XVe législature
Session ordinaire de 2017-2018

Séance du mardi 15 mai 2018

Mes chers collègues, monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les membres du Gouvernement, samedi dernier, un acte terroriste inspiré par le djihadisme et l’islamisme radical a de nouveau été commis en plein cœur de Paris, dans un quartier touristique très fréquenté. (Mmes et MM. les députés et les membres du Gouvernement se lèvent.)
Les terroristes ou prétendants au terrorisme, Français ou étrangers, doivent savoir que notre détermination est totale pour mener ce combat de longue haleine pour notre sécurité et nos valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité.
En votre nom à tous, j’adresse nos plus sincères condoléances à la famille et aux proches de Ronan Gosnet, lâchement assassiné à vingt-neuf ans au nom de cette idéologie totalitaire et barbare. J’adresse également tous nos vœux de prompt rétablissement aux quatre blessés.
Je tiens enfin à saluer la rapidité d’intervention, le sang-froid et le professionnalisme des policiers et des services de secours, qui suscitent toujours notre admiration.
Je vous invite à observer une minute de silence.
(Mmes et MM. les députés et les membres du Gouvernement observent une minute de silence.)
L’ordre du jour appelle les questions au Gouvernement. La parole est à M. Éric Ciotti, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le Premier ministre, samedi soir, comme vient de le dire le président de l’Assemblée nationale, Ronan est tombé dans une rue de Paris, victime du terrorisme islamiste. Il est la 246e victime de cette barbarie depuis le 7 janvier 2015. Une nouvelle fois, ce soir-là, les policiers ont été exemplaires de maîtrise et de courage. Une nouvelle fois, nos services de renseignement avaient préalablement effectué avec efficacité leur travail. Je veux en cet instant leur rendre l’hommage qu’ils méritent et avoir une pensée pour les victimes. (Applaudissements sur tous les bancs.)
Nous devons cependant, monsieur le Premier ministre, convenir ensemble qu’une nouvelle fois, nos institutions ont été impuissantes, défaillantes, pour empêcher cet individu de passer à l’acte. Il ne s’agit pas ici de porter à votre endroit une quelconque accusation – nous mesurons la difficulté de la tâche –, mais simplement de constater que les méthodes d’hier ont échoué et qu’il convient enfin d’en changer. Il a raison ! Dans un esprit d’unité nationale, comme l’a d’ailleurs fait le président de notre formation politique, Laurent Wauquiez, auprès du Président de la République, nous vous demandons solennellement de nous écouter et de répondre enfin aux propositions que nous avons maintes fois formulées et répétées, mais que, jusqu’à présent, vous avez systématiquement rejetées.
Nous vous demandons, monsieur le Premier ministre, de rétablir l’état d’urgence, d’expulser systématiquement les étrangers inscrits au FSPRT – le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste –, de placer en rétention les individus les plus dangereux et d’interdire le retour en France de ceux qui ont combattu contre la France.
Je vous remercie, mon cher collègue. Nous vous demandons, tout simplement, des actes. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR, sur quelques bancs du groupe UDI-Agir et parmi les députés non inscrits.) La parole est à M. le Premier ministre. Comme vous, monsieur Ciotti, je voudrais avoir une pensée pour la victime de l’attentat terroriste de samedi dernier, pour sa famille, pour ses proches, pour tous ceux qui découvrent, après de si nombreux exemples, ce qu’est la rupture brutale, insupportable, traumatisante avec l’un de leurs proches, à la suite d’un acte délibéré, terroriste, perpétré par un ressortissant français adhérant aux thèses mortifères du terrorisme islamiste.
Comme vous, monsieur le député, et peut-être, si vous le permettez, d’une façon encore plus appuyée – mais je sais que nous nous retrouvons sur ce point –, je voudrais rendre hommage aux forces de l’ordre, à toutes les forces de l’ordre.
Je rends hommage, bien sûr et avant tout, aux trois fonctionnaires de police de la patrouille envoyée après un appel au poste de police-secours à vingt heures quarante-six, qui, dans les neuf minutes qui ont suivi ce premier appel, se sont rendus sur place et sont intervenus avec une maîtrise notable. Ils ont commencé à vouloir neutraliser l’assaillant en utilisant un pistolet à impulsions électriques, dit « taser » et, après deux tentatives, alors que l’assaillant se dirigeait vers l’un des fonctionnaires de police en brandissant son couteau, l’ont neutralisé par un tir mortel.
Ces trois fonctionnaires de police sont jeunes – celui qui a tiré était titularisé depuis moins d’un an dans la police – et ils ont démontré une maîtrise de leur armement, un sang-froid et des qualités qui font honneur, à l’évidence, à tous ceux qui concourent à l’ordre dans notre pays et à tous ceux qui veulent protéger les Français, quelles que soient leurs fonctions. Ces trois fonctionnaires de police s’inscrivent dans la lignée des gendarmes qui sont intervenus à Trèbes, dans l’Aude, voilà quelques semaines. Ce sont les policiers de première ligne, et nous avons tous conscience ici, je l’espère, que nous leur devons beaucoup, en permanence et quelles que soient les circonstances.
(Applaudissements sur tous les bancs.)
Monsieur le député, nous pensons – et, de ce point de vue, nous différons dans l’analyse et les réponses que nous apportons à la question – que la meilleure façon de lutter contre le terrorisme islamiste, que vous dénoncez à juste titre et que je dénonce tout autant, ce sont le travail des femmes et des hommes, le travail de renseignement, dont vous avez dit à juste titre qu’il avait été bien effectué, la capacité d’intervention et l’équipement des policiers et des gendarmes qui interviennent, les effectifs et la formation. Et nous nous sommes engagés, avec le Parlement, dans le cadre d’un dispositif législatif qui va durer cinq ans, à augmenter le nombre de ceux qui servent dans les forces de police et de gendarmerie ainsi qu’à la DGSI – la direction générale de la sécurité intérieure –, car ce travail est essentiel.
Vous nous interrogez, monsieur le député, sur l’attention que nous prêtons à vos propos : elle est complète, totale, et je réponds bien volontiers à votre proposition. Vous nous dites que nous n’aurions pas dû sortir de l’état d’urgence et que nous devrions y revenir, mais vous connaissez ces sujets : qui, dans cet hémicycle, peut croire une seconde que l’état d’urgence aurait permis d’éviter en quoi que ce soit qu’un individu isolé utilise un couteau et passe à l’acte ?
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM ainsi que sur plusieurs bancs du groupe UDI-Agir.) Vous n’en savez rien ! Vous savez comme moi, monsieur le député, que, sous l’empire de l’état d’urgence, un grand nombre d’actes au bilan autrement plus lourd ont été commis et que le passage à l’état d’urgence produisait certes un effet mais n’a jamais interdit un acte isolé, ni même la commission d’attentats bien plus graves.
En sortant de l’état d’urgence, nous avons souhaité doter l’arsenal juridique français des instruments qui nous semblaient nécessaires pour garantir ce niveau de sécurité.
Vous l’avez réduit ! Vous savez parfaitement, comme moi, monsieur Ciotti, que, depuis la sortie de l’état d’urgence, nous sommes intervenus et avons empêché la commission d’attentat. Évidemment, quand on empêche la commission d’un attentat, c’est peu spectaculaire et même parfois tellement discret que personne ne le sait. Mais vous savez comme moi que cela arrive régulièrement et que c’est dû à l’excellent travail des services. Je ne crois pas, monsieur le député, que la réponse à un attentat passe nécessairement par une loi nouvelle ou un dispositif nouveau.
Vous nous dites d’enfermer les fichés S.
(Protestations sur les bancs du groupe LR.) Vous savez parfaitement ce que sont les fichés S, ce qu’est une fiche S. Écoutez nos propositions au moins une fois ! Nous les écoutons et je m’efforce d’y répondre.
L’internement sur la simple basse base d’un signalement n’a pas de cohérence, n’obtient pas l’effet recherché. Jusqu’à quand doit-il durer, dès lors qu’aucun acte n’est commis ? Indéfiniment ? Cette mesure ne convient pas. Nous voulons donc, monsieur le député – j’insiste sur ce point –, nous montrer extrêmement soucieux du respect du droit et des valeurs qui figurent dans notre Constitution, extrêmement soucieux de la sécurité de nos concitoyens,…
C’est raté ! …en dotant toujours mieux en moyens humains, en formation, en matériel et en budget l’ensemble de la chaîne qui concourt à la sécurité.
Voilà notre réponse, monsieur le député. Elle est sérieuse, claire et ferme. Nous ne céderons rien à ceux qui veulent remettre en cause ce que nous sommes : une grande démocratie, une République. Nous sommes absolument déterminés.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM ainsi que sur plusieurs bancs du groupe UDI-Agir.) La parole est à M. Belkhir Belhaddad, pour le groupe La République en marche. Ma question s’adresse à M. le ministre de l’Europe et des affaires étrangères.
Unilatérale, incompréhensible, irresponsable, contredisant les engagements des États, relevant du diktat, la décision du président Trump de sortir les États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien agit comme une traînée de poudre sur les délicats équilibres aux Proche et Moyen-Orient.
La semaine passée, aux frappes sur le plateau du Golan répondaient des tirs de missiles sur des positions iraniennes en Syrie. Hier, l’anniversaire des 70 ans de l’État d’Israël et l’installation de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem s’accompagnaient de tirs meurtriers sur Gaza, provoquant 59 morts et plus de 2 400 blessés. Dans toute la zone, le vocabulaire et les actes guerriers reprennent place. Cet usage disproportionné de la force est condamné par la communauté internationale.
Nous devrions pourtant nous souvenir des conditions d’émergence de Daech, sur les ruines de l’État irakien. Les conséquences désastreuses nous touchent avec force aujourd’hui. Elles ont coûté une vie de plus à Paris, samedi soir, une vie de trop. C’est à juste titre que le président Emmanuel Macron et les principaux leaders européens appellent aujourd’hui à la désescalade.
Face au risque d’enlisement, seul le dialogue peut faire avancer les choses. L’Union européenne et, singulièrement, la France ont effectivement un rôle historique et capital à jouer. L’heure est venue de prendre nos responsabilités : nos responsabilités quant à la place que pourra occuper l’Union européenne dans cette bataille diplomatique ; nos responsabilités pour que celle-ci affiche son unité face aux dissensions de certains de ses membres ; nos responsabilités pour contester, devant l’OMC – Organisation mondiale du commerce –, l’extraterritorialité des décisions américaines.
Dites quelque chose, monsieur Valls ! Vous ne pouvez pas laisser dire cela ! Monsieur le ministre, ma question est simple : quelle sera la position portée par la France, dans les jours et semaines à venir, au sein de cette Union européenne dont nous célébrions l’acte fondateur, la semaine passée, pour faire cesser les violences et confirmer le respect de nos positions ? (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. le ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Monsieur le député, la situation au Proche-Orient, vous l’avez dit, est explosive. La violence parle, la guerre pourrait menacer. Nous savions que le mois de mai serait dangereux : il l’est !
La France a exprimé nettement son désaccord avec deux décisions américaines, qu’il s’agisse de la sortie de l’accord nucléaire iranien, dit JCPOA –
Joint Comprehensive Plan of Action – ou Accord de Vienne, ou de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël.
Nous avons, avec les États-Unis, des désaccords : un désaccord sur le fond, parce que l’accord nucléaire nous préserve en garantissant la non-prolifération, et donc notre sécurité.
C’est faux ! Nous avons aussi considéré que, sur le fond, Jérusalem avait vocation à devenir la capitale de deux États,… Jamais ! Jamais ! Voilà l’ambassadeur d’Israël ! …au terme d’un règlement négocié.
Nous avons également un désaccord sur la méthode parce que, dans les deux cas, les États-Unis ont décidé d’agir de manière unilatérale, comme vous l’avez noté.
