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Jean Jaurès

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LE PANTHÉON (1924)

Le cercueil de Jaurès dans la salle Mirabeau.

Dans le souci de valoriser l'aspect parlementaire de l'action de Jaurès, les cendres de celui-ci, arrivées à Paris, en provenance d'Albi, furent installées et veillées pendant la nuit du 22 au 23 novembre au Palais-Bourbon, dans le salon Casimir-Perier. Celui-ci fut tendu de gaze violette et dénommé pour l'occasion salle Mirabeau, référence tirée du bronze de Dalou - qu'on discerne au fond de la salle sur la photo - et jugée plus adaptée que le nom du très autoritaire chef du parti de l'Ordre sous Louis-Philippe, qui avait violemment réprimé les manifestations ouvrières, ou que celui de l'ancien président de la République, son petit-fils, que Jaurès avait sévèrement critiqué. Le catafalque est adossé au salon Pujol ; face à lui, non visible sur la photo, se trouvait un buste de Jaurès. L'accès à la veillée n'était pas ouvert au public.

Le Quotidien, lundi 24 novembre 1924.
Collection Bibliothèque de l'Assemblée nationale.

Paul NIZAN. - La Conspiration. Paris, Gallimard, 1938.

Dans ce roman, d'inspiration largement autobiographique et centré sur un petit groupe d'étudiants, normaliens pour la plupart, Paul Nizan, alors lui-même membre du Parti communiste, a consacré quelques pages aux cérémonies de translation des cendres de Jaurès au Panthéon. Le récit se situe dans la lignée des Déracinés et particulièrement du chapitre des funérailles de Victor HugoBarrès montre « la vertu sociale d'un cadavre ». Le livre décrit la veillée funèbre du Palais-Bourbon. L'auteur en donne une version assassine et amère, dénonçant la mise en scène théâtrale et l'insincérité politique de la cérémonie, qu'il oppose à la ferveur de la foule, tenue hors du Palais-Bourbon. Cette nuit ne fut pas sans influence sur le choix par Paul Nizan lui-même du communisme.

Bibliothèque de l'Assemblée nationale.

« C'était une intolérable nuit. Dans ce grand alvéole de pierre, Laforgue et ses amis avaient l'impression d'être les complices silencieux de politiques habiles qui avaient adroitement escamoté cette bière héroïque et cette poussière d'homme assassiné, qui devaient être les pièces importantes d'un jeu dont les autres pions étaient sans doute des monuments, des hommes, des conversations, des votes, des promesses, des médailles et des affaires d'argent : ils se sentaient moins que rien parmi tous ces types calculateurs et cordiaux. Heureusement, il venait parfois à travers les murailles et la rumeur étouffée des piétinements et des musiques, comme une rafale de cris, et ils se disaient alors qu 'il devait exister dans la nuit une espèce de vaste mer qui se brisait avec de la rage et de la tendresse contre les falaises aveugles de la Chambre ; ils ne distinguaient pas de quels mots ces cris étaient faits, mais ils devinaient quelquefois Jaurès au bout de ces clameurs. »


Une visite de Jaurès au Panthéon vers 1900, racontée par Aristide Briand

« Une fois sortis, Jaurès me dit : "Il est certain que je ne serai jamais porté ici. Mais si j'avais le sentiment qu'au lieu de me donner pour sépulture un de nos petits cimetières ensoleillés et fleuris de campagne, on dût porter ici mes cendres, je vous avoue que le reste de ma vie en serait empoisonné". »

cf. François PRIGENT, L'Opération Panthéon, in Bulletin de la Société d'Etudes jaurésiennes, 1966, n° 21, p. 6-11.

la façade du Palais-Bourbon.

Le Monde Illustré, 6 décembre 1924.

Collection Bibliothèque de l'Assemblée nationale.

Chambre des Députés - Translation des cendres de Jaurès dimanche 23 novembre ]924.

Cérémonie de la levée du corps.

Carton d'invitation.

Centre national et Musée Jean Jaurès - Castres.

Un extrait des « notes Gatulle ».

Gatulle, fonctionnaire parlementaire, a laissé sur un certain nombre d'événements de la IIIe République dont il a été témoin, des notes sans apprêt, riches de précisions. On cite ici ce qu'il a écrit de la levée du corps le 23 novembre.

« A midi 45, on a fait avancer le pavois destiné à recevoir le corps. Le pavois de 26 m de long, sur 5 m de haut, enveloppé de drap d'argent prolongé par une grande traîne tricolore, et surmonté d'un catafalque noir, sans ornement, a été porté à bras jusqu'au Panthéon par 70 mineurs de Carmaux en costume de travail. La levée du corps a eu lieu à 13h 10 ».

