|
Textes choisis
Sur l’admission des femmes au droit de cité Dans le Journal de la société de 1789, Condorcet aborde la question de « l'admission des femmes au droit de cité ». Il affirme qu' « il faudrait prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les mêmes que ceux des hommes ou montrer qu'elles ne sont pas capables de les exercer, ce qui est insoutenable. » _____________
II ne reste donc que deux objections à discuter. A la vérité, elles n'opposent à l'admission des femmes au droit de cité que des motifs d'utilité, motifs qui ne peuvent contrebalancer un véritable droit. La maxime contraire a été trop souvent le prétexte et l'excuse des tyrans ; c'est au nom de l'utilité que le commerce et l'industrie gémissent dans les chaînes, et que l'Africain reste dévoué à l'esclavage ; c'est au nom de l'utilité publique qu'on remplissait la Bastille, qu'on instituait des censeurs de livres, qu'on tenait la procédure secrète, qu'on donnait la question. Cependant nous discuterons ces objections, pour ne rien laisser sans réponse, On aurait à craindre, dit-on, l'influence des femmes sur les hommes. Nous répondrons d'abord que cette influence, comme toute autre, est bien plus à redouter dans le secret que dans une discussion publique ; que celle qui peut être particulière aux femmes y perdrait d'autant plus, que, si elle s'étend au delà d'un seul individu, elle ne peut être durable dès qu'elle est connue. D'ailleurs, comme jusqu'ici les femmes n'ont été admises dans aucun pays à une égalité absolue, comme leur empire n'en a pas moins existé partout, et que plus les femmes ont été avilies par les lois, plus il a été dangereux, il ne paraît pas qu'on doive avoir beaucoup de confiance à ce remède. N'est-il pas vraisemblable, au contraire, que cet empire diminuerait si les femmes avaient moins d'intérêt à le conserver, s'il cessait d'être pour elles le seul moyen de se défendre et d'échapper à l'oppression ? Si la politesse ne permet pas à la plupart des hommes de soutenir leur opinion contre une femme dans la société, cette politesse tient beaucoup à l'orgueil ; on cède une victoire sans conséquence ; la défaite n'humilie point parce qu'on la regarde comme volontaire. Croit-on sérieusement qu'il en fût de même dans une discussion publique sur un objet important ? La politesse empêche-t-elle de plaider contre une femme ? Mais, dira-t-on, ce changement serait contraire à l'utilité générale, parce qu'il écarterait les femmes des soins que la nature semble leur avoir réservés. Cette objection ne me paraît pas bien fondée. Quelque constitution que l'on établisse, il est certain que, dans l'état actuel de la civilisation des nations européennes, il n'y aura jamais qu'un très petit nombre de citoyens qui puissent s'occuper des affaires publiques. On n'arracherait pas les femmes à leur ménage plus que l'on n'arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs ateliers. Dans les classes plus riches, nous ne voyons nulle part les femmes se livrer aux soins domestiques d'une manière assez continue pour craindre de les en distraire, et une occupation sérieuse les en détournerait beaucoup moins que les goûts futiles auxquels l'oisiveté et la mauvaise éducation les condamnent. La cause principale de cette crainte est l'idée que tout homme admis à jouir des droits de cité ne pense plus qu'à gouverner ; ce qui peut être vrai jusqu'à un certain point dans le moment où une constitution s'établit ; mais ce mouvement ne saurait être durable. Ainsi il ne faut pas croire que parce que les femmes pourraient être membres des assemblées nationales, elles abandonneraient sur-le-champ leurs enfants, leur ménage, leur aiguille. Elles n'en seraient que plus propres à élever leurs enfants, à former des hommes. Il est naturel que la femme allaite ses enfants, qu'elle soigne leurs premières années ; attachée à sa maison par ces soins, plus faible que l'homme, il est naturel encore qu'elle mène une vie plus retirée, plus domestique. Les femmes seraient donc dans la même classe que les hommes obligés par leur état à des soins de quelques heures. Ce peut être un motif de ne pas les préférer dans les élections, mais ce ne peut être le fondement d'une exclusion légale. La galanterie perdrait à ce changement, mais les mœurs domestiques gagneraient par cette égalité comme par toute autre. Jusqu'ici, tous les peuples connus ont eu des mœurs ou féroces ou corrompues. Je ne connais d'exception qu'en faveur des Américains des États-Unis qui sont répandus en petit nombre sur un grand territoire. Jusqu'ici, chez tous les peuples, l'inégalité légale a existé entre les hommes et les femmes ; et il ne serait pas difficile de prouver que dans ces deux phénomènes, également premier ; car l'inégalité introduit nécessairement la corruption, et en est la source la plus commune, si même elle n'est pas la seule. Je demande maintenant qu'on daigne réfuter ces raisons autrement que par des plaisanteries et des déclamations ; que surtout on me montre entre les hommes et les femmes une différence naturelle, qui puisse légitimement fonder l'exclusion du droit. L'égalité des droits établie entre les hommes, dans notre nouvelle constitution, nous a valu d'éloquentes déclamations et d'intarissables plaisanteries; mais, jusqu'ici, personne n'a pu encore y opposer une seule raison, et ce n'est sûrement ni faute de talent, ni faute de zèle. J'ose croire qu'il en sera de même de l'égalité des droits entre les deux sexes. Il est assez singulier que dans un grand nombre de pays on ait cru les femmes incapables de toute fonction publique, et dignes de la royauté ; qu'en France une femme ait pu être régente, et que jusqu'en 1776 elle ne pût être marchande de modes à Paris ; qu'enfin, dans les assemblées électives de nos bailliages, on ait accordé au droit du fief, ce qu'on refusait au droit de la nature. Plusieurs de nos députés nobles doivent à des dames, l'honneur de siéger parmi les représentants de la nation. Pourquoi, au lieu d'ôter ce droit aux femmes propriétaires de fiefs, ne pas l’étendre à toutes celles qui ont des propriétés, qui sont chefs de maison ? Pourquoi, si l'on trouve absurde d'exercer par procureur le droit de cité, enlever ce droit aux femmes, plutôt que de leur laisser la liberté de l'exercer en personne ? « Sur l'admission des femmes au droit de cité » Journal de la Société de 1789 - n° V, 3 juillet 1790. Tous les Français doivent participer à la formation de la loi
Dans ce rapport présenté à la Convention le 18 pluviôse an II (5 février 1794), Robespierre énumère presque comme dans un catéchisme les vertus républicaines qu’il oppose aux vices de la monarchie. _____________
Quel est le but où nous tendons ? La jouissance paisible de la liberté et de l’égalité ; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre ou sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes, même dans celui de l’esclave qui les oublie, ou du tyran qui les nie. Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois ; où l’ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ; où les distinctions ne naissent que de l’égalité même ; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice ; où la patrie assure le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où toutes les âmes s’agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains, et par le besoin de mériter l’estime d’un grand peuple ; où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique, et non seulement de l’opulence monstrueuse de quelques maisons. Nous voulons substituer, dans notre pays : la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l’effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l’ornement de l’univers, et qu’en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l’aurore de la félicité universelle… Voilà notre ambition, voilà notre but. « Sur les principes de morale politique » Rapport à la Convention du 18 Pluviôse an II, 5 février 1794
Président du Conseil du gouvernement de Front populaire en 1936-1937, Léon Blum défend ici la cause de la République lors du procès qui lui est intenté par le régime de Vichy. _____________
Éloge de la République « Quand on impute une responsabilité pénale à un homme, à un chef de gouvernement, sans établir et même sans alléguer rien qui touche à sa personne, sans articuler un seul fait contraire à la probité de l'homme, au devoir professionnel d'application, de labeur et de conscience ; quand on lui fait crime exclusivement d'avoir pratiqué la politique commandée par le suffrage universel souverain, contrôlée et approuvée par le Parlement délégataire de la souveraineté, alors on dresse le procès, non plus de cet homme, non plus de ce chef de gouvernement, mais du régime républicain et du principe républicain lui-même. Ce procès, je suis fier de le soutenir au nom des convictions de toute ma vie. ... Si la république doit rester ici l'accusée, nous resterons à notre poste de combat comme ses témoins et ses défenseurs. » A l'échelle humaine. (Écrit en captivité sous l'Occupation) __________ Lettre de Léon Blum à la Cour de Riom Bourrassol (*), le 20 octobre 1941 [...] Il résulte tout à la fois du réquisitoire et de l'avis du Conseil de justice politique que les charges relevées contre moi visent, uniquement, les lois votées et appliquées ainsi que la politique sociale pratiquée sous le gouvernement que je présidais, à l'exclusion de tout acte positif rattachable à ma personne. Je renouvelle donc ici, avec plus de force, la déclaration que j'avais déjà fait consigner dans mon interrogatoire définitif. "Dans la constitution républicaine de 1875, la souveraineté appartient au peuple français. Elle s'exprime par le suffrage universel. Elle est déléguée au Parlement. Quand on impute une responsabilité pénale à un homme, à un chef de gouvernement, sans établir et même sans alléguer rien qui touche à sa personne, sans articuler un seul fait contraire à la probité, à l'honneur, au devoir professionnel d'application, de labeur - et de conscience ; quand on lui fait crime exclusivement d'avoir pratiqué la politique commandée par le suffrage universel souverain, contrôlée et approuvée par le Parlement délégataire de la souveraineté, alors on dresse le procès, non plus de cet homme, non plus de ce chef de gouvernement, mais du régime républicain et du principe républicain lui-même. Ce procès, je suis fier de le soutenir au nom des convictions de toute ma vie..."Je vous prie d'agréer, Messieurs, l'assurance de mes sentiments de parfaite considération. in L'histoire jugera (*) Lieu de détention de Léon Blum.
Pour la nouvelle République
(Discours prononcé le 4
septembre 1958 à Paris Le jour anniversaire de la proclamation de la République - 4 septembre 1870 - le Général de Gaulle présente au peuple français le projet de Constitution soumis au référendum le 28 septembre 1958. _____________
C'est en un temps où il lui fallait se réformer ou se briser que notre peuple, pour la première fois, recourut à la République. Jusqu'alors, au long des siècles, l'Ancien Régime avait réalisé l'unité et maintenu l'intégrité de la France. Mais, tandis qu'une immense vague de fond se formait dans les profondeurs, il se montrait hors d'état de s'adapter à un monde nouveau. C'est alors, qu'au milieu de la tourmente nationale et de la guerre étrangère, apparut la République. Elle était la souveraineté du peuple, l'appel de la liberté, l'espérance de la justice. Elle devait rester cela à travers les péripéties agitées de son histoire. Aujourd'hui, autant que jamais, nous voulons qu'elle le demeure. Certes, la République a revêtu des formes diverses au cours de ses règnes successifs. En 1792, on la vit révolutionnaire et guerrière, renverser trônes et privilèges, pour succomber, huit ans plus tard, dans les abus et les troubles qu'elle n'avait pu maîtriser. En 1848, on la vit s'élever au-dessus des barricades, se refuser à l'anarchie, se montrer sociale au-dedans et fraternelle au-dehors, mais bientôt s'effacer encore faute d'avoir accordé l'ordre avec l'élan du renouveau. Le 4 septembre 1870, au lendemain de Sedan, on la vit s'offrir au pays pour réparer le désastre. De fait, la République sut relever la France, reconstituer les armées, recréer un vaste empire, renouer des alliances solides, faire de bonnes lois sociales, développer l'instruction. Si bien qu'elle eut la gloire d'assurer, pendant la Première Guerre mondiale, notre salut et notre victoire. Le 11 novembre, quand le peuple s'assemble et que les drapeaux s'inclinent pour la commémoration, l'hommage que la patrie décerne à ceux qui l'ont bien servie s'adresse aussi à la République. Cependant, le régime comportait des vices de fonctionnement qui avaient pu sembler supportables à une époque assez statique, mais qui n'étaient plus compatibles avec les mouvements humains, les changements économiques, les périls extérieurs, qui précédaient la Deuxième Guerre mondiale. Faute qu'on y eût remédié, les événements terribles de 1940 emportèrent tout. Mais quand, le 18 juin, commença le combat pour la libération de la France, il fut aussitôt proclamé que la République à refaire serait une République nouvelle. La résistance tout entière ne cessa pas de l'affirmer. On sait, on ne sait que trop, ce qu'il advint de ces espoirs. On sait, on ne sait que trop, qu'une fois le péril passé, tout fut livré et confondu à la discrétion des partis. On sait, on ne sait que trop, quelles en furent les conséquences. A force d'inconsistance et d'instabilité et quelles que pussent être les intentions, souvent la valeur, des hommes, le régime se trouva privé de l'autorité intérieure et de l'assurance extérieure sans lesquelles il ne pouvait agir. Il était inévitable que la paralysie de l'État amenât une grave crise nationale et qu'aussitôt la République fût menacée d'effondrement. Le nécessaire a été fait pour obvier à l'irrémédiable à l'instant même où il était sur le point de se produire. Le déchirement de la nation fut, de justesse, empêché. On a pu sauvegarder la chance ultime de la République. C'est dans la légalité que moi-même et mon gouvernement avons assumé le mandat exceptionnel d'établir un projet de nouvelle Constitution et de le soumettre à la décision du peuple. Nous l'avons fait sur la hase des principes posés lors de notre investiture. Nous l'avons fait avec la collaboration du Conseil consultatif institué par la loi. Nous l'avons fait compte tenu de l'avis solennel du Conseil d'État. Nous l'avons fait après délibérations très libres et très approfondies de nos propres Conseils de ministres ; ceux-ci formés d'hommes aussi divers que possible d'origines et de tendances, mais résolument solidaires. Nous l'avons fait, sans avoir, entre-temps, attenté à aucun droit du peuple, ni à aucune liberté publique. La nation, qui seule juge, approuvera ou repoussera notre œuvre. Mais c'est en toute conscience que nous la lui proposons. Ce qui, pour les pouvoirs publics, est désormais primordial, c'est leur efficacité