Nous avons un désaccord sur l’opportunité car le Moyen-Orient est confronté à suffisamment de tensions, au terrorisme, à la multiplication des crises et au blocage du processus de paix. Ajouter une action de ce type à la situation que nous connaissons était vraiment inopportun.
Face à cela, le Président de la République a décidé de prendre toutes les initiatives diplomatiques nécessaires, que ce soit sur la Syrie, en rassemblant les pays qui veulent une issue politique, ou sur le Yémen, avec une conférence humanitaire qui se tiendra dans les jours qui viennent,…
Merci, monsieur le ministre ! …ou encore sur l’Iran – je me rends tout à l’heure à Bruxelles sur ce sujet –, ou sur Israël, où des négociations se poursuivent en ce moment même. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à Mme Marietta Karamanli, pour le groupe Nouvelle Gauche. Madame la garde des sceaux, ministre de la justice, un enfant peut-il consentir à une relation sexuelle avec un adulte ? Cette question a été au cœur de deux affaires judiciaires à l’automne dernier. Comme le Président de la République, vous-même y avez répondu par la négative.
Dans une interview publiée dans un grand journal national, vous déclariez : « Pour qu’il y ait viol, il faut qu’il y ait absence de consentement. La question que nous nous posons et à laquelle nous répondrons est celle de l’âge en deçà duquel il y aura une présomption de non-consentement. C’est-à-dire qu’il n’y aura alors pas à discuter s’il y a eu contrainte, menace, surprise ou violence, comme c’est le cas aujourd’hui pour définir un viol. C’est cette notion de présomption de non-consentement qui aujourd’hui n’existe pas dans le droit français. »
Nous sommes au printemps et l’Assemblée nationale est en train d’examiner le projet de loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. De votre engagement de l’automne, il ne reste pas grand-chose. Vous justifiez votre recul par une possible contradiction avec les conventions internationales et les règles constitutionnelles. Or d’autres pays, comme le Royaume-Uni et la Belgique, ont utilisé une telle notion sans être condamnés.
Le groupe Nouvelle Gauche a donc repris votre engagement à son compte en proposant que tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, imposé par un majeur à un mineur de moins 13 ans, soit un viol puni de 20 ans de réclusion criminelle. Vous disiez d’ailleurs, toujours dans le même quotidien national, que le seuil de 13 ans n’était pas absurde du tout.
Refuser cet amendement, c’est accepter l’inacceptable : qu’un enfant de 10,11 ou 12 ans puisse consentir à une relation sexuelle avec un adulte. Refuser cet amendement, c’est s’en tenir à votre article 2, qui ne fait que renforcer la sanction en cas d’atteintes sexuelles contre un mineur.
(Applaudissements sur les bancs des groupes NG et GDR, ainsi que sur plusieurs bancs des groupes FI et LR.) La parole est à Mme la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Madame la députée, nous nous connaissons bien, étant élues dans le même conseil municipal : c’est pourquoi je ne peux pas croire que vous feigniez de ne pas avoir compris ce projet de loi. (Exclamations sur les bancs du groupe LR. – Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)
Néanmoins, pour celles et pour ceux qui, eux, n’auraient pas compris ce projet de loi, je réclame votre attention. Je vais vous lire cet article 2, qui comporte deux phrases – vous devriez pouvoir écouter deux phrases ! (Protestations sur les bancs du groupe LR.)
Nous précisons ainsi la définition du viol dans le code pénal : « L’article 222-22-1 est complété par un alinéa ainsi rédigé :
« Lorsque les faits sont commis sur la personne d’un mineur de quinze ans, la contrainte morale ou la surprise sont caractérisées par l’abus de vulnérabilité de la victime ne disposant pas du discernement nécessaire pour consentir à ces actes. » C’est pleinement l’engagement du Président de la République, de la garde des sceaux, de moi-même et de l’ensemble du Gouvernement !
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)
Ô combien je déplore les manipulations, non pas parce qu’elles soulèvent un sujet, la défense des femmes et des petites filles, qui est le sens de l’engagement de toute ma vie… On s’en fiche ! Ce sont les enfants qui sont importants, pas vous ! …et qui est la grande cause du quinquennat du Président de la République, non pas pour cela, mais parce que vous envoyez un message qui est faux aux agresseurs ! (Exclamations sur les bancs des groupes NG et LR.)
Vous dites aux agresseurs qu’ils seront désormais moins punis alors que le sens de ce projet de loi est de punir toutes les violences sexistes et sexuelles, du harcèlement de rue et du cyber-harcèlement au viol commis sur des mineurs, en allongeant les délais de prescription, en faisant du viol un viol, en le maintenant et en le condamnant comme tel. Calmez-vous ! Non ! C’est un sujet important : je ne vais pas me calmer pour l’évoquer et pour répondre aux mensonges qui sont faits autour de ce projet de loi ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM. –Plusieurs députés du groupe LaREM se lèvent et applaudissent.– Exclamations sur les bancs du groupe LR.) La parole est à M. Sylvain Maillard, pour le groupe La République en marche. Ma question, à laquelle j’associe l’ensemble des députés de La République en marche, s’adresse au ministre d’État, ministre de l’intérieur. Monsieur le ministre d’État, je prends la parole comme député du 2e arrondissement de Paris. Samedi soir, en plein cœur de Paris, un terroriste a une fois de plus tué lâchement un homme et en a blessé quatre autres. Je veux tout d’abord rendre hommage à la victime, à ses proches plongés dans la douleur, mais aussi bien sûr penser aux blessés qui souffrent dans leur chair de cet acte odieux.
La République avait pourtant tout donné à l’auteur de l’attaque : un accueil pour lui et à sa famille afin de fuir la guerre, un toit, un soutien, une éducation ; elle en avait même fait un citoyen. Il a cependant décidé de devenir terroriste et d’être à jamais associé à ce qu’il y a de plus lâche.
Dans ces quelques minutes de chaos, trois policiers ont été, eux, l’honneur de la République. Dans une intervention d’un professionnalisme absolue, ils ont mis fin à cet attentat. Je veux rendre hommage à ces policiers du 1er district de Paris qui, sous le commandement de la commissaire Muriel Sobry, ont une fois de plus montré leur courage, leur détermination, à l’image du geste héroïque du colonel Beltrame, il y a quelques semaines.
(Applaudissements sur quelques bancs des groupes LaREM et MODEM.) Ils nous ont montré une fois de plus que nous pouvions compter sur nos forces de l’ordre à tout moment.
Monsieur le ministre d’État, la guerre contre le fondamentalisme islamiste continue et continuera. C’est une guerre que nous n’avons pas choisie mais qui s’impose à nous. Quels moyens supplémentaires allez-vous affecter à nos services de renseignement, à nos gendarmes et à nos policiers pour y faire face ?
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. le ministre d’État, ministre de l’intérieur. Monsieur Maillard, permettez-moi d’abord de saluer à mon tour le courage et le sang-froid de ces policiers, que j’ai rencontrés quelques heures après l’acte. (Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Ils m’ont décrit la scène et je veux saluer leur sang-froid exceptionnel. Après avoir tué ce jeune homme, Ronan Gosnet, après avoir blessé un certain nombre de personnes, l’auteur de l’attaque se dirigeait vers ces policiers. Le plus jeune d’entre eux, qui était ADS – adjoint de sécurité – il y a encore un an, avant de devenir gardien de la paix, a eu le courage, après que les interventions de ses collègues ont échoué, alors que le couteau du terroriste était sur lui, de le mettre hors d’état de nuire. Sans l’intervention de sang-froid de ces policiers, il y aurait sans doute eu beaucoup plus de victimes.
Alors oui, vous avez raison, nous allons continuer à embaucher des policiers et des gendarmes : 10 000 au cours du quinquennat. Nous allons accroître les effectifs de nos forces de sécurité de 1 900 personnes pendant le quinquennat. Nous allons surtout continuer à renforcer, jour après jour, la surveillance de ces signaux faibles qui montrent qu’un individu peut soudain passer à l’acte.
(Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et MODEM.) La parole est à M. Stéphane Demilly, pour le groupe UDI, Agir et indépendants. Monsieur le ministre de l’économie et des finances, il y a un an, j’interpellais votre prédécesseur à propos du démarchage téléphonique, devenu un véritable fléau dans notre pays, à tel point qu’il est vécu comme du harcèlement par 90 % de nos concitoyens.
Malgré le constat largement partagé de l’échec du dispositif Bloctel, mis en place par le gouvernement précédent, aucune mesure efficace n’est venue mettre un terme à ces méthodes commerciales particulièrement agressives. Plusieurs mois après mon intervention et en dépit des interpellations de nombre parlementaires, les habitants de nos territoires sont toujours aussi nombreux à exprimer leur exaspération, que dis-je, leur ras-le-bol !
C’est pourquoi mon collègue Christophe Naegelen et soixante députés issus de différents groupes parlementaires ont déposé une très bonne proposition de loi visant à créer un droit d’opposition effectif au démarchage téléphonique.
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UDI-Agir.) Le législateur doit s’emparer de ce sujet pour protéger les Français, qui en ont marre d’être la cible d’appels intrusifs, à des heures souvent indécentes !
À cette gêne s’ajoutent des escroqueries dont pâtissent les plus vulnérables. Cette technique est en effet celle qui suscite le plus de litiges de consommation, les victimes donnant parfois leur accord à des abonnements ou à des achats sous la pression.
Nous devons donc inverser la logique, monsieur le ministre : la loi doit prévoir le recueil de l’accord formel du consommateur avant tout démarchage commercial téléphonique et les sanctions à rencontre des opérateurs de téléphonie et des entreprises ne respectant pas ce droit à la tranquillité doivent être très fortement renforcées.
Monsieur le ministre, envisagez-vous de prendre des mesures sérieuses pour mettre enfin un terme à cette situation qui n’a que trop duré et pollue quotidiennement la vie de tous nos concitoyens ?
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UDI-Agir et sur quelques bancs du groupe LR.) La parole est à Mme la secrétaire d’État auprès du ministre de l’économie et des finances. Monsieur Demilly, vous l’avez très bien dit, la liste Bloctel d’opposition au démarchage téléphonique devait répondre à une attente très forte des consommateurs exaspérés. Plus de 3,7 millions de personnes ont protégé 8,5 millions de numéros de téléphone ; plus de 800 entreprises ont adhéré au dispositif Bloctel et les coordonnées des consommateurs inscrits à ce service ont été retirées de 180 000 fichiers de prospection, soit plusieurs milliards d’appels évités.
Mais l’effet de Bloctel reste insatisfaisant car un nombre trop important d’entreprises ne respectent pas la réglementation. C’est inacceptable et cela appelle à la fois plus de pédagogie et plus de sévérité à l’égard des entreprises.
La DGCCRF – la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes – a sanctionné un total de 134 entreprises contrevenantes mais les enquêtes sont longues et complexes car certaines entreprises ont élaboré des stratégies pour ne pas respecter la réglementation : usurpation de numéros de téléphone, longues chaînes d’intermédiaires, localisation à l’étranger. Par ailleurs, il existe des difficultés intrinsèques liées à l’organisation du marché des télécommunications et il peut être compliqué de vérifier à quelle entreprise est attribué un numéro de téléphone.
Les contrôles de la DGCCRF se poursuivront au cours des prochains mois pour sanctionner les entreprises en infraction, afin de renforcer l’efficacité de Bloctel. Mais j’ai aussi demandé à la DGCCRF d’établir un bilan du dispositif, notamment d’identifier les pistes d’amélioration qui viendront alimenter le débat.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) Lecture très moyenne ! Les ravages de la méthode globale ! La parole est à M. Jean-Paul Lecoq, pour le groupe de la Gauche démocrate et républicaine. Monsieur le Premier ministre, notre groupe tient tout d’abord à condamner fermement les assassinats commis à Gaza. Permettez-moi toutefois d’aborder un autre sujet de décolonisation.
