Réception dans l'hémicycle
de M. Tony Blair,
Premier ministre du Royaume Uni
de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord

mardi 24 mars 1998
Supplément au Journal officiel de la République française, Débats parlementaires,

Allocution de M. Laurent Fabius
Discours de M. Tony Blair

Allocution de M. Laurent Fabius,
Président de l'Assemblée nationale
à l'occasion de la visite de M. Tony Blair,
Premier ministre de Grande-Bretagne

Messieurs les Premiers Ministres, mes chers collègues, mesdames, messieurs,

En vous remerciant chaleureusement d'avoir accepté notre invitation, nous vous accueillons, Monsieur le Premier ministre de Grande-Bretagne, avec honneur, plaisir et, j'ajouterai si ce n'est pas impertinent, une certaine curiosité.

Honneur, parce que c'est la première fois que s'exprimera à la tribune de notre Assemblée le chef du Gouvernement du Royaume Uni, pays pour lequel nous avons admiration et amitié.

Plaisir, parce que c'est le sentiment que les Français éprouvent à recevoir nos amis britanniques, autrefois en armures, désormais en touristes ou en affaires.

Curiosité, enfin, envers vous, cher Tony Blair, votre personnalité, votre style, qui en a fait vieillir plus d'un. Vous réussissez d'ailleurs un double exploit : parler - on le verra tout à l'heure - un français impeccable alors que vous appartenez à un peuple qui, comme le nôtre, attend en général assez patiemment des autres qu'ils apprennent sa langue ; figurer parmi les rares dirigeants étrangers à être revendiqués en France par certains parlementaires des deux bords, mais, comme je le dis souvent, on n'est pas compromis seulement par un compliment.

Je ne dresserai pas un parallèle exhaustif entre nos deux Parlements. Le vôtre peut "tout faire sauf changer un homme en femme". Le nôtre n'en est pas tout à fait là puisque nous avons déjà du mal à changer orthographiquement une femme député en députée femme. Vous avez entrepris de rénover votre Parlement, nous aussi. Si nous nous différencions sur certains aspects, nous nous rassemblons, à coup sûr, sur les valeurs essentielles qu'il faut rappeler plus que jamais en cette période : le respect de la personne humaine et le respect du droit.

Monsieur le Premier ministre, vous présidez actuellement l'Union européenne. Cette orientation européenne est une des manifestations de la modernité qui anime aujourd'hui votre pays. Etre moderne en politique - vous nous en parlerez tout à l'heure - c'est, me semble-t-il, comprendre et même anticiper les mouvements, les bouleversements, précisément pour mieux peser sur eux dans le sens de l'intérêt général. Or Outre Manche, les choses bougent et vous y êtes pour beaucoup.

L'expérience que vous conduisez, à partir de vos choix propres, a d'autant plus d'intérêt que nous devons répondre à des défis assez voisins : renforcer nos économies en assurant les équilibres sociaux, promouvoir l'égalité des chances et d'abord vers l'emploi, favoriser la sécurité, la solidarité et la créativité, guérir les maux de nos villes, donner priorité à l'éducation et en définir les formes nouvelles, tracer des perspectives à une jeunesse souvent privée d'espoir, préserver l'environnement et la santé pour tous, faire face à la mondialisation et aux mutations technologiques, tout cela en réformant l'Etat et avec le soutien du peuple qui est, en définitive, notre seul juge. C'est en réalité un nouveau modèle de développement économique, social et écologique pour le prochain siècle que nous devons chercher, moins tourné vers l'Etat et davantage vers la société.

Les solutions ne sont pas forcément toutes transposables. Nous devons en tirer les leçons avec à la fois ambition et modestie, en sachant que notre histoire et notre situation ne sont pas les vôtres et que nos deux nations ont toujours conservé l'une pour l'autre un certain parfum d'exotisme. Mais ayant compris cela, nos liens économiques se sont intensifiés et doivent continuer à le faire. Beaucoup de vos compatriotes ont été gagnés par le charme de nos territoires et les Français sont nombreux en Angleterre. Quant à la langue de chacune de nos deux nations, elle est de loin celle qui compte le plus d'étudiants dans l'autre.

