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- 50 ans de la Ve République à l'Assemblée nationale
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- 28 septembre 1958, le peuple adopte la Constitution

- 4 octobre 1958, la Constitution est promulguée
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LA CINQUIÈME RÉPUBLIQUE A 50 ANS

Allocution de Jacques Chaban-Delmas, Président de l'Assemblée nationale

11 décembre 1958

Assemblée nationale - Première séance de la première législature de la Cinquième République, 9 décembre 1958 - Jacques Chaban-Delmas au perchoir -  © Roger-Viollet

Jacques Chaban-Delmas au perchoir, 9 décembre 1958

© Roger-Viollet

 

M. le président. Mes chers collègues, en prenant possession de ce fauteuil où m'a appelé la confiance de l'Assemblée, confiance dont je lui sais le plus grand gré et la remercie du fond du cœur, me reviennent en mémoire les noms de mes prédécesseurs, dont la liste, toujours édifiante et souvent illustre, inciterait à se consacrer à ses devoirs celui qui serait assez insensé pour ne pas en avoir pris lui-même une claire conscience.

  Depuis les dernières semaines de l'Assemblée précédente, défunte avec la IVe République, les événements se sont succédé avec une rapidité qui relève à l'évidence de l'accélération de l'Histoire et dont les ombres et les lumières se projettent sur cet hémicycle en accusant singulièrement le relief des visages nouveaux ou retrouvés.

  Comment les efforts les plus louables, les talents les moins contestables s'enlisaient de plus en plus profondément à chaque crise nouvelle ; comment, au plus incertain de l'une d'elles, la dernière, le tocsin retentit d'Alger, où l'angoisse s'épaississait d'être un jour abandonné par Paris ; comment l'armée française, si cruellement éprouvée depuis l'Indochine et si admirable dans son combat pacificateur s'attacha par ses chefs à éviter les convulsions apocalyptiques outre-Méditerranée ; comment de farouches patriotes, républicains convaincus, parvinrent à orienter l'événement dans la voie du salut ; comment dans la capitale, ici même, il se trouva des hommes d'une conscience assez haute pour ne pas se prévaloir de votes, pourtant massifs, et pour accepter de s'effacer lorsque retentit l'appel ultime et solennel lancé de l'Élysée par le Président René Coty, qui a bien mérité de la République (Vifs applaudissements) ; comment fut décidé le recours à l'homme . illustre et solitaire qui, après avoir, jadis, rendu l'honneur et l'espérance à la nation asservie, et, naguère, multiplié les avertissements, incarnait à des yeux fidèles la dernière chance de la République française ; comment ce recours fut réalisé par l'effet d'un processus irréversible, les conséquences multiples qui en résultèrent dans la métropole, outre-mer et partout dans l'univers, la journée décisive du 28 septembre, puis celles des 23 et 30 novembre, à la fois finales et initiales ; tous ces événements, brassés dans le kaléidoscope du court espace de l'été à l'automne, constituent la trame de l'histoire de notre époque.

  Il ne nous appartient pas encore d'en décrire les détails, mais nous avons le devoir d’en tirer les leçons.

  Le général de Gaulle, pour avoir épargné à la France les horreurs de la guerre civile et les affres de la dislocation nationale, une fois encore a bien mérité de la patrie ; et il est sans exemple, pour la France et pour la République, que tous doivent tant à un seul homme. (Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)

  L'effacement de la IVe République, dans ses tares et ses malheurs, conduit nos contemporains à l'accabler si fort que, probablement, plus tard, des historiens compatissants seront portés à l'indulgence à son égard et à se rappeler que, sous son égide, la France a reconstitué des forces profondes, tant démographiques que matérielles, à défaut du moral, et a sauvé l'essentiel puisque l'Algérie est demeurée française (Vifs applaudissements sur de nombreux bancs.), et l'Afrique, prête à former avec la métropole la communauté salutaire pour tous, quelles que soient les races et les croyances. (Vifs applaudissements.)

  Cet effacement de la IVe République n'en doit pas moins être complet, sans esprit de retour (Applaudissements sur plusieurs bancs), et il revient à notre Assemblée de jouer un rôle primordial dans l'établissement .d'une république vraiment nouvelle. Ce rôle s’exercera sur le triple plan du fonctionnement interne, des rapports avec le chef de l'État, le pouvoir exécutif et les Assemblées, et de l'estime dont jouira le Parlement dans l'opinion publique.

  Notre règlement sera tout à la fois une règle et un instrument. La règle, il faudra la respecter ; l'instrument, il faudra s'en servir dans l'esprit même qui aura présidé à la fixation de la règle.