Depuis que l’Espagne s’est retirée du Sahara occidental, l’ONU, l’Union africaine et l’Union européenne –
via sa Cour de justice – réaffirment régulièrement que le Maroc n’a aucune souveraineté sur ce territoire et qu’il doit organiser un référendum d’autodétermination.
En 2010, face à l’inaction du roi du Maroc pour organiser ce référendum, un grand campement sahraoui de protestation pacifique a été bâti au Sahara occidental. Lors de son brutal démantèlement, plusieurs militants ont été arrêtés, dont Naama Asfari, qui a été condamné à trente ans de prison après avoir été torturé, comme l’a confirmé le comité contre la torture des Nations unies.
M. Naama Asfari est marié depuis quinze ans avec une citoyenne française, Mme Claude Mangin-Asfari, dont la vie a été rythmée depuis 2010 par les visites dans la prison marocaine de son mari. Mais depuis 2016, l’accès au territoire marocain lui est systématiquement refusé. Refoulée pour la quatrième fois, Mme Mangin-Asfari fait une grève de la faim depuis vingt-neuf jours pour faire valoir ce droit. La diplomatie française semble impuissante pour remédier à cette injustice. Le ministre Le Drian m’a fait savoir que cette affaire relevait directement du Roi, donc seul le Président de la République peut faire évoluer la situation ou vous, monsieur le Premier ministre.
Malgré sa force et sa détermination, que je tiens à saluer, la santé de cette femme se dégrade rapidement. Soutenu par plusieurs parlementaires, j’appelle solennellement Claude Mangin-Asfari à suspendre sa grève de la faim le temps que le Gouvernement assure le respect de son droit à voir son mari.
Monsieur le Premier ministre, face à cette urgence, pouvez-vous garantir que la France fera respecter le droit international pour l’une de ses citoyennes ? Monsieur le président de l’Assemblée, vous aussi, vous aurez, dans les prochains jours, l’occasion de faire valoir ce droit !
(Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et FI.) La parole est à M. le ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Monsieur le député, c’est avec raison que vous rappelez la situation de notre compatriote Mme Mangin. Elle fait l’objet d’un suivi étroit de la part des autorités françaises : je suis régulièrement tenu informé, ainsi que le Président de la République et le Premier ministre.
Vous l’avez dit, Mme Mangin-Asfari a épousé un citoyen marocain. Elle souhaite pouvoir rendre visite à son mari, détenu au Maroc depuis les événements que vous avez rappelés – un nouveau délégué du secrétaire général des Nations unies a été nommé, M. Kohler, dont nous appuyons la démarche – mais ses demandes pour se rendre au Maroc ont essuyé plusieurs refus des autorités marocaines : comme vous le savez, l’entrée sur le territoire marocain relève de la seule compétence de l’État marocain. Cependant, des démarches ont été effectuées à plusieurs reprises auprès des autorités marocaines afin de les sensibiliser à la situation de Mme Mangin et de solliciter immédiatement la possibilité, pour elle, d’aller au Maroc simplement pour rendre visite à son mari.
Et le droit international ? Malgré ces démarches répétées, l’entrée au Maroc a été une nouvelle fois refusée à Mme Mangin au mois d’avril. Celle-ci a commencé une grève de la faim pour appeler l’attention des autorités marocaines sur sa situation. Cette attitude a suscité de nombreuses marques de compassion et de solidarité.
Compte tenu du caractère humanitaire et de l’urgence de cette demande, le gouvernement français a renouvelé ses démarches auprès du gouvernement marocain afin de permettre à Mme Mangin de rencontrer son mari. Je suis moi-même intervenu plusieurs fois, non seulement officiellement mais sur un plan personnel, auprès de mon collègue marocain.
Sachez bien que nous avons une veille très particulière et très émotionnelle concernant cette situation.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. Patrice Verchère, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le président, ma question s’adresse à M. le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement et délégué général de La République en marche.
Monsieur le secrétaire d’État, alors que vous occupiez les fonctions de porte-parole du candidat Emmanuel Macron, un certain nombre de pratiques ont été relevées dans les comptes de campagne de celui qui deviendra l’actuel Président de la République.
Comme pour tout casse du siècle – pour reprendre le titre d’une enquête de BFMTV – les méthodes utilisées par Emmanuel Macron lors de la campagne de l’élection présidentielle sont discutables.
Vous n’avez pas de leçon à donner ! En effet, après les vingt-quatre dons non conformes, après la possible utilisation des moyens de la métropole et de la ville de Lyon, alors dirigée par le futur numéro deux du Gouvernement, voilà maintenant les incroyables ristournes révélées par la presse ! L’octroi d’importantes remises sur ses prestations de campagne étonne tous les élus qui ont eu affaire avec la commission des comptes de campagne. Nous pouvons légitimement nous interroger sur la contrepartie d’une prestation remisée à 100 %. N’est-ce pas une manière déguisée de faire un don, don qui provenant d’une entreprise est, vous le savez, totalement illégal ?
La commission elle-même s’est émue de ces promotions exceptionnelles « d’un pourcentage anormalement élevé ». Alors, y a-t-il eu des contreparties ? Monsieur le secrétaire d’État, vous connaissez le proverbe populaire : les bons comptes font les bons amis. Serait-ce en vertu de cet adage que l’un des dirigeants d’une des sociétés ayant fourni des prestations avec des remises dignes d’une troisième démarque occupe aujourd’hui le poste de responsable du pôle images et événements de l’Élysée ?
Eh oui ! Monsieur le secrétaire d’État, pouvez-vous assurer à la représentation nationale que les entreprises et les personnes qui ont octroyé ces fantastiques rabais n’ont pas bénéficié depuis d’avantages ou de nouveaux contrats avec l’État, et notamment avec l’Elysée ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LR et sur quelques bancs du groupe FI.) Il fallait oser ! La parole est à M. le secrétaire d’État auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement. (Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Monsieur le député, vous dire que votre question est affligeante (Protestations sur les bancs du groupe LR) serait très en deçà de ce que je ressens au moment où je m’apprête à vous répondre. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM)
La Commission nationale des comptes de campagne a examiné les comptes des différents candidats à l’élection présidentielle. Le compte de campagne qui a été le moins réformé, c’est-à-dire qui peut être considéré comme le plus sincère de tous, est celui présenté par Emmanuel Macron (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM), Pinocchio ! …avec une réformation de l’ordre de 120 000 euros contre 450 000 pour Jean-Luc Mélenchon et plus de 850 000 euros pour Mme Le Pen. De tous les comptes de campagne qui ont été présentés, c’est donc le plus sincère. (Protestations sur les bancs du groupe LR.) Manifestement, vous n’avez pas emporté la conviction des Français dans les urnes et vous essayez maintenant de contester à votre manière, non dans la rue mais par le doute et la suspicion permanente, la victoire à l’élection présidentielle d’Emmanuel Macron. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)
Il est vrai que vous avez été à bonne école et que les comptes de campagne des Républicains ne témoignent pas toujours en votre faveur ! (Vifs applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.– Protestations sur les bancs du groupe LR.) Caniveau ! Nous avons en effet bénéficié de prix compétitifs, sans doute parce que nous avons su négocier (Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Bravo… Nous avons eu des prix compétitifs parce que nous avions des personnels compétents au sein de nos équipes et, aussi, parce que nous avons recouru à de très nombreux bénévoles qui, sortant des rangs des partis traditionnels, ont rejoint la campagne d’Emmanuel Macron !
Enfin, ce n’est pas faire honneur à la démocratie que de faire peser en permanence le soupçon et la suspicion sur l’ensemble de la représentation nationale !
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) La parole est à M. Thierry Michels, pour le groupe La République en marche. Madame la ministre des solidarités et de la santé, le 29 décembre dernier, une jeune femme de vingt-deux ans, Naomi Musenga, est décédée dans un établissement des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, dans des circonstances choquantes.
Je crois pouvoir exprimer, au nom de toute cette assemblée, l’émotion que nous avons ressentie, et adresser de sincères condoléances à sa famille et à ses proches. Nous partageons leur peine, mais également leur besoin d’obtenir des réponses, car ce n’est que cinq mois plus tard, après la diffusion de l’enregistrement de l’appel au SAMU – le service d’aide médicale urgente –, que l’attention publique s’est portée sur des manquements manifestes à la procédure réglementaire. L’appel à l’aide de Naomi n’a pas été pris au sérieux.
L’enquête interne initiée par l’hôpital ainsi que l’enquête judiciaire diligentée par Mme la procureure de la République devront permettre d’établir la vérité sur les circonstances exactes du décès de Naomi. Mais ne nous y trompons pas : même si elle est confirmée par les investigations, l’erreur humaine dans la prise en compte de l’appel au service d’urgence ne doit surtout pas occulter des dysfonctionnements éventuels plus structurels et plus profonds. C’est pourquoi je salue, madame la ministre, le fait que vous ayez demandé une enquête flash à l’inspection générale des affaires sociales, ainsi que votre démarche consistant à associer rapidement les représentants professionnels et syndicaux des médecins urgentistes, que vous avez rencontrés hier.
Vous aviez par ailleurs confié il y a quelques mois à notre collègue Thomas Mesnier, lui-même médecin urgentiste, une mission de réflexion sur les nécessaires évolutions de la prise en compte des soins d’urgence sur l’ensemble du territoire, dont les résultats sont attendus pour les prochaines semaines. En effet, tant pour les patients que pour les personnels des services d’urgence et de santé, qui œuvrent à leur service sans relâche avec un fort engagement, nous nous devons d’améliorer sans relâche les dispositifs en vigueur.
Pourriez-vous, madame la ministre, faire le point sur les différentes actions dont vous avez pris l’initiative et nous préciser les leviers envisagés à court et moyen termes pour consolider et améliorer la prise en compte des soins d’urgence ?
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à Mme la ministre des solidarités et de la santé. Monsieur Michels, nous avons tous, bien sûr, été extrêmement choqués par les circonstances du décès de cette jeune femme et j’ai immédiatement pris les dispositions nécessaires pour diligenter une enquête, afin de comprendre les dysfonctionnements qui ont mené à son décès, mais également ceux qui ont caractérisé le signalement de cet événement, qui n’est remonté ni au directeur du CHU – le centre universitaire hospitalier – ni à l’agence régionale de santé. J’ai par ailleurs convoqué les différents représentants des SAMU et des urgentistes de France, de façon à ce que nous travaillions ensemble à une feuille de route, afin qu’un tel dysfonctionnement ne puisse plus se reproduire.
Je les ai rencontrés hier et nous avons pris plusieurs décisions : d’abord, renforcer la formation des professionnels qui interviennent dans le SAMU, les opérateurs qui répondent au téléphone comme les médecins responsables de la régulation ; ensuite, veiller à harmoniser toutes les procédures de traitement des appels et de signalement des dysfonctionnements ; enfin, travailler à la mise en place d’un contrôle qualité, qui, pour l’instant, n’existe pas dans le secteur des SAMU.
La feuille de route doit m’être rendue le 1er juillet et je prendrai évidemment toutes les dispositions pour qu’elle soit appliquée le plus rapidement possible, afin que la qualité soit au rendez-vous et que les Français soient complètement rassurés au sujet de ce service extraordinaire qu’est le SAMU, comme nous avons encore pu le constater dans la gestion de l’attentat de samedi soir. Il ne faut pas que les Français perdent confiance dans ce traitement de l’urgence.
Cela étant, vous avez raison de dire qu’il existe un problème d’engorgement des urgences. M. le député Thomas Mesnier m’a rendu son rapport et nous allons prendre des dispositions pour mieux organiser l’accès aux urgences et leur régulation. Enfin, avec Gérard Collomb, nous avons demandé un rapport à l’inspection générale des affaires sociales et à l’inspection générale de l’administration, qui doit nous être remis avant l’été, afin d’envisager un éventuel numéro unique pour le secteur des urgences – pompiers, urgences, SAMU et police.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. Patrick Hetzel, pour le groupe Les Républicains. Monsieur le ministre de l’action et des comptes publics, je souhaite vous interroger sur la manière dont vos services ont procédé pour la déclaration des revenus de 2017.