Monsieur le Premier ministre, la modernité que j'évoquais implique la franchise. J'aborderai donc franchement la question de nos relations et de la construction européenne. Jusqu'ici, reconnaissons que c'est essentiellement sur la base d'initiatives franco-allemandes que l'Europe a avancé. Dans le passé, l'engagement européen de la Grande-Bretagne s'est souvent résumé - j'exagère à peine - à ce que sa réticence envers l'Europe fût simplement moins forte que sa réticence envers un accord franco-allemand dont elle ne ferait pas partie. Vous avez, vous, choisi l'Europe. Vous l'avez montré, notamment en signant la Charte Sociale, ou en participant activement au Sommet de Luxembourg sur l'emploi, proposé par le président de la République et le Premier ministre français.

Mais puisque vous connaissez admirablement notre pays, vous savez que des interrogations subsistent sur certains aspects de ces choix. Par exemple pour ce qui concerne la convergence en politique extérieure, ou pour le fameux projet d'Accord multilatéral sur les investissements, ou bien encore le projet de traité commercial transatlantique, que la plupart d'entre nous, ici, je crois, désapprouvons. Quant à l'euro, nous mesurons les changements qu'il représenterait pour votre peuple, mais nous nous posons des questions sur le caractère durable d'une situation dans laquelle un membre aussi important que votre pays serait en quelque sorte à la fois dedans et dehors.

Des futures réponses de la Grande-Bretagne dépendra certainement non pas la relation franco-britannique elle-même - elle est et restera excellente et étroite - mais son poids dans la construction européenne. Une évolution positive sera d'autant plus facile que nous aurons le sentiment de pouvoir ensemble bâtir "sur du solide" et que, au travail commun engagé entre nos deux pays, ne sera pas sans cesse mêlée en quelque sorte la présence tutélaire d'un autre, allié et ami certes, mais beaucoup plus puissant, extra-européen, et face auquel précisément il importe que l'Europe se construise, non pas comme un simple relais, mais comme un élément fondamental et nouveau de l'équilibre mondial.

A ces questions, il faudra bien que l'Europe réponde. L'élargissement amènera notre Union à poser le problème de ses frontières, non pour se fermer, mais pour se définir. L'approfondissement et la démocratisation de nos institutions constituent un préalable. Nous savons qu'une monnaie ne suffira pas à justifier un vouloir vivre ensemble : il faudra donc -et au plus vite- donner sens, notamment social, à l'Europe pour les citoyens européens. Dans l'immédiat, il nous faudra nous accorder sur des sujets aussi concrets et difficiles que la politique agricole ou les fonds structurels, auxquels nous sommes très attachés. Car si l'Europe doit éclairer l'avenir de chacun de nous, elle ne deviendra un sujet de plein exercice que lorsqu'elle se sera dotée des moyens de décider et d'agir ensemble sur la scène européenne et internationale.

Monsieur le Premier ministre, vous parlez souvent, avec talent et avec beaucoup de flamme, de "leadership", d'exemple, de vision : eh bien ! nous sommes ici nombreux à penser que, notamment pour la jeunesse du nouveau siècle, l'Europe, qui ne signifie pas l'uniformité de nos nations, oui l'Europe réorientée autour de sa finalité humaine peut et doit montrer l'exemple.

Mes chers collègues, je suis heureux de donner la parole à M. Tony Blair, Premier ministre de Grande-Bretagne.

Discours de M. Tony Blair
Premier ministre du Royaume Uni
de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord

à l'Assemblée nationale
(Mardi 24 mars 1998)

Monsieur le président,
Monsieur le Premier ministre,
Mesdames, messieurs les ministres,
Mesdames, messieurs les députés,
je suis très heureux, honoré de m'adresser aujourd'hui à la représentation nationale française et je remercie Laurent Fabius de m'avoir invité.

Je ne suis pas le premier Premier ministre britannique à faire un discours en français. Quand Winston Churchill a reçu la Croix de la Libération, il vous a averti dans son discours : "J'ai déjà fait des discours en français, mais c'était pendant la guerre et je ne voudrais pas vous faire subir de nouveau les épreuves des mauvais jours !". Et quand il vous a parlé à la radio pendant la guerre, il a commencé par dire : "Prenez garde, je vais parler en anglais". Je vais donc vous parler en français. Alors courage !". J'espère que votre si belle langue ne sera pas trop malmenée. En tout cas, je demande pardon par avance à l'Académie française.

