Valéry Giscard d'Estaing
Message du Président de la République au Parlement

30 mai 1974
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J'ai reçu de M. le Président de la République la lettre suivante :
Paris, le 30 mai 1974.
« Monsieur le président,
« J'ai l'honneur de vous demander de bien vouloir donner lecture à l'Assemblée nationale du message ci-joint que je lui adresse aujourd'hui.
« Veuillez croire, monsieur le président, à ma très haute considération.
« Signé : VALÉRY GISCARD D'ESTAING. »
« Je vais avoir l'honneur de lire à l'Assemblée nationale le texte du message de M. le Président de la République. Conformément au souhait de M. le Président de la République, la conférence des présidents a indiqué que Mmes et MM. les députés resteraient assis pendant la lecture de ce message. (Exclamations et rires sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes. -- Mouvements divers.)
M. Paul Duraffour. C'est plus prudent !
M. Pierre-Charles Krieg. C'est le changement annoncé !
M. le président. Mesdames, messieurs, je vous rappelle que le président de l'Assemblée nationale n'agit pas d'une façon dictatoriale et qu'il vous fait part des décisions de la conférence des présidents, où vous êtes tous fort bien représentés.
Je vais donner lecture du message de M. le Président de la République. (Sur les bancs de l'union des démocrates pour la République, quelques députés se lèvent. — Exclamations sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes. — Mouvements divers.)
Plusieurs voix sur les bancs des socialistes et radicaux de gauche et des communistes. Assis ! Assis ! (Les députés qui s'étaient levés se rasseyent.)
M. le président. Voici les termes du message :
« Mesdames; messieurs les députés,
« Je ressens comme un honneur le fait d'adresser à la représentation nationale que vous constituez, mon premier message, depuis que les suffrages du peuple français m'ont élu Président de la République. t Je ne saurais avoir de meilleur interprète que le président de votre assemblée, auprès de qui j'ai pris, il n'y a pas si longtemps, mes premières leçons de vie publique. (Sourires sur de nombreux bancs.)
« L'élection du 19 mai dernier, acte essentiel de la vie des institutions de la Ve République, m'a conféré, comme à tout autre qui eût été élu à ma place, une double responsabilité. Celle de mettre en œuvre l'action politique que j'ai proposée au pays ; et celle de me comporter en président de tous les Français.
« D'abord, la mise en œuvre de la politique.
« Le Premier ministre vous exposera la- semaine prochaine les perspectives de l'action gouvernementale. Il se propose, avec mon accord, de vous demander un vote sur son programme.
« Déjà, les lignes essentielles ont été tracées pendant la campagne présidentielle.
« La France maintiendra l'indépendance de sa politique, c'est-à-dire qu'elle fera le nécessaire pour prendre elle-même, en toute liberté, les décisions qu'appellent la défense de ses intérêts et sa volonté de contribuer à l'équilibre et à la paix du monde. Elle participera activement à la solidarité du monde nouveau. En Europe, en apportant le concours de ses initiatives à l'indispensable maintien de ce qui a été construit, mais aussi à l'organisation progressive et rapide de l'union de l'Europe ; dans le monde, en recherchant partout la coopération, qu'il s'agisse des États-Unis, sur la base de l'égalité des droits ; de l'Union soviétique et des pays socialistes, en intensifiant notamment ses relations économiques avec eux ; de la Chine, qui porte en elle une large part de l'interrogation de l'espèce humaine ; des pays en développement, qui comprennent les États francophones indépendants et souverains, nos frères, avec lesquels nous ne cesserons pas de développer des liens amicaux, confiants et égaux...
M. Xavier Deniau. Très bien !
M. le président. « ... et qui comprennent aussi les pays les plus pauvres du monde où subsistent les plaies affreuses de la faim et de la misère, et en faveur desquels doit s'exercer plus activement la solidarité des continents privilégiés.
« La France confirmera et accentuera la mission libérale de sa diplomatie, en soutenant partout dans le monde la cause de la liberté et du droit des peuples, je dis bien des peuples, à disposer d'eux-mêmes. Elle s'interdira toute vente d'armements qui serait contraire à l'exercice d'une telle mission.
« La conduite de la politique extérieure suppose le rétablissement, dans le plus bref délai possible, de l'équilibre de nos échanges, rompu par le renchérissement du prix de l'énergie et des matières premières importées. Cette tâche est prioritaire. Elle concerne l'indépendance et la sécurité économique de la nation. Tous les efforts nécessaires lui seront consacrés.
« Sur le plan intérieur, il faut, tout en luttant avec énergie contre l'inflation, poursuivre le développement de notre économie, et aborder hardiment la transformation de la société française. Ces tâches sont complémentaires et non contradictoires. Il n'y a pas de progrès sans ressources. Et il n'y a pas de croissance, acquise grâce à l'effort de tous les travailleurs, qui puisse se poursuivre longtemps, si chacun n'a pas le sentiment d'en recevoir sa juste part. Celle-ci ne se définit pas seulement par la rémunération du travail fourni, mais par la participation, sur une base équitable, au surplus dégagé par l'expansion.
« La société française doit être plus égale, qu'il s'agisse des chances des plus jeunes, de l'écart entre les revenus, de la protection sociale des différents groupes de travailleurs. Elle doit être plus juste, concernant le sort de ceux dont la situation est la plus éloignée de la moyenne nationale, je veux dire les personnes âgées, qui ne sont pas moins dignes que les autres, et en faveur desquelles un effort exceptionnel doit être accompli.
