunion des États généraux, mais les doyens des trois ordres sont nommés présidents provisoires le lendemain. Celui du Tiers, Leroux, est bientôt chargé de raisonner son bouillant collègue Mirabeau : du notable insuccès de ses démarches procède toute notre histoire parlementaire.
La première réunion de la Législative, le 1er octobre 1791, montre la difficulté de constituer un bureau à une époque où les vérifications d’état-civil demeurent malaisées. Selon l’article 24 de la loi du 17 juin 1791, « l’Assemblée doit se constituer provisoirement sous la présidence du doyen d’âge ». Or voici que trois postulants se présentent ! On retient Batault, député de la Côte-d’Or, soixante-neuf ans, qui ouvre la séance en ces termes : « A l’ordre, messieurs. (La salle retentit d’applaudissements.) Aux termes de la loi, les deux membres les moins âgés doivent faire fonction de secrétaire. L’âge nécessaire pour être élu, est de vingt-cinq ans : si parmi MM. les députés, il en est qui n’aient pas encore atteint leur vingt-sixième année, qu’ils se présentent… »
- A l’origine, une simple modalité procédurale A l’origine, la présidence d’âge ne vise qu’à rendre possible la constitution de l’Assemblée : purement procédurale, elle ne permet pas au doyen de prononcer un discours personnel. Rühl à la première séance de la Convention, Tarteyron à l’installation du Corps législatif ne prononcent pas un mot. En 1830, Labbey de Pompières préside les trois premières séances de la monarchie de Juillet sans discours inaugural.
C’est au moment de céder le fauteuil présidentiel à Casimir Perier qu’il prend l’initiative d’une allocution pareille au chant du cygne : « Messieurs, avant de quitter la place honorable, où le hasard, et le hasard seul m’avait porté, je m’empresse de témoigner à mes collègues ma vive reconnaissance pour l’indulgence qu’ils ont daigné accorder à mes efforts. Je vais rentrer dans l’obscurité qui convient à ma médiocrité et à mes goûts. Là, tant que mes concitoyens me jugeront digne de leur confiance, je continuerai à défendre de mes faibles moyens les intérêts du pauvre et de l’opprimé ; là, j’espère être plus heureux que je ne l’ai été jusqu’à ce jour. Je ne considérerai point quels sont les hommes qui nous gouvernent, et je me ferai gloire de vérifier ce titre de vieux tribun qui m’a été donné. Je combattrai la profusion comme par le passé, je demanderai la suppression des impôts qui pèsent plus particulièrement sur la classe la moins aisée, sur cette classe qui nous a rendu la liberté, classe à laquelle je dois le peu de jours qui me restent encore à exister, et dont je lui rends grâce. (Mouvement général d’adhésion.) » En 1848, l’Assemblée nationale constituante est saluée par une salve d’artillerie, mais le doyen Audry de Puyravault ne fait aucune déclaration.
L’année suivante, la présidence d’âge de l’Assemblée législative échoit à un monarchiste, le comte de Kératry, soixante-dix-neuf ans, qui se contente de quelques mots pour défier le camp républicain : « Le ciel, en prolongeant mes jours au-delà de la limite ordinaire assignée à la vie humaine, et le choix de mes braves compatriotes du Finistère, qui, pendant plus de trente années, m’ont accordé leur confiance, m’ont appelé à ce fauteuil. Je sens les obligations que ce double choix m’impose ; je porte le juste tribut de ma reconnaissance à la double source dont il émane. » Rappelant lui-même « l’urgence des circonstances », le comte Benoist d’Azy, soixante-quinze ans, préside sans fleurs de rhétorique les premières séances de l’Assemblée nationale élue en 1871 : il se préoccupe du tirage au sort des bureaux et ne provoque de mouvements qu’en lisant la lettre de démission de Garibaldi. - L’exposé d’un grand dessein mûri par une longue expérience parlementaire C’est le 8 mars 1876, pour la première séance de la Chambre des députés, qu’est prononcé un discours de doyen tel que nous l’entendons aujourd’hui. « Messieurs les députés, merci à mes quatre-vingt-deux ans de l’honneur qu’ils me font de présider un instant cette grande Assemblée de la République française ! » lance François-Vincent Raspail, vétéran de 1848, avant de lancer un lyrique appel à la réconciliation nationale. « Une ère nouvelle commence en ce jour pour la France, saluée qu’elle a été par l’immense majorité du suffrage universel. Devant cette puissante voix de la patrie, tous les partis doivent s’effacer et se taire : c’est là un acte de patriotisme que nous attendons d’eux. (Très bien !) Oublions ces souvenirs de nos calamités intestines ; oublions toutes nos discordes, effaçons-en les dernières traces : la patrie nous l’ordonne ! (Très bien ! très bien !) Rapprochons-nous, au lieu de nous diviser de nouveau ; réparons nos fautes, au lieu d’en grossir le nombre. C’est à ce prix que la confiance renaîtra pour féconder la science, les arts, l’industrie, la moralisation et la liberté, ces grandes forces actives de la République ! (Nombreuses marques d’approbation et applaudissements.) » © D.R. Sous la Troisième République, le bureau est renouvelé chaque année, si bien que le discours du doyen d’âge, devenant annuel, prend la forme d’un rite. L’allocution tend aussi à s’allonger. Solennelle en 1919, quand Jules Siegfried salue les représentants de l’Alsace-Lorraine reconquise, elle se fait spirituelle et combative en 1923, lorsque Louis Andrieux profite de l’occasion pour rappeler son attachement au vote des femmes, « car le suffrage n’est pas universel, quand la meilleure partie du genre humain en est exclu ».
