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50ème anniversaire
de la
Déclaration universelle des droits de l'Homme
(1948-1998)

Entretien avec M. Robert BADINTER,
président de la mission pour le cinquantenaire
de la Déclaration universelle des droits de l'homme,
publié dans le journal
Le Monde,
vendredi 18 septembre 1998

« L'engagement pris par les États en 1948 n'a à l'évidence pas été tenu »
L'idéal proclamé il y a cinquante ans reste largement bafoué
et se heurte aux nouveaux défis scientifiques

De nombreuses manifestations vont marquer en France, pendant deux mois, le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Pour des raisons symboliques et politiques, c'est à Paris que l'Assemblée générale des Nations unies, réunie au palais de Chaillot, avait adopté ce texte, dont l'un des auteurs était René Cassin. Le gouvernement français a souhaité donner à cette commémoration un éclat particulier et confié à Robert Badinter la présidence de la mission qui a organisé les manifestations. Une cérémonie finale aura lieu à Paris le 10 décembre, à laquelle participeront de nombreuses personnalités internationales incarnant le combat pour la défense des droits de l'homme. Les organisations non gouvernementales organisent de leur côté une série de réunions et rassembleront, les 8 et 9 décembre à Paris, des états généraux des ONG qui doivent déboucher sur un " appel de Paris " . Robert Badinter esquisse un bilan, cinquante ans après, de ce texte fondateur.

  • " A quoi sert une commémoration ?
  • A revenir aux sources, à dresser le bilan, à ouvrir des voies nouvelles. Revenir aux sources, c'est rappeler que la conception de la Déclaration de 1948 repose sur l'universalité et l'indivisibilité des droits de l'homme. Ceux qui mettent en cause l'universalité en disant que c'est l'expression de la culture occidentale ou l'indivisibilité en refusant de considérer les droits économiques et sociaux comme des droits de l'homme, ceux-là tournent le dos à la Déclaration. Ils s'abritent derrière ce relativisme culturel, ou cette négation, pour commettre, ou tolérer, des violations des droits de l'homme. C'est une justification idéologique de leurs carences.
  • N'y a-t-il pas chez les Occidentaux, une certaine hypocrisie dans le maniement du discours sur les droits de l'homme qui lui a fait perdre de sa crédibilité ?
  • Il y a perte de crédibilité, en effet, à chaque fois qu'on proclame les droits de l'homme sans les respecter. Mais ce que j'évoquais, c'est la contestation radicale. Aujourd'hui encore, l'Arabie saoudite, par exemple, qui n'a pas voté la Déclaration de 1948 - pas plus que les États communistes à l'époque ou l'Afrique du Sud - rejette la Déclaration parce qu'elle la déclare incompatible avec la loi islamique telle qu'elle l'interprète. La raison essentielle est que, dans ce pays comme dans d'autres, la condition faite aux femmes viole leurs droits fondamentaux et est incompatible avec la Déclaration universelle. Dans certains pays africains ou asiatiques, on récuse la vision occidentale des droits de l'homme centrée sur l'individu, au profit d'une vision axée sur les droits collectifs, l'être humain étant considéré comme faisant d'abord partie d'une communauté. Mais, comme Kofi Annan l'a bien dit, "il n'est pas nécessaire d'expliquer ce que signifient les droits de l'homme à une mère asiatique ou à un père africain dont le fils ou la fille a été torturé ou assassiné. Ils le savent malheureusement beaucoup mieux que nous...". En revanche, il faut accepter que, dans leur expression, les droits de l'homme revêtent des aspects culturels divers.

"A la contestation idéologique s'ajoutent les menaces découlant des progrès scientifiques et technologiques. En 1948, personne ne pensait aux problèmes qui se posent aujourd'hui dans l'ordre de la bioéthique ; personne ne se souciait de l'environnement. Ce sont des questions -clés, à l'aube du XXIe siècle, pour l'avenir de l'humanité. Il est évident aussi qu'à l'époque d'Internet, nous devons nous demander comment concilier la liberté d'expression et de communication avec le droit au respect de la vie privée de chacun - y compris du président des États-Unis - ou assurer la protection nécessaire des mineurs face à la pornographie ou à la pédophilie.

  • Cinquante ans après la Déclaration universelle, quel est le bilan ?
  • On a fait de grands progrès, mais les militants des droits de l'homme ont aussi des raisons de nourrir quelque amertume. On a multiplié les instruments juridiques mais, à ce jour, les États-Unis, première puissance du monde, n'ont toujours pas ratifié le Pacte de 1966 sur les droits économiques et sociaux. Et la Chine n'a pas encore signé le Pacte sur les droits civils et politiques, ni celui sur les droits économiques. Quant au traité signé à Rome créant la Cour pénale internationale, il n'a recueilli, à ce jour, que 31 signatures, alors qu'il doit être ratifié par 60 États pour entrer en vigueur. Il faudra, à l'occasion de la commémoration, lancer un appel pressant à la ratification de ce traité.

