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50ème anniversaire de la Déclaration universelle des
droits de l'homme (1948-1998)
Allocution prononcée par M.
Laurent Fabius,
Président de lAssemblée nationale,
à l'occasion de la visite de M. Kofi Annan
Monsieur le Secrétaire Général, Monsieur le Premier Ministre,
mes chers collègues,
Cest, à ma connaissance, la première fois que le responsable dune
organisation internationale est reçu dans cet hémicycle. Votre présence témoigne du
rôle essentiel de lONU. Votre venue nous honore.
LOrganisation des Nations Unies est en effet la seule instance internationale
légitime de recours à la force. La contourner, cest déjà la trahir. A
lexemple de votre action personnelle durant les récentes crises irakiennes, vous
cherchez partout à prévenir les conflits pour empêcher la souffrance, la guerre, la
mort. Serviteur de la Charte, patron de la plus vaste institution du monde, vous devez,
sans troupes et pratiquement sans budget, rassembler 185 pays et éviter 5 veto, pour
demeurer larbitre impartial des disputes internationales.
Ce 50e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de lHomme
sert de cadre à votre venue. Entre le texte sublime de 1789 et celui de 1948, il existe,
vous le savez, un dialogue intime. Lun est parti de cette Assemblée même, pour
atteindre à luniversel. Lautre, issu dune négociation internationale
où sillustra notamment René Cassin, est redescendu vers tous les hommes. La
Déclaration de Paris a fait entrer lindividu directement dans le champ du droit
international, refusant lécran des Etats servant de prétextes au déni des droits
fondamentaux. Je veux rendre hommage ici à tous les défenseurs de ces droits, individus
ou organisations, militants exemplaires de la dignité humaine.
Nous pouvons mesurer à cette occasion le chemin parcouru depuis la création de
lONU. Avancées de la paix, fin de la colonisation, éclosion de nombreuses
démocraties, écroulement de lapartheid, voilà de magnifiques victoires. Elles ne
masquent pas dimmenses échecs : 1 milliard 300 millions dindividus crèvent
la misère avec moins de 6 F par jour ; 35 000 enfants meurent quotidiennement de maladie
; combien de belles proclamations et de violations sordides ! En cet instant, je songe en
particulier, on le comprendra, à notre compatriote Vincent Cochetel, enlevé il y a de
longs mois en Ossétie. Notre condamnation de la barbarie est totale. La création de la
Cour Pénale Internationale représente un espoir dont nous souhaitons la ratification
rapide. Cette Cour peut en effet déboucher sur la fin de limpunité pour les plus
grands des criminels.
Monsieur le Secrétaire général, " agis toujours de manière à traiter la
personne humaine comme une fin et non comme un moyen " ; " agis toujours
de manière que le principe de ton action puisse être érigé en loi universelle
". Ces deux maximes fondatrices se complètent maintenant dune troisième : "
agis toujours de façon à préserver lavenir de la vie sur notre terre ".
Nous savions déjà quil ne pouvait pas exister de relativisme des droits humains ;
nous proclamons désormais que les droits de lhomme impliquent la protection même
de lavenir de lespèce contre les nouveaux ennemis à vaincre : détournements
bioéthiques, saccage de lenvironnement, prolifération des armes de destruction
massive, famines, pandémies et dérives fondamentalistes. Sous la pression de
lopinion sécrit donc une liste de nouveaux droits de lhomme. De
lhomme, de la femme et de lenfant. LONU doit en être le garant.
Un garant qui finalement a tenu face à un demi-siècle de tourmente internationale. 50
opérations de maintien de la paix, mais encore 40 États en guerre ! Au temps des 2
superpuissances, rien ne se faisait ou ne se défaisait- sans leur approbation. La
chute du mur de Berlin a dynamité tout le système. Un seul pays dispose aujourdhui
dune domination militaire, économique, technologique et culturelle, poussant
dailleurs le paradoxe jusquà être, malgré sa richesse record, votre
débiteur - record. Mais si on se projette vers demain, nous sommes nombreux à penser
quun autre paysage peut et devra se dessiner, où, sans naïveté, chaque pays
jouera son rôle, cependant que des blocs subrégionaux ou régionaux s'affirmeront, et
que des ensembles continentaux - le nôtre sappelle lEurope unie
relaieront la construction dune véritable société internationale.