Respectée par l’Assemblée consultative provisoire et les constituantes de 1945 et 1946, la tradition du discours inaugural a donné lieu à quelques scènes mémorables : le communiste Marcel Cachin au Perchoir en pleine Guerre froide, le chanoine Kir invoquant « l’aide de Dieu » pour les premiers travaux de la Ve République, le professeur Hippolyte Ducos expliquant Mai 68 par « une frustration d’idéal » tout en défendant les humanités classiques, ou encore le communiste Virgile Barel saluant « la fin de la guerre du Vietnam » en 1973, avant de souhaiter l’extradition du « bourreau nazi » réfugié en Bolivie – Klaus Barbie, l’assassin de son propre fils.
En 1978, Marcel Dassault surprend ses collègues en réclamant « un impôt de solidarité, un grand impôt sur la fortune une fois pour toutes », tout en précisant « que le produit de cet impôt ne serait pas versé au budget général, mais à une caisse qui répartirait ces crédits au mieux des intérêts de la France ». « Heureux les doyens qui ont conservé ou assez de sens ou assez d’esprit pour ne pas abuser des droits que leur confère une fonction passagère ! Il est difficile d’avoir quatre-vingts ans, non licet omnibus, mais il est plus difficile encore de garder la mesure, la note juste, le ton convenable au moment qui passe », note déjà Louis Barthou en 1924. De fait, il arrive rarement que le discours du doyen d’âge soit exempt d’humour. En 1962, Kir déclenche l’hilarité en observant que « si les conférences au sommet ne réussissaient pas, il conviendrait peut-être d’en organiser à la base »… « N’oubliez jamais vos circonscriptions », conseille aux députés nouvellement élus en 1997 le doyen Charles Ehrmann, quatre-vingt-onze ans à la fin de la XIe législature. « On ne vous y parlera jamais de l’Europe mais des petits problèmes quotidiens dont la solution assurera votre réélection. J’en sais quelque chose ! »
____________________ La rentrée parlementaire
« Un peu une rentrée de collégiens. Joie assez forte de lutteurs qui se retrouvent. Brouhaha. Pas un instant de respect pour le vieillard qui fait le discours de la réouverture et qui embête et à qui chacun sans gêne le fait savoir. « Salle de la Paix grouillante, envahie, houleuse, joyeuse. Serrements de mains, félicitations... Les vainqueurs du tournoi. Fraternité. Les quelques vaincus qui se promènent dans cette victoire passent inaperçus avec la consolation rapide d’une tape amicale sur l’épaule : ‘‘Mon pauvre vieux. Comment cela s’est-il fait. Mais tu étais imbattable.’’ Et l’autre répond : ‘‘Des manœuvres infâmes…’’ Mais il n’a déjà plus d’interlocuteur. La note dominante de cette journée c’est la satisfaction de n’avoir pas été blackboulé. Les élus des partis extrêmes en oublient les batailles de demain. » (Maurice Barrès, Mes Cahiers, 1er juin 1906.)
____________________ Allocutions des
Présidents d'âge
______________ Liste des doyens d'âge de 1789 à 1958
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