"Et puis, il y a les violations qui se commettent quotidiennement. Presque dix ans après la chute du mur de Berlin, voyez ce qui se passe en Afghanistan, en Algérie, au Congo ou, à nos portes, au Kosovo. Pour arrêter quelques criminels de guerre en Bosnie, on ne peut pas dire qu'il y ait eu une grande volonté politique. Et puis, il y a ce défi essentiel : 1,3 milliard d'êtres humains ont moins de 1 dollar par jour pour survivre ; 35 000 enfants, chaque jour, meurent de maladies qui pourraient être prévenues. Là est le premier enjeu de la mondialisation en termes de droits de l'homme.

"Certes, on a vu disparaître l'apartheid, s'effondrer la plupart des dictatures, notamment en Amérique du Sud et à l'Est de l'Europe. Même si en Russie règne le désordre et prospère le crime, le goulag n'existe plus. Mais l'engagement pris par les États dans le préambule de la Déclaration universelle des droits de l'homme n'a, à l'évidence, pas été tenu.

  • Comment avez-vous conçu le programme de cette commémoration, et pourquoi la France en fait-elle tant, beaucoup plus même que l'ONU ?
  • Le président de la République et le gouvernement y sont attachés. Le fait que la Déclaration universelle ait été adoptée à Paris, au lendemain de la seconde guerre mondiale, confirmait le lien historique entre la France et les droits de l'homme. Certes, il me paraît excessif, et parfois désobligeant à l'égard des autres nations, de dire que la France est la "patrie" des droits de l'homme. Mais assurément, elle en est un des foyers, et mon voeu le plus cher est qu'elle soit toujours au premier rang de ses défenseurs.

"Nous avons choisi huit métropoles régionales où seront organisés des colloques soit sur les nouveaux défis (environnement, bioéthique, communication, etc.), soit sur les dimensions actuelles des violations classiques des droits de l'homme, comme le racisme, ou en matière de migrations et de droit d'asile, par exemple. La question de l'éducation en matière de droits de l'homme est essentielle et sera analysée. Enfin, à Paris, les 7 et 8 décembre, nous rassemblerons les rapporteurs de ces colloques et des personnalités venues de tous pays pour une réunion sur les dimensions nouvelles des droits de l'homme.

"Le 8 et le 9 décembre se rassembleront, parallèlement, de leur propre volonté, à Paris, les états généraux des ONG. Une des grandes questions sera la protection internationale des défenseurs des droits de l'homme.

"Le 9, nous organiserons une journée pour les jeunes, et le 10, ce sera la cérémonie officielle, avec un duplex entre New York et Paris, auxquels participeront un nombre considérable de personnalités qui se sont illustrées dans le domaine des droits de l'homme, invitées par le président de la République et le premier ministre.

  • Des discours, donc ?
  • Inévitablement, mais aussi des projets, des initiatives, des résolutions.
  • Que pensez-vous de la politique française qui se veut aujourd'hui moins arrogante, moins dénonciatrice, qui prêche la coopération, mais qui ne reçoit pas un dissident chinois de passage à Paris, par exemple ?
  • J'ai regretté, pour ma part, cette attitude. Et j'ai veillé à ce que le dissident Wei Jingsheng soit reçu par le président de la commission des affaires étrangères du Sénat, tout comme il a été reçu à l'Assemblée nationale.

"On nous dit que la dénonciation publique des atteintes aux droits de l'homme devant l'opinion publique internationale serait inefficace. Mais le silence sous couleur d'efficacité me laisse sceptique. Je suis convaincu que les relations économiques et géopolitiques se développent pour des raisons économiques et stratégiques. Si un pays choisit de vous acheter tel modèle d'avion, ce n'est pas par amitié ou reconnaissance, mais parce que vos avions sont meilleurs. Par conséquent, que vous disiez haut et fort la vérité sur les droits de l'homme à votre client éventuel ne le fera pas changer d'avis. Je ne suis pas partisan du silence.

"Je ne crois pas non plus qu'il faille ménager la susceptibilité de tel ou tel État au nom de l'équilibre géopolitique. Pourquoi ne pas dire, qu'en Chine, on exécute plus de condamnés à mort que dans tout le reste de la planète ? Chaque fois que je vais aux États-Unis, je rappelle à ce sujet que les "couloirs de la mort" des pénitenciers ne sont pas une institution compatible avec les droits de l'homme. Encore une fois, je crois à l'universalité et à l'indivisibilité des droits de l'homme. Ils demeurent l'horizon moral de notre temps."

Propos recueillis par Claire Tréan

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