Assemblée nationale.

Le départ du cortège du Palais-Bourbon. Photographie.

Centre national et Musée Jean Jaurès - Castres.

La cérémonie au Panthéon. 23 novembre 1924 : Translation au Panthéon des cendres de Jean Jaurès.

Cartes d'accès.

Centre national et Musée Jean Jaurès - Castres.

La délégation de Carmaux devant le Panthéon - 23 novembre 1924. Deux photographies.

Centre national et Musée Jean Jaurès - Castres.

L'arrivée au Panthéon.

La nuit n'était pas loin de tomber en cette brumeuse après-midi de novembre lorsque l' « immense pavois roulant » qui portait le cercueil de Jaurès arriva rue Soufflot, après avoir emprunté le boulevard Saint-Germain, puis le boulevard Saint-Michel.

L'Illustration du 29 novembre 1924. (Reproduction).
Collection Bibliothèque de l'Assemblée nationale

Gloire à Jean Jaurès.

Paroles de Henri Vidalie.
Se chante sur l'air : Le temps des cerises.

Centre national et Musée Jean Jaurès - Castres.

La cérémonie au Panthéon. Photographie.

On voit la construction édifiée à l'intérieur du Panthéon, renfermant le cercueil recouvert d'un drapeau tricolore, auprès duquel Melle Roch, sociétaire de la Comédie française, récite des vers de Victor Hugo. La haie est formée des mineurs de Carmaux qui avaient convoyé le cercueil et qui présentent leurs « bannières syndicales », c'est-à-dire leurs drapeaux rouges.

Le seul discours fut celui du Président du Conseil Edouard Herriot ; celui-ci magnifia le républicanisme de Jaurès, et réussit, tout en rendant hommage aux préoccupations sociales de Jaurès et à son intérêt pour les mécanismes économiques, à ne pas prononcer une seule fois le mot de socialisme et à n'associer celui de révolutionnaire qu'à une évocation de Mirabeau.

La cérémonie au Panthéon se clôtura par une solennelle Marseillaise pendant que la manifestation communiste, massée sur l'esplanade autour de la statue de Jaurès, entonnait l' Internationale...

L'Illustration du 29 novembre 1924.

Collection Bibliothèque de l'Assemblée nationale.

Jean Jaurès entend amener l'être humain à devenir pleinement un homme. Il veut le libérer des servages qui l'oppriment, des tutelles qui l'écrasent ou même de ses propres défauts qui le diminuent ; mais aussi l'enrichir par la culture, le guider vers la vie spirituelle. Cette politique est une éthique autant qu'une économie (...)

Ce vaste esprit (...) se hausse au-dessus de l'enfer des faits et, même dans le temps où il accorde le plus à l'influence des forces économiques, il ne cesse de proclamer sa croyance au Pouvoir de la libre volonté humaine dans sa lutte contre les milieux pour construire la cité d'harmonie où le travail, affranchi de ses servitudes, fleurirait comme une joie (...)

Quelles que fussent, au reste, ses opinions et ses doctrines, Jaurès les inscrivit toujours dans le cadre de l'institution républicaine. (...) Il y voit "la forme définitive de la vie française" et " le type vers lequel évoluent lentement toutes les démocraties du monde". Mais, (...) il ne fut pas moins dévoué à la France dont toutes les qualités se retrouvaient dans son génie (...).

Certes, il voulut la paix. (...) "Assurer cette paix par une politique évidente de sagesse, de modération et de droiture, par la répudiation définitive des entreprises de force, par l'acceptation loyale et la pratique des moyens juridiques nouveaux qui peuvent réduire les conflits sans violence. Assurer aussi la paix, vaillamment, par la constitution d'un appareil défensif si formidable que toute pensée d'agression soit découragée chez les plus insolents et les plus rapaces". C'était son programme.

Dans les récentes conférences, il a suffit à la France de le reprendre pour attirer à elle cette amitié des nations, qui doit, - c 'est encore une de ses plus belles formules - "couvrir la Patrie du verdict d'approbation de la conscience universelle".

La Patrie ! ce mot revient dans sa bouche et sous sa plume incessamment.

On peut répéter de lui ce qu'il a dit de Proudhon, qu'il était français furieusement. (...)

Extrait du discours d'Edouard Herriot

au Panthéon - 23 novembre 1924


Cité dans /'oeuvre, 24 novembre 1924.
Collection Bibliothèque de l'Assemblée nationale.