Ce nouvel état de la Terre, que nous rêvons multipolaire et non unipolaire, devra
saccompagner, enfin, dun respect réel du droit. Les champs nouveaux sont
devant nous : préservation de la planète, lutte contre la drogue et contre le
terrorisme, droit à la vie privée, combat contre largent sale et contre la
corruption, coordination monétaire et gestion des crises ; avec, comme fondement, le
trépied sur lequel tout repose, éducation, développement économique et social,
démocratie. Les moyens de lONU et de ses agences, ses structures évolueront
probablement à l'unisson de cette géographie nouvelle, où les parlements du monde
devront jouer leur rôle. Bref, puisque les questions sont de plus en plus mondiales, les
réponses devront lêtre aussi.
Mesdames et Messieurs, je rappelais en commençant que dans le cur de la France,
dans notre projet et dans notre langue, il y a toujours eu une exigence duniversel.
Nous sommes profondément attachés à notre identité mais notre circonscription, à
chacun, devient aussi dune certaine façon le monde. Luniversalité nest
plus seulement, comme par le passé, un atout supplémentaire pour le droit ;
luniversalité devient la condition de lefficacité du droit. Environnement,
santé, information, technologie, commerce, dans des domaines de plus en plus nombreux les
règles doivent sappliquer à tous, sauf à ne plus même avoir de sens. Le temps
dune humanité solidaire a donc commencé. Puisse lOrganisation des Nations
Unies être au XXIe siècle linstrument de cette solidarité.
La parole est à Monsieur le Secrétaire général, Kofi Annan.
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Discours prononcé par M. Kofi Annan, secrétaire général
de
l'Organisation des Nations Unies
Monsieur le Président,
Excellences,
Mesdames et Messieurs les députés,
Je vous remercie pour vos aimables paroles. Cest pour moi un grand plaisir et
un grand honneur dêtre ici. Non seulement en raison de limmense prestige de
la Nation française, mais aussi parce que la France occupe une place de premier plan sur
la scène internationale et joue un rôle irremplaçable à lONU. Je suis
particulièrement honoré dêtre le premier secrétaire général de
lOrganisation des Nations Unies à prendre la parole devant vous.
Cest avec un profond respect que je madresse à cette auguste assemblée. En
effet, en cette année si symbolique pour les droits de lhomme, comment ne pas
rappeler que cest lAssemblée nationale constituante qui, dès 1789, adopta la
première Déclaration des droits de lhomme et du citoyen? Comment ne pas, à
travers vous, rendre hommage à ceux qui énoncèrent pour la première fois les
droits naturels et imprescriptibles de lhomme? Cest à la Révolution
française que nous devons lidée dune assemblée de représentants du peuple
souverain. Or, cette idée revêt une importance toute particulière pour lONU. En
effet, les, premiers mots de sa Charte "Nous les Peuples des Nations Unies",
indiquent clairement quelle se veut lexpression de la souveraineté populaire,
à léchelle mondiale.
On comprendra donc limportance que jattache au rôle des parlementaires:
représentants directs des peuples, ils parlent véritablement en leur nom, ce qui en fait
des interlocuteurs et des alliés privilégiés pour lONU. Ce rôle est
dautant plus important que le monde dans lequel nous vivons est en pleine mutation,
en proie à des transformations si profondes quelles touchent la structure même de
nos sociétés sur les plans politique, économique, et social. Face à ces
transformations, nous devons entreprendre une réflexion approfondie sur les objectifs de
lOrganisation des Nations unies, sur sa raison dêtre dans le nouvel ordre
mondial. Il est clair que nous ne saurions relever les défis du nouveau millénaire avec
un outil conçu il y cinquante ans, dans des circonstances totalement différentes, même
si la validité des principes fondamentaux sur lesquels il repose demeure entière.
Depuis la fin de la guerre froide, léchiquier international sest radicalement
transformé. Les rapports de force ont changé, lancienne structure bipolaire a
disparu. Certaines tensions se sont apaisées mais des conflits dun type nouveau se
sont généralisés: ils nopposent plus deux États rivaux mais différents groupes
ethniques, religieux ou sociaux au sein dun même État.