Il y a vingt-deux ans, à Paris, j'ai été commis de bar. Je le suis resté dix semaines. Maintenant, je suis Premier ministre de la Grande-Bretagne, depuis dix mois. J'ai fait des progrès, je crois. Quand j'ai travaillé dans ce bar, Jacques Chirac était Premier ministre. Lui aussi a fait des progrès ! Mais un peu moins vite que moi ! Dans ce bar, il y avait un pot commun. On m'a dit qu'il fallait impérativement y mettre tous les pourboires. Au bout de deux mois, j'ai découvert que j'étais le seul à le faire ! C'était ma première leçon de socialisme appliqué ! Pardon !

Comme vous le savez, j'aime beaucoup la France. J'y viens presque tous les ans en vacances avec ma famille et j'espère bien y aller cet été.

Je serai aussi ici pour la Coupe du monde, à condition que je trouve un billet, et surtout pour la Finale... Angleterre contre Ecosse !

La France et la Grande-Bretagne sont des pays de grandes oeuvres et de grandes ambitions. Bien des choses les unissent : le sens profond de la nation, la fierté de l'histoire, la vaillance militaire, la science et la technique, la fraternité dans les grands combats de ce siècle, l'engagement politique dans le monde.

Il n'y a pas seulement la somme énorme de nos échanges commerciaux. Nos juristes, nos polices, et même nos Bibliothèques nationales sont liés. Nos cinémas ont co-produit un grand nombre de films. La France est le leader mondial de la mode, mais il y a un Britannique à la tête de ses trois premières maisons de couture.

C'est en France que le tiers des Britanniques qui vont en Europe passent leurs vacances.

Actuellement, quelque cent mille Français habiteraient chez nous. C'est une autre forme de cohabitation, et là comme ailleurs, elle est très réussie.

Au-delà des échanges de biens et d'emplois, nous échangeons des idées et des goûts. Sur la mode, la cuisine, la création et le style, la culture... Il y a quelques jours, j'ai eu le grand plaisir de voir Juliette Binoche au théâtre à Londres, dans Naked. Elle était magnifique.

Entre nos peuples il y a un authentique contact. Il est réel. Il a ses racines, et il compte. Or aujourd'hui, la France et la Grande-Bretagne sont confrontées au même phénomène de profonde évolution politique, économique et sociale. Aux yeux de certains, le New Labour pèche par confusion idéologique. Comment peut-on se dire de gauche, et appeler l'entreprise au gouvernement ? Comment peut-on aider les pauvres, et dire qu'on est favorable à la création de richesse ? Comment peut-on encourager la concurrence et pourtant vanter la sécurité de l'emploi ? Comment peut-on refuser que l'Etat ait trop de pouvoir tout en optant pour l'action sociale ?

Pour moi, il n'y a aucune confusion. En revanche, il y a la volonté de donner un sens réaliste au monde moderne, ce monde dans lequel la fidélité à un idéal est essentielle, mais où l'idéologie peut être mortelle. Dans ce monde-là, les citoyens ne demandent à leur gouvernement ni dogme, ni thèse, mais un sens aigu du dessein national, adossé sur des valeurs claires.

Dans ce monde surtout, l'homme de la rue voit le changement arriver à une allure et dans des proportions qui lui font peur. Il veut la sécurité dans la tourmente. Il essaie de maîtriser sa vie, alors même qu'il est ballotté de tous côtés.

La mission d'un gouvernement moderne consiste à l'y aider, malgré ce dilemme : les gens savent qu'ils ne peuvent pas s'opposer au changement ; qu'ils ne trouveront pas le salut dans l'isolement ; que c'est impossible. Mais ils ne veulent pas non plus que le changement les emporte ; qu'il prenne le dessus. Il nous revient donc d'équiper nos concitoyens dans cette perspective, de donner une forme au changement, de lui donner un sens, d'en mesurer l'ampleur pour en contrôler les effets.