et leur continuité. Nous vivons en un temps où des forces gigantesques sont en train de transformer le monde. Sous peine de devenir un peuple périmé et dédaigné, il nous faut, dans les domaines scientifique, économique, social, évoluer rapidement. D'ailleurs, à cet impératif répondent le goût du progrès et la passion des réussites techniques qui se font jour parmi les Français et, d'abord, dans notre jeunesse. Il y a là des faits qui dominent notre existence nationale et doivent, par conséquent, commander nos institutions. La nécessité de rénover l'agriculture et l'industrie, de procurer les moyens de vivre, de travailler, de s'instruire, de se loger, à notre population rajeunie, d'associer les travailleurs à la marche des entreprises, nous pousse à être, dans les affaires publiques, dynamiques et expéditifs. Le devoir de ramener la paix en Algérie, ensuite celui de la mettre en valeur, enfin celui de régler la question de son statut et de sa place dans notre ensemble, nous imposent des efforts difficiles et prolongés. Les perspectives que nous ouvrent les ressources du Sahara sont magnifiques, certes, mais complexes. Les rapports entre la métropole et les territoires d'outre-mer exigent une profonde adaptation. L'univers est traversé de courants qui mettent en cause l'avenir de l'espèce humaine et portent la France à se garder, tout en jouant le rôle de mesure, de paix, de fraternité, que lui dicte sa vocation. Bref, la nation française refleurira ou périra suivant que l'État aura ou n'aura pas assez de force, de constance, de prestige, pour la conduire là où elle doit aller. C'est donc pour le peuple que nous sommes, au siècle et dans le monde où nous sommes, qu'a été établi le projet de Constitution. Que le pays puisse être effectivement dirigé par ceux qu'il mandate et leur accorde la confiance qui anime la légitimité. Qu'il existe, au-dessus des luttes politiques, un arbitre national, élu par les citoyens qui détiennent un mandat public, chargé d'assurer le fonctionnement régulier des institutions, ayant le droit de recourir au jugement du peuple souverain, répondant, en cas d'extrême péril, de l'indépendance, de l'honneur, de l'intégrité de la France et du salut de la République. Qu'il existe un gouvernement qui soit fait pour gouverner, à qui on en laisse le temps et la possibilité, qui ne se détourne pas vers autre chose que sa tâche, et qui, par là, mérite l'adhésion du pays. Qu'il existe un parlement destiné à représenter la volonté politique de la nation, à voter les lois, à contrôler l'exécutif, sans prétendre sortir de son rôle. Que gouvernement et parlement collaborent mais demeurent séparés quant à leurs responsabilités et qu'aucun membre de l'un ne puisse, en même temps, être membre de l'autre. Telle est la structure équilibrée que doit revêtir le pouvoir. Le reste dépendra des hommes. Qu'un conseil économique et social, désigné en dehors de la politique par les organisations professionnelles et syndicales du pays et de l'outre-mer, fournisse ses avis au parlement et au gouvernement. Qu'un comité constitutionnel, dégagé de toute attache, ait qualité pour apprécier si les lois votées sont conformes à la Constitution et si les élections diverses ont eu lieu régulièrement. Que l'autorité judiciaire soit assurée de son indépendance et demeure la gardienne de la liberté de chacun. La compétence, la dignité, l'impartialité de l'État en seront mieux garanties. Qu'entre la nation française et ceux des territoires d'outremer qui le veulent, soit formée une Communauté, au sein de laquelle chaque territoire va devenir un État qui se gouvernera lui-même, tandis que la politique étrangère, la défense, la monnaie, la politique économique et financière, celle des matières premières, le contrôle de la justice, l'enseignement supérieur, les communications lointaines, constitueront un domaine commun dont auront à connaître les organes de la Communauté : Président, Conseil exécutif, Sénat, Cour d'arbitrage. Ainsi, cette vaste organisation rénovera-t-elle l'ensemble humain groupé autour de la France. Ce sera fait en vertu de la libre détermination de tous. En effet, chaque territoire aura la faculté, soit d'accepter par son vote au référendum la proposition de la France, soit de la refuser et, par là même, de rompre avec elle tout lien. Devenu membre de la Communauté, il pourra dans l'avenir, après s'être mis d'accord avec les organes communs, assumer son propre destin indépendamment des autres. Qu'enfin, pendant les quatre mois qui suivront le référendum, le gouvernement ait la charge des affaires du pays et fixe, en particulier, le régime électoral. De cette façon, pourront être prises, sur mandat donné par le peuple, les dispositions nécessaires à la mise en place des nouvelles institutions. Voilà, Françaises, Français, de quoi s'inspire et en quoi consiste la Constitution qui sera, le 28 septembre, soumise à vos suffrages. De tout mon cœur, au nom de la France, je vous demande de répondre : OUI ! Si vous ne le faites pas, nous en reviendrons, le jour même, aux errements que vous savez. Si vous le faites, le résultat sera de rendre la République forte et efficace, pourvu que les responsables sachent, désormais, le vouloir ! Mais il y aura aussi, dans cette manifestation positive de la volonté nationale, la preuve que notre pays retrouve son unité et, du coup, les chances de sa grandeur. Le monde, qui discerne fort bien quelle importance notre décision va revêtir pour lui-même, en tirera la conclusion. Peut-être l'a-t-il, dès à présent, tirée ! Un grand espoir se lèvera sur la France. Je crois qu'il est déjà levé ! Vive la République ! Vive la France ! Doctrine et mystique républicaines La République et l'éducation C'est l'éducation surtout qu'il appartient de faire filtrer dans tous les rameaux de l'arbre politique cette sève précieuse, cette collection de maximes qu'on a très improprement nommée morale républicaine car conçoit-on une morale qui ne soit pas républicaine ?
« Mémoire sur les moyens de perfectionner les sciences politiques », 1797 « Le chant du vote » (1849)
De
Février gardons mémoire, Refrain :
Ô République tutélaire
La République militante
Du jour qu'avec indépendance
Plus de sujet qui ploie et tremble
Quand la vapeur est comprimée
S'il est vrai qu'une tourbe infâme
Le grand historien Edgar Quinet, ami et collègue de Michelet, voit dans le surgissement de la République en 1848 l'accomplissement de la souveraineté nationale ____________
La chute de la monarchie (1848) « La République avait surgi tout naturellement, comme le droit éternel d'une nation majeure qui reconnaissait sa souveraineté, son aptitude à se régir elle-même. »
Principal membre du gouvernement provisoire issu de la révolution de 1848, Lamartine s'adresse aux Parisiens et leur montre la nouveauté radicale de ce qu'a déjà réalisé la jeune République, longtemps rêve lointain, utopie enfin réalisée. _____________
Histoire de la Révolution de 1848 « Eh quoi citoyens, si on vous avait dit il y a trois jours que vous auriez renversé le trône, détruit l'oligarchie, obtenu le suffrage universel au nom du titre d'homme, conquis tous les droits du citoyen, fondé enfin la République, cette République, le rêve lointain de ceux mêmes qui sentaient son nom caché dans les derniers replis de leur conscience comme un crime ! Et quelle république ? non plus une république comme celle de la Grèce ou de Rome, renfermant des aristocrates et des plébéiens, des maîtres et des esclaves ; non pas une république comme les républiques aristocratiques des temps modernes, renfermant des citoyens et des prolétaires, des grands et des petits devant la loi, un peuple et un patriciat ; mais une république égalitaire où il n'y a plus ni aristocratie, ni oligarchie, ni grands, ni petits, ni patriciens, ni plébéiens, ni maîtres, ni ilotes devant la loi ; où il n'y a qu'un seul peuple composé de l'universalité des citoyens, et où le droit et le pouvoir public ne se composent que du droit et du vote de chaque individu dont la nation est formée, venant se résumer en un seul pouvoir collectif appelé le gouvernement de la république et retournant en lois, en institutions populaires, en bienfaits à ce peuple d'où il est émané. « Si l'on vous avait dit tout cela il y a trois jours, vous auriez refusé de le croire ! Trois jours ? auriez-vous dit, il faut trois siècles pour accomplir une œuvre pareille au profit de l'humanité. (Acclamations.) »
Nul mieux que le grand philosophe Charles Renouvier n'a su définir, en 1848, les grandes notions fondatrices de la République : nation, citoyenneté, souveraineté du peuple. _____________ De la république et de l'autorité dans une république
L'élève : Comment les hommes peuvent-ils s'entendre pour marcher tous ensemble à leur perfectionnement et pratiquer la fraternité ? L’instituteur : Les hommes ne peuvent s'entendre et s'accorder sur leurs actions, principalement dans un grand pays, qu'en se donnant des chefs, en établissant une autorité sur eux. Cette autorité juge ce qui est bien, décide ce qu'il faut faire et l'exécute. L'élève : N'est-ce pas du gouvernement que vous me parlez ?L’instituteur : Oui. L'autorité la plus visible est celle qui gouverne l’État. Cependant, au-dessus de cette autorité, il y en a une autre : c'est celle qui fait les lois. Je voulais vous désigner ces deux autorités sous un seul nom. Toutes deux viennent du Peuple et commandent au Peuple. L'élève : Comment pouvez-vous dire que les hommes établissent une autorité sur eux pour s'accorder, et que l'autorité vient du Peuple ? Je n'ai jamais été consulté sur le choix de mes maîtres ou de ceux qui me donnent la loi. L’instituteur : Vous ne l'avez pas été, mais vous le serez. Autrefois des rois ou des prêtres ont imposé de force aux Français les uns leur prétendue majesté divine, les autres leur religion qu'ils n'auraient jamais dû faire régner que par la douceur. Notre première République, il y a soixante ans, renversa tout cela. Puis les rois nous revinrent. Ils essayèrent de nous faire croire que nous nous gouvernions nous-mêmes et que nous faisions nos lois, parce qu'ils partageaient leur pouvoir avec quelques riches qu'ils admettaient auprès d'eux sous le nom de Députés. Désormais le Peuple (et le Peuple c'est tout le monde) se réunira pour se choisir des représentants. Ces représentants établiront le gouvernement pour le Peuple et écriront la loi dans l'intérêt du Peuple. Nous sommes en République, et avec l'aide de Dieu, si nous sommes sages, nous y resterons. L'élève : Dites-moi au juste ce que vous appelez une République. L’instituteur :Ce mot République est un mot très ancien qui veut dire la Chose de tous. La République est l'état d'un Peuple qui n'obéit qu'à des hommes qu'il s'est choisis. Ces hommes sont les égaux de tous les autres. Ils ne commandent qu'au nom du Peuple. Ils doivent tout faire pour lui, obéir les premiers à la loi qu'ils ont faite, se soumettre à la surveillance des citoyens, et se tenir toujours prêts à leur rendre cette autorité qu'ils ne tiennent que d'eux lorsque le temps pour lequel ils l'ont reçue s'est écoulé. L'élève : Qu'est-ce qu'un citoyen ? L’instituteur : Un citoyen est un homme qui vit dans une République et qui y prend sa part de souveraineté. L'élève : Qu'est-ce que la souveraineté ? L’instituteur : La souveraineté est le commandement absolu, c'est-à-dire qui ne doit compte qu'à Dieu. Puisque chaque homme est souverain dans une République, chaque homme peut donc y faire sa volonté ? L’instituteur :J'ai dit que chaque homme avait sa part de souveraineté, mais c'est précisément pour cela que personne ne peut se conduire en souverain. Le seul souverain, c'est la nation dans son ensemble et dans son unité, le Peuple. Et le Peuple exerce sa puissance par ses représentants. Encore même le Peuple a-t-il des devoirs à remplir envers les citoyens, comme les citoyens en ont envers lui. Le Peuple est tout-puissant quand il est uni. Pour rester uni et pour rester fort, il faut qu'il n'abuse point de sa puissance. L'élève : Qu'est-ce donc, en réalité, que la souveraineté du Peuple ? L’instituteur : La souveraineté du Peuple doit être, en réalité, l'exercice de la force de tous dans les bornes de la justice et suivant un esprit de fraternité. Tout souverain, et le Peuple plus qu'un autre, si c'est possible, a des devoirs à remplir et des droits à respecter. L’élève : Dites-moi au juste ce que vous appelez une République. L’instituteur : Ce mot République est un mot très ancien qui veut dire la Chose de tous. La République est l'état d'un Peuple qui n'obéit qu'à des hommes qu'il s'est choisis. Ces hommes sont les égaux de tous les autres. Ils ne commandent qu'au nom du Peuple. Ils doivent tout faire pour lui, obéir les premiers à la loi qu'ils ont faite, se soumettre à la surveillance des citoyens, et se tenir toujours prêts à leur rendre cette autorité qu'ils ne tiennent que d'eux lorsque le temps pour lequel ils l'ont reçue s'est écoulé. L’élève : Qu'est-ce qu'un citoyen ? L’instituteur : Un citoyen est un homme qui vit dans une République et qui y prend sa part de souveraineté. L’élève : Qu'est-ce que la souveraineté ? L’instituteur : La souveraineté est le commandement absolu, c'est-à-dire qui ne doit compte qu'à Dieu. L’élève : Puisque chaque homme est souverain dans une République, chaque homme peut donc y faire sa volonté ? L’instituteur : J'ai dit que chaque homme avait sa part de souveraineté, mais c'est précisément pour cela que personne ne peut se conduire en souverain. Le seul souverain, c'est la nation dans son ensemble et dans son unité, le Peuple. Et le Peuple exerce sa puissance par ses représentants. Encore même le Peuple a-t-il des devoirs à remplir envers les citoyens, comme les citoyens en ont envers lui. Le Peuple est tout-puissant quand il est uni. Pour rester uni et pour rester fort, il faut qu'il n'abuse point de sa puissance. L’élève : Qu’est-ce donc, en réalité, que la souveraineté du peuple ? L’instituteur : La souveraineté du Peuple doit être, en réalité, l'exercice de la force de tous dans les bornes de la justice et suivant un esprit de fraternité. Tout souverain, et le Peuple plus qu'un autre, si c'est possiblers à remplir et des droits à respecter. Manuel Républicain de l'homme et du citoyen (1848) - (extrait de). Éd. Garnier, 1981 « Comment les prisonniers républicains ont appris la proclamation de la République »
Martin Bernard, ouvrier infirmier, devenu député sous la Deuxième République, est l’un des meneurs avec Blanqui et Barbès de l’insurrection des Saisons. Il est condamné à la déportation et détenu au Mont Saint-Michel, puis transféré à la citadelle de Doullens. _____________
[…] Un soir le directeur de la prison vint, très ému, causer avec Martin Bernard ; un prisonnier demande à travers le mur le motif de cette visite, et son compagnon lui répond : « C’est l’une et indivisible qui est arrivée. » Cela se passait dans la nuit du 25 au 26 février 1848.