Pour remplir cette déclaration sur internet, la direction générale des finances publiques a obligé des millions de Français à regarder une vidéo prétendument informative concernant le prélèvement à la source. Cette vidéo étant hébergée sur la plateforme YouTube, vous avez permis à l’entreprise américaine Google d’aspirer, potentiellement à des fins commerciales, un nombre impressionnant de données personnelles concernant des citoyens français qui ont fait confiance à l’État en se connectant sur un site officiel.
Eh oui ! C’est grave ! En livrant des données personnelles de nos concitoyens à une entreprise étrangère, vous avez commis une faute très grave. J’espère qu’une commission d’enquête permettra de préciser votre responsabilité personnelle dans ce qui peut s’apparenter à une véritable trahison. (Protestations sur les bancs du groupe LaREM.)
Cela étant dit, il y a urgence. Pouvez-vous nous préciser ce que vous comptez entreprendre pour rectifier cette dérive inqualifiable et assurer la sécurité des données personnelles de nos concitoyens ? Car, avec cet acte, vous avez rompu la confiance de ces derniers vis-à-vis de l’État, pourtant chargé de les protéger. D’autant qu’avec la retenue de l’impôt à la source, de nombreux couacs contribueront encore à réduire la confiance de nos concitoyens dans les services de l’État en général, et dans ceux de Bercy en particulier. Monsieur le ministre, nous attendons votre réponse. (Applaudissements sur les bancs des groupes LR et FI.) La parole est à M. le ministre de l’action et des comptes publics. Monsieur Hetzel, heureusement que les questions au Gouvernement ne durent que deux minutes. J’ai cru qu’en filant votre métaphore avec finesse et légèreté, vous alliez finir par me condamner à mort (Sourires. – Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Le champ lexical que vous avez employé était plutôt difficile à entendre… Nous avons de bons arguments pour vous accuser de trahison ! Je comprends néanmoins que cette question puisse être posée, mais permettez-moi de vous dire, monsieur le député, qu’elle a quelques semaines de retard. En effet, dès qu’une émotion, légitime, s’est exprimée autour de cette question, je me suis tournée vers la direction générale des finances publiques, et je peux vous assurer qu’aucune donnée personnelle d’aucun citoyen contribuable français n’a été fournie à YouTube ou Google,… Les adresses, déjà ! …entreprise dont votre parti politique utilise les services, je crois, pour sa plateforme internet… (Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Cela n’a rien à voir avec les données fiscales ! Aucune donnée personnelle relevant du secret fiscal n’a été donnée à cette entreprise à l’occasion du visionnage de la vidéo que vous évoquez. Vous mentez à la représentation nationale, monsieur le ministre. J’entends par cette réponse, la plus brève et la plus efficace possible, vous rassurer, monsieur le député. Et comme je connais votre honnêteté intellectuelle, je suis certain que vous répéterez mes propos dans votre circonscription. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM et sur quelques bancs du groupe MODEM.) La parole est à Mme Ericka Bareigts, pour le groupe Nouvelle Gauche. Monsieur le président, ma question, relative à la dengue, s’adresse à M. le Premier ministre car ce sujet, qui touche aujourd’hui La Réunion, concernera demain le territoire national. L’Organisation mondiale de la santé – OMS – estime même que la probabilité d’introduction du virus dans des pays tiers se trouve aggravée par l’épidémie actuelle qu’elle qualifie de « sans précédent ».
La dengue, c’est l’histoire d’une crise sanitaire mal gérée, mal préparée, ce que confirme même Santé publique France. Durant tout l’hiver austral, à cause de la fin des contrats aidés et de l’absence de disponibilité des PEC – parcours emploi compétences – pendant la saison cyclonique, les moyens dédiés à la lutte contre les gîtes larvaires ont fait défaut, contrairement aux années précédentes.
Le défaut d’anticipation de la part de l’État est d’autant plus grave que La Réunion a vécu une saison cyclonique intense favorable au développement des moustiques et de leurs larves. À défaut de communication claire et de propositions efficaces de la part de l’agence régionale de santé, qui s’est focalisée uniquement sur les gîtes larvaires et non sur la protection des personnes, l’épidémie s’est propagée. Or, on sait aujourd’hui qu’un malade est un réservoir de virus et qu’il devient dangereux pour autrui.
L’OMS a dénombré 1 398 cas de dengue à La Réunion entre le 1erjanvier et le 18 avril. L’ARS dénombre aujourd’hui 2 600 cas : en moins d’un mois, le nombre de personnes a quasiment doublé. Nous avons dénombré 500 nouveaux cas la semaine dernière, soit 70 personnes touchées par jour. Nous comptions seulement 100 cas de dengue pendant toute l’année 2017.
Le Gouvernement s’apprête à prendre trois risques. À la veille de l’hiver austral, l’épidémie est loin de s’arrêter du fait des gîtes larvaires largement installés suite aux tempêtes Fakir et Berguitta.
Pour les mois de septembre et d’octobre, c’est-à-dire l’été chez nous, le risque de flambée n’est pas à exclure.
Enfin, une contamination nationale par le moustique tigre présent sur l’Hexagone reste à craindre.
J’ai entendu le Gouvernement promettre 300 services civiques. Depuis quand, en France, gère-t-on une crise sanitaire avec des services civiques ?
(Applaudissements sur les bancs des groupes NG et GDR.) La parole est à Mme la ministre des solidarités et de la santé. Madame la députée, vous avez raison, l’épidémie de dengue à La Réunion est en nette augmentation depuis le début de l’année, puisque nous comptons à présent 2 600 cas. C’est un nouveau virus contre lequel la plupart des personnes à La Réunion n’ont pas été immunisées. Nous menons donc sur le terrain des actions très volontaristes, en liaison avec l’agence régionale de santé et la préfecture. C’est un mauvais interlocuteur ! Les différents acteurs du territoire, le conseil régional, le conseil départemental, le service départemental d’incendie et de secours – les pompiers –, les vingt-quatre communes, les cinq EPCI du département et les associations des maires sont venus renforcer les effectifs de la lutte anti-vectorielle.
Aujourd’hui, cette lutte anti-vectorielle est menée de manière à la fois globale et ciblée. Le service de lutte anti-vectorielle est capable d’intervenir en porte-à-porte autour des cas isolés signalés et au sein des foyers émergents de dengue, lorsqu’ils sont signalés. Suite à ces interventions, plusieurs quartiers de l’île ont pu échapper au développement de la contagion.
Ces opérations permettent de mutualiser et de concentrer les moyens dans les quartiers concernés grâce à la mobilisation de nombreux acteurs – les communes et les intercommunalités en charge de la gestion des décès, les associations porteuses de contrats aidés, les bailleurs sociaux et la Croix rouge française. De surcroît, 300 personnes seront recrutées en service civique dans les prochains jours, à La Réunion, pour faire de la pédagogie et de la prévention. Ces actions conforteront les traitements insecticides menés par l’ARS et les pompiers en porte-à-porte.
C’est zéro cette réponse ! La mobilisation de l’ensemble de ces acteurs permet de mettre en œuvre une action à l’échelle de l’île, tout en conservant des modalités d’intervention ciblées dans chaque quartier.
Vous avez contacté mon cabinet à cet effet, madame la députée, et nous échangeons régulièrement avec l’ARS et la préfecture pour mieux anticiper ce type d’épidémie.
L’entrée dans l’hiver austral ne nous fera pas baisser la garde. Nous mettrons tout en œuvre pour répondre aux inquiétudes des Réunionnais.
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. Gabriel Attal, pour le groupe La République en marche. Madame la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, vous étiez ce matin à Vanves, dans ma circonscription, pour rencontrer les élèves de terminale des lycées Michelet et Dardenne. Qu’avons-nous vu ? Des élèves anxieux, impatients, à une semaine des premiers résultats à leurs souhaits d’affectation sur Parcoursup, mais surtout des jeunes motivés par la perspective de poursuivre leurs études dans le supérieur.
Mais ces jeunes ont été troublés par le récit de certains de leurs aînés qui leur ont raconté que des agitateurs politiques, qui instrumentalisent la jeunesse et voudraient s’en faire les porte-parole, ont bloqué leur faculté !
(Protestations sur les bancs du groupe FI. – Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir, ainsi que sur quelques bancs du groupe LR.).) Honteux ! Ils ont été troublés par les images d’Arcueil où l’on voit des jeunes empêchés de passer leurs examens, certains se faisant intimider. Ces images ont indigné les Français, elles nous ont choqués, nous députés. S’il y a une chose qui nous rassemble tous, par-delà les clivages, c’est l’écharpe tricolore qui nous a été remise. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) Cette écharpe incarne la République, et la République, c’est le droit à l’éducation. Cette écharpe incarne l’intérêt général. Or, l’intérêt des jeunes est de valider leurs diplômes, première garantie d’emploi, non de gâcher un semestre, car tous les jeunes ne peuvent pas se payer une année d’études supplémentaire. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM, UDI-Agir et sur quelques bancs du groupe LR. – De nombreux députés du groupe La République en marche se lèvent et continuent à applaudir.)
Cette écharpe nous permet de défendre des causes, mais elle n’autorise pas tout. Elle nous oblige. Oui, je le dis, vendredi dernier, cette écharpe a été abîmée.
Madame la ministre, nous avons mis fin à l’arbitraire du tirage au sort, les étudiants savent que l’université est revalorisée, qu’ils ont un droit à l’année de césure, qu’ils ont le droit au paiement à date de leur bourse, qu’ils ont le droit à une assurance maladie gratuite.
Madame la ministre, alors que des milliers d’étudiants passent en ce moment leurs examens, pouvez-vous les rassurer sur le fait qu’ils pourront travailler sereinement ? Pouvez-vous assurer aux Français que, malgré les tentatives de certains, jamais dans notre pays réussir ne sera un gros mot ?
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir, ainsi que sur quelques bancs du groupe LR. – Exclamations sur les bancs du groupe FI.) La parole est à Mme la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. Monsieur le député, vous avez raison, je suis entièrement d’accord avec vous : les images que nous avons vues vendredi et lundi, en début de matinée, sont inadmissibles. Vous disiez le contraire il y a dix ans, au Mouvement des jeunes socialistes ! Elles révèlent surtout un très grand cynisme, le cynisme de ceux qui n’ont pas à passer leurs examens, qui n’ont pas à valider leur année et qui, pourtant, se rejoignent pour empêcher les étudiants de le faire.
S’en prendre aux examens, c’est s’en prendre aux étudiants les plus faibles, aux étudiants boursiers, aux étudiants obligés de travailler, aux étudiants qui attendent leur stage, aux étudiants qui doivent travailler l’été pour financer leurs études.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et UDI-Agir, et sur quelques bancs du groupe LR. – Protestations sur les bancs du groupe FI.) Si vous aviez été sur les bancs de l’Assemblée plutôt que de haranguer les foules à Arcueil pendant la discussion de cette loi, vous auriez su que celle-ci permettra plus d’accompagnement, plus de réussite, plus d’orientation. (Protestations sur les bancs du groupe FI.) On était là ! Cette mise en scène organisée de manière à décrédibiliser l’université, la valeur des diplômes universitaires, est d’un cynisme absolu. Passez aux actes ! Quel laxisme ! Seize mille examens se sont d’ores et déjà tenus, mais on ne parle que de la dizaine qui a été perturbée. Ces examens seront reprogrammés et ils se tiendront. Pas moins de 1 600 000 étudiants sont en train de passer leurs examens ; 15 000 examens ont déjà eu lieu, plus des deux tiers ont été validés.