Déchirant le tissu même de la société, ils sont souvent à lorigine de crises
humanitaires dramatiques et manquent rarement de se répandre dans les pays voisins. Le
contexte dans lequel doit sinscrire notre remise en question est aussi celui de la
mondialisation. Les marchés se sont libéralisés; les capitaux, les biens et services,
les technologies et les idées circulent plus librement que jamais; les barrières du
temps et de lespace sont tombées. Mais lorganisation politique na pas
évolué en conséquence.
Alors que beaucoup daspects de notre vie quotidienne sont influencés par des forces
mondiales, la pensée et les structures politiques conservent à quelques exceptions
près, un caractère résolument national. De là proviennent des distorsions quil
vous incombe, à vous parlementaires, dessayer déliminer en vous ouvrant à
la vie internationale pour que le peuple que vous représentez puisse véritablement
participer à lédification du monde de demain.
Par ailleurs, sil est indéniable que le phénomène de la mondialisation est
irréversible et potentiellement bénéfique à tous, il amène aussi avec lui un long
cortège de difficultés économiques, sociales, et donc politiques, pour ceux qui
nont pas les moyens de sy adapter rapidement.
En dautres termes, si nous assistons à lémergence dun village
planétaire, cl est un village qui cherche encore à sorganiser, à définir ses
règles de fonctionnement, à mettre en place les mécanismes nécessaires pour que ses
membres puissent vivre en paix et en sécurité. Cette sécurité, chacun se rend compte
aujourdhui quelle recouvre tout un ensemble déléments
interdépendants: elle signifie évidemment, au sens traditionnel du terme, labsence
de conflit, mais elle présente aussi des aspects économiques et sociaux.
La sécurité collective est indissociable de la sécurité individuelle et dépend pour
beaucoup du respect des droits de lhomme. Non seulement les droits civils, mais
aussi les droits économiques et sociaux: le droit à des conditions de vie décentes, à
la santé, à linstruction. En effet, il est clair que le dénuement et les violations
répétées des droits fondamentaux nourrissent le fanatisme, le nationalisme et le
terrorisme, qui sont si souvent le ferment des conflits. Dans la conjoncture que je
viens de décrire, quel peut être le rôle de l ONU? Avant tout, elle
peut aider à créer un climat propice à la réflexion concertée qui permettra de
trouver des réponses mondiales à des questions mondiales et de définir
ainsi le futur ordre international.
Sur le plan politique, comme elle la encore démontré récemment dans le cadre de
la crise iraquienne, lONU peut jouer un rôle de balancier, en attendant la mise en
place dun système de sécurité véritablement collectif. Lorsque des opérations
de maintien de la paix savèrent nécessaires, je tiens à réaffirmer que si les
organisations régionales ont, sans aucun doute, un rôle important à jouer, toute
intervention militaire de la communauté internationale doit demeurer subordonnée à
laval du Conseil de sécurité.
Se passer de son assentiment comme certains sont tentés de le faire, serait créer un
fâcheux précédent: cela remettrait en question le tout premier article de la Charte de
lOrganisation, qui prévoit " des mesures collectives efficaces pour
prévenir et éliminer les menaces à la paix ". Nous ne serions pas loin,
alors, dun retour au système des sphères dinfluence fondé sur les
intérêts particuliers des États plutôt que sur le principe du partage des
responsabilités.
Dans le domaine économique, lONU peut aider ses Membres à mettre en place la
nouvelle architecture économique et financière qui permettra de prévenir les
turbulences, déviter que les écarts entre riches et pauvres ne se creusent encore
et de veiller à ce que tous recueillent les fruits de la mondialisation. Elle est prête,
à cet égard, à participer avec le FMI et la Banque mondiale à leffort de
réflexion qui simpose pour asseoir le fonctionnement des marchés sur des valeurs
partagées. En attendant, elle se doit de mener immédiatement une action concrète, là
où il nexiste pas de filet de sécurité, pour protéger ceux qui subissent déjà
les effets négatifs de la mondialisation.
Cela signifie notamment promouvoir laide publique au développement sous forme
de dons et de remises de dettes aux pays les plus pauvres, encourager
lassistance technique et les investissements, et convaincre les pays industrialisés
douvrir leurs marchés aux exportations des pays moins avancés.