« Notre société doit faciliter davantage l'épanouissement des aptitudes, des vocations, de la personnalité de chaque individu. D'où le rôle fondamental d'une éducation totalement démocratique et adaptée au cas singulier de chacun ; d'où aussi l'importance essentielle de la formation continue.
« Elle doit enfin être plus fraternelle, plus ouverte, plus tolérante. Je vous demande de ne pas voir dans l 'expression de ce vœu la survivance, d'ailleurs légitime, d'un reflet de la campagne présidentielle, mais l'espoir que la France de Diderot, de Michelet, de Waldeck-Rousseau, de Léon Blum (Murmures sur quelques bancs des socialistes et radicaux de gauche), offrira son visage souriant à l'anxiété de notre temps.
« Mais aussi le Président de tous les Français.
« Je suis, on le sait, partisan d'une possibilité d'alternance. J'ai, par ma fonction, le devoir de veiller qu'elle respecte les institutions de la Ve République. Pour que s'exerce la possibilité de l'alternance ; l'opposition doit être à même de jouer son rôle et d'exercer ses responsabilités. On a évoqué un statut de l'opposition. Il s'agit sans doute davantage d'un ensemble de pratiques, qui concernent les assemblées parlementaires, l'information, et aussi l'exercice de mes propres responsabilités.
« Les présidents des assemblées parlementaires sauront proposer, j'en suis persuadé, les initiatives nécessaires. Concernant l'information, des règles précises devront être fixées. Pour ce qui est de mes responsabilités, j'informerai les dirigeants de l'opposition des éléments qui déterminent certaines grandes décisions nationales, notamment extérieures : Je le ferai sans rien ignorer du droit absolu qu'ils exercent de ne pas approuver, ou de contester ces décisions.
« Pour renforcer la vie démocratique de notre pays, trois décisions me paraissent urgentes et deux initiatives pourraient être prises. Les décisions concernent l'abaissement de l'âge du vote ; le réexamen, à un moment où personne ne risque d'y apercevoir une préoccupation personnelle, des conditions de présentation des candidatures à l'élection présidentielle ; et la détermination des conditions dans lesquelles les membres du Gouvernement peuvent, lorsqu'ils quittent celui-ci, retrouver leur rôle de parlementaires.
« Les initiatives pourraient porter sur l'extension des attributions du Conseil constitutionnel, notamment par la reconnaissance d'un droit de saisine d'office, afin de mieux garantir les droits et libertés des citoyens, tels qu'ils sont affirmés par la Constitution. Elles pourraient concerner l'amélioration du contrôle et de l'information du Parlement par la procédure suivante : si l'Assemblée nationale en décidait ainsi, elle pourrait aménager son règlement de manière à réserver chaque mercredi, en début d'après-midi, une heure pour des questions d'actualité, qui seraient posées à égalité de temps, et suivant une procédure à définir, par la majorité et par l'opposition.
« Je demanderais alors au Premier ministre et à l'ensemble des ministres d'être présents à cette séance du mercredi, afin de répondre personnellement et directement aux questions.
« Mesdames, messieurs les députés, la vie politique des peuples, comme la vie tout court, comporte des phases successives où alternent l'interrogation, parfois le découragement, parfois l'exaltation, et toujours l'action. Nous avons ressenti dans les - deux courants populaires qui se sont formés pendant la campagne présidentielle, et qui ont convergé le 19 mai pour ne constituer qu'un seul cortège se rendant aux urnes (Sourires sur quelques bancs des socialistes et radicaux de gauche), une volonté puissante d'action. Ce courant constitue une chance à saisir pour la France, pour vous, et dans l'exercice de ma fonction, pour moi.
« La France veut devenir autre.
« Ce pays, parmi les plus anciens, qui a inventé et essayé successivement la plupart des civilisations et la plupart des systèmes politiques, pressent, à l'aube de temps nouveaux, la nécessité d'une nouvelle invention.
« C'est avec vous que ce changement doit se faire, parce que vous représentez le pays et parce qu'il vous a élus, voici un an. C'est donc avec vous que je souhaite le conduire. Je n'ignore rien des différends, des irritations, des divergences qui surgissent inévitablement de toute grande consultation nationale. Seuls les ignorent les pays qui organisent la succession du pouvoir dans des conciliabules feutrés, échappant à la souveraineté populaire. Mais je sais aussi que l'ardeur de servir la France, cette ardeur que notre scepticisme préfère dissimuler parfois, par une sorte de timidité, cette ardeur vous est commune et qu'elle explique votre participation à la vie politique. De même que cette ardeur à servir la France a déjà fait entrer dans notre histoire les deux premiers présidents de la Ve République, l'un par l'exigence de sa grandeur, l'autre par la dignité de son sacrifice.
« Je vous salue, mesdames, messieurs les députés, comme on le fait au début d'une journée dont on sait qu'elle sera rude, qu'elle comportera l'effort et la peine, mais dont on veut qu'elle ait contribué au progrès, et qu'elle ait, pour ce qui dépend de soi, changé, fût-ce imperceptiblement, le dessin du monde, quand on reposera l'outil. » (Applaudissements prolongés sur les bancs des républicains indépendants, des réformateurs démocrates sociaux, de l'union centriste et sur de nombreux bancs de l'union des démocrates pour la République.)
L'Assemblée nationale donne acte à M. le Président de la République de son message qui sera imprimé et distribué.