Les années universitaires 2018-2019, comme les précédentes et les suivantes, garderont toute leur valeur.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM, et sur quelques bancs des groupes UDI-Agir et LR. – Protestations sur les bancs du groupe FI.) La parole est à M. Éric Coquerel, pour le groupe La France insoumise. Monsieur le Premier ministre, hier, dans la bande de Gaza, cinquante-neuf Palestiniens, dont huit enfants, ont été tués par l’armée israélienne, et 2 400 ont été blessés. Ces cinquante-neuf morts s’ajoutent aux cinquante-huit Palestiniens tués depuis le 30 mars. Il est à espérer que d’autres victimes ne s’ajoutent pas à cette liste funèbre, en ce jour de commémoration de la Nakba . J’espère – je suis sûr – qu’un tel « bain de sang », pour reprendre la une du journal Le Parisien , nous indigne tous.
L’indignation est évidemment nécessaire. La situation réclame cependant aussi des gestes politiques à la hauteur du danger. Depuis malheureusement trop longtemps, l’État israélien agit à rencontre du droit international en poursuivant notamment la colonisation des territoires occupés.
Toutefois, dès lors que les USA se rangent inconditionnellement à ses côtés, comment s’étonner de cette fuite en avant du gouvernement de Benjamin Netanyahou ? Non content de rompre unilatéralement avec les résolutions de l’ONU – l’Organisation des Nations unies – en installant son ambassade à Jérusalem, Donald Trump a, en effet, manié hier la provocation en allant jusqu’à accuser les Palestiniens d’être les responsables de cette tuerie.
Après la rupture unilatérale des accords avec l’Iran par les USA, il s’agit d’un pas de plus vers l’abîme. Cette situation est tragique pour le peuple palestinien et la solution à deux États souverains. Elle sera également nuisible à terme pour le peuple israélien, tant une telle politique d’oppression ne peut que modifier la nature de l’État démocratique qui la pratique.
Dans cette situation, la France doit être du côté de l’espoir. Elle doit rester le pays qui garde le cap de la paix. À cette fin, elle ne peut paraître épouser les actes et les thèses des violents et des faucons. Elle ne peut non plus paraître en admettre, même de façon critique, la philosophie. Il faut une parole et des actes aussi forts que les leurs pour faire entendre le camp de la paix !
Non, notre ministre des affaires étrangères ne peut, dans un communiqué, se contenter d’appeler « les autorités israéliennes à faire preuve […] de retenue dans l’usage de la force » et « les acteurs à faire preuve de responsabilité », comme si l’on pouvait mettre dos à dos tueurs et victimes.
D’où ma question, monsieur le Premier ministre : pourquoi la France n’a-t-elle pas déjà rappelé son ambassadeur en Israël ?
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI, sur plusieurs bancs du groupe GDR et sur quelques bancs du groupe NG.) La parole est à M. le ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Monsieur Coquerel, vous l’avez rappelé, les violences à Gaza ont atteint un nouveau palier hier, avec près de soixante morts parmi les manifestants palestiniens, dont des mineurs, et 2 700 blessés, dont beaucoup par balle. C’est la journée la plus meurtrière à Gaza depuis longtemps.
La France, monsieur Coquerel, a fortement et fermement condamné ces agissements. Elle a rappelé les autorités israéliennes à leur devoir de protection des civils, et le Président de la République le redira aujourd’hui à M. Netanyahou. Nous sommes attachés à la sécurité d’Israël, je l’ai déjà dit à plusieurs reprises dans cet hémicycle, mais la sécurité d’Israël ne saurait justifier ce niveau de violence. Je dois ajouter que les Palestiniens, eux aussi, ont droit à la paix et à la sécurité, et la France a rappelé hier, par la voix du Président de la République, le droit fondamental des Palestiniens à manifester pacifiquement.
Il faut toutefois rappeler le contexte, que vous avez évoqué, tout d’abord le blocus auquel est soumise la bande de Gaza, qui provoque, dans cette zone, une situation humanitaire catastrophique. Il convient, pour commencer, d’ouvrir une discussion pour débloquer cette situation et permettre à l’action humanitaire de se déployer, y compris par l’initiative européenne.
Cela fait un an que vous êtes ministre des affaires étrangères ! Il importe, par ailleurs, de favoriser une procédure de négociation, car c’est la seule procédure qui permettra d’aboutir à la coexistence de deux États dans des frontières sûres et sécurisées de part et d’autre. Telle est la position de la France depuis très longtemps. Il importe aujourd’hui de la rappeler. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à Mme Olivia Gregoire, pour le groupe La République en marche. Monsieur le ministre de l’économie et des finances, ce lundi, l’ONG Oxfam a publié un rapport dont les conclusions sont frappantes. Selon cette organisation, les entreprises françaises du CAC 40 seraient devenues les championnes du monde de la distribution de dividendes : depuis 2009, plus de 67 % de leurs bénéfices auraient été distribués aux actionnaires. Si l’on ne peut que se réjouir des bons résultats des grandes entreprises françaises, il faut admettre que c’est d’autant moins pour l’investissement ou la participation des salariés. Le système ne marche pas ! Monsieur le ministre, ces chiffres frappent, ils sont marquants. Pouvez-vous nous les confirmer ?
Si la juste rémunération des actionnaires est importante, dans les entreprises du CAC 40, il semble plus essentiel que jamais de mieux associer les salariés aux réussites de nos champions nationaux. Si la participation et l’intéressement ne sont évidemment pas la principale rémunération des salariés, la part qui leur est accordée doit clairement augmenter.
Le Président de la République avait fait du partage de la valeur une question centrale de sa campagne.
Oubliée ! Notre majorité compte bien en faire un axe majeur de son action. Elle en est loin ! Dans cet esprit, à plusieurs reprises, une ambition forte a été affirmée, notamment avec la suppression à venir du forfait social dans les petites entreprises. En même temps, nous œuvrons pour que nos PME et nos ETI – nos petites et moyennes entreprises ainsi que nos entreprises de taille intermédiaire – aient plus facilement accès aux fonds propres.
Monsieur le ministre, comment pouvons-nous progresser à la fois sur les deux sujets ? Comment responsabiliser les grandes entreprises et les inciter à mieux partager leur bénéfice avec les salariés et, en même temps, encourager les actionnaires à soutenir davantage les entreprises ayant véritablement besoin de fonds propres pour grandir et prospérer ?
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Très bien ! La parole est à M. le ministre de l’économie et des finances. Madame Grégoire, vous me permettrez de considérer que ce rapport d’Oxfam est pour le moins biaisé. (Exclamations sur les bancs des groupes GDR et FI.) D’abord, il ne prend en compte que les entreprises du CAC 40, qui peuvent faire la fierté de la France mais auxquelles ne se résume pas l’économie française, laquelle repose d’abord sur ses PME, ses commerçants, ses artisans et ses entreprises de taille intermédiaire. (Exclamations sur les bancs du groupe GDR.) Ensuite, en regard des milliards de dividendes versés, il oublie d’évoquer la capitalisation de ces entreprises ; or, si l’on rapporte l’une à l’autre, on s’aperçoit que la rémunération des dividendes de leurs actionnaires est de l’ordre de 3,6 %, alors que, sur la même période, les salaires qui y sont versés ont augmenté de 2 à 4 %, c’est-à-dire un taux équivalent. Pauvres riches ! On va les plaindre ! Enfin, cette rémunération est celle du risque. La question que nous devons nous poser est la suivante : quel financement de notre économie voulons-nous ? Il ne s’agit pas de nous plaindre de la rémunération des actionnaires, mais de nous demander comment développer l’actionnariat en France, développer l’actionnariat des PME et des salariés,… Augmentez les salaires ! …développer un actionnariat national indépendant, afin que nos grandes entreprises ne dépendent pas d’actionnaires étrangers, exigeant des niveaux de rémunération trop élevés. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) Là se trouve la vraie réponse !
S’agissant de la rémunération des salariés, rapport pour rapport, regardez celui de l’INSEE, qui établit que celle-ci a augmenté davantage que celle des actionnaires sur la période étudiée par Oxfam. Notre politique, celle du Premier ministre et du Gouvernement, et celle que vous, parlementaires, portez depuis des mois, consiste à mieux rémunérer les salariés
(Exclamations sur les bancs des groupes GDR et FI) : suppression des cotisations sociales, réduction du forfait social supprimé pour les entreprises de moins de 750 salariés, suppression des charges sociales sur les heures supplémentaires. Cette politique permettra de mieux rémunérer le travail et les salariés. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. Bruno Joncour, pour le groupe du Mouvement démocrate et apparentés. Monsieur le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, vous avez appelé hier à « éviter un nouvel embrasement » après les scènes d’une violence inouïe auxquelles nous avons assisté à la frontière entre le territoire palestinien de Gaza et l’État d’Israël alors qu’était inaugurée la nouvelle ambassade des États-Unis à Jérusalem. De son côté, le président Mahmoud Abbas a parlé de « massacre ». Force est de constater qu’il n’y a pas d’autre mot pour qualifier ce qui s’apparente à un usage pour le moins disproportionné de la force de la part de l’armée israélienne. Rien ne justifiait en effet un tel déploiement, qui a entraîné plusieurs dizaines de morts et des milliers de blessés du seul côté palestinien.
Monsieur le ministre, dans ce contexte, la responsabilité que vous avez évoquée pour appeler chacun à la désescalade est d’abord du côté israélien et américain. Dans cette partie du monde, si instable et toujours prête à s’embraser, on ne manie pas les symboles d’une main légère. Alors que les États-Unis ont choisi d’abandonner leur position médiatrice et que le premier ministre israélien a décidé de pousser, croit-il, son avantage, la France doit plus que jamais se poser en force d’équilibre, en condamnant d’abord avec la plus grande fermeté les actes qui se sont produits et en redonnant aux acteurs les moyens d’un dialogue équitable.
Monsieur le ministre, quelles initiatives la France et l’Europe comptent-elles prendre pour faire retomber la tension et éviter que le Proche-Orient ne sombre dans une nouvelle guerre destructrice ? Comment la France peut-elle contribuer à favoriser l’émergence d’un nouveau dialogue entre les Israéliens et les Palestiniens, afin que le droit international puisse enfin prévaloir pour une solution de paix juste et durable ?
(Applaudissements sur les bancs du groupe MODEM, ainsi que sur plusieurs bancs des groupes LaREM, FI et GDR.) La parole est à M. le ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Monsieur le député, je me suis déjà exprimé tout à l’heure à deux reprises sur ce sujet. J’ai rappelé que la France avait fermement condamné l’action non justifiée et non proportionnée de l’armée israélienne contre les manifestants palestiniens. Des mots ! J’ai également rappelé la nécessité de prendre en compte la situation humanitaire dans la bande de Gaza, qui compte 2 millions d’habitants dont la plupart sont des réfugiés ou des enfants de réfugiés, traversés par la désespérance et l’absence de perspectives. Encore des mots ! S’agissant de la situation au Proche-Orient, il importe de respecter les trois principes fondamentaux que nous avons toujours en tête et que nous répétons sans cesse.
Pour aboutir à un règlement pacifique du conflit, il faut d’abord un cadre : il s’agit du droit international que constituent les résolutions que le Conseil de sécurité a adoptées à l’unanimité par le passé. Il faut respecter le droit international, qui prévoit notamment que le statut de Jérusalem soit l’aboutissement de la négociation, et non son préalable. C’est la raison pour laquelle le Président de la République et le Gouvernement ont condamné l’initiative du président Trump.
Le deuxième principe concerne la méthode, qui doit être la négociation et non l’imposition de fait.
Quant au troisième point, l’objectif, j’ai déjà dit tout à l’heure que nous étions favorables à une solution à deux États, ayant l’un et l’autre Jérusalem pour capitale, vivant en paix et en sécurité dans des frontières reconnues et respectées.