Le développement du droit international va, lui aussi, déterminer dans une large mesure
la nature des futures relations internationales.
En adoptant des normes et règles juridiques, les membres de la communauté internationale
se donneront un ensemble de critères objectifs en fonction desquels définir leur
position vis-à-vis des États délinquants. En outre, ils simposeront une série de
responsabilités morales et juridiques qui détermineront le cadre de leurs propres
actions.
LONU sert déjà dinstrument efficace pour cette codification de la vie
internationale contribue à limportant travail déducation nécessaire pour
que les codes adoptés aient plus de chance dêtre effectivement appliqués, et
fournit aux États qui le souhaitent la coopération technique et juridique qui leur
permet de sacquitter des obligations quils ont contractées.
Il y a tout juste cinquante ans, la Déclaration universelle des droits de
lhomme était adoptée sous légide des Nations Unies. Les principes énoncés
dans cet instrument ne sont peut-être pas encore universellement respectés, mais ils
constituent désormais un code éthique de référence pour la communauté internationale.
Cest déjà un immense pas en avant pour lhumanité.
Beaucoup plus récemment, avec laide de lONU, la communauté internationale
sest dotée de deux tribunaux spéciaux chargés de juger les auteurs des crimes les
plus atroces commis dans lex-Yougoslavie et au Rwanda. Et en juillet derniers sous
limpulsion dune société civile de plus en plus robuste, elle a réalisé à
Rome une nouvelle avancée historique en posant les fondements dune juridiction
permanente, la Cour pénale internationale. Le statut de cette Cour constitue ce que
lon considérait depuis longtemps comme un chaînon manquant dans le système
juridique international.
Tous ces exemples ont je lespère, permis de montrer que si lONU ne peut et
ne veut rien imposer, elle peut sefforcer dêtre une sorte de
" conscience du monde ", de jouer un rôle de régulation, de créer
un climat propice à la réflexion que j ai déjà mentionnée. Elle peut contribuer
à en place la mise dun nouveau système de normes en fonction desquelles les
actions des États et de leurs dirigeants pourront être jugées objectivement.
Le champ daction de lONU est immense. Jaurais donc pu vous parler plus
longuement de la lutte quelle mène contre la faim et lanalphabétisme, ou
contre ces "problèmes sans frontières" que sont devenus le terrorisme,
le trafic des armes et le commerce des drogues. Jaurais pu aussi vous parler de son
combat contre le sida, qui fait des ravages partout dans le monde et qui, dici à
lan 2000, aura réduit à 47 ans lespérance de vie dun grand nombre
dAfricains.
Mais je ne voudrais pas conclure sans évoquer brièvement un autre domaine dans lequel
lONU peut avoir une influence bénéfique: celui de la culture. Malheureusement la
mondialisation, qui rapproche et unit, tend aussi à gommer les identités, à
uniformiser. Étant donné lextraordinaire richesse culturelle de la France, et tout
ce quelle peut apporter au patrimoine intellectuel de lhumanité, vous avez
raison de vous en inquiéter et de tout faire pour éviter lémergence dun
monde tristement.homogène.
Laissez-moi vous assurer que lONU, qui est elle-même un modèle de diversité
culturelle et linguistique, soutient pleinement les efforts que déploie la France pour
redonner un élan vital à la francophonie élargie. Et quelle vous sait gré, en
retour, de promouvoir le multilinguisme en son sein.
La force de la France réside dans ce quelle a toujours été attachée à son
identité nationale tout en restant ouverte sur le monde, fière de son individualité
tout en restant créative, rationnelle tout en restant généreuse, Cest dans cet
esprit que je vous demande de continuer à soutenir lONU.
Pour accomplir toutes les tâches quelle se donne, celle-ci doit pouvoir compter sur
lappui de ses membres les plus forts, les plus prospères.
Lintérêt que vous lui portez et la foi que vous avez en elle sont pour moi une
réelle source dencouragement. Mais ils sont aussi bien plus que cela. ils sont la
condition nécessaire pour que le peuple français puisse faire entendre sa voix et
assumer ses responsabilités dans la recherche du nouvel ordre mondial.
Je vous remercie de votre attention.
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