Extrait de « Le parti républicain de 1814 à 1870 », Alcan, 1927) Proclamation aux Parisiens le 21 septembre 1870 En septembre 1870, Gambetta qui va être le principal animateur de la résistance contre l'invasion prussienne en 1870-1871, invite les citoyens de Paris à commémorer la naissance de la République le 21 septembre 1792. Continuité des Républiques et des Républicains. _____________
Citoyens, C'est aujourd'hui le 21 septembre. Il y a soixante-dix-huit ans à pareil jour nos pères fondaient la République et se juraient à eux-mêmes, en face de l'étranger qui souillait le sol sacré de la patrie, de vivre libre ou de mourir en combattant. Ils ont tenu leur serment. Ils ont vaincu, et la République de 1792 est restée dans la mémoire des hommes comme le symbole de l'héroïsme, de la grandeur nationale. Le gouvernement de la Défense nationale, installé dans l'Hôtel de ville aux cris enthousiastes de "Vive la République" ne pouvait laisser passer ce glorieux anniversaire sans le saluer comme un grand exemple. Que le souffle puissant qui animait nos devanciers passe sur nos âmes et nous vaincrons. Honorons aujourd'hui nos pères et demain sachons comme eux forcer la victoire en affrontant la mort. Vive la France ! Vive la République ! Le ministre de l'intérieur - Léon Gambetta - septembre 1870 Jaurès montre dans ce passage de L’armée nouvelle, en 1913, comment le suffrage universel joue le rôle d’un révélateur de l’affrontement des forces sociales et comment il peut arbitrer leurs conflits. [Dossier Jaurès] ______________
L'écran lumineux du suffrage universel C'est par sa complexité sociale et par la diversité de ses éléments, toujours manifestée au plein jour de l'action publique et sur l'écran lumineux du suffrage universel, que la démocratie a cette vertu régulatrice et cette fonction arbitrale. Le monde économique moderne a deux pôles : la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat ; ce sont là les deux grandes forces actives, dont les rapports variables déterminent le mouvement social. C'est de ces deux classes que viennent les grandes impulsions, les grandes initiatives ; c'est de ces deux pôles que viennent les courants magnétiques, qui s'opposent ou se combinent, et qui animent, en quelque sorte, toute la planète. Mais entre les pôles sociaux sont distribuées et échelonnées bien des forces intermédiaires. De la grande bourgeoisie capitaliste à la modeste bourgeoisie et à l'artisanerie, il y a des degrés sans nombre. L’armée nouvelle, 1913 Défense de la République au procès de Riom [Biographie] [Léon Blum défend la République au procès de Riom] […] Rien ne serait plus légitime que de s'appliquer aujourd'hui à un travail similaire. Nous serions tous d'accord pour rechercher dans les institutions et dans les mœurs les vices organiques ou fonctionnels auxquels peut se rattacher la défaite, pour tracer au peuple vaincu un plan pratique de réflexion et de réfection, pour lui prescrire l'effort intérieur et l'hygiène extérieure qui lui rendraient à la fois la modestie et la fierté, la sagesse et l'ardeur au travail. Mais il n'est pas permis de pousser l'analogie au-delà. La France avait le droit et le devoir en 1871 de rendre le régime constitutionnel responsable du malheur qui l'avait atteinte ; elle n'en a pas le droit aujourd'hui. L'Empire avait été coupable, la République n'a été que malheureuse. L'Empire était mauvais et funeste dans son principe, qui était l'autocratie personnelle ; la République est juste et féconde dans son principe qui est le gouvernement du peuple par lui-même. Elle n'a erré que par des vices d'organisation et de fonctionnement dont il est aisé de montrer l'origine et auxquels il est facile de trouver le remède. Nous avons encore moins le droit d'accuser cette idéologie que tant de sacrifices héroïques ont rendue presque sacrée, que les deux Empires eux-mêmes avaient proclamée dans son principe et qui avait trouvé son dogme dans la Déclaration des Droits de l'Homme, son rite dans le Suffrage Universel. Comme en 1871, une réforme intellectuelle et morale est nécessaire aujourd'hui, mais le plus rapide examen montrera que les vices qu'elle doit amender sont entièrement indépendants du régime constitutionnel et de l'idéologie sur laquelle il repose. Par un exemple unique, mais massif, j'ai déjà montré quelle témérité il y aurait à porter sur les principes démocratiques une condamnation capitale et sommaire. Examinons de plus près ce qu'on .entend reprocher à ce régime qui n'avait hier que des partisans et des courtisans et qu'il faut aujourd'hui du courage pour défendre. L'Empire a voulu la guerre, comme toutes les autocraties connues ont fini par la vouloir, même quand elles avaient promis ou juré la paix. Il a voulu la guerre, par besoin de prestige et par intérêt dynastique, pour compenser d'un coup une longue suite d'aberrations qui trouvaient elles-mêmes leur origine dans le pouvoir autocratique, mais qui laissaient à la France humiliée et désaffectionnée le sentiment d'une déchéance. La France républicaine et démocratique n'a pas voulu la guerre. De la victoire de 1918, elle n'entendait pas tirer d'autre conquête que celle d'une paix durable, d'une paix organique. C'est en ce sens qu'était orientée sa volonté collective ; c'est vers ce but que convergeaient toutes ses aspirations, et, sans doute n'y a-t-il jamais eu d'exemple, dans l'histoire, d'un peuple si généralement et si délibérément pacifique. Elle n'avait pas à se relever d'une déchéance, puisqu'elle était sortie triomphante de la dernière crise européenne, puisqu'elle se croyait et qu'on la croyait la plus forte. Elle n'avait pas à rétablir la vigueur ou la popularité d'un régime intérieur, qui, au moment de l'avènement de Hitler, n'était mis en contestation par personne, réserve faite seulement pour quelques groupes négligeables de théoriciens ou de conspirateurs, et d'ailleurs, comme ce régime lui-même était pacifique par essence, ce n'est pas la guerre qui aurait pu procurer ce résultat. On peut affirmer comme un fait indiscutable qu'au moment où Hitler s'est emparé du pouvoir en Allemagne, il n'existait en Europe aucun risque, aucune possibilité raisonnable de guerre, et l'histoire homologuera sans nul doute cette vérité que tout Français, il y a deux ans, tenait pour évidente et aveuglante, à savoir que la guerre a été réintroduite dans la perspective européenne par Hitler, qu'elle a été imposée à la France républicaine par Hitler. Qu'à dater de ce moment, des fautes aient été commises, je me garderai bien d'en disconvenir. Mais quelle a été la plus lourde ? C'est de n'avoir pas eu la conscience ou la prescience du danger, c'est de n'avoir pas discerné assez promptement et assez clairement le plan hitlérien de réarmement, de revanche et de conquête, c'est de n'avoir pas perçu le caractère fatal et inexorable de son développement. Parce qu'elle était pacifique par essence, la France a voulu croire à la possibilité d'une « coexistence paisible » entre les Démocraties installées en Europe et l'autocratie guerrière qui s'y implantait. Elle a fait à cette possibilité des sacrifices de plus en plus coûteux qui n'ont eu d'autres résultats que d'affaiblir son prestige au dehors, de compromettre sa cohésion au dedans, et par conséquent d'aggraver le péril ; le Pacte à quatre, le relâchement et l'abandon des sanctions contre l'Italie, le 7 mars 36, Munich. J'en viens aujourd'hui à me demander si, dès 33, la France n'aurait pas dû interdire par la force à l'Allemagne encore désarmée la remise du pouvoir à Hitler et à son parti. Personne, alors, en France n'envisagea cette intrusion brutale dans les affaires allemandes ; elle aurait pourtant sauvé l'Allemagne et préservé l'Europe. in L'histoire jugera
Dans ce texte écrit pendant l’Occupation en 1943, le grand historien Marc Bloch répond à la question : « Pourquoi je suis républicain ? ». Marc Bloch a été fusillé en 1944 par les Allemands pour son activité dans la Résistance. _____________ Me demander pourquoi je suis républicain, n'est-ce pas déjà l'être soi-même ? N'est-ce pas admettre, en effet, que la forme du pouvoir peut être l'objet d'un choix mûrement délibéré de la part du citoyen, que la communauté ne s'impose donc pas à l'homme, qu'elle ne le constitue pas par l'éducation et la race jusque dans ses dispositions les plus intimes et de façon nécessaire, qu'il peut sans sacrilège examiner le groupe dont il fait partie parce qu'enfin la société est faite pour lui et doit le servir à atteindre sa fin. La République apparaît aux Français comme le régime de tous, elle est la grande idée qui dans toutes les causes nationales a exalté les sentiments du peuple. C'est elle qui en 1793 a chassé l'invasion menaçante, elle qui en 1870 a galvanisé contre l'ennemi le sentiment français, c'est elle qui, de 1914 à 1918, a su maintenir pendant quatre ans, à travers les plus dures épreuves, l'unanimité française ; ses gloires sont celles de notre peuple et ses défaites sont nos douleurs. Dans la mesure où l'on avait pu arracher aux Français leur confiance dans la République, ils avaient perdu tout enthousiasme et toute ardeur, et se sentaient déjà menacés par la défaite et dans la mesure où ils se sont redressés contre le joug ennemi, c'est spontanément que le cri de « Vive la République ! » est revenu sur leurs lèvres. La République est le régime du peuple. Le peuple qui se sera libéré lui-même et par l'effort commun de tous ne pourra garder sa liberté que par la vigilance continue de tous. Les faits l'ont aujourd'hui prouvé : l'indépendance nationale à l'égard de l'étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l'effet d'un seul et même mouvement. Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l'étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c'est-à-dire sans République.
Pierre Mendès France, président du Conseil de juin 1954 à février 1955, a toujours placé son action politique sous le signe d'une conception exigeante de la République, toujours à construire, toujours à rénover. _______________ « La République se veut grande et forte à nouveau » [...] La République doit se construire sans cesse car nous la concevons éternellement révolutionnaire à l’encontre de l'inégalité, de l’oppression, de la misère, de la routine, des préjugés, éternellement inachevée tant qu'il reste un progrès à accomplir. La République exige aujourd'hui une expansion économique et l'amélioration des conditions sociales. Elle exige une solidarité plus active et plus féconde dans la métropole et au-delà des mers. Éternellement inspirée d'une volonté de fraternité humaine qui ne s'arrête pas à ses frontières, la République se veut grande et forte de nouveau, non seulement pour ses citoyens, mais pour apporter à la paix du monde la plus large et la plus généreuse contribution. Telle que nous entretenions l'image secrètement dans nos cœurs dans les cruautés de la guerre et dans les déceptions de l'après-guerre de cette République française, nous allons la revoir à nouveau, hardie et forte, portant dans sa devise toutes les espérances des hommes et des femmes de bonne volonté. Discours au congrès radical de Marseille, le
16 octobre 1954. Grandeur de la Révolution En novembre 1989, au terme des cérémonies du Bicentenaire de 1789, les restes de l'abbé Grégoire ont été transférés au Panthéon. C'était la reconnaissance du rôle considérable qu'il avait joué pendant la Révolution. Dans cette lettre écrite trente ans après, en 1821, il décrit la grandeur et le caractère dramatique de ces années qui virent naître la République. ________________ La Révolution a froissé tant d'amours-propres, brusqué tant de préjugés, et détruit tant d'abus que rien n'est plus difficile que d'être juste avec elle. Chacun la juge d'après ses idées, ses intérêts, ses passions : prisme trompeur qui à volonté colore ou décolore les objets. De là des mensonges multipliés et des erreurs qu'on répète, qu'on enregistre sans fin comme des vérités. Pour nous autres, vétérans de la Révolution et de la République, il y a de quoi rire de pitié quand nous voyons de prétendus historiens qui n'ayant même pas vu le rivage décident magistralement sur les manœuvres qu'il fallait suivre au milieu des tempêtes lorsque le vaisseau faisait eau de toutes parts et que pour le sauver on n'avait même pas le temps ni le choix des moyens.
Lettre à M. Nedermayer von Rosenthal, magistrat à Arnhem, 28 septembre 1821 L'action politique : campagnes électorales, militants, élections
Rapport à la Convention au nom du Comité de Salut Public
Dans une situation d’extrême péril pour la République, Saint-Just expose au nom du Comité de salut public les mesures draconiennes à prendre pour sauver la Révolution. ________________
Votre Comité de salut public, placé au centre de tous les résultats, a calculé les causes des malheurs publics : il les a trouvées dans la faiblesse avec laquelle on exécute vos décrets, dans le peu d’économie de l’administration, dans l’instabilité des vues de l’État, dans la vicissitude des passions qui influent sur le Gouvernement. Il a donc résolu de vous exposer l’état des choses, et de vous présenter les moyens qu’il croit propres à consolider la Révolution, à abattre le fédéralisme, à soulager le peuple et lui procurer l’abondance, à fortifier les armées, à nettoyer l’État des conjurations qui l’infestent. Il n’y a point de prospérité à espérer tant que le dernier ennemi de la liberté respirera. Vous avez à punir non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes ; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle : car, depuis que le peuple français a manifesté sa volonté, tout ce qui lui est opposé est hors le souverain ; tout ce qui est hors le souverain est ennemi. Aujourd’hui que la République a douze cent mille hommes à nourrir, des rebelles à soumettre, et le peuple à sauver ; aujourd’hui qu’il s’agit de prouver à l’Europe qu’il n’est point en son pouvoir de rétablir chez nous l’autorité d’un seul, vous devez rendre le gouvernement propre à vous seconder dans vos desseins, propre à l’économie et au bonheur public.