La France est attachée à ces principes. Depuis hier, le Président de la République poursuit des consultations intenses, tant avec le président Mahmoud Abbas et le premier ministre Netanyahu, cet après-midi, qu’avec le roi de Jordanie et d’autres interlocuteurs pour aboutir au début d’une négociation qui doit maintenant trouver son chemin.
(Applaudissements sur les bancs du groupe MODEM et sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à Mme Bérangère Abba, pour le groupe La République en marche. Ma question s’adresse à M. Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances.
Monsieur le ministre, les grandes orientations stratégiques pour le développement des véhicules autonomes ont été dévoilées aujourd’hui par Anne-Marie Idrac, dans la continuité des Assises de la mobilité organisées par Élisabeth Borne.
L’évolution de nos modes de vie et les impératifs liés aux enjeux environnementaux imposent au secteur des transports de profonds bouleversements. Dans ce contexte, le véhicule autonome représente un enjeu considérable, qui sera au cœur de nos réflexions lors de l’examen du projet de loi d’orientation sur les mobilités. Partout, cette technologie peut être une alternative à l’autosolisme et un atout essentiel pour la réduction des impacts environnementaux du secteur des transports, non seulement en développant la mobilité partagée et en offrant de nouvelles perspectives aux transports en commun, mais aussi en répondant aux problématiques de la logistique et du fret.
La voiture individuelle demeure indispensable à beaucoup de nos concitoyens qui n’ont à ce jour aucune alternative, notamment en zone rurale. Bientôt, les véhicules en autopartage et les navettes autonomes pourront répondre à de nombreux besoins en termes d’accessibilité : ils seront facteur d’inclusion face à l’isolement et en cas de perte d’autonomie.
En milieu urbain, la voiture autonome peut être une réponse aux problèmes de congestion du trafic, grâce notamment aux systèmes de régulation intelligente de la circulation, contribuant ainsi à la lutte contre la pollution atmosphérique et le réchauffement climatique.
Le véhicule autonome peut également renforcer la sécurité routière en participant à réduire les risques là où l’accidentologie est souvent affaire de comportements.
Notre pays doit être à la pointe de l’expérimentation et de l’industrialisation du véhicule autonome – cette priorité a été réaffirmée par le Président de la République. Nous avons en France des acteurs industriels majeurs dans le développement de ces technologies innovantes : nous devons les accompagner en nous dotant d’une politique publique forte et d’un cadre normatif étayé. Les constructeurs français, forts de leurs savoir-faire, sont à même de porter ce développement : tout en respectant des règles internationales, ils peuvent être les leaders mondiaux de ce secteur.
Aussi, monsieur le ministre, pouvez-vous nous exposer les mesures stratégiques que vous comptez mettre en œuvre pour accompagner ce développement et nous détailler le calendrier envisagé ?
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. le ministre de l’économie et des finances. Madame la députée, je vous confirme que nous souhaitons que la France soit leader européen en matière de véhicules autonomes. Nous avons demandé à Anne-Marie Idrac, ainsi qu’à Mounir Mahjoubi, à Élisabeth Borne et au ministre de l’intérieur, de nous proposer une stratégie à cette fin.
Nous pouvons d’abord compter sur des acteurs industriels, sur des grands constructeurs comme Renault et Peugeot, ainsi que sur des spécialistes de la mobilité comme Valeo et EasyMile, qui travaillent au développement du véhicule autonome.
Par ailleurs, nous voulons ouvrir l’expérimentation la plus large possible. Dans le cadre du projet de loi sur la croissance et la transformation des entreprises, qui sera examiné cet été à partir de juillet, nous développerons les expérimentations de véhicules de catégorie 5, c’est-à-dire totalement autonomes sur toute route ouverte en France. Nous permettrons ainsi à toutes nos entreprises de développer les expérimentations à une vitesse accélérée sur l’ensemble du réseau routier français.
Le deuxième volet de cette stratégie est évidemment le développement de la recherche et de l’innovation. Nous sommes prêts à consacrer une part des revenus du fonds pour l’innovation de rupture au financement de ces technologies de pointe pour les véhicules autonomes de demain.
Le troisième volet de cette stratégie consiste en une réflexion sur le cadre réglementaire. D’un point de vue éthique et réglementaire, il est indispensable de définir les règles que nous voulons fixer. Je vous invite évidemment à participer à cette réflexion.
Derrière ce sujet du véhicule autonome, il y a une question nationale et européenne clé : voulons-nous garantir la souveraineté technologique de l’Europe sur les technologies de rupture de demain ? Cette question concerne autant le véhicule autonome que le domaine spatial ou encore l’intelligence artificielle. Le Gouvernement et la majorité sont totalement engagés pour défendre cette souveraineté technologique nationale et européenne.
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Nous avons terminé les questions au Gouvernement. La séance est suspendue.
(La séance, suspendue à seize heures dix, est reprise à seize heures vingt-cinq, sous la présidence de M. Yves Jégo.) La séance est reprise.
La conférence des présidents réunie ce matin a proposé d’inscrire à l’ordre du jour du jeudi 7 juin la proposition de loi relative à l’interdiction de l’usage du téléphone portable dans les écoles et les collèges, les propositions de loi ordinaire et organique relatives à la lutte contre les fausses informations, et la proposition de loi renforçant la lutte contre les rodéos motorisés.
En l’absence d’opposition, il en est ainsi décidé.
L’ordre du jour appelle la suite de la discussion du projet de loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes (nos 778, 938). La parole est au président Jean-Luc Mélenchon, pour un rappel au règlement. Je me fonde sur l’article 58, alinéa 1er, relatif à l’organisation de nos débats.
Pour la deuxième fois, je suis contraint de m’adresser à notre assemblée et à vous-même, monsieur le président, pour que vous vous fassiez l’écho de mon observation là où l’on doit en prendre acte. Pour la deuxième fois, un député de la majorité a utilisé la séance des questions d’actualité au Gouvernement pour interpeller un de ses collègues à propos de ses activités.
C’est vrai ! La dernière fois, c’était Muriel Ressiguier, députée de l’Hérault, qui avait été prise à partie par une collègue élue du même département. Celle-ci l’avait interpellée sur son comportement dans une manifestation. Cette fois, c’est Gabriel Attal qui a pris à partie Éric Coquerel à propos de sa présence dans une lutte d’étudiants.
Naturellement, chacun est libre de décider de l’usage à faire de sa personne de parlementaire dans les luttes sociales. Je vous informe que vous nous verrez encore souvent participer à toutes sortes de luttes, ceints de notre écharpe. Nous l’avons fait dans le passé et nous le ferons dans le futur ; c’est une longue tradition de notre mouvement.
Bien des fois, on peut nous prendre à partie parce que nous faisons perdre de l’argent à des entreprises où ont lieu des grèves, ou pour d’autres raisons, mais ce n’est pas ici le lieu pour le faire : une question d’actualité au Gouvernement ne doit pas se transformer en une empoignade entre collègues. Je veux mettre le groupe LaREM en garde contre cette dérive. Comprenez que, si cela continue, on devra inévitablement en faire autant, et ce seront alors non plus des questions d’actualité au Gouvernement, mais une mêlée confuse entre groupes sur l’usage que leurs membres font de leur fonction.
Je voudrais enfin noter que M. Attal a sans doute été plus loin qu’il ne voulait. Non, le drapeau ou l’écharpe tricolores ne sont pas offensés, comme il l’a dit, lorsqu’ils s’associent à une lutte. C’est aussi vieux que le mouvement social lui-même, et souvent c’est nous qui avons honoré le drapeau parce que c’est nous qui le portions.
(Applaudissements sur les bancs des groupes FI et GDR.) Monsieur le président Mélenchon, la conférence des présidents de demain nous donnera peut-être l’occasion d’évoquer ce sujet. Certainement ! Nous reprenons maintenant la discussion du projet de loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Hier soir, l’Assemblée a commencé la discussion des articles du projet de loi, s’arrêtant à l’amendement no 246 à l’article 1er. La parole est à M. Éric Diard, pour soutenir l’amendement no 246. Monsieur le président, madame la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, madame la présidente de la commission des lois, madame la rapporteure, le viol est un crime suffisamment grave pour justifier le rappel des règles de procédure correspondantes. L’article 9-1 du code de procédure pénale étant relatif à l’action publique, à l’action civile et aux délais de prescription, il semble nécessaire de maintenir le premier alinéa de cet article, bien que ces délais de prescription soient rappelés à l’article 706-47 de ce même code et à l’article 222-10 du code pénal. En effet, cela contribue à rendre la loi plus intelligible que de rappeler les règles relatives aux délais de prescription dans un même article, plutôt que les retrouver de manière éparse dans différents codes. Je vous rappelle que l’article 4 relève normalement du décret, donc 35 % de cette loi renvoie au régime contraventionnel. Devant la gravité des faits dont il est question, il me paraît nécessaire de maintenir le rappel de ces règles au sein du premier alinéa de l’article 9-1 du code de procédure pénale. La parole est à Mme Alexandra Louis, rapporteure de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République, pour donner l’avis de la commission. Mon cher collègue, nous avons tous le souci de l’intelligibilité et de la cohérence. Toutefois, nous ne partageons pas votre point de vue.
Je ne reviendrai pas sur vos observations concernant l’article 4, dont nous aurons tout le loisir de débattre par la suite. L’alinéa que vous voulez supprimer résulte de modifications qui ont été adoptées en commission afin de regrouper l’ensemble des dispositions relatives à la prescription des infractions criminelles au sein de l’article 7 du code de procédure pénale, pour ne laisser subsister à l’article 9-1 de ce code que les dispositions relatives aux infractions occultes et dissimulées, communes aux crimes et aux délits. Comprenant mal la rédaction de votre amendement, la commission a émis un avis défavorable.
La parole est à Mme la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, pour donner l’avis du Gouvernement. Monsieur le député, je comprends tout à fait vos arguments et partage votre objectif de clarté. Néanmoins, le projet de loi ne faisant que supprimer une disposition redondante, le Gouvernement émet un avis défavorable sur cet amendement. La parole est à M. Éric Diard. Je comprends la position de Mme la secrétaire d’État, mais moins celle de Mme la rapporteure, puisque je n’ai pas présenté cet amendement en commission.
(L’amendement no 246 n’est pas adopté.) Je suis saisi de trois amendements, nos 272, 68 et 69, pouvant être soumis à une discussion commune.
La parole est à Mme la rapporteure, pour soutenir l’amendement no 272.
Le présent amendement vise à étendre l’allongement à trente ans du délai de prescription à tous les crimes de meurtre et d’assassinat. Dans sa rédaction actuelle, cette disposition ne concerne que les meurtres ou assassinats aggravés. Par rapport à d’autres amendements, la rédaction de cet amendement présente l’avantage d’introduire ce dispositif sans modifier la rédaction de l’article 706-47 du code de procédure pénale, qui définit, plus généralement, la procédure applicable aux infractions de nature sexuelle et à la protection des victimes mineures. On présente le même amendement ! La parole est à M. Gilles Lurton, pour soutenir l’amendement no 68. L’amendement no 68 n’est pas tout à fait identique au précédent, et je crois comprendre que l’adoption de l’amendement no 272 ferait tomber l’amendement no 69.
S’agissant de l’amendement no 68, nous avons terminé la dernière séance de la nuit en commençant une discussion sur l’imprescriptibilité des délits sexuels et la pertinence d’une différence de traitement entre les délits commis envers les enfants et ceux qui sont commis envers les personnes majeures. Je rappelle que l’article 1erprévoit de porter de vingt à trente années le délai de prescription d’un acte de violence sexuel commis envers un mineur, et que ce délai commence à courir à compter de la majorité de l’enfant. En d’autres termes, le délai de prescription de l’acte n’interviendra pas avant les 48 ans de la victime.