Si jamais quelqu'un doutait de la nature de ce changement, qu'il considère un instant la situation : des marchés financiers qui s'envolent ou s'effondrent, au moindre signe ; des médias, des musiques, des arts, des communications de masse qui transforment les goûts, les perceptions, même les cultures nationales avec une rapidité incroyable ; la technologie et la concurrence qui renouvellent le monde du travail, et révolutionnent l'industrie. Il y a aussi la rupture des structures sociales et familiales traditionnelles, dont les effets se font déjà sentir sur la réflexion sociale et morale. C'est une évolution passionnante à bien des égards. Mais elle a un impact énorme sur la vie de nos concitoyens.

Ce qui me frappe le plus, ce ne sont pas les différences que ce phénomène induit entre nos pays, mais les ressemblances. Pas seulement pour des pays comme la France et la Grande-Bretagne, mais pour tout le monde. Nous avons à trouver la réponse à deux questions :
-comment nous équiper au mieux en vue du changement économique ?
-et comment imposer un certain ordre au bouleversement social ?

Autrement dit, comment être garant de la sécurité dans un monde en mouvement ?

Seules nos valeurs peuvent nous guider. Permettez-moi de préciser ce que j'entends par "troisième voie", ou par "New Labour". Je suis convaincu que nous devons être d'une fidélité absolue à nos valeurs fondamentales. Sans elles, nous n'aurions pas de boussole pour nous guider.

La solidarité, la justice, la liberté, la tolérance et l'égalité des chances, le sentiment qu'appartenir à une communauté et à une société fortes est l'instrument du progrès individuel : voilà les valeurs qui sont au coeur même de ma politique. Mais nous devons être infiniment adaptables, et faire preuve de la plus grande imagination quant aux moyens de les mettre en oeuvre. Il n'y a pas de pré-conditions idéologiques, pas de veto préalable sur ces moyens. Ce qui compte, c'est ce qui marche. Si nous n'adoptons pas cette attitude, le changement nous piège, nous paralyse, et nous balaye. Mais la modernisation a un sens. Pour y répondre aujourd'hui, nous avons besoin de nouveaux modes de travail, d'une nouvelle vie collective. Dans les deux cas, c'est un nouveau rôle pour le gouvernement.

Sur le plan économique, j'en tire quatre conclusions.

Premièrement, nous devons respecter une discipline prudente et stricte en matière de politique financière et monétaire, dans le cadre de systèmes ouverts et transparents. La gestion de l'économie n'est ni de gauche, ni de droite : elle est bonne ou mauvaise. Et elle est bien gérée par la gauche aujourd'hui ! La situation en Asie est un cas d'école : comment le manque de transparence et de clarté conduit-il à la crise ? Nous avons donné à la Banque d'Angleterre la liberté de fixer les taux d'intérêt, et nous avons réduit le déficit budgétaire de façon spectaculaire. Le prix à payer est élevé : les taux à court terme ont grimpé ; la compression de la dépense est impopulaire. Mais sur le long terme, nous aurons eu raison, et nous en récolterons les fruits, j'espère !

Deuxièmement, le gouvernement n'est plus tant chargé de réglementer, que d'équiper les hommes en vue du changement économique, en insistant sur l'éducation, la qualification, la technologie, l'infrastructure, et un Etat-providence qui favorise l'emploi et le rende avantageux. C'est cela la "troisième voie" : ni le laisser-faire, ni l'étatisme rigide, mais une participation active au progrès de l'employabilité.

Troisièmement, nous voulons des mesures spécifiques pour combattre le fléau de l'exclusion. Je pense à cette catégorie de gens coupés de la vie sociale normale, relevant de plus en plus d'une culture liée au crime, à la drogue, à l'instabilité familiale, aux mauvaises conditions de logement et d'éducation, ainsi qu'au chômage de longue durée. Depuis que nous sommes arrivés aux responsabilités, nous avons lancé le programme de travail pour les jeunes et les chômeurs de longue durée. Nous avons créé une cellule spécifique -la Social Exclusion Unit- pour coordonner l'action des différents ministères, et l'optimiser. Il n'y a qu'une seule nation, une seule Grande-Bretagne ; personne ne doit rester au bord de la route.

Quatrièmement, nous devons relancer l'esprit d'entreprise, la création de PME, et l'instauration d'un climat dans lequel on accepte de prendre des risques pour être indépendant, pour apprendre de nouvelles façons de travailler, et pour admettre que créer sa propre affaire est à la fois naturel et raisonnable.