Rapport au comité de salut public,19 vendémiaire an II (10 octobre 1793) Lucien Leuwen Élections censitaires dans une grande ville de Normandie _____________________ [...] M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase suivante frappa Du Poirier : « Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu'il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer. » Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche, et ensuite se tut par timidité. Sa figure blonde et sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles, il fit une grimace et enfin dit d'un air piqué : « Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Du Poirier ; il m'a privé du plaisir de punir un insolent, ou du moins de l'essayer. » Mais je devais ce sacrifice aux ordres de S. M. Charles X et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je n'en fais pas moins à M. Du Poirier les mêmes offres de service que ces messieurs, quoique, à vrai dire, je ne sache pas si, à cause du serment à Louis-Philippe, ma conscience me permettra de paraître aux élections. » L'orgueil de Du Poirier et sa manie de parler en public triomphaient. Il faut avouer qu'il parla admirablement ; il se garda bien d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti, et cependant sut attendrir ses auditeurs : Sanréal pleurait tout à fait ; Ludwig Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant son cabinet. La porte fermée, Du Poirier éclata de rire. Il venait de parler pendant quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès, il se moquait parfaitement des gens qui l'avaient écouté. C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments du plaisir le plus vif. « Voilà une vingtaine de voix qui me sont acquises, si toutefois d'ici aux élections ces animaux-là ne prennent pas la mouche à propos de quelqu'une de mes démarches ; cela peut mériter considération. J'apprends de tous les côtés que M. de Vassignies n'a pas plus de cent vingt voix assurées, et il y aura trois cents électeurs présents ; ce qu'il y a de plus pur dans notre saint parti lui reproche le serment qu'il devra prêter en entrant à la Chambre, lui serviteur particulier d'Henri V. Pour moi, je suis plébéien ; c'est un avantage. Je loge au troisième étage, je n'ai pas de voiture. Les amis de M. de La Fayette et de la révolution de Juillet doivent, à haine égale, me préférer à M. de Vassignies, cousin de l'empereur d'Autriche et qui a en poche le brevet de gentilhomme de la chambre... si jamais il y a une chambre du roi... Je leur jouerai ici la farce d'être libéral, comme Dupont (de l'Eure), l'honnête homme du parti maintenant qu'ils ont enterré M. de La Fayette. » Un autre chef de parti, aussi honnête que Du Poirier l'était peu, mais bien plus fou, car il s'agitait beaucoup sans le moindre espoir de gagner de l'argent, M. Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus affligé du départ de Lucien. « Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais ! Ah ! cœurs parisiens ! politesse infinie et sentiment nul ! Je le croyais un peu différent des autres, je croyais voir qu'il y avait de la chaleur et de l'enthousiasme au fond de cette âme !... » Lucien Leuwen (Extrait) _____________________ [...] La voiture était encombrée de pamphlets électoraux. Il y en avait partout, et jusque sur l'impériale ; à peine y avait-il de place pour Leuwen et Coffe. Ils arrivèrent à Blois à six heures du soir, et s'arrêtèrent pour dîner. Tout à coup, ils entendirent un grand vacarme devant l'auberge. - C'est quelqu'un qu'on hue, dit Leuwen à Coffe. - Que le diable les emporte ! dit celui-ci froidement. L'hôte entra tout pâle. - Messieurs, sauvez-vous ; on veut piller votre voiture. - Et pourquoi ? dit Leuwen. - Ah ! vous le savez mieux que moi ! - Comment ? dit Leuwen furieux. Et il sortit vivement du salon, qui était au rez-de-chaussée. Il fut accueilli par des cris assourdissants : « A bas l'espion, à bas le commissaire de police ! » Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut s'approcher de sa voiture. La foule s'écarta un peu. Comme il ouvrait la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure, et de là sur sa cravate. Comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue entra même dans sa bouche. Un grand commis aux favoris rouges, qui fumait tranquillement au balcon du premier étage chargé de tous les voyageurs qui se trouvaient dans l'hôtel et qui dominait la scène de fort près, dit en criant au peuple : - Voyez comme il est sale ; vous avez mis son âme sur sa figure ! Ce propos fut suivi d'un petit silence, et puis accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea dans toute la rue avec un bruit assourdissant et dura bien cinq minutes. Comme Leuwen se retournait vivement vers le balcon et levait les yeux pour chercher à deviner parmi tant de figures riant d'un rire affecté celle de l'insolent qui avait parlé de lui, deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vide en un instant, et la foule se dissipa rapidement par les rues latérales. Leuwen, ivre de colère, voulut rentrer dans la maison pour chercher l'homme qui l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé toutes les portes, et ce fut en vain que notre héros y donna des coups de poing et de pied. Pendant ces tentatives, il avait derrière lui (le brigadier de gendarmerie). - Filez rapidement, messieurs, disait ce fonctionnaire d'un ton grossier et riant lui-même de l'état où la boue avait mis le gilet et la cravate de Leuwen. Je n'ai que trois hommes ; ils peuvent revenir avec des pierres. On mettait les chevaux en toute hâte. Leuwen était fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait, à l'aide du grand couteau du cuisinier, d'ôter le plus de boue fétide dont les manches de son habit étaient couvertes. - Il faut que je retrouve l'homme qui m'a insulté, répétait Leuwen pour la cinq ou sixième fois. - Dans le métier que nous faisons, vous et moi, répondit enfin Coffe d'un fort grand sang-froid, il faut secouer les oreilles et aller en avant. L'hôte survint. Il était sorti de son auberge par une porte de derrière, et ne put ou ne voulut répondre à Leuwen qui demandait le nom du grand jeune homme qui l'avait insulté. - Payez-moi, monsieur, cela vaudra mieux. C'est quarante-deux francs. - Vous vous moquez de moi ! Un dîner pour deux, quarante-deux francs ? - Je vous conseille de filer, dit le brigadier. Ils vont revenir avec des trognons de choux. Et Leuwen remarqua que l'hôte remerciait le brigadier du coin de l'œil. - Mais comment avez-vous l'audace?... dit Lucien. - Monsieur, allons chez le juge de paix si vous vous croyez lésé, dit l'hôte avec l'assurance insolente d'un homme de cette classe. Tous les voyageurs de mon hôtel ont été effrayés. Il y a un Anglais et sa femme qui ont loué la moitié du premier pour deux mois, il m'a déclaré que si je recevais chez moi des... L'hôte s'arrêta tout court. - Des quoi ? dit Leuwen pâle de colère et courant à la voiture pour prendre son sabre. - Enfin, monsieur, vous m'entendez, dit l'hôte. Et l'Anglais m'a menacé de déloger. - Délogeons, dit Coffe, voici le peuple qui revient. Il jeta quarante-deux francs à l'hôte, et Ton partit. - Je vous attendrai hors la ville, dit-il au brigadier ; je vous ordonne de venir m'y rejoindre.. - Ah ! j'entends, dit le brigadier souriant avec mépris. M. le commissaire a peur. - Je vous ordonne de prendre une autre rue que moi et de m'attendre en dehors de la porte. Et vous, dit-il au postillon, traversez la foule au pas. La foule commençait à paraître au bout de la rue. Arrivé à vingt pas de la foule, le postillon prit le galop, malgré les cris de Leuwen. La boue et les tronçons de choux volaient de tous côtés dans la calèche. Malgré le brouhaha épouvantable, ces messieurs eurent le plaisir d'entendre les plus sales injures.. En approchant de la porte, il fallut mettre les chevaux au trot, à cause du pont trop étroit. Il y avait huit ou dix criards sous la porte même, qui était double. - A l'eau ! A l'eau ! criaient-ils. Lucien Leuwen (Extrait) _____________________ [...] L'élection suivit son cours paisible ; les figures étaient plus sombres que la veille. La fausse nouvelle du préfet sur la mise en accusation de M. Mairobert avait mis en colère cet homme si sage jusque-là, et surtout ses partisans. Deux ou trois fois, on fut sur le point d'éclater. On voulait envoyer trois députés à Paris pour interroger les cinq personnes qui avaient donné la nouvelle du mandat d'arrêt lancé contre M. Mairobert. Mais enfin un beau-frère de M. Mairobert monta sur une charrette arrêtée à cinquante pas de la salle des Ursulines et dit : « Renvoyons notre vengeance à quarante-huit heures après l'élection, autrement la majorité vendue à la Chambre des députés l'annulera. » Ce bref discours fut bientôt imprimé à vingt mille exemplaires. On eut même l'idée d'apporter une presse sur la place voisine de la salle d'élection. Les agents de la préfecture n'osèrent approcher de la presse ni tenter de mettre obstacle à la circulation du bref discours. Ce spectacle frappa les esprits et contribua à les calmer. Leuwen, qui se promenait hardiment partout, ne fut point insulté ce jour-là ; il remarqua que cette foule sentait sa force. A moins de la mitrailler à distance, aucune force ne pouvait agir sur elle. «Voilà le peuple vraiment souverain », se dit-il. Il revenait de temps à autre à l'appartement d'observation. L'avis du capitaine Ménière était que personne n'aurait la majorité ce jour-là. A quatre heures, il arriva une dépêche télégraphique au préfet, qui lui ordonnait de porter ses votes au légitimiste désigné par le général Fari et par Leuwen. Le préfet ne fit rien dire au général ni à Leuwen. A quatre heures un quart, Leuwen eut une dépêche télégraphique dans le même sens. Sur quoi Coffe s'écria : « Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée ... » Le général fut charmé de la citation et se la fit répéter. A ce moment, ces messieurs furent étourdis par un vivat général et assourdissant. « Est-ce joie ou révolte ? s'écria le général en courant à la fenêtre. — C'est joie, dit-il avec un soupir, et nous sommes f... » En effet, un émissaire qui arriva son habit déchiré tant il avait eu de peine à traverser la foule apporta le bulletin de dépouillement du scrutin. Électeurs présents ............................ 948 Majorité............................................. 475 M. Mairobert...................................... 475 M. Gonin, candidat du préfet............... 401 M. de Crémieux ................................. 61 M. Sauvage, républicain, voulant retremper le caractère des Français par des lois draconiennes ................... 9 Voix perdues....................................... 2 Le soir, la ville fut entièrement illuminée. « Mais où sont donc les fenêtres des quatre cent un partisans du préfet ? » disait Leuwen à Coffe. La réponse fut un bruit effroyable de vitres cassées ; on brisait les fenêtres du président Donis d'Angel. Lucien Leuwen (Extrait)
Le député d’Arcis
Le roman, dont la première partie parut en 1847, est inachevé. Maxime de Trailles est chargé par Rastignac, devenu ministre, d’une mission de renseignement sur l’élection d’Arcis-sur-Aube, dans l’Aube, dans laquelle il s’agit de faire élire le maire de la ville, Beauvisage, candidat du gouvernement, contre Giguet. Balzac décrit la campagne électorale à une période précédant le suffrage universel, au temps de la monarchie censitaire. Colloque dans un salon. Quelques centaines d’électeurs dans chaque département décident de l’élection. ________________ - Messieurs, dit l'avocat, qu'il me soit permis de remercier monsieur Achille Pigoult qui, bien que notre réunion soit toute amicale... - C'est la réunion préparatoire de la grande réunion préparatoire, dit l'avoué Marcellot. - C'est ce que j'allais expliquer, reprit Simon. Je remercie avant tout monsieur Achille Pigoult, d'y avoir introduit la rigueur des formes parlementaires. Voici la première fois que l'Arrondissement d'Arcis usera librement... - Librement ?... dit Pigoult en interrompant l'orateur. - Librement, cria l'assemblée. - Librement, reprit Simon Giguet, de ses droits dans la grande bataille de l'élection générale de la chambre des députés, et comme dans quelques jours nous aurons une réunion à laquelle assisteront tous les électeurs pour juger du mérite des candidats, nous devons nous estimer très heureux d'avoir pu nous habituer ici en petit comité aux usages de ces assemblées ; nous en serons plus forts, pour décider de l'avenir politique de la ville d'Arcis, car il s'agit aujourd'hui de substituer une ville à une famille, le pays à un homme... Simon fit alors l'histoire des élections depuis vingt ans. Tout en approuvant la constante nomination de François Keller, il dit que le moment était venu de secouer le joug de la maison Gondreville. Arcis ne devait pas plus être un fief libéral qu'un fief des Cinq-Cygne. Il s'élevait en France, en ce moment, des opinions avancées que les Keller ne représentaient pas. Charles Keller devenu vicomte, appartenait à la cour, il n'aurait aucune indépendance, car en le présentant ici comme candidat, on pensait bien plus à faire de lui le successeur à la pairie de son père, que le successeur d'un député, etc. Enfin, Simon se présentait au choix de ses concitoyens en s'engageant à siéger auprès de l'illustre monsieur Odilon Barrot, et à ne jamais déserter le glorieux drapeau du Progrès ! Le Progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de grouper beaucoup plus d'ambitions menteuses que d'idées, car, après 1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques démocrates affamés, ce mot faisait encore beaucoup d'effet dans Arcis et donnait de la consistance à qui l'inscrivait sur son drapeau. Se dire un homme de progrès, c'était se proclamer philosophe en toute chose, et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage en bois, l'indépendance des nègres, les caisses d'épargne, les souliers sans couture, l'éclairage au gaz, les trottoirs en asphalte, le vote universel, la réduction de la liste civile. Enfin c'était se prononcer contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises, bonnes ou mauvaises, du gouvernement. Comme on le voit, le mot progrès peut aussi bien signifier : Non ! que : Oui !... C'est le réchampissage du mot libéralisme, un nouveau mot d'ordre pour des ambitions nouvelles. - Si j'ai bien compris ce que nous venons de faire ici, dit Jean Violette, un fabricant de bas qui avait acheté depuis deux ans la maison Beauvisage, il s'agit de nous engager tous à faire nommer, en usant de tous nos moyens, monsieur Simon Giguet aux élections comme député, à la place du comte François Keller ? Si chacun de nous entend se coaliser ainsi, nous n'avons qu'à dire tout bonnement oui ou non là-dessus ?... - C'est aller trop promptement au fait ! Les affaires politiques ne marchent pas ainsi, car ce ne serait plus de la politique ! s'écria Pigoult dont le grand-père âgé de quatre-vingt-six ans entra dans la salle. Le préopinant décide ce qui, selon mes faibles lumières, me paraît devoir être l'objet de la discussion. Je demande la parole. - La parole est à monsieur Achille Pigoult, dit Beauvisage qui put prononcer enfin cette phrase avec sa dignité municipale et constitutionnelle. - Messieurs, dit le petit notaire, s'il était une maison dans Arcis où l'on ne devait pas s'élever contre l'influence du comte de Gondreville et des Keller, ne devait-ce pas être celle-ci ?... Le digne colonel Giguet est le seul ici qui n'ait pas ressenti les effets du pouvoir sénatorial, car il n'a rien demandé certainement au comte de Gondreville qui l'a fait rayer de la liste des proscrits de 1815, et lui a fait avoir la pension dont il jouit, sans que le vénérable colonel, notre gloire à tous, ait bougé... Un murmure, flatteur pour le vieillard, accueillit cette observation. -- Mais, reprit l'orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n'eût jamais commandé la gendarmerie de l'Aube. Le feu comte Marion n'eût jamais présidé de cour impériale, sans l'appui du comte de qui je serai toujours l'obligé, moi !... Vous trouverez donc naturel que je sois son avocat dans cette enceinte !... Enfin, il est peu de personnes dans notre Arrondissement qui n'ait reçu des bienfaits de cette famille... Il se fit une rumeur. - Un candidat se met sur la sellette, et, reprit Achille avec feu, j'ai le droit d'interroger sa vie avant de l'investir de mes pouvoirs. Or, je ne veux pas d'ingratitude chez mon mandataire, car l'ingratitude est comme le malheur, l'une attire l'autre. Nous avons été, dites-vous, le marchepied des Keller, eh bien ! ce que je viens d'entendre me fait craindre d'être