Si nous approuvons l’allongement du délai de prescription, nous continuons de penser que la victime de violences sexuelles ou d’un viol reste marquée à vie – et c’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’un enfant –, alors que le criminel sera libéré au bout de trente ans – à supposer qu’il puisse se sentir libéré un jour. Cette situation me semble inacceptable. Par cet amendement, nous proposons de rendre imprescriptible ce que nous considérons comme un crime contre l’humanité : le viol d’un enfant.
Madame la secrétaire d’État, j’ai entendu votre argumentation en commission : vous avez dit que le Conseil constitutionnel risquait de censurer cette mesure au nom du principe de gradation des peines. Je vous propose de prendre le risque : ce serait un acte politique fort, qui marquerait notre refus d’accepter toute violence envers les enfants. Je note, d’ailleurs, que des députés de la majorité étaient d’accord avec cette proposition en commission des lois. Je regrette qu’ils aient renoncé aujourd’hui à déposer leurs amendements. J’ai même le sentiment, madame la secrétaire d’État, que vous êtes vous-même convaincue par cette argumentation, mais que vous ne pouvez aujourd’hui laisser passer cet amendement.
Monsieur Lurton, vous conservez la parole pour soutenir l’amendement no 69. Volontiers, monsieur le président, même si je pense qu’il risque de tomber du fait de l’adoption de l’amendement no 272. Il vise à supprimer la distinction entre victimes majeures et mineures, et à étendre à trente années le délai de prescription, quel que soit l’âge de la victime. Je note avec satisfaction que la commission des lois a déposé un amendement, no 272, dont l’objet est similaire à celui qui a été déposé par notre collègue Mme Poletti. Si l’adoption de l’amendement no 272 fait tomber l’amendement no 69, je me rangerai évidemment à l’avis de la commission des lois. En revanche, je maintiens l’amendement no 68. Quel est l’avis de la commission sur ces amendements ? L’amendement no 68 vise à rendre imprescriptibles les crimes commis envers des mineurs, sujet dont nous aurons à nouveau l’occasion de débattre à l’occasion de l’examen d’autres amendements. La question de l’imprescriptibilité revient inévitablement dans tous les débats qui ont trait à l’échelle des délais de prescription, tant elle passionne non seulement les législateurs que nous sommes, mais également nos concitoyens. Le sujet a donc tout son sens.
Toutefois, le législateur a rappelé à de nombreuses reprises le principe de la prescription en droit pénal, qui est applicable à toutes les infractions. C’est une question de principe. La seule exception admise concerne les crimes contre l’humanité, parce qu’ils sont une infraction internationale et qu’ils touchent à ce qu’il y a le plus précieux : il s’agit de crimes qui dénient l’être humain, de crimes contre l’espèce humaine.
(Exclamations sur certains bancs du groupe LR.) Les crimes commis sur des mineurs le sont aussi ! Permettez-moi d’aller jusqu’au bout de mon raisonnement ; je serai bien évidemment très à l’écoute de vos réponses.
L’imprescriptibilité applicable aux crimes contre l’humanité est une exception voulue par le législateur, parce que c’est une infraction internationale recouvrant un crime spécifique. Certes, il est toujours délicat de comparer les infractions, mais cette exception a un sens.
En définitive, vous posez la question de la prescription en droit français, mais elle a été tranchée il y a peu de temps, lors de la réforme de 2017 : le législateur a voulu garder le principe de la prescription. Il faut faire preuve de beaucoup de mesure sur ce sujet. Le crime contre l’humanité doit être la seule infraction imprescriptible.
Surtout, il faut rappeler, comme l’ont fait certains collègues en commission et, hier, en séance, que l’allongement à trente ans du délai de prescription n’allait pas de soi : au cours des auditions, certaines personnes ne sont interrogées sur cette disposition. Nous croyons profondément qu’il fallait étendre ce délai. La mission de consensus menée par Flavie Flament et Jacques Calmettes a montré qu’il était nécessaire d’étendre à trente ans la durée de prescription. Dans le cadre de cette mission, s’est également posée la question de l’imprescriptibilité, qui a été tranchée.
L’extension du délai est opportune pour les victimes, qui pourront engager valablement une action publique jusqu’à 48 ans, et voir l’auteur condamné. Nous savons que le problème de la preuve se posera toujours, mais le phénomène d’amnésie post-traumatique sera pris en compte. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas aller jusqu’à l’imprescriptibilité. Du reste, le problème de la preuve n’en continuerait pas moins d’exister. En tout état de cause, il faut être très vigilant lorsque l’on touche à l’échelle des délais de prescription, d’autant que le sujet a été tranché très récemment. La commission a émis un avis défavorable sur cet amendement.
L’amendement no 69 porte sur un sujet dont nous avons débattu hier et en commission : il vise à étendre le bénéfice de l’allongement du délai de prescription aux victimes majeures. Comparer les traumatismes subis par un mineur et par un adulte est évidemment très délicat. Cependant, des psychiatres et des neurologues ont relevé que les traumatismes subis par les enfants et les phénomènes d’emprise ou d’amnésie post-traumatique sont beaucoup plus prégnants. Nous voulons protéger particulièrement les enfants, car la plupart des crimes et des violences sexuelles ont lieu dans la sphère familiale, et très souvent avant l’âge de 15 ans. C’est pourquoi nous avons allongé le délai de prescription applicable aux crimes commis envers ces derniers. Nous estimons que le délai de vingt ans est suffisant pour ceux qui concernent les adultes. La commission a également émis un avis défavorable sur cet amendement.
Quel est l’avis du Gouvernement ? L’amendement no 272 permet d’améliorer significativement le texte, puisqu’il vise à étendre à trente ans le délai de prescription applicable à l’ensemble des crimes. La rédaction est claire et permet de lever d’éventuelles ambiguïtés. Le Gouvernement y est donc favorable.
S’agissant des amendements nos 68 et 69, je comprends les arguments avancés par M. Lurton, que j’avais déjà eu l’occasion d’entendre en commission des lois. Ils sont intéressants et il faut en débattre. Néanmoins, le Gouvernement est favorable à l’allongement à trente ans du délai de prescription pour les crimes commis sur des mineurs. Je ne reprendrai pas l’argumentaire de Mme la rapporteure. Dans le cadre de la mission de consensus conduite par Flavie Flament et Jacques Calmettes, certains se sont prononcés pour l’imprescriptibilité, quand d’autres étaient opposés à tout allongement du délai de prescription. Ils ont finalement convenu de l’importance de l’avancée que constituait l’allongement du délai de prescription pour les crimes commis envers des mineurs. Le Gouvernement est donc défavorable à ces deux amendements.
La parole est à Mme Élise Fajgeles. S’agissant de l’imprescriptibilité, je tiens à répondre à M. Lurton. Hier, notre collègue Mme Vichnievsky s’est interrogée sur la manière dont la justice pouvait protéger au mieux les victimes mineures de viol. Elle était plutôt favorable au maintien d’un délai de prescription de vingt ans, au motif qu’allonger ce délai risquerait en réalité de fragiliser l’exercice de la justice et donc de porter préjudice aux victimes. Mme la rapporteure a indiqué qu’un certain nombre de professionnels de la justice, notamment d’avocats, ont fait part d’inquiétudes concernant l’allongement du délai de prescription.
Néanmoins, comme Mme la secrétaire d’État et Mme la rapporteure l’ont rappelé, l’allongement à trente ans du délai de prescription est une avancée essentielle. En effet, la parole s’est libérée progressivement, et il est important de prendre en compte non seulement les phénomènes d’amnésie post-traumatique, mais également les progrès intervenus dans le recueil des témoignages. L’allongement du délai de prescription est donc extrêmement courageux et volontariste. Pour un bon exercice de la justice et pour légiférer en gardant toujours à l’esprit ce qui est le plus favorable aux victimes, le plus juste et le plus efficace est de s’en tenir à cette avancée de l’allongement à trente ans du délai de prescription.
Très bien ! La parole est à Mme Bérengère Poletti. L’amendement no 272 est similaire à mon amendement no 86, mais il n’est pas formulé tout à fait de la même manière. Celui que j’ai déposé vise également à étendre à trente ans le délai de prescription applicable aux crimes, meurtres et assassinats commis sur les mineurs, même s’il n’y a pas de viol. Je voterai évidemment l’amendement de la commission des lois, qui fera tomber mon amendement, raison pour laquelle je me permets de prendre la parole maintenant.
Nous avons connu, dans les Ardennes, l’affaire Fourniret, dans le cadre de laquelle un certain nombre de victimes de crimes prescrits n’ont malheureusement pas pu être défendues au tribunal, ce qui était difficilement acceptable pour les familles. Cette affaire a quelque peu motivé mon amendement.
(L’amendement no 272 est adopté et les amendements nos 68 et 69 tombent.) Je suis saisi de cinq amendements identiques, nos 66, 74, 178, 221 et 259.
Sur ces amendements, je suis saisi par le groupe UDI, Agir et indépendants d’une demande de scrutin public.
Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
La parole est à Mme Sophie Auconie, pour soutenir l’amendement no 66.
Cet amendement vise à rendre imprescriptibles les crimes sexuels, dès lors qu’ils sont commis envers des mineurs, à l’instar des crimes contre l’humanité, qui bénéficient de l’imprescriptibilité en raison du temps qui peut s’écouler entre la survenance des crimes et l’action en justice.
Sur ce sujet, beaucoup a déjà été dit, mais je tiens à insister sur quelques points. Premièrement, je ne comprends pas votre argument selon lequel rendre imprescriptibles des crimes envers des mineurs « dévaluerait » la nature du crime contre l’humanité. Dans notre société, quelle est la valeur suprême ? Nos enfants, c’est l’humanité.
Très bien ! Dans l’affaire survenue à Lyon, des enfants victimes de la pression de prêtres pédophiles n’ont pu libérer leur parole qu’après avoir eu 50 ans : aujourd’hui, ils ne peuvent pas intenter une procédure en justice, parce qu’il y a prescription. L’allongement à trente ans du délai de prescription ne résoudrait pas le problème.
Pour avoir rencontré de nombreux représentants de victimes, nous savons qu’être reconnues comme victimes participe à la reconstruction de ces dernières. On sait tous qu’un enfant qui a subi un tel traumatisme est affecté de façon bien plus profonde et durable qu’un majeur. Il faut impérativement réfléchir à ce sujet.
On nous oppose, par ailleurs, le fait qu’au bout de trente ans, on ne peut plus rassembler les éléments de preuve. Or, de toute façon, les preuves matérielles ne servent à rien lorsqu’elles ne sont pas recueillies, dans de bonnes conditions, dans les soixante-douze heures : que le délai de prescription soit de trente ans ou que ces crimes soient imprescriptibles, le problème est de ce point de vue le même. Un témoignage de groupe, en revanche, comme cela a été le cas dans l’affaire David Hamilton ou dans l’affaire de Lyon, pourrait participer à faire condamner les auteurs de viols sur mineurs.
La parole est à M. Xavier Paluszkiewicz, pour soutenir l’amendement no 74. Par cet amendement, nous proposons de rendre imprescriptibles les crimes et délits sexuels commis envers des personnes mineures. Compte tenu de la gravité des actes, des difficultés réelles rencontrées par les victimes au moment de déposer plainte contre les crimes ou délits subis, et des traumatismes psychologiques conduisant à une amnésie dissociative, l’imprescriptibilité de l’action publique de ces crimes doit se substituer à l’actuel délai de prescription.
Il s’agit à mon sens d’une démarche protectrice : nous devons protéger nos mineurs, en marquant fortement notre volonté d’inquiéter les auteurs – ou auteurs potentiels – de crimes ou de délits sexuels à l’égard d’enfants.
On nous répond qu’il faudrait réserver aux seuls crimes contre l’humanité la sacro-sainte imprescriptibilité. Mais la France pourrait, de façon ambitieuse, en s’inspirant de la législation de l’Angleterre et du Pays de Galles, surprendre la communauté internationale en l’étendant aux crimes et délits sexuels sur personne mineure. Par cet acte fort, elle ferait certainement ici et là des émules.