  Les textes, en effet, ne suffisent pas à eux seuls. Ils fournissent une orientation — ce qui est capital — mais l'essentiel, la direction, procède de l'emploi qui en est fait. En raison même de la complexité croissante de l'existence d'une grande nation dans un univers dangereux et lui aussi en pleine évolution, la conjugaison de sujets d'occupation et de préoccupation qui iront en se multipliant et de sessions heureusement limitées posera d'épineux problèmes d'utilisation des hommes, du. temps et des moyens.

  Nous devrons donc adopter les méthodes de travail les plus modernes, ressortissant des dernières techniques de l'organisation, de telle manière que soient assurés le plein emploi des parlementaires et le rendement le plus élevé du travail effectué.

  Pour citer un exemple récent, le spectacle d'hier, lors des scrutins combinés — et mal combinés — est significatif de ce qu'il ne faudra plus voir (Applaudissements) : la perte de temps le disputant à l'inconfort et à la confusion . (Nouveaux applaudissements.)

  Règlement et méthodes une fois définis, devant tout à l'esprit qui en anime l'application, il nous incombera de faire régner entre nous l'esprit de coopération, de mesure, et aussi ou peut-être surtout de tolérance, comme le disait un célèbre maire de Bordeaux, Michel Eyquem de Montaigne, il y aura bientôt quatre siècles.

  Ainsi pourra être ouvert et entretenu en permanence le dialogue nécessaire et qui a, si souvent, fait cruellement défaut dans le passé entre tous ceux, et ils forment ici la quasi-totalité, pour qui la raison même de leur présence dans ces murs est de défendre l'intérêt national. (Applaudissements.)

  Transposant ces dispositions d'esprit dans nos rapports avec le Conseil de la République, si heureusement redevenu le Sénat, nous ferons en sorte, de concert avec nos collègues du Luxembourg, que le Parlement tout entier, fondant beaucoup de ses décisions sur les avis judicieux du Conseil économique et social, exerce une action à la fois sérieuse, profonde et diligente pour faciliter la tâche du chef de l'État, arbitre suprême entre l'exécutif et le législatif.

  Respecter les règles constitutionnelles pour assurer le respect du Parlement et l'efficacité de la République, quelle tâche immense et nécessaire !

  Savoir tout à la fois jouer son rôle, tenir son rang et respecter autrui, n'user ni ne tolérer d'empiétement, quelle surveillance incessante et sans indulgence de soi-même I Quelle vigilance à la fois pour aider et pour contenir autrui !

  Et tout ce travail d'équilibre et de coopération ayant trait à l'œuvre la plus exaltante, celle de la rénovation nationale !

  Par le vote de la loi, le contrôle de l'action gouvernementale et le plein exercice de ses compétences et prérogatives, l'Assemblée nationale, c'est-à-dire vous-mêmes, mes chers collègues, devra, de manière décisive :

  Orienter l'économie sans l'étouffer par le jeu de plans concertés à l'échelon de la Communauté en formation, de l'Europe, dont le marché commun va confirmer et accélérer l'organisation, et de l'Eurafrique toute proche ; .assurer l'expansion sans timidité financière mais sans imprudence monétaire ;

  Fournir à la justice sociale une signification non seulement d'espérance mais aussi de réalités tangibles (Applaudissements) en assurant une véritable égalité des chances au départ de la vie, une participation équitable au cours de son déroulement et une aide honorable vers son déclin. (Applaudissement.)

Ayons claire conscience, à cet égard, que la lutte des classes ne disparaîtra qu'avec les classes elles-mêmes ; alors le communisme du désespoir, avec le faux Évangile des prophètes de la haine et de la servitude sera extirpé du sein de la nation réconciliée sur le destin de ses enfants (Vifs applaudissements) ;

  Fournir à ces derniers, non seulement des maîtres, des locaux, des terrains de sports, puis ensuite des logements, mais aussi des éducateurs et des sujets d'admirer, de croire et d'aimer, car la révolution qui est à faire n'est pas seulement intellectuelle, mais également morale, comme l'a si heureusement souligné notre doyen d'âge, M . le chanoine Kir. (Applaudissements.)

  Pour cette jeunesse impatiente, frémissante, si belle et si noble, en Algérie d'abord, partout chez nous ensuite, pour cette jeunesse qui ne mérite vraiment, ni pour elle ni pour la France, des représentations sinistres et noires qui ne concernent qu'une infime minorité de désaxés, pour que cette jeunesse militante, trop souvent souffrante, puisse triompher demain, nous ne ferons jamais assez. (Applaudissements.)