le marchepied des Giguet. Nous sommes dans le siècle du positif, n'est-ce pas ? Eh bien ! examinons quels seront, pour l'Arrondissement d'Arcis, les résultats de la nomination de Simon Giguet ? On vous parle d'indépendance ? Simon, que je maltraite comme candidat, est mon ami, comme il est celui de tous ceux qui m'écoutent, et je serai personnellement charmé de le voir devenir un orateur de la gauche, se placer entre Garnier-Pagès et Laffitte ; mais qu'en reviendra-t-il à l'Arrondissement ?... L'Arrondissement aura perdu l'appui du comte de Gondreville et celui des Keller... Nous avons tous besoin de l'un et des autres dans une période de cinq ans. On va voir la maréchale de Carigliano, pour obtenir la réforme d'un gaillard dont le numéro est mauvais. On a recours au crédit des Keller dans bien des affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé le vieux comte de Gondreville tout prêt à nous rendre service. Il suffit d'être d'Arcis pour entrer chez lui, sans faire antichambre. Ces trois familles connaissent toutes les familles d'Arcis... Où est la caisse de la maison Giguet, et quelle sera son influence dans les ministères ?... De quel crédit jouira-t-elle sur la place de Paris ?... S'il faut faire reconstruire en pierre notre méchant pont de bois, obtiendra-t-elle du Département et de l'État les fonds nécessaires !... En nommant Charles Keller, nous continuons un pacte d'alliance et d'amitié qui jusqu'aujourd'hui ne nous a donné que des bénéfices. En nommant mon bon et excellent camarade de collège, mon digne ami Simon Giguet, nous réaliserons des pertes, jusqu'au jour où il sera ministre ! Je connais assez sa modestie pour croire qu'il ne me démentira pas si je doute de sa nomination à ce poste !... (Rires.) Je suis venu dans cette réunion pour m'opposer à un acte que je regarde comme fatal à notre Arrondissement. Charles Keller appartient à la cour ! me dira-t-on. Eh ! tant mieux ! nous n'aurons pas à payer les frais de son apprentissage politique, il sait les affaires du pays, il connaît les nécessités parlementaires, il est plus près d'être homme d'État que mon ami Simon, qui n'a pas la prétention de s'être fait Pitt ou Talleyrand, dans notre pauvre petite ville d'Arcis... - Danton en est sorti !... cria le colonel Giguet furieux de cette improvisation pleine de justesse. - Bravo !... Ce mot fut une acclamation, soixante personnes battirent des mains. - Mon père a bien de l'esprit, dit tout bas Simon Giguet à Beauvisage. - Je ne comprends pas, qu'à propos d'une élection, dit le vieux colonel à qui le sang bouillait dans le visage et qui se leva soudain, on tiraille les liens qui nous unissent au comte de Gondreville. Mon fils tient sa fortune de sa mère, il n'a rien demandé au comte de Gondreville. Le comte n'aurait pas existé, que Simon serait ce qu'il est : fils d'un colonel d'artillerie qui doit ses grades à ses services, un avocat dont les opinions n'ont pas varié. Je dirais tout haut au comte de Gondreville et en face de lui : - Nous avons nommé votre gendre pendant vingt ans, aujourd'hui nous voulons faire voir qu'en le nommant nous agissions volontairement, et nous prenons un homme d'Arcis, afin de montrer que le vieil esprit de 1789, à qui vous avez dû votre fortune, vit toujours dans la patrie des Danton, des Malin, des Grévin, des Pigoult, des Marion !... Et voilà ! Et le vieillard s'assit. Il se fit alors un grand brouhaha. Achille ouvrit la bouche pour répliquer. Beauvisage, qui ne se serait pas cru président s'il n'avait pas agité sa sonnette, augmenta le tapage en réclamant le silence. Il était alors deux heures. -- Je prends la liberté de faire observer à l'honorable colonel Giguet, dont les sentiments sont faciles à comprendre, qu'il a pris de lui-même la parole, et c'est contre les usages parlementaires, dit Achille Pigoult. - Je ne crois pas nécessaire de rappeler à l'ordre le colonel... dit Beauvisage. Il est père... Le silence se rétablit. - Nous ne sommes pas venus ici, s'écria Fromaget, pour dire AMEN à tout ce que voudraient messieurs Giguet, père et fils... - Non ! non ! cria l'assemblée. - Ça va mal ! dit madame Marion à sa cuisinière. - Messieurs, reprit Achille, je me borne à demander catégoriquement à mon ami Simon Giguet ce qu'il compte faire pour nos intérêts !... - Oui ! oui ! - Depuis quand, dit Simon Giguet, de bons citoyens comme ceux d'Arcis voudraient-ils faire métier et marchandise de la sainte mission du député ?... On ne se figure pas l'effet que produisent les beaux sentiments sur les hommes réunis. On applaudit aux grandes maximes, et l'on n'en vote pas moins l'abaissement de son pays, comme le forçat qui souhaite la punition de Robert-Macaire en voyant jouer la pièce, n'en va pas moins assassiner un monsieur Germeuil quelconque. - Bravo ! crièrent quelques électeurs Giguet pur sang. - Vous m'enverriez à la chambre, si vous m'y envoyiez, pour y représenter des principes, les principes de 1789 ! pour être un des chiffres, si vous voulez, de l'opposition, mais pour voter avec elle, éclairer le gouvernement, faire la guerre aux abus, et réclamer le progrès en tout... - Qu'appelez-vous progrès ? Pour nous, le progrès serait de mettre la Champagne pouilleuse en culture, dit Fromaget. -- Le progrès ! je vais vous l'expliquer comme je l'entends, cria Giguet exaspéré par l'interruption. -- C'est les frontières du Rhin pour la France ! dit le colonel, et les traités de 1815 déchirés ! - C'est de vendre toujours le blé fort cher et de laisser toujours le pain à bon marché, cria railleusement Achille Pigoult qui, croyant faire une plaisanterie, exprimait un des non-sens qui règnent en France. - C'est le bonheur de tous obtenu par le triomphe des doctrinaires humanitaires... - Qu'est-ce que je disais ?... demanda le fin notaire à ses voisins. - Chut ! silence ! Ecoutons ! dirent quelques curieux. - Messieurs, dit le gros Mollot en souriant, le débat s'élève, donnez votre attention à l'orateur, laissez-le s'expliquer... - A toutes les époques de transition, messieurs, reprit gravement Simon Giguet, et nous sommes à l'une de ces époques... - Bèèèè... bèèèè... fit un ami d'Achille Pigoult qui possédait les facultés (sublimes en matière d'élection) du ventriloque. Un fou rire général s'empara de cette assemblée, champenoise avant tout. Simon Giguet se croisa les bras et attendit que cet orage de rires fût passé. - Si l'on a prétendu me donner une leçon, reprit-il, et me dire que je suis le troupeau des glorieux défenseurs des droits de l'humanité qui lancent cri sur cri, livre sur livre, du prêtre immortel qui plaide pour la Pologne expirée, du courageux pamphlétaire, le surveillant de la liste civile, des philosophes qui réclament la sincérité dans le jeu de nos institutions, je remercie mon interrupteur inconnu ! Pour moi, le progrès, c'est la réalisation de tout ce qui nous fut promis à la révolution de Juillet, c'est la réforme électorale, c'est... - Vous êtes démocrate, alors ! dit Achille Pigoult. - Non reprit le candidat. Est-ce être démocrate que de vouloir le développement régulier, légal de nos institutions ? Pour moi, le progrès, c'est la fraternité rétablie entre les membres de la grande famille française, et nous ne pouvons pas nous dissimuler que beaucoup de souffrances... A trois heures, Simon Giguet expliquait encore le progrès, et quelques-uns des assistants faisaient entendre des ronflements réguliers qui dénotaient un profond sommeil. Le malicieux Achille Pigoult avait engagé tout le monde à religieusement écouter l'orateur qui se noyait dans ses phrases et périphrases. Le député d'Arcis (Extrait) L'éducation sentimentale
Récit d'une réunion électorale à Paris en mars 1848. L'effervescence des clubs. L'explosion du suffrage universel. Le héros de Flaubert, Frédéric Moreau, est candidat. _________________________
On arriva bientôt aux élections pour l'Assemblée nationale, et aux candidats dans l'arrondissement de la Fortelle. Celui de l'opposition n'avait pas de chances. – Vous devriez prendre sa place ! dit M. Dambreuse. Frédéric se récria. – Eh ! pourquoi donc ? car il obtiendrait les suffrages des ultras, vu ses opinions personnelles, celui des conservateurs, à cause de sa famille. Et peut-être aussi, ajouta le banquier en souriant, grâce un peu à mon influence. Frédéric objecta qu'il ne saurait comment s'y prendre. Rien de plus facile, en se faisant recommander aux patriotes de l'Aube par un club de la capitale. Il s'agissait de lire, non une profession de foi comme on en voyait quotidiennement, mais une exposition de principes sérieuse. – Apportez-moi cela ; je sais ce qui convient dans la localité ! Et vous pourriez, je vous le répète, rendre de grands services au pays, à nous tous, à moi-même. […] L'auditoire qui garnissait les bancs était composé de vieux rapins, de pions, d'hommes de lettres inédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait de place en place le bonnet d'une femme ou le bourgeron d'un ouvrier. Le fond de la salle était même plein d'ouvriers, venus là sans doute par désœuvrement, ou qu'avaient introduits des orateurs pour se faire applaudir. Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart, qui, à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses deux mains et ferma les paupières, tandis qu'à l'autre extrémité de la salle, Delmar, debout, dominait l'assemblée. Au bureau du président, Sénécal parut. Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le contraria. La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l'organisation immédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s'était prononcé pour qu'on attaquât l'Hôtel de Ville ; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l'un copiant Saint-Just, l'autre Danton, l'autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable. Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple de Béranger. D'autres voix s'élevèrent : – Non ! non ! pas ça ! – La Casquette ! se mirent à hurler, au fond, les patriotes. Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour :
Chapeau bas devant
ma casquette, Sur un mot du président, l'auditoire se tut. Un des secrétaires procéda au dépouillement des lettres. Des jeunes gens annoncent qu'ils brûlent chaque soir devant le Panthéon un numéro de l'Assemblée nationale, et ils engagent tous les patriotes à suivre leur exemple. – Bravo ! adopté ! répondit ta foule. – Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine, voudrait qu'on élevât un monument à la mémoire des martyrs de thermidor. – Michel-Évariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet le vœu que la démocratie européenne adopte l'unité de langage. On pourrait se servir d'une langue morte, comme par exemple du latin perfectionné. – Non ! pas le latin ! s'écria l'architecte. – Pourquoi ? reprit un maître d'études. Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d'autres se mêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas à devenir tellement fastidieuse, que beaucoup s'en allaient. Mais un petit vieillard, portant au bas de son front prodigieusement haut des lunettes vertes, réclama la parole pour une communication urgente. C'était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffres découlaient, cela n'en finissait plus! L'impatience éclata d'abord en murmures, en conversations ; rien ne le troublait. Puis on se mit à siffler, on appelait « Azor » ; Sénécal gourmanda le public ; l'orateur continuait comme une machine. Il fallut, pour l'arrêter, le prendre par le coude. Le bonhomme eut l'air de sortir d'un songe, et, levant tranquillement ses lunettes : – Pardon ! citoyens ! pardon ! Je me retire ! mille excuses ! L'insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. II avait son discours dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu. Enfin, le président annonça qu'ils allaient passer à l'affaire importante, la question électorale. On ne discuterait pas les grandes listes républicaines. Cependant, le Club de l'Intelligence avait bien le droit, comme un autre, d'en former une, « n'en déplaise à MM. les pachas de l'Hôtel de Ville », et les citoyens qui briguaient le mandat populaire pouvaient exposer leurs titres. – Allez-y donc ! dit Dussardier. Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avait déjà levé la main. Il déclara, en bredouillant, s'appeler Ducretot, prêtre et agronome, auteur d'un ouvrage intitulé Des engrais. On le renvoya vers un cercle horticole. Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était un plébéien, large d'épaules, une grosse figure très douce et de longs cheveux noirs. Il parcourut l'assemblée d'un regard presque voluptueux, se renversa la tête et enfin, écartant les bras : – Vous avez repoussé Ducretot, ô mes frères ! et vous avez bien fait, mais ce n'est pas par irréligion, car nous sommes tous religieux. Plusieurs écoutaient la bouche ouverte, avec des airs de catéchumènes, des poses extatiques. – Ce n'est pas, non plus, parce qu'il est prêtre, car, nous aussi, nous sommes prêtres! L'ouvrier est prêtre, comme l'était le fondateur du socialisme, notre Maître à tous, Jésus-Christ ! Le moment était venu d'inaugurer le règne de Dieu ! L'Évangile conduisait tout droit à 89 ! Après l'abolition de l'esclavage, l'abolition du prolétariat. On avait eu l'âge de haine, allait commencer l'âge d'amour. – Le christianisme est la clef de voûte et le fondement de l'édifice nouveau... – Vous fichez-vous de nous ? s'écria le placeur d'alcools. Qu'est-ce qui m'a donné un calotin pareil ! Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrent sur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient : « Athée ! aristocrate ! canaille ! » pendant que la sonnette du président tintait sans discontinuer et que les cris : « A l'ordre ! à l'ordre ! » redoublaient. Mais, intrépide, et soutenu d'ailleurs par « trois cafés » pris avant de venir, il se débattait au milieu des autres. – Comment, moi ! un aristocrate? allons donc ! Admis enfin à s'expliquer, il déclara qu'on ne serait jamais tranquille avec les prêtres, et, puisqu'on avait parlé tout à l'heure d'économies, c'en serait une fameuse que de supprimer les églises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes. Quelqu'un lui objecta qu'il allait loin. – Oui ! je vais loin ! Mais, quand un vaisseau est surpris par la tempête... Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit : – D'accord ! mais c'est démolir d'un seul coup, comme un maçon sans discernement... – Vous insultez les maçons ! hurla un citoyen couvert de plâtre ; et, s'obstinant à croire qu'on l'avait provoqué, il vomit des injures, voulait se battre, se cramponnait à son banc. Trois hommes ne furent pas de trop pour le mettre dehors. Cependant, l'ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deux secrétaires l'avertirent d'en descendre. Il protesta contre le passe-droit qu'on lui faisait. – Vous ne m'empêcherez pas de crier : amour éternel à notre chère France ! amour éternel aussi à la République ! – Citoyens ! dit alors Compain, citoyens ! Et, à force de répéter : « Citoyens », ayant obtenu un peu de silence, il appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareilles à des moignons, se porta le corps en avant, et, clignant des yeux : – Je crois qu'il faudrait donner une plus large extension à la tête de veau. Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu. – Oui ! la tête de veau ! Trois cents rires éclatèrent d'un seul coup. Le plafond trembla. Devant toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain se reculait. Il reprit d'un ton furieux : – Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau ! Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes. Quelques-uns même tombaient par terre, sous les bancs. Compain, n'y tenant plus, se réfugia près de Regimbart et il voulait l'entraîner. – Non ! je reste jusqu'au bout ! dit le Citoyen. Cette réponse détermina Frédéric; et, comme il cherchait de droite et de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut, devant lui, Pellerin à la tribune. L’artiste le prit de haut avec la foule. – Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l'Art, dans tout cela ? Moi, j'ai fait un tableau... – Nous n'avons que faire des tableaux ! dit brutalement un homme maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes. Pellerin se récria qu'on l'interrompait. Mais l'autre, d'un ton tragique : – Est-ce que le Gouvernement n'aurait pas dû déjà abolir, par un décret, la prostitution et la misère ? Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur du peuple, il tonna contre la corruption des grandes villes. – Honte et infamie ! On devrait happer les bourgeois au sortir de la Maison d'Or et leur cracher à la figure ! Au moins, si le Gouvernement ne favorisait pas la débauche ! Mais les employés de l'octroi sont envers nos filles et nos sœurs d'une indécence... Une voix proféra de loin : – C'est rigolo ! – A la porte ! – On tire de nous des contributions pour solder le libertinage ! Ainsi, les forts appointements d'acteur... – A moi ! s'écria Delmar. II bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sa pose ; et, déclarant qu'il méprisait d'aussi plates accusations, s'étendit sur la mission civilisatrice du comédien. Puisque le théâtre était le foyer de l'instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre ; et, d'abord, plus de directions, plus de privilèges ! – Oui ! d'aucune sorte !! Le jeu de l'acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se croisaient. – Plus d'académies ! plus d'Institut ! – Plus de missions ! – Plus de baccalauréat ! – A bas les grades universitaires ! – Conservons-les, dit Sénécal, mais qu'ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge ! Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représentera se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu'il s'interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée et comme se berçant sur cette colère qu'il soulevait. Puis, il se remit à parler d'une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L'État devait s'emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds social pour les travailleurs. Bien d'autres mesures étaient bonnes dans l'avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et, revenant aux élections : – Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs ! Quelqu'un se présente-t-il ? Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d'approbation causé par ses amis. Mais Sénécal, prenant une figure à la Fouquier-Tinville, se mit à l'interroger sur ses nom, prénoms, antécédents, vie et mœurs. Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres. Sénécal demanda si quelqu'un voyait un empêchement à cette candidature. – Non ! Non ! […]
