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Assemblée nationale
Séance du mardi 23 juin 1789

MONITEUR UNIVERSEL, 25 JUIN 1789, p. 48
- Extrait des débats -
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(...) M. le comte de Mirabeau se lève avec le ton et les gestes de l’indignation, et répond ainsi : « Oui, Monsieur, nous avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi ; et vous, qui ne sauriez être son organe auprès des États généraux, vous, qui n’avez ici ni place, ni droit de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter tout équivoque et tout délai, je déclare que si l’on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force ; car nous ne quitterons nos places que par la puissance des baïonnettes. D'une voix unanime, les députés se sont écriés : « Tel est le vœu de l'Assemblée. » Le grand-maître des cérémonies se retire. Un morne silence règne dans l'Assemblée. (...) M. le comte de Mirabeau. C’est aujourd’hui que je bénis la liberté de ce qu’elle mûrit de si beaux fruits dans l’Assemblée nationale. Assurons notre ouvrage, en déclarant inviolable la personne des députés aux États généraux. Ce n’est pas manifester une crainte : c’est agir avec prudence ; c’est un frein contre les conseils violents qui assiègent le trône. Après un court débat, cette motion est adoptée à la pluralité de 493 voix contre 34 ; et l’Assemblée se sépare après avoir pris l’arrêté suivant : « L’Assemblée nationale déclare que la personne de chaque député est inviolable ; que tous particuliers, toutes corporations, tribunal, cour ou commission qui oseraient, pendant ou après la présente session, poursuivre, rechercher arrêter ou faire arrêter, détenir ou faire détenir un député, pour raisons d’aucunes propositions, avis, opinions, ou discours par lui faits aux États généraux ; de même que toutes personnes qui prêteraient leur ministère à aucun desdits attentats, de quelque part qu’ils fussent ordonnés, sont infâmes et traîtres envers la Nation, et coupables de crime capital. L’Assemblée nationale arrête que dans les cas susdits, elle prendra toutes les mesures nécessaires pour rechercher, poursuivre et punir ceux qui en seront les auteurs, instigateurs ou exécuteurs. »
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UNE APOSTROPHE RÉVOLUTIONNAIRE L'un est un tout jeune homme de vingt-trois ans, l'autre un homme de quarante ans dans la force de l'âge. Le premier, issu d'une famille de la noblesse connue depuis le Xe siècle, est doté de l'urbanité caractéristique de son éducation. Cependant, peu expérimenté, puisqu'il n'occupe ses fonctions que depuis deux ans, il a déjà été cause de plusieurs incidents. Il est d'autant moins aimé qu'il personnifie l'attribution des charges à la naissance et non au mérite. Le second, d'une laideur et d'une violence remarquables, a connu la prison à plusieurs reprises. Il a écrit pamphlets et libelles pour dénoncer l'absolutisme et le règne des privilèges. Rejeté par la noblesse dont il est issu, c'est un élu du tiers état. Dans ses Mémoires, Louis-Marie Larevellière-Lépeaux, député du Tiers angevin aux États généraux, qualifie le premier de « bel astre» et le décrit ainsi : « un beau jeune homme, grand, bien fait, avec un manteau tout couvert d'or et de pierreries, les doigts couverts de diamants et la tête empanachée de plumes d'une éclatante blancheur. Un bâton d'ébène, garni d'une poignée d'ivoire, qu'il tenait avec grâce, était la marque de ses hautes fonctions. Il jetait un éclat merveilleux au milieu de ce nuage épais que formait la masse des députés du Tiers avec son noir costume. » Quant à Jules Michelet, voici ce qu'il écrit du second dans son Histoire de la Révolution française : « Il attirait tous les regards. Son immense chevelure, sa tête léonine, marquée d'une laideur puissante, étonnaient, effrayaient presque ; on n'en pouvait détacher les yeux. C'était un homme celui-là, visiblement, et les autres étaient des ombres ; un homme malheureusement de son temps et de sa classe, vicieux comme l'était la haute société du temps, scandaleux de plus, bruyant et courageux dans le vice : voilà ce qui l'avait perdu (…). N'importe ! il portait haut sa tête énorme, son regard était plein d'audace. Tout le monde pressentait en lui la grande voix de la France. » Le 23 juin 1789, Henri-Evrard de Dreux-Brézé et Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, vont entrer dans la mémoire collective de la France.
__________________ Les États généraux s'ouvrent le 5 mai 1789 à Versailles. Ils s'ouvrent non au château, chez le roi, mais avenue de Paris, hôtel des Menus-Plaisirs, dans une immense salle bâtie à cet effet, à la décoration luxueuse mais à l'acoustique défectueuse. Un souci d'économie est à l'origine de ce choix : le roi et la Cour peuvent ainsi rester à Versailles ; de plus, l'hôtel des Menus Plaisirs est le lieu où se trouvent matériaux et ateliers aptes à aménager une salle pour les 1 200 représentants aux États généraux. C'est déjà là que s'étaient réunies les Assemblées de notables de 1787 et 1788. Cependant, alors qu'ont été prévues des salles particulières pour la noblesse et le clergé, les 600 membres du tiers état ne disposent pas d'une salle qui leur soit propre. Le Tiers est obligé de se réunir dans la salle générale, ce qui conforte son ambition de représenter la nation tout entière. Le 17 juin, le Tiers se déclare Assemblée nationale. En réponse, le roi, sous la pression de son entourage et des députés de la noblesse, fait fermer la salle des Menus Plaisirs au motif qu'elle nécessite des travaux avant la séance royale initialement fixée au 22 juin. Le 20 juin, c'est dans une autre salle, celle du Jeu de Paume, que tous les membres de l'Assemblée - à une exception près - jurent de ne point se séparer avant de donner une Constitution à la France. Le lendemain, la salle des Menus Plaisirs étant toujours fermée, ils décident de siéger à l'église Saint-Louis.