D'ailleurs, j'ai le plaisir de vous annoncer que Lionel Jospin et moi sommes convenus que nos gouvernements allaient collaborer étroitement sur le dossier des encouragements aux petites entreprises.

Cela n'implique pas que nous rejetions l'idée de l'équité des conditions d'emploi. Le New Labour a signé le Chapitre social, il va introduire le salaire minimum et faciliter la représentation syndicale. Bien plus, j'adhère complètement à l'idée que les entreprises qui réussissent sont celles qui apprécient leurs salariés et les considèrent comme des partenaires.

Mais entre partenaires, il faut montrer que chacun comprend les défis de l'économie moderne. Le mot anglais "flexible" a une connotation péjorative en français. Pour moi, il veut dire « adaptable ». Dans l'univers du changement, les entreprises et leurs salariés doivent être constamment ouverts aux idées nouvelles ; constamment adaptables pour affronter la nouveauté dans de bonnes conditions. Si le marché du travail est trop rigide, s'il est trop difficile pour les entreprises de fonctionner efficacement, ou trop cher d'embaucher, on ne fait qu'aller vers une autre forme d'injustice. En vérité, la meilleure sécurité de l'emploi ne tient pas aujourd'hui simplement à la protection de la loi, mais à la qualification, à l'optimisation des compétences, et à l'action d'un service de l'emploi et de la solidarité qui permet à chacun d'aller plus loin, et d'aller plus haut.

Au fond, les pays ne peuvent plus se faire concurrence comme autrefois. Il n'y a pas d'avenir pour les économies à bas salaires, sous-qualification et exploitation, où le petit nombre profite.

Pas question non plus de conserver les vieux schémas de production de masse, d'intervention et de contrôle. Nous utiliserons plutôt les pouvoirs du gouvernement pour fixer un cadre, à l'intérieur duquel les talents sauront s'exprimer, où de nouvelles entreprises pourront se créer et les anciennes, s'adapter et survivre. Nous avons sous-titré le budget que nous avons présenté la semaine dernière. "De nouvelles ambitions pour la Grande-Bretagne". Mais ce sont des ambitions mêlées de fraternité. Ce sont des ambitions pour tous.

Le défi est tout aussi vaste quand nous analysons l'état de notre société. Demandons à nos électeurs quel est leur premier souci. Ils seront nombreux à répondre qu'ils ont peur de la délinquance. Je me souviens de ma circonscription du nord de l'Angleterre, là où j'ai été élevé. On pouvait laisser sa porte ouverte sans risque. Les personnes âgées étaient respectées. Oui, les jeunes se bagarraient comme ils l'ont toujours fait. Mais il n'y avait pas trace de la brutalité et de la cruauté que l'on observe aujourd'hui dans nos villes, et qui nous laissent sans voix.

Pour certains, il s'agit de revenir au bon vieux temps. Mais c'est une illusion. Dans ma circonscription du nord, à l'époque, il y avait vingt-cinq mines de charbon. Tout le monde se connaissait, se retrouvait au club ou au pub. Aujourd'hui elles sont toutes fermées. Il n'y a plus ce ciment puissant pour rapprocher les communautés.

Le niveau de vie est plus élevé. Les gens profitent des bonnes choses de la vie comme leurs grands-parents n'auraient même pas rêvé de le faire. Les femmes ont la possibilité de travailler, et c'est très bien ainsi. La sexualité, la morale, sont vues autrement. Pourtant, au milieu du confort matériel et de la liberté, il y a une demande de stabilité. Nous devons y répondre.

Nous devons inventer une forme d'ordre qui résiste à la désintégration. Les gens veulent une société libérée des préjugés, mais pas des règles. Nous venons de renforcer le système judiciaire concernant les jeunes. Certains crimes et délits seront plus sévèrement condamnés. Nous avons interdit les armes à feu, et prenons de nouvelles mesures pour lutter contre la drogue. Les parents sont plus souvent tenus pour responsables de la conduite de leurs enfants.

Nous essayons de nous attaquer aux causes souterraines de la criminalité, notamment de lutter contre l'exclusion sociale. Mais aussi -et c'est encore un exemple de "troisième voie"- nous nous demandons comment consolider la vie de famille, réduire l'absentéisme et l'indiscipline à l'école, et rappeler que notre système de protection sociale est là pour donner leur chance aux gens, pas pour se faire dépouiller par la fraude et les détournements. Le nouvel accord entre citoyens d'une même société est fait de droits, mais aussi de devoirs.