Élections législatives au suffrage universel, 23 juin 1848
Dans cet extrait de « Souvenirs », le texte de Tocqueville décrit une grande « première » de notre histoire politique : l’élection au suffrage universel des représentants, le dimanche 23 avril 1848, jour de Pâques. Le vote, dans ce bourg de Normandie, est étroitement encadré et presque « domestiqué » par les notables locaux. ______________
La population m'avait toujours été bienveillante, mais je la retrouvai cette fois affectueuse, et jamais je ne fus entouré de plus de respect que depuis que l'égalité brutale était affichée sur tous les murs. Nous devions aller voter ensemble au bourg de Saint-Pierre, éloigné d'une lieue de notre village. Le matin de l'élection, tous les électeurs, c'est-à-dire toute la population mâle au-dessus de vingt ans, se réunirent devant l'église. Tous ces hommes se mirent à la file deux par deux, suivant l'ordre alphabétique, je voulus marcher au rang que m'assignait mon nom, car je savais que dans [les] pays et dans les temps démocratiques, il faut se faire mettre à la tête du peuple et ne pas s'y mettre soi-même. Au bout de la longue file venaient sur des chevaux de bât ou dans des charrettes, des infirmes ou des malades qui avaient voulu nous suivre ; nous ne laissions derrière nous que les enfants et les femmes ; nous étions en tout cent soixante-dix. Arrivés au haut de la colline qui domine Tocqueville, on s'arrêta un moment, je sus qu'on désirait que je parlasse. Je grimpai donc sur le revers d'un fossé, on fit cercle autour de moi et je dis quelques mots que la circonstance m'inspira. Je rappelai à ces braves gens la gravité et l'importance de l'acte qu'ils allaient faire ; je leur recommandai de ne point se laisser accoster ni détourner par les gens, qui, à notre arrivée au bourg, pourraient chercher à les tromper; mais de marcher sans se désunir et de rester ensemble, chacun à son rang, jusqu'à ce qu'on eût voté. « Que personne, dis-je, n'entre dans une maison pour prendre de la nourriture ou pour se sécher (il pleuvait ce jour-là) avant d'avoir accompli son devoir. » Ils crièrent qu'ainsi ils feraient et ainsi ils firent. Tous les votes furent donnés en même temps, et j'ai lieu de penser qu'ils le furent presque tous au même candidat. Souvenirs, Œuvres complètes, tome XII, Gallimard En janvier 1849, après la retombée des espoirs de février 1848, Victor Hugo et le chancelier Pasquier, vétéran de tous les régimes français depuis 1789, méditent sur le suffrage universel : est-il révolutionnaire ? Est-il conservateur ? _______________ Le chancelier Pasquier 9 février 1849 Hier jeudi, comme je sortais de l'Académie, où l'on avait discuté le mot accompagner, je me suis entendu appeler dans la cour : – Monsieur Hugo ! Monsieur Hugo ! Je me suis retourné. C'était M. Pasquier. – Vous allez à l'Assemblée ? – Oui. – Voulez-vous que je vous mène ? – Volontiers, monsieur le chancelier. Je suis monté dans sa voiture qui était un escargot garni de velours épinglé gris ; il a fait ranger un gros chien qu'il avait sous ses pieds, et nous avons causé. – Comment vont vos yeux, monsieur le chancelier ? – Mal, très mal. – C'est une cataracte? – Qui s'épaissit. Que voulez-vous ? Je suis comme les gouvernements. Je deviens aveugle. Je lui dis en riant : – C'est peut-être à force d'avoir gouverné. Il a fort bien pris la chose et m'a répondu avec un sourire : – Ce n'est pas moi seulement qui m'en vais, voyez-vous, c'est tout. Vous êtes tous plus malades que moi. J'ai quatre-vingt-deux ans, mais vous avez cent ans. Cette république, née en février dernier, est plus décrépite que moi qui ne suis plus qu'un vieux bonhomme et sera morte avant moi qui vais mourir. Que de choses j'ai vues tomber ! Je verrai encore tomber celle-là. Comme il était en train, je l'ai laissé aller. Je l'écoutais en rêvant. Il me semblait entendre le passé juger le présent. Il a poursuivi : – Qui eût dit cela du suffrage universel ? C'est le fléau qui a été le salut. Notre unique crainte il y a un an, notre unique espérance aujourd’hui. Dieu a ses voies. Je n'ai jamais été dévot, j’ai été un peu mordu par Voltaire ; mais devant les choses qui arrivent, je me mettrais à dire mon Credo comme une vieille femme. – Et un peu aussi votre Confiteor, lui dis-je. – Oh ! oui. Vous avez raison ; nostra culpa, nostra maxima culpa ! Quelle année que 1847 ! Comme 1847 a amené 1848 ! Rien que dans notre chambre des pairs, Teste et Cubières condamnés pour corruption ! Le mot escroquerie s'attachant aux épaulettes de général et le mot vol à la robe de président I Et puis, le comte Bresson qui se coupe la gorge ! Le prince d'Eckmühl qui donne un coup de couteau à sa maîtresse, une vieille catin qui ne valait même pas un coup de pied ! Le comte Mortier qui veut tuer ses enfants ! Le duc de Praslin qui tue sa femme ! N'y a-t-il pas une fatalité dans tout cela ? Le haut de la société a épouvanté le bas. Tenez, le peuple, nous ne lui ôterons jamais de l'idée que nous avons empoisonné le duc de Praslin. Ainsi l'accusé assassin et les juges empoisonneurs, voilà l'idée qu'il s'est faite de toute l'affaire. D'autres croient que nous avons fait sauver ce misérable duc et que nous avons mis un cadavre quelconque à la place ! Il y a des gens qui disent : Praslin est à Londres ; il y mange cent mille livres de rente avec Mlle de Luzy. C'est, avec tout cela, des propos, des commérages, des choses terribles, qu'on a sapé le vieux monde vermoulu. Maintenant, c'est par terre. On n'y a pas gagné grand-chose. Toutes les sottises ont été lâchées à la fois. C'est égal, je crois que 1847 m'a laissé une impression encore plus triste que 1848. Tous ces affreux procès ! Ce procès Teste ! Je n'y voyais déjà plus clair, j'étais obligé de me faire lire les pièces, d'avoir toujours derrière moi M. de la Chauvinière pour me tenir lieu de mes yeux que je n'avais plus. Se faire lire, vous ne vous figurez pas comme cela est gênant ! Rien ne se grave dans l'esprit. Je ne sais pas comment j'ai fait pour présider cette affaire. Et les six dernières heures du duc de Praslin ! quel spectacle ! Ah ! vous, poète tragique qui cherchez de l'horreur et de la pitié, il y en avait là ! Ce malheureux auquel tout échappait en même temps, qui se tordait dans une double agonie, qui avait le poison dans le ventre et le remords dans l'esprit ! C'était horrible. Il repoussait tout et se rattachait à tout. Par moments, il se mordait les mains avec angoisse, il nous regardait, il appuyait sur nous son œil fixe, il semblait à la fois demander à vivre et demander à mourir. Je n'ai jamais vu désespoir plus frénétique. Le poison qu'il avait pris était de ceux qui doublent les forces de la dernière heure et qui surexcitent la vie en la dévorant. Comme il allait expirer, je lui dis : Par pitié pour vous-même, avouez ! êtes-vous coupable ? Il me regarda avec terreur et répondit faiblement : Non. Ce fut un moment effrayant. Il avait en même temps le mensonge sur les lèvres et la vérité dans les yeux. Oh ! je vous aurais voulu là, monsieur Hugo ! Enfin tout cela est fini. – L'autre jour j'ai eu l'idée d'aller revoir le Luxembourg. Il s'arrêta. Je lui dis : – Eh bien ? – Eh bien, ils ont tout gâté, tout refait, c'est-à-dire tout défait. Je ne suis pas entré dans le palais, mais j'ai vu le jardin. Tout est bouleversé. Ils ont fait des allées anglaises dans la pépinière ! Des allées anglaises dans une pépinière ! Comprend-on cela ? C'est bête. – Oui, lui dis-je. C'est le propre du temps que nous traversons, on mêle les petites bêtises aux grandes folies. Nous en étions là quand la voiture s'arrêta devant le perron de l'Assemblée. Je descendis. Nous n'eûmes que le temps d'échanger nos adresses. – Où demeurez-vous, à présent, monsieur Hugo ? – Rue de la Tour-d'Auvergne, 37. Et vous, monsieur le chancelier ? – Rue Royale, numéro 20. – A propos, reprit-il en fermant la portière, cela s'appelle-t-il encore rue Royale ? Choses vues, Nelson, 1907 Bouvard et Pécuchet [...] Autre sujet d’étonnement : Cavaignac baissait. La garde mobile devint suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil. Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne et, au 10 décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte. Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à rencontre du peuple, et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel. Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire : c'est pourquoi, suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection présidentielle. Aucune, reprit Bouvard ; je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau des châtelaines, etc. Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire, avec des lapins, trois mille livres de rente ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables. - Ton scepticisme m'épouvante ! dit Pécuchet. [...] Bouvard et Pécuchet, 1880 Un candidat [...] Verdier, lui, se laissait conduire. Toute cette foule bourdonnait autour de lui comme un vol de mouches. Il y avait déjà des gens qui lui glissaient des pétitions dans la poche et lui demandaient un bureau de tabac. Sur ce maigre visage de soldat une lassitude se peignait déjà, et comme le dégoût de l'œuvre entreprise. Ducasse, à voir ces doigts nerveux qui, machinalement, tortillaient cette moustache d'un gris roux, devinait la réflexion intime du commandant. Ce brave homme se faisait l'effet d'un colis transporté d'un village à un autre, pour être déballé et présenté à l'acheteur. Drôle de métier ! Et lui aussi Verdier, avait hâte de se trouver devant les électeurs et d'en finir avec cette première épreuve. Il répondait, un peu ahuri par le brouhaha de cette poussée foraine, aux questions des uns, aux saluts des autres. Un bon homme, qui n'était pas de la circonscription, lui parlait avec admiration de son député, à lui, le député de Corbeil, Falochon, un modèle à suivre. Ah ! oui, un modèle ! le meilleur des députés, Falochon ! - Qu'est-ce qu'il a donc fait, Falochon ? demandait Verdier. - Ce qu'il a fait ? Il n'a rien fait. Mais ce qu'il a apostille de pétitions, obtenu de rubans, accroché de bourses aux collèges ou de recettes buralistes, c'est étonnant... c'est étonnant ! Il ne quittait pas les bureaux du ministère. - Commissionnaire du peuple ? - Parfaitement. Il a même sa médaille ! Et Verdier frémissait un peu maintenant à l'idée que peut-être, comme Falochon, le « meilleur des députés », il fallait user ses souliers dans les bureaux des ministères, solliciter, demander, quémander. - Après tout, ce ne serait pas pour moi, mais pour d'autres ! Charvet ne voulait pas, évitant prudemment de faire de la candidature officielle, assister à la réunion publique organisée dans l'atelier du peintre. Il se retira sur le seuil, abandonnant Verdier à sa fortune. Il l'attendrait à la mairie. Mais Guénaut et Cappois seraient là, pour soutenir le commandant. Ducasse même put se glisser dans la foule sans être remarqué, car il n'était pas électeur. Le commandant se sentit comme suffoqué en montant sur l'espèce d'estrade réservée aux candidats. Le bureau la dominait, cette estrade, un bureau improvisé, formé par une table recouverte de serge verte, et où se carrait, entre Vosvier et Mouzin, Bouillard le tonnelier, passant ses doigts noueux dans sa barbe roussâtre, quand il ne la promenait pas sur la sonnette présidentielle. L'assemblée, qui braquait maintenant ses sept ou huit cents yeux sur Verdier et Garousse déjà installé sur une chaise, à gauche de l'estrade, et se tenant les bras croisés, la tête renversée et hardie ; cette foule accourue, cette réunion d'hommes, paysans ou petits commerçants, carriers des environs, ouvriers de la campagne, semblait tout acquise au candidat farouche. Au fond de la salle, un grand jeune homme maigre, d'une pâleur mate, avec de longs cheveux blonds et une barbe de christ anémique, avait, tout à l'heure, déterminé une ovation en l'honneur de Garousse lorsque celui-ci était entré. Au contraire, la vue du commandant Verdier ne semblait faire naître parmi tous ces gens qu'un sentiment plus ou moins vif de curiosité. Le vétérinaire Guénaut, qui en avait l'impression, disait déjà tout bas à Cappois : - Ça ne mord pas !... Diable, ça ne mord pas ! Verdier s'assit à la droite de Garousse et la séance commença. Il semblait au soldat que tout ce qui se passait autour de lui était un rêve. Dans cette atmosphère lourde, des faces béantes, éclairées crûment par le plein jour de dehors traversant les verrières de l'atelier, des figures curieuses, narquoises ou défiantes, l'examinaient avec une fixité bizarre. Au-dessus de sa tête, la voix de Bouillard qui déclarait ouvert le « champ clos des candidatures », lui faisait l'effet de l'appel d'un commissaire-priseur mettant quelque objet aux enchères. Il se demandait s'il s'agissait vraiment de lui, si sa personnalité était en question, ce qu'il allait faire dans cette comédie. - Citoyens, disait Bouillard, vous avez devant vous non seulement deux hommes, mais deux principes. C'est à vous de choisir. Le citoyen commandant vous parlera de sa politique tout à l'heure et le citoyen Garousse va vous expliquer la sienne. Il y aura bien probablement un troisième candidat, mais celui-là ne compte pas. C'est un marquis !... Oui, un marquis !... Et même il hésite encore, dit-on, à affronter la lutte ! Il prouve qu'il connaît le terrain de la bataille, Monsieur le Marquis !... L'arrondissement a, comme toute la France, rejeté depuis longtemps un régime qui repose sur l'impôt et la gabelle et le droit du seigneur. Et pendant que des applaudissements bien nourris saluaient le petit speech du président Bouillard, Verdier, que ce titre de « citoyen commandant » avait un peu étonné, se demandait quel était donc le troisième candidat auquel faisait allusion le tonnelier. Un marquis ? C'était la première fois que Verdier en entendait parler. Et il cherchait instinctivement, autour de lui, sur l'estrade le candidat encore absent. [...] Un candidat, 1882 Gustave FLAUBERT Le candidat Acte trois Au Salon de Flore. L'intérieur d'un bastringue, avec un papier de tenture représentant des attributs mythologiques. En face et occupant tout le fond, une estrade pour l’orchestre. Il y a dans un coin une contrebasse, et le long du mur sur des planchettes, un cornet à piston, une flûte, des verres, une carafe. Au milieu du mur, trophée de drapeaux tricolores. Dans les angles plusieurs petites tables ; à droite et à gauche deux panneaux en glace. Sur les trois côtés de la salle, à une certaine hauteur, un balcon, où l'on peut circuler. Au premier plan, porte à droite et porte à gauche. Toute la scène est remplie exclusivement par des files de chaises, qui vont de la rampe à l'estrade.