Procès-verbal des séances des députés des Communes des 20 et 22 juin 1789 Voir aussi : les procès-verbaux historiques
Ce n'est que le 23 juin que l'ensemble des députés retrouvent la salle des Menus Plaisirs. Le roi casse les décisions du Tiers et ordonne la délibération par ordre, avant de conclure : « Je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain matin dans les chambres affectées à votre ordre, pour y reprendre vos séances ». L'ensemble de cette séance mériterait d'être étudié, mais on se bornera au compte rendu de l'échange entre Mirabeau et Dreux-Brézé. Voyons tout d'abord comment les historiens ont élaboré l'apostrophe de Mirabeau. Adolphe Thiers, dans son Histoire de la Révolution française (1823 - 1828), l'un des premiers ouvrages d'historien sur cette période, dépeint ainsi la scène :
Cliquer sur l'image pour l'agrandir Puis laissons la parole à Michelet, qui fige en quelque sorte l'échange dans son Histoire de la Révolution française, publiée de 1847 à 1853 :
Pourtant, les témoignages directs sont beaucoup plus nuancés, et notamment ceux des trois principaux intervenants, Bailly, Mirabeau et Dreux-Brézé. Jean-Sylvain Bailly, qui présidait la séance, rapporte ainsi les faits dans son ouvrage posthume Mémoires d'un témoin de la Révolution :
Dans sa Treizième lettre à ses commettans, relatant les faits des 23, 24 et 25 juin 1789, Mirabeau présente ainsi la scène (sans se nommer au demeurant) :
Le marquis de Dreux-Brézé n'a laissé aucun témoignage écrit. Mais son fils Scipion eut l'occasion de donner la version des faits qu'il tenait de son père lors d'une séance à la Chambre des pairs sous la monarchie de Juillet, le 9 mars 1833, lors de la discussion d'un projet de loi relatif aux pensions à accorder aux vainqueurs de la Bastille.
D'autres participants ont apporté leur témoignage. Ainsi, dans sa Correspondance, François Ménard de la Groye, député du Maine aux États généraux, relate ainsi la scène :
Autre témoin, Jacques-Antoine Creuzé-Latouche, qui écrit dans son Journal :
C'est un anonyme qui nous relate les faits, dans ses Mémoires d'un membre du Conseil des Cinq-Cents :
Quant à Edmond Dubois-Crancé, dans son Analyse de la Révolution française, ouvrage posthume, il ne s'embarrasse pas de nuances :
En tout état de cause, il apparaît peu probable que Mirabeau ait employé l'expression : « Allez dire à votre maître… ». Comme remarque Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire : « Mirabeau était violent, mais bien élevé. » Cette évocation ne saurait se terminer sans s'arrêter un instant sur le sort de trois principaux protagonistes de cet épisode de la Révolution. Mirabeau, qui fut président de l'Assemblée du 29 janvier au 13 février 1791, mourut le 2 avril de la même année, à l'âge de quarante-deux ans. Sa dépouille fut déposée à l'église Sainte-Geneviève, transformée en Panthéon par Quatremère de Quincy. Mais, en novembre 1792, la découverte de l'armoire de fer aux Tuileries livra la preuve des subsides qu'il avait touchés de la Cour. Son buste, qui ornait encore la salle des Jacobins, fut brisé. Le 21 septembre 1793, son cercueil était sorti du Panthéon par une porte latérale, tandis que celui de Marat franchissait la porte d'honneur. Dans son discours, David souligna cette simultanéité : « Que le vice, que l'imposture fuient du Panthéon. Le peuple y appelle celui qui ne se trompa jamais ». Les restes de Mirabeau n'ont jamais été retrouvés. Le marquis de Dreux-Brézé fut arrêté au Mans le 23 juin 1791, et remis en liberté sur ordre de l'Assemblée nationale dès le 27. Il se montra jusqu'au bout d'une grande fidélité au roi. Il émigra quelque temps, puis revint en France sous la Terreur où il ne fut pas inquiété. Sans se rallier à l'Empire, il accepta de donner quelques conseils pour la cérémonie du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, l'Empereur tenant à ce que celle-ci se déroulât exactement comme lors du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Dès la première restauration, il retrouve son titre et ses fonctions. Il prépare les cérémonies de l'entrée de Louis XVIII à Paris. Dès lors, il s'applique à faire respecter scrupuleusement l'étiquette de l'Ancien Régime, lors des obsèques de Louis XVIII ou lors du sacre de Charles X. A sa mort, le 27 janvier 1829, à l'âge de soixante-trois ans, son fils Scipion reprendra sa charge de grand maître des cérémonies, charge qu'il perdra lors de la Révolution de Juillet. Quant à Jean-Sylvain Bailly, le premier président de l'Assemblée nationale du 17 juin au 3 juillet 1789, il devint par acclamation, le 15 juillet, le premier maire de Paris. Mais le 15 juillet 1791, il fait tirer sur la foule manifestant en faveur d'une pétition des Cordeliers réclamant la proclamation de la République. Dès lors, son destin était prévisible. Il fut exécuté le 12 novembre 1793 au-dessus d'un tas de fumier « afin que son sang ne souillât pas le champ de la fédération », à l'âge de cinquante sept ans.
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