A cela, nous devons ajouter une volonté sans faille de traiter dans l'égalité tous nos citoyens, sans exception. Nous votons conservateur ou travailliste, au choix. Mais quand il s'agit de race, nous sommes tous des être humains. Nous ne permettrons jamais que la plaie du racisme défigure nos nations. C'est une leçon que l'Europe n'aura pas à apprendre deux fois.

Pour relever ces défis économiques et sociaux, il nous faut renouveler, et modifier, la conception même du gouvernement.

L'Etat ne doit pas essayer de tout faire lui-même, mais collaborer avec les secteurs privé et associatif. Il doit être décentralisé.

Enfin, le citoyen doit avoir des droits bien définis, et bien protégés.

Surtout, ces mêmes évolutions fondamentales, qui appellent de nouvelles manières de travailler et d'organiser notre société, nous amènent à coopérer toujours plus avec les autres nations. Il y a à peine plus d'un demi-siècle, l'Europe faisait la guerre. Puis pendant quarante ans, le rideau de fer a été tiré. Et voilà que nous avons fait l'Union européenne, et que les anciennes dictatures communistes donnent de la voix pour en faire partie. C'est véritablement remarquable.

Là aussi, le phénomène du changement nous guette. Je voudrais d'abord dissiper les doutes -s'il en reste- concernant la position du nouveau gouvernement. L'avenir de la Grande-Bretagne, c'est d'être un partenaire à part entière de l'Europe. Nous avons joué un rôle constructif à Amsterdam, dans la mise au point d'un nouveau traité européen. Aujourd'hui que nous sommes à la présidence de l'Union, nous allons lancer les négociations d'élargissement et tout faire pour que l'euro prenne un bon départ.

La participation de la Grande-Bretagne à l'euro ne peut se faire sans convergence durable entre nos économies. Or elle n'existe pas aujourd'hui. Je n'ai jamais caché que je m'inquiétais des risques de l'Union économique et monétaire si la situation économique n'était pas satisfaisante.

Nous prendrons notre décision à partir de données économiques claires et sans ambiguité. C'est un grand pas à franchir, qui implique des changements considérables dans nos économies. Mais nous avons dit qu'une monnaie unique, dans un marché unique, avait sa raison d'être, et déjà les entreprises et la City de Londres sont opérationnelles. Nous serons prêts, n'en doutez pas.

Pas besoin d'être eurosceptique, sous une forme ou sous une autre, pour se rendre compte de la profonde inquiétude de nos concitoyens sur la place à donner à l'Europe. Ils s'inquiètent pour leur identité nationale. Soyons francs : ils trouvent que Bruxelles et les institutions européennes manquent trop souvent de proximité et de compréhension. Ils se demandent ce que l'Europe fait pour eux. On en revient à la volonté de liberté et de maîtrise de sa propre vie, en ces temps où le changement s'impose.

Je crois qu'on peut répondre à ces inquiétudes. Et que la France et la Grande-Bretagne, ensemble, peuvent le faire. mais il faut qu'elles s'expliquent sur leur vision européenne.

Je crois à une Europe de l'intérêt national éclairé. Sans chauvinisme. C'est la réponse rationnelle de l'Etat nation au monde moderne. Si la globalisation de l'économie est une réalité, si la paix et la sécurité ne peuvent être garanties que collectivement, si le monde évolue vers des blocs élargis de commerce et de coopération, si tout cela est vrai, alors l'Union européenne est une nécessité concrète. Il se trouve que je partage l'idéal européen. Personnellement, je suis internationaliste. Mais même si je ne l'étais pas par instinct, je le serais par réalisme. Les forces de la nécessité, de la survie même, nous poussent à la coopération. Aux Nations unies et en Bosnie, pas moins que dans les échanges internationaux.

Pour moi, l'esprit même du développement européen, c'est l'idéalisme des hommes pragmatiques. C'est vouloir l'idéal en respectant la réalité nouvelle. Je ne doute pas qu'avec le temps, l'Europe va se resserrer encore.