Scène I :
Rousselin, au milieu de l'estrade, debout, les bras croisés, Si je comparais l'anarchie... à un serpent, pour ne pas dire hydre ? Et le pouvoir... à un vampire ? Non ! c'est prétentieux ! Il faudrait cependant intercaler quelque phrase à effet, de ces traits qui enlèvent... comme: «fermer l'ère des révolutions... camarilla, droits imprescriptibles, virtuellement ; » et beaucoup de mots en isme : « parlementarisme, obscurantisme... ». Calmons-nous ! un peu d'ordre. Les électeurs vont venir, tout est prêt ; on a constitué le bureau, hier au soir. Le voilà le bureau ! Ici, la place du Président (Il va chercher une des tables et la pose sous le trophée.) ; des deux côtés, les deux secrétaires (Il va chercher deux autres tables.) et moi, au milieu, en face du public !... Mais sur quoi m'appuierai-je ? Il me faudrait une tribune ! Oh ! je l'aurai, la tribune ! En attendant... (Il va prendre une chaise et la tourne le dossier vers lui.) Bien ! et je placerai le verre d'eau... car je commence à avoir une soif abominable (Il va chercher un plateau supportant un sucrier, une carafe et un verre.) Je placerai le verre d'eau... là ! (Il le met sur le siège.) Aurai-je assez de sucre ? (Regardant le bocal qui est plein.) Oui ! Tout le monde est assis. Le président ouvre la séance, et quelqu'un prend la parole. Il m'interpelle pour me demander... par exemple ?... Mais d'abord, qui m'interpelle ? Où est l'individu ? A ma droite, je suppose ! Alors, je tourne la tête brusquement !... Il doit être moins loin ? (Il va déranger une chaise, puis remonte.) Je conserve mon air tranquille, et tout en enfonçant la main dans mon gilet. Si j'avais pris mon habit ? C'est plus commode pour le bras ! Une redingote vaut mieux, à cause de la simplicité. Cependant, le peuple, - on a beau dire - aime la tenue, le luxe. Voyons ma cravate ? (Il se regarde dans une petite glace à main, qu'il retire de sa poche.) Le col un peu plus bas. Pas trop cependant ! on ressemble à un chanteur de romances. Oh ! ça ira !... avec un mot de Murel, de temps à autre, pour me soutenir. Depuis huit jours, on ne l'a pas vu ? Sans doute, il bat pour moi les environs ? Néanmoins, c'est drôle ! Je trouve aussi que Y Impartial n'y met pas un empressement... Il est vrai qu'en deux numéros - car il ne paraît que deux fois la semaine -on ne peut guère... eh !... mais ?... Voilà une peur qui m'empoigne... et j'éprouve à l'épigastre... (Il boit.) Ce n'est rien! Tous les grands orateurs ont cela à leurs débuts ! Allons, pas de faiblesses, ventrebleu ! un homme en vaut un autre, et j'en vaux plusieurs. Il me monte à la tête... comme des bouillons, et je me sens, ma parole - un toupet infernal ! « Et c'est à moi que ceci s'adresse, Monsieur ! » Celui-là est en face ; marquons-le ! (Il dérange une chaise et la met sur celle d'à côté.) « A moi que ceci s'adresse, à moi ! » Avec les deux mains sur la poitrine, en se baissant un peu. « A moi, qui, pendant quarante ans... à moi dont le patriotisme... à moi que... à moi pour lequel... » puis, tout à coup : « Ah ! vous ne le croyez pas vous-même Monsieur ! » Et on reste sans bouger ! (Il garde la tête haute, l'index de la main droite vers le sol.) Il réplique : « Vos preuves alors ! donnez vos preuves ! Ah ! prenez garde ! On ne se joue pas de la crédulité publique ! » Il ne trouve rien. « Vous vous taisez ! ce silence vous condamne ! J'en prends acte ! » Un peu d'ironie maintenant ! On lui lance quelque chose de caustique, avec un rire de supériorité. « Ah ! ah ! » Essayons le rire de supériorité. « Ah ! ah ! ah ! je m'avoue vaincu, effectivement ! Parfait ! » Mais deux autres qui sont là (il déplace deux chaises.) je les reconnaîtrai, s'écrient que je m'insurge contre nos institutions, ou n'importe quoi. Alors, d'un ton furieux : « Mais vous niez le progrès ! » Développement du mot progrès ! « Depuis l'astronome avec son télescope qui, pour le hardi nautonier... jusqu'au modeste villageois baignant de ses sueurs... le prolétaire de nos villes, l'artiste... dont l'inspiration... » Et je continue jusqu'à une phrase, où je trouve le moyen d'introduire le mot « bourgeoisie ». Tout de suite ; éloge de la bourgeoisie, le Tiers État, les Cahiers, 89, notre commerce, richesse nationale, développement du bien-être par l'ascension progressive des classes moyennes. Un ouvrier : « Eh bien ! et le peuple, qu'en faites-vous ? » Je pars ! « Ah ! le peuple, il est grand » et je le flagorne ! je lui en fourre par-dessus les oreilles ! J'exalte Jean-Jacques Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand, Marceau tailleur ; tous les tisserands, tous les domestiques et tous les tailleurs sont flattés ! et, après que j'ai tonné contre la corruption des riches : « Que lui reproche-t-on, au peuple ? c'est d'être pauvre ! » Tableau enragé de sa misère, bravos ! « Ah ! pour qui connaît ses vertus, combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire ! Et ce sera toujours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main la main calleuse de l'ouvrier ! parce que son étreinte, pour être un peu rude, n'en est que plus sympathique ; parce que toutes les différences de rang, de titre et de fortune sont, Dieu merci, surannées ! et que rien n'est comparable à l'affection d'un homme de cœur!... » Et je me tape sur le cœur! Bravo ! bravo ! bravo ! (Rousselin claque des mains, en tournoyant sur l’estrade.) Un garçon de café. - M. Rousselin ! ils arrivent ! Rousselin. - Retirons-nous... que je n'aie pas l'air... (Fausse sortie.) Aurais-je le temps d'aller chercher mon habit?... Oui ! en courant ! (Il se précipite dehors.)
Scène II :
Tous les électeurs : Voinchet, Marchais, Hombourg, Heurtelot, Voinchet. - Ah ! nous sommes nombreux ! Ce sera drôle, à ce qu'il paraît. Ledru. - Pour une réunion politique, on aurait dû choisir un endroit plus convenable que le Salon de Flore ! Beaumesnil. - Puisqu'il n'y en a pas d'autres dans la localité. Qui est-ce que vous nommerez, M. Marchais ? Marchais. - Mon Dieu, Rousselin ! C'est encore lui, après tout... Ledru. - Moi, j'ai résolu de faire un vacarme ! Voinchet. -Tiens ! Le fils de Bouvigny ! Beaumesnil. - Le père est plus finaud, il ne vient pas. Le Président. - En séance ! Le garde champêtre. - En séance ! Le Président. - Messieurs ! nous avons à discuter les mérites de nos deux candidats pour les élections de dimanche. Aujourd'hui, vous vous occuperez de l'honorable M. Rousselin, et demain soir de l'honorable M. Gruchet. La séance est ouverte. Rousselin, sortant d'une petite porte qui s'ouvre sous les drapeaux, se présente - en habits noirs - fait trois salutations, et reste debout au milieu de l’estrade. Voinchet. - Je demande que le candidat nous parle des chemins de fer. Rousselin, après avoir toussé, et pris un verre d'eau. - Si on avait dit du temps de Charlemagne ou même de Louis XIV, qu'un jour viendrait où en trois heures, il serait possible d'aller... Voinchet. - Ce n'est pas ça ! Êtes-vous d'avis qu'on donne une allocation au chemin de fer qui doit passer par Saint-Mathieu, ou bien à un autre qui couperait Bonneval, idée cent fois meilleure. Un électeur. - Saint-Mathieu est plus à l'avantage des habitants ! Déclarez-vous pour celui-là, monsieur Rousselin ! Rousselin. - Comment ne serais-je pas pour le développement de ces gigantesques entreprises qui remuent des capitaux, prouvent le génie de l'homme, apportent le bien-être au sein des populations !... Hombourg. - Pas vrai, elles les ruinent ! Le Candidat, 1874 L'Appel au soldat
Paris, et la France entière, attendent les résultats de l'élection qui oppose le 27 janvier 1889 le candidat républicain au général Boulanger. Une grande crise de la République vue à travers une élection partielle. [Biographie] _____________
Pour louer et insulter le général Boulanger, on dépensa, dans cette courte campagne, un million. Son nom tapissait et assourdissait Paris. Il était lui seul l'opposition entière. Les circonstances l'avaient mis de niveau avec le gouvernement. On choisissait entre Boulanger et la République parlementaire. La France entière, penchée par-dessus les joueurs, suivait avec anxiété les cartes, et posait la question de Laguerre. « Ensuite, mon Général, que ferons-nous? » Tout cet immense Paris passa la soirée du samedi 26 janvier et la journée du dimanche dans l'état des professionnels qui attendent sur un vélodrome les coureurs partis de Bordeaux. C'était une fête, car les rues, les quais, les brasseries et les énormes faubourgs, tout travail suspendu, bavardaient, mais la crainte, l'espoir, la colère, l'incertitude, tant d'ambitions surexcitées déterminaient des battements de cœur qui pâlissaient les visages. Dès les premières heures du 27, quand les masses anonymes gravirent les lieux de vote, les connaisseurs discernèrent que Boulanger avait sorti de leur indifférence les plus obstinés abstentionnistes. – Moi, monsieur, dit à Sturel son concierge qui avait, à l'état constant, une expression réfléchie, j'étais pour le petit Prince Impérial ! Et il partit confondre son bulletin avec les bulletins des blanquistes, catholiques, monarchistes, républicains et incolores, dans un parti simplement national. Cependant, vers six heures du soir, à Bouteiller qui, assiégé de pressentiments, lui parlait de précautions à prendre, le président du Conseil répondait, comme un radical doit parler à un opportuniste : – Dans une heure, monsieur, vous me demanderez pardon d'avoir douté de Paris. Une heure plus tard, les premiers résultats parvenaient aux bureaux presque déserts de la Justice, et Clemenceau jetait cette interrogation : – Dites donc, un tel, vous qui êtes allé à Nouméa, racontez-nous la vie là-bas. Pensait-il que mieux vaut se poser en martyr qu'en black-boulé, ou bien cet audacieux, qui ne sentait plus d'objection à l'expédient révolutionnaire d'une Haute cour, supposait-il à Boulanger la même hardiesse d'âme? Chaque quartier, en connaissant par les chiffres que sa majorité était boulangiste, le devint unanimement et attendit quelque chose. Un frémissement nerveux exaltait non seulement les fidèles enrégimentés mais tout le Paris romanesque, cette foule immense de curieux, d'imaginatifs et de mécontents qui, dès leur dîner, se dirigèrent sur les boulevards, les obstruant, les enfiévrant d'un même désir d'acclamer le vainqueur et de prendre son mot d'ordre. Autour de Floquet, atterré, ses collaborateurs estimaient n'avoir pas les moyens de se défendre. On savait qu'à l'Élysée le poste livrerait les portes, que les soldats, sortis de leur caserne, acclameraient Boulanger, que la garde républicaine, colonel en tête, s'offrait pour un coup de main. Au premier étage du restaurant Durand s'achevait, dans le plus grand désordre, un dîner de vingt-cinq couverts, présidé par Déroulède. Dans la salle du rez-de-chaussée, dans les escaliers et dans les couloirs, c'était une cohue de dévouements bruyants qui, à travers les rues, noires au loin d'une foule pressée, avaient couru en se déchirant pour apporter les chiffres de la victoire. Chaque résultat partiel augmentait la majorité du chef et faisait déborder la joie dont était comblé, depuis les premiers chiffres, le cœur des grands lieutenants. Joie légitime, exagérée encore chez les agents secondaires, chez des hommes de cercles, vaguement rastaquouères, par la forfanterie et l'irréflexion habituelles aux anonymes sans responsabilité. Ils discutaient bruyamment et de la manière la plus compromettante l'opportunité d'un coup de main. Faisant le but de tous ces vivats, de tous ces bras tendus, de tous ces yeux noyés de plaisirs, le Général en habit, heureux et calme, usait fort joliment de son beau sang-froid pour être le moins étonné, le moins ému de son triomphe, que ses mots, ses gestes, les battements de son cœur n'avaient pas un instant mis en doute.