  Enfin, assurer, pour couronner le tout, avec le salut de I'Algérie, celui de la République, celui de la métropole avec la constitution de la communauté et, sans doute, celui de l 'humanité avec le futur grand ensemble eurafricain et l'accomplissement de la mission pacificatrice de la France dans le monde.

Telles sont les grandes tâches qui attendent notre Assemblée pour sa part.

  Elles se ramènent toutes à opérer le salut de la démocratie française, démocratie menacée, comme toute démocratie — on l'a bien vu récemment — dés l'instant que le peuple se détourne de ses représentants et du jeu des institutions républicaines.

  L'Assemblée dans son ensemble, comme chacun de vous, mes chers collègues, en particulier, devra veiller à conserver ,le contact avec les réalités nationales, régionales et locales et faire percevoir clairement l'accomplissement de sa mission, en un mot, obtenir et conserver l'estime de l'opinion publique sans laquelle le régime parlementaire et, avec lui, la Ve République, seraient assurément promis à leur perte. (Applaudissements.)

  A cet égard et sans que les partis politiques aient à disparaître, car ils ont à jouer un rôle nécessaire mais sans rapport avec le précédent, rien ne doit rappeler le trop fameux « régime des partis » et nous devons être les premiers à en fournir la preuve.

  De nombreux sujets essentiels sont, en effet, à placer au-dessus des rivalités et des querelles tant de partis que de personnes et les autres sujets doivent voir s'établir entre la majorité et l'opposition des rapports constructifs échappant aux délimitations trop rigides et stériles.

C'est dans cet esprit de renouveau que, en accord avec les représentants des diverses tendances, a été supprimée, dans le texte d'une motion que l'Assemblée a bien voulu adopter au cours de la précédente séance, toute référence à la notion et au mot de a groupes » dès l'instant que fut apparu le risque d'engager la législature dans les pas des précédentes, avec certes, de graves inconvénients de travail, mais surtout des dangers mortels en présence d'une opinion alors et sans délai irrémédiablement déçue.

Nos anciens collègues, après une campagne difficile et significative, ont sans nul doute compris cette impérieuse nécessité de renouveau, vitale pour les institutions parlementaires comme pour le pays. Les nouveaux élus leur seront d'un grand secours pour accomplir sur eux-mêmes une véritable révolution. Je me réjouis d'en compter un bon nombre dans le bureau que l'Assemblée vient d'installer et qui comporte aussi des parlementaires confirmés dont l'expérience et la compétence seront d'un précieux secours, à n'en pas douter.

  Au .sujet des anciens et des nouveaux, je compte bien employer cette terminologie pour la première et la dernière fois aujourd'hui . Dès la prochaine session, il n'y aura plus parmi nous que les membres d'une seule et même assemblée, tous égaux en droits et en devoirs, désireux de se bien connaître et fiers de s'estimer, leur président à tous jugeant de son devoir de faciliter la bonne harmonie générale.

  Nous voici donc à la fin de cette courte session, au seuil d'une longue route. Le temps impitoyable, les circonstances souvent contraires et parfois dramatiques ont opéré une rupture profonde et irréversible dans le personnel parlementaire au prix, comme toujours en pareil cas, de la disparition de talents véritables, elle-même accompagnée de la substitution d'éléments jeunes à des éléments plus âgés.

Il ne subsista parmi nous qu'un nombre limité de combattants, de survivants de la grande guerre. Ils seront entourés par leurs jeunes collègues de l'estime et de la reconnaissance que méritent ceux qui ont fourni à la génération présente sa plus grande chance : avoir appris le français à l'école. (Applaudissements. )

Nous écouterons leurs conseils avec la plus vive attention, les sachant utiles et nécessaires à la bonne conduite de l'action de cette Assemblée qui sera dorénavant confondue avec celle de la génération le la guerre qui a repris en 1939 et qui dure encore, génération qui a pour impérieux devoir de préparer l'avenir de ceux et de celles dont les pas multiples commencent à faire entendre le sourd grondement des forces de l'avenir.

L'Assemblée comprendra qu'en cet instant son président, fort et fier de sa confiance, déterminé tant à la guider qu'à la servir de tout son esprit, tout son cœur et toute son âme, transgresse pour une fois l'enseignement d'un de ses illustres prédécesseurs, Léon Gambetta, en associant Ie nom d'un homme dont l'existence est indispensable au pays, à celui de nos entités les plus sacrées, en criant de toute sa foi et de toute son espérance : que vivent de Gaulle, la République et, notre mère, la France . (Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)

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Voir aussi :

Jacques Chaban-Delmas

Compte rendu intégral :
séances des 9, 10 et 11 décembre 1958

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