Bien choisir où, et quand opérer ces rapprochements déterminera l'accord ou le refus de nos peuples. A sa manière, le développement de l'Union comporte aussi une "troisième voie" : l'intégration, lorsqu'elle est justifiée ; sinon, la diversité que la subsidiarité permet.

Dans l'union économique, les échanges et le marché unique, dans les conditions de la concurrence, il nous semble parfaitement justifié de coopérer encore plus étroitement. Comment pouvons-nous relever les défis de l'environnement, de la pollution et de la dégradation de la planète autrement qu'ensemble ? Comment pouvons-nous vaincre le crime organisé et la drogue autrement qu'ensemble ?

Dans tous ces domaines, et avec le temps, la coopération et l'intégration sont raisonnables, et de toute évidence dans l'intérêt de chacun.

A cette liste, je voudrais ajouter un autre domaine dans lequel la France et la Grande-Bretagne sont particulièrement qualifiées : je veux parler de la défense. Là, nous pouvons et nous devons faire plus ensemble.

Nos deux nations savent ce que puissance veut dire. Elles n'en ont pas peur ; elles n'en ont pas honte non plus. Toutes les deux veulent rester une force de progrès dans le monde.

Je voudrais que ce processus de coopération concrète aille beaucoup plus loin, et beaucoup plus vite.

Nous avons presque terminé une "revue de programmes Défense" de grande envergure. Vous êtes en train de professionnaliser et de restructurer vos forces. Quand nous aurons terminé, je demanderai au ministre et aux chefs d'état-major de m'informer d'urgence sur les perspectives de la future coopération anglo-française et sur la façon de créer une capacité de déploiement rapide des forces sur une base commune, en cas de crise, si les deux pays en sont d'accord.

Certains pensent sans doute qu'être proche des Etats-Unis empêche tout approfondissement de la coopération européenne. Au contraire, il me paraît essentiel que les voix isolationnistes là-bas soient mises en échec, et nous encourageons nos alliés américains à être nos partenaires, pour tout ce qui touche à la paix et à la sécurité dans le monde. Forts en Europe, forts avec les Etats-Unis : voilà notre objectif.

Dans ces domaines, l'intégration est plus nette. Dans d'autres, notre système d'éducation et de santé, la protection sociale, l'impôt sur les personnes, les questions touchant à la culture et à l'identité nationale, je dis : soyons fiers de notre diversité, et vive la subsidiarité ! Nous ne voulons pas d'une Europe de la conformité.

Une mise en garde, ici, peut-être. Nous disposons, pour l'Union, d'un cadre économique. Il nous faut maintenant un cadre politique, qui soit infiniment plus pertinent, plus à propos, que le cadre actuel. La prochaine étape doit consister à assortir sa conception de l'économie à la vision politique et sociale qui est la sienne.

Il existe un déficit politique auquel nos peuples sont très sensibles. Nous avons eu le courage de faire l'Union européenne. Nous devons avoir maintenant celui de la réformer.

Tout cela, je veux le faire avec vous. La première fois que j'ai voté, c'était pour dire "oui" à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Maintenant, je vois mes enfants grandir et je voudrais qu'ils soient chez eux dans la gloire de Paris, la splendeur de Rome, la majesté de Vienne, comme ils le sont à Londres. Je veux qu'ils vivent dans une Europe de paix, de sécurité et de prospérité parce que des hommes comme Jean Monnet ou Robert Schumann, et bien sûr Churchill, ont su comprendre que le monde qu'ils avaient trouvé ne serait pas celui qu'ils laisseraient aux générations suivantes.

Je sais qu'en France, vous partagez cette vision. Alors, ouvrons une nouvelle époque de relations entre nos pays. Me voici devant vous aujourd'hui, conscient du fossé qui me sépare de la génération marquée par la guerre. Mais m'engageant pour mon propre compte, et pour le compte de mon pays, à refonder l'amitié qui nous lie.

Voilà mon ambition : que la France et la Grande-Bretagne se rapprochent dans une entente réelle, dans une entente profonde et dans un véritable partenariat avec les autres pays d'Europe, qu'elles créent ensemble un nouveau monde sur le vieux continent.

Texte établi par le Service du Compte rendu intégral de l'Assemblée nationale

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