Journées dans la montagne Campagne électorale de Jerphanion, candidat radical aux élections législatives de 1924, dans une circonscription de la France profonde : témoignage sur l'enracinement du suffrage universel républicain. _____________ « A midi, j'ai déjeuné chez les Pouzols-Desaugues, qui habitent un petit château, à Brives, au-dessus de la Loire. Ils ont une vue d'une beauté, d'une poésie incroyables. Le monsieur fait vieux gentilhomme. Il a été jadis dans la Carrière. […] Il voulait me connaître. Il est conseiller général, et il a de l'influence sur les cléricaux et les modérés. Il peut faire qu'un nom soit plus souvent rayé qu'un autre, ou plus souvent ajouté, par les électeurs qui pratiquent le panachage. Il est réactionnaire de cœur, mais intelligent. Je lui ai parlé avec la plus grande franchise, mais je ne pense pas lui avoir déplu. « J'ai eu deux réunions cet après-midi : l'une, la principale, au nastier ; l'autre, un peu avant, dans un village que tu ne connais pas. J'ai été étonné, une fois de plus, par la gravité avec laquelle ces gens m'écoutent. Ils sont décontenancés au début par le ton que je prends, et qui est si peu celui d'un candidat. Puis ils saisissent que je suis venu les entretenir de choses très sérieuses, dont j'aurai à m'occuper en leur nom, s'ils me désignent. Je leur apparais comme une espèce de médecin, venu de la grande ville, très savant, mais très simple dans son langage, et qui est là pour donner des avis, non des flatteries. A la fin de la réunion, ils partent certainement avec une idée plus haute de leur fonction d'électeurs, et de ma fonction éventuelle de représentant. Le parlementarisme aurait encore de beaux jours si nous étions nombreux à prendre les choses ainsi. Il est vrai que je vois beaucoup moins bien comment faire le même travail dans les grandes agglomérations, où l'on est condamné au meeting tonitruant. Mais surtout, comment obtenir qu'assez de gens de valeur acceptent une corvée si ingrate, souvent, et si longue, et que les ratés de toutes professions cessent de considérer le Parlement comme leur dépotoir naturel ? L'essentiel n'est pas, comme Péguy avait tort de le croire, d'empêcher la mystique de dégénérer en politique (au profit des médiocres) ; ce serait de recréer (à l'usage des meilleurs) une mystique de la politique. Les hommes de bonne volonté, tome 21 : Journées dans la montagne
________________________
Ballottage à Bergerac Aux élections législatives de 1910, le premier tour de scrutin, qui eut lieu le 24 avril, donna pour la deuxième circonscription de Bergerac les résultats suivants (si l'on s'en rapporte aux chiffres publiés dans Le Temps du 26 avril, qui ne furent que légèrement rectifiés par la commission de recensement) : Inscrits : 15 401 Votants : 13 814 Docteur Bonnefoux, rad.-soc. ................................................ 6 145 voix De Saint-Papoul, républicain de gauche................................. 5 513 D'Enjalbal de Nizes, conserv................................................. 1 032 Gouzennes, SFIO.................................................................... 12 Touch, rép. agr. ...................................................................... 21 Giordano, rép. patr. antimaç.................................................... 191 BALLOTTAGE Un important conseil de guerre eut lieu le 25, à onze heures du matin, entre les principaux artisans de la candidature Saint-Papoul, dans la salle du premier étage du Café de l'Univers, place du Palais, à Bergerac, où était installée la permanence du comité. Assistaient à la réunion : le marquis de Saint-Papoul ; M. Hector Crivelli, qui dirigeait la campagne au point de vue technique ; MM. Pauthes et Pelfigues, maires de deux grosses communes des environs ; M. Ratier, conseiller général du canton de Villamblard ; M. Soulard, entrepreneur de pompes funèbres, président du Cercle républicain ; M. Roques, propriétaire de L'Animateur, journal local dévoué à la cause du marquis, et dans l'imprimerie duquel s'exécutaient les affiches et imprimés divers destinés à la campagne. (...) M. Pelfigues était d'avis qu'il fallait faire flèche de tout bois. Crivelli pensait également. - Savez-vous même ce que je ferais à votre place, monsieur le marquis ? Eh bien, j'enverrais une dépêche à ce M. Jerphanion, qui s'en est si bien tiré, hein ? et je lui dirais de s'abouler ici dare-dare. Rappelez-vous qu'il a un joli brin de plume, ce garçon. Nous pouvons avoir besoin d'un discours séance tenante, d'une affiche, tout à coup, qui leur pète dans la figure. Si nous sommes obligés de lui écrire, de lui expliquer, voyez-moi ce temps perdu. MM. Pelfigues et Pauthes, M. Ratier, M. Soulard, reconnurent que Jerphanion avait un joli brin de plume. Le marquis ne pouvait en disconvenir ; mais bien qu'il sût que la collaboration du normalien n'était un secret pour aucun de ces messieurs, il lui était désagréable qu'on en fit état aussi publiquement. Il fronça donc un peu plus le sourcil, et objecta que M. Jerphanion était retenu à Paris par ses études ; que la Direction de l'École lui refuserait un congé. Roques appuya, insinuant non sans aigreur qu'on ne manquait pas sur place de gens qui eux aussi savaient tenir une plume. - Qu'est-ce que vous pariez ? cria le Corse à Saint-Papoul sans prendre la peine de répondre à l'autre. Je vous le fais venir après-demain, et s'il est pressé, je vous le relâche dimanche soir. Quatre jours, ce n'est pas de trop ? Eh bien, à moi, ça me suffit. Je me serai fait faire par ce garçon une bonne petite provision de boniments, et de boniments sur mesure, hé ? y compris mes deux affiches de dernière heure, car j'en prévois deux, moi, celle qu'on attend parce que c'est l'usage, et celle, pan ! qu'on n'attend pas. Comme il était près d'une heure, et qu'il y avait encore bien des points à fixer, ces messieurs parlèrent de déjeuner ensemble. Ils prononçaient « déjner » à la manière du Sud-Ouest. Ceux d'entre eux qui habitaient Bergerac objectèrent bien que leurs femmes n'étaient pas prévenues. Mais on leur répondit qu'en temps d'élections, comme en temps de guerre, les femmes doivent savoir que les hommes ne font pas ce qu'ils veulent ; qu'au reste, vu l'heure qu'il était, ces dames s'étaient certainement déjà mises à table. Ils se transportèrent donc du Café de l'Univers à l’Hôtel de Londres et des Voyageurs, renommé pour ses vins et sa cuisine. (...) Lettre de Jerphanion à Jallez Une campagne électorale (...) « Je voulais t'écrire dès mon arrivée. Mais j'ai été saisi dans le tourbillon. Donc, ne m'engueule pas. La première bobine qui m'ait accueilli est celle de Crivelli, redoutable bandit corse, et agent électoral du marquis (ne pas lire maquis). C'est d'ailleurs un homme délicieux, et qui fait son répugnant métier avec une correction parfaite. (...) « Le marquis m'a fait rigoler. Plongé dans ce milieu, ce n'est plus le même homme. Il s'agite, il crie, il a de l'accent. Il se laisse taper sur le ventre, par de gros pères rouges et débraillés. J'oserais même dire, si je ne me sentais pas aussi incompétent, qu'il s'habille mal. « Une chose crevante a été la question de mon installation. Le marquis, peut-être chapitré par sa femme qui a l'économie dans le sang, parlait de m'interner au château de Saint-Papoul, qui est à vingt-cinq bons kilomètres de Bergerac. De la sorte, mon entretien journalier eût coûté dans les cinquante centimes. Crivelli a poussé des cris : « Il me le faut sous la maing, ce garçon ! » Bref, me voici pensionnaire de L’Hôtel du Centre, au tarif « voyageur », qui est de huit francs par jour. J'ai une chambre toute en longueur et hauteur, avec des doubles rideaux de ma grand'mère, qui ont l'air d'avoir été pendus par autorité de justice, et d'être morts dans d'atroces convulsions. Le lit est creux, à l'endroit où les énormes fesses des commis-voyageurs ont décennalement pesé, mais moelleux nonobstant, car le commis-voyageur aime la mollesse. La couverture-édredon rouge a dû servir à astiquer bien des nez de chaussures. Tout cela sent un peu la punaise, mais je dois à la Vérité - notre mère commune - de proclamer que la punaise même n'a pas encore été vue. « Bref, je suis très content. Je roupille jusqu'à des huit heures trente, et ne me lève qu'après avoir bâillé des douzaines de fois, et m'être offert un quart d'heure de mi-tonnement supplémentaire. Je mange des montagnes de nourritures excellentes. Le pigeon, la poularde, le foie gras, la truite saumonée sont ici plats Spartiates dont la patronne admire que je me contente. La truffe est un condiment plus courant que l'oignon dans la cuisine du Pot. (Dieu me pardonne cette évocation nauséeuse.) Le Sauternes et le Saint-Émilion forment mon petit ordinaire. Je travaille le matin, entendons de dix heures à onze heures et demie. Mes échanges d'idées avec Crivelli, ancien élève de Saumur, se placent au moment de l'apéritif. Après le repas, j'ai la digestion lourde ; et mon activité cérébrale ne reprend guère que sur le coup de quatre heures. Il est vrai qu'il m'arrive entre-temps d'aller voir, à l'imprimerie Roques, une épreuve d'affiche toute pleine d'injures et de calomnies de ma façon, ou de seriner au marquis le discours qu'il prononcera le soir même. Il feint de traiter mon texte comme un simple projet, élaboré sur ses indications, et qu'il s'agit de mettre au point. La veille, il m'a dit par exemple : « Tapez dur ! », ou « Faites risette aux catholiques », ou « Attention. Dans cette commune-là, il y a une majorité de protestants. » Il s'arrange pour introduire quelques phrases de son cru ; ce qui sauve son amour-propre. Il m'épate par sa mémoire. Je lui lis mon papier une fois. Il le relit une autre fois, le fourre dans sa poche. Peut-être y jette-t-il un coup d'œil par la suite. Mais ce n'est pas sûr, car on ne le laisse guère tranquille. En somme, sa cervelle est fraîche, ayant peu servi. « Je l'ai accompagné hier après-midi dans un village. Trois douzaines de tondus, ou plutôt de moustachus, l'ont écouté, non pas en interrompant et en braillant comme tu croirais, mais en se donnant des airs de penseurs impénétrables. (...) « Un premier trait qui m'épastrouille, c'est à quel point ils sont bien disants. Des moitiés d'illettrés vous enfilent avec une facilité merveilleuse des phrases balancées et sonnantes. Ils vous y mettent des passés définis et des imparfaits du subjonctif comme si le pays en produisait autant que de truffes ; tout ça, presque sans fautes grammaticales. Très peu de bégaiements, d'ânonnements, de ces locutions parasites ou qui font bavure. On jurerait parfois qu'ils ont appris par cœur ce qu'ils vous disent. Le marquis s'exprime avec moins d'aisance que beaucoup d'entre eux. Le mystère, c'est de savoir s'ils donnent un sens aux mots. On a envie de répondre non ; mais ça n'est pas sûr. Mon avis, pour l'instant, est que chaque mot pris à part n'a pas de sens précis ; mais il y a une tendance générale, une couleur du morceau. Un peu comme en musique. Mais dans cette musique-là, mi bémol ou sol dièse ça se chante : « Les droits imprescriptibles du prolétariat rural », ou « La marche séculaire du progrès social dans la tolérance et la dignité ». « J'adore leurs éclats de gaîté, qui alternent avec leurs airs graves, concentrés, voire funèbres ; car ils sont très cabotins. Sous ce perpétuel débagoulage de phrases creuses, ils ont du bon sens, du scepticisme ; ils saisissent admirablement les finesses et les contradictions de la vie. (...) Je suis allé, sur les instances de Crivelli, mon chef de bande, entreprendre un malheureux honnête homme d'instituteur, nommé Gouzennes, candidat SFIO au premier tour, où il a ramassé dans les 700 voix. On ne savait pas s'il se maintenait ou non. Aucun espoir, naturellement, de le faire se désister pour le marquis. Pas de crainte non plus, paraît-il, qu'il donnât officiellement ses voix à l'adversaire. Mais il risquait fort de se retirer, en criant : « A bas la réaction ! » Du coup, les trois-quarts de ses voix allaient au docteur Bonnefoux, radical-socialiste et franc-maçon. J'ai été d'une habileté inqualifiable. J'ai commencé par dire à mon Gouzennes, d'un ton détaché, que je venais de la part du comité Saint-Papoul, et par ordre, lui demander un désistement en faveur du marquis, sincère ami du peuple. Il a bondi ; déclarant que d'abord ce n'était pas à lui de décider, mais au Parti, et qu'ensuite il fallait un certain culot pour lui demander d'assurer le triomphe du candidat réactionnaire. J'ai répondu par une flatterie : « Tout le monde sait que le Parti a la plus grande considération pour vous ; qu'en Dordogne, vous faites la pluie et le beau temps. La décision du Parti, ce sera la vôtre. » Puis j'ai pris un ton de confidence : « Personnellement je m'en fiche. Je suis, par hasard, secrétaire de M. de Saint-Papoul, mais je ne partage nullement ses convictions. Je suis d'extrême gauche, et à certains égards plus à gauche que le Parti. C'est tout vous dire. D'ailleurs, le marquis est un brave homme, aux idées larges. En dehors de toute question de relations personnelles, il me dégoûte bien moins qu'un sale bourgeois hypocrite comme ce Bonnefoux, ennemi sournois de la classe ouvrière, et représentant d'un parti dont l'objectif véritable est de faire un croc-en-jambe à la Révolution. Mais soit. Je comprends vos répugnances. Savez-vous ce que je ferais à votre place ? Bien entendu, n'allez pas répéter que c'est moi qui vous l'ai dit. Eh bien, je me maintiendrais au second tour. Tant pis pour les candidats bourgeois... Qu'ils se débrouillent entre eux. L'important, c'est d'obliger les militants, non seulement à se compter, mais à se sentir les coudes ; c'est de les habituer à faire bande à part ; c'est de favoriser leur conscience de classe, aux dépens des petites combinaisons électorales. Chut ! » « Il a eu l'air de me croire ; et le bruit court ce matin qu'autorisé par sa fédération, il se maintient, avec des considérants héroïques. J'avais d'ailleurs bassement usé de tous les moyens de séduction. Oui, mon vieux, j'avais fait discrètement jouer le prestige de Normale, école de Jaurès. Allusion aussi à mon père instituteur... Oui, tout, tout. « En te le racontant, je mesure l'abjection de ma conduite, et je frémis. Tu vas me mépriser, vieille lampe. Je me demande maintenant : « Pourquoi ai-je fait ça ? » Oh ! c'est compliqué ! D'abord, le goût de réussir une tâche qu'on vous a confiée, même sans avantage personnel ; la fierté de montrer aux gens qu'on en fait plus qu'ils n'en attendaient de vous ; qu'on est un gaillard. Puis le plaisir gratuit de jouer un rôle, au double sens d'agir sur les événements, et d'incarner un personnage ; l'amusement ironique, semi amer, de tirer les ficelles des pantins, et de constater que c'est en somme assez facile. Pour céder à ces divers plaisirs, l'excuse que rien de vraiment grave n'est en jeu. En disant que du point de vue socialiste Saint-Papoul valait bien le docteur, je plaidais pour mon patron, mais je n'avançais pas une contre-vérité. En persuadant Gouzennes de se maintenir, je faisais les affaires du marquis, mais je travaillais peut-être aussi dans le véritable sens de la Révolution, dont les troupes ne peuvent que se démoraliser, et perdre leur force de recrutement, si on les invite trop souvent, pour des raisons de stratégie électorale, à se mêler à d'autres et à rentrer leur drapeau. « Il y a aussi que je pensais à toi. Mais oui. Je me disais : « Il prend son vieux Jerphanion, tout en l'appelant « rusé montagnard », pour un lourdaud et pour un naïf, qui se gave d'idées abstraites, qui n'a pas de connaissance des hommes (ni des femmes), pas de psychologie ; pour un gobeur dans son genre ; bref pour quelqu'un d'aussi peu stendhalien que possible. Eh bien, il va voir. » Tu ne voyais pas, mais c'était tout comme. « Il y a encore ceci - je te jure que je ne subtilise pas exprès - je me suis dit que j'avais une belle occasion d'être l'ilote de moi-même. J'ai vaguement l'impression en effet que mon avenir peut se décider du côté de l'action. Et je suis persuadé qu'une des tares de l'action, une des causes qui font que les âmes s'y usent et s'y avilissent, c'est l'invitation perpétuelle qu'elle est aux combinaisons, aux compromis, aux habiletés écœurantes. Et l'écœurement ne vous en sauve pas, parce qu'on arrive à la pire cuisine par degrés. Alors, tu comprends, je m'offrais, à titre préventif, une cuite massive de cynisme et de mensonge « à la politicienne », de quoi dégoûter un homme propre pour le restant de ses jours. Et je me l'offrais sans risque de salissure, puisqu'il ne s'agissait pas de moi, Jean Jerphanion, mais d'un quidam, secrétaire du marquis de Saint-Papoul. L'expérience se faisait in anima vili.
Jules Romains
|