Pour ma part, je ne me résoudrai jamais à considérer que le temps puisse faire son œuvre pour les uns, et pas pour les autres,
a fortiori quand il s’agit de mineurs victimes d’atteintes sexuelles. Léo Ferré chantait : « Avec le temps, va, tout s’en va. » Tout s’en va, oui, pour le bourreau, qui se sait « blanchi comme un cheval fourbu », et qui « se sent tout seul, peut-être, mais peinard ». La victime, au contraire, se sent glacée « dans un lit de hasard » et se sent flouée « par les années perdues ». Alors il est vrai, comme chante Ferré, qu’avec « le temps on n’aime plus ».
« Avec le temps, va, tout s’en va », madame la secrétaire d’État ; mais la vraie question est de savoir pour qui, et pour quoi.
La parole est à M. Michel Castellani, pour soutenir l’amendement no 178. Nous ne voulons pas faire durer indéfiniment ce débat sur l’imprescriptibilité. Nous avons suivi avec attention les échanges qui ont eu lieu sur ce point en commission aussi bien que dans l’hémicycle. Le projet de loi prévoit déjà d’allonger le délai de prescription : nous en prenons acte. Nous comprenons aussi qu’il ne faut pas porter atteinte au caractère exclusif de l’imprescriptibilité qui s’attache aux crimes contre l’humanité.
Nous défendons tout de même cet amendement car le viol sur mineur est un crime doublement grave à nos yeux : premièrement parce qu’il représente une atteinte à l’intégrité de la personne, deuxièmement parce qu’il s’agit d’une profanation de l’innocence propre à l’enfance.
La parole est à M. Sébastien Huyghe, pour soutenir l’amendement no 221. Nous avons déjà longuement évoqué le phénomène d’amnésie post-traumatique qui touche les victimes de crimes sexuels sur mineurs, c’est-à-dire de pédophilie. Comme je l’ai dit hier soir dans la discussion sur l’amendement no 29 de Clémentine Autain, le phénomène d’amnésie traumatique n’a pas d’âge. Il n’y a pas d’âge pour en souffrir, mais il n’y a pas d’âge non plus pour en sortir.
On peut sortir de l’amnésie traumatique à l’occasion d’un événement marquant, tel qu’un décès, un mariage ou un divorce. Pourquoi donc limiter l’âge maximal auquel les victimes peuvent porter plainte à 48 ans ?
On nous a servi et resservi, en commission des lois, l’argument selon lequel l’imprescriptibilité serait l’apanage des crimes contre l’humanité. Mme la garde des sceaux l’a encore répété hier dans son propos liminaire. Mais en fin de compte, comme je l’ai dit lors de la discussion générale, une atteinte de cette nature sur un enfant innocent n’est-elle pas un crime contre l’humanité ? L’imprescriptibilité permettrait aux victimes de ces crimes de lancer des poursuites contre leurs agresseurs.
On nous dit aussi que les conventions internationales interdisent une telle évolution. Il me semble, à ce propos, que nous parlerons beaucoup d’Europe l’année prochaine : je pense que la France s’honorerait de profiter de cette phase de débats pour défendre les victimes de crimes sexuels perpétrés contre des mineurs. Nous pourrions entraîner d’autres pays de l’Union européenne à notre suite, afin que l’imprescriptibilité de ces crimes y soit aussi la règle.
La parole est à Mme Maud Petit, pour soutenir l’amendement no 259. Il s’agit d’enfants, de tout-petits : il s’agit de notre chair. Je crois, moi aussi, qu’il est indispensable d’adapter notre législation pour prendre la mesure des crimes sexuels commis sur des mineurs. Ces actes criminels ont en effet une incidence tout au long de la vie des victimes, jusqu’à la fin de leurs jours.
On nous dit que ce ne sont pas des crimes contre l’humanité. Ce sont pourtant des crimes de masse : en France, 7 millions de personnes sont victimes de crimes sexuels. Or leur judiciarisation est très faible : seules 10 % des victimes de viol portent plainte, et seuls 1 % de ces crimes font l’objet d’une condamnation. Les victimes de ces crimes, en outre, sont particulièrement vulnérables : les enquêtes montrent que les enfants sont les principales victimes des viols et des tentatives de viol.
Les conséquences sur les victimes sont particulièrement graves, au point que l’Organisation mondiale de la santé – l’OMS – reconnaît les violences sexuelles comme un problème de santé publique majeur. Les violences sexuelles ont en effet un fort impact sur la santé mentale, physique et sexuelle des victimes, ainsi que sur leur qualité de vie. Elles causent également, dans de nombreux cas, une amnésie traumatique – nous en avons déjà parlé hier.
C’est pourquoi je propose, par cet amendement, de rendre imprescriptibles les crimes et infractions sexuelles commis sur des mineurs. Le législateur exprimerait ainsi sa volonté de protéger les plus vulnérables d’entre nous : nos enfants.
La Déclaration des droits de l’enfant de 1959 indique que « l’humanité se doit de donner à l’enfant le meilleur d’elle-même ». Il est temps de nous y appliquer.
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe MODEM.) Très bien ! Quel est l’avis de la commission ? Avant de parler de ces amendements identiques, je voudrais revenir sur ce qu’a dit Mme Poletti s’agissant de son amendement no 86.
Nous partageons tout à fait votre ambition, madame la députée, et je tiens à vous remercier d’avoir présenté cet amendement. Dans un souci de cohérence, nous avons modifié la rédaction du projet de loi, ce qui rend votre amendement inutile. Il n’en demeure pas moins que nous partageons totalement votre objectif. Je tenais à le souligner.
J’en viens aux amendements identiques et à la question de l’imprescriptibilité. Nous avons tous à cœur de protéger les enfants, et nous sommes tous conscients que les traumatismes sont profonds : nous parlons d’agressions sexuelles et de viols. Que la durée de la prescription soit de dix, vingt ou trente ans, ou que ces crimes soient imprescriptibles, cela ne change rien au fait qu’aucune action judiciaire ne permettra par elle-même de faire disparaître ce traumatisme. C’est malheureux, mais c’est la réalité : il faut l’admettre.
On sait qu’en la matière les audiences sont très compliquées, même lorsque peu de temps s’est écoulé depuis l’agression sexuelle, et ne permettent pas de venir à bout des traumatismes. Cependant, un autre élément nous a convaincus qu’il faut allonger la durée de prescription à trente ans : l’amnésie traumatique et le phénomène d’emprise. Parfois, la mémoire prend du temps : il faut en tenir compte.
Fixer à 38 ans l’âge maximal auquel une personne victime de viol ou de violences sexuelles dans son enfance peut porter plainte n’est pas satisfaisant, car à cet âge-là les victimes mènent une vie très active, ont des enfants, et ne peuvent pas facilement verbaliser – à supposer même qu’elles en aient le souvenir – ce qui leur est arrivé.
Les amendements tendant à l’imprescriptibilité de ces crimes nous conduisent cependant à nous poser la question de la preuve. Il ne faut pas éluder cette question. Il est déjà très compliqué d’apporter la preuve de ces crimes vingt ans après qu’ils ont été commis, et cela le sera encore plus après trente ans. Plus le temps passe et plus la preuve est difficile à rapporter. Or ce sont les victimes qui font les frais des acquittements, des non-lieux et des classements sans suite lorsque les infractions sont insuffisamment caractérisées.
Je rappelle un élément essentiel : il est possible de déposer plainte tout au long de sa vie. Une victime peut tout à fait se rendre dans un commissariat, alors même que le délai de prescription est acquis, pour porter plainte : elle sera entendue. Des policiers, des gendarmes, nous ont expliqué qu’ils entendent systématiquement les victimes, même si le délai de prescription est acquis, car cela leur permet de s’exprimer, de verbaliser leur traumatisme, d’être écoutées par les institutions judiciaires. Cela permet aussi d’ouvrir des enquêtes sur les personnes ainsi signalées : dans certaines affaires tristement célèbres, des prédateurs sexuels ont sévi des années durant jusqu’à ce que des adultes, se remémorant les faits, aient permis de les mettre hors d’état de nuire.
Un autre élément important a été souligné pendant les auditions : la justice réparatrice. Cette justice ne répare pas tout, mais elle a le mérite d’exister. Elle permet aux victimes d’être confrontées à des auteurs d’infractions sexuelles, qui ne sont pas forcément celles qu’elles ont subies, afin d’entamer un dialogue. Beaucoup d’experts nous ont dit que cela pouvait aider les victimes dans leur travail de reconstruction.
Quoi qu’il en soit, il est très délicat d’établir une échelle des délais de prescription. Comme je l’ai déjà rappelé, un délai de trente ans nous paraît une durée juste, équitable. Il ne nous paraît pas judicieux d’aller plus loin ; cela nous semble même irresponsable. Les crimes contre l’humanité ont une définition juridique précise en droit international, et les crimes dont nous parlons n’en font pas partie. Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles par nature, car au moment où ils ont été définis, ils étaient sans précédent dans l’histoire. En effet, il faut rappeler le contexte historique de l’accord de Londres, signé dans l’immédiat après-guerre, alors que l’on avait encore à l’esprit les exactions commises pendant le conflit.
Je l’ai déjà dit : il est très délicat de fixer l’échelle des délais de prescription. Je crois cependant que ce texte représente une avancée considérable pour les victimes. Il leur permettra d’engager des poursuites, et potentiellement de voir condamner l’auteur des atteintes sexuelles dont elles ont souffert. Je considère que cette avancée est suffisante.
C’est pourquoi la commission est défavorable à ces amendements identiques.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Comme l’a dit Mme la rapporteure, notre objectif est de mieux prendre en compte la difficulté des victimes à révéler les faits. De ce point de vue, l’allongement de la durée de prescription de vingt à trente ans nous semble déjà une étape importante.
Je ne reviendrai pas sur les arguments relatifs à la constitutionnalité de ces amendements identiques : nous en avons déjà parlé en commission des lois, et Mme la garde des sceaux les a rappelés hier. J’insiste néanmoins sur le fait qu’une censure de cette loi par le Conseil constitutionnel enverrait aux victimes un signal très négatif. Au demeurant, des faits similaires ont déjà amené à des situations très compliquées pour les victimes.
Je voudrais à présent répondre à deux observations qui ont été formulées. Tout d’abord, comme l’a rappelé Mme la rapporteure, il est effectivement possible de déposer plainte après l’expiration du délai de prescription. Cela a été le cas dans de nombreuses affaires, où le dépôt de la plainte a permis de réunir des témoignages utiles pour condamner les auteurs pour d’autres faits qui, eux, n’étaient pas prescrits.
Ensuite, monsieur Huyghe, vous nous avez interpellés sur l’Europe. Je crois, comme vous, que la France doit jouer un rôle d’éclaireur pour la défense des droits des femmes et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en Europe. C’est pourquoi nous menons une diplomatie résolument féministe.
Nous examinerons tout à l’heure l’article de ce projet de loi consacré à la contravention d’outrage sexiste : sachez que cette initiative est regardée avec attention par tous mes homologues européens. C’est ainsi que nous pourrons leur donner un signal important.
Pour toutes ces raisons, le Gouvernement est défavorable à ces amendements identiques.
La parole est à Mme Marie-Pierre Rixain. Madame Auconie, la question de l’imprescriptibilité a largement été abordée dans toutes les auditions que nous avons menées ensemble au cours de nos quatre mois de travail commun dans le cadre du rapport d’information sur le viol que la délégation aux droits des femmes a adopté à l’unanimité au mois de février.
La question qui se pose à nous aujourd’hui est la suivante : quel message voulons-nous envoyer aux victimes ? En réduisant nos débats à la question de l’imprescriptibilité, on les laisse croire qu’en l’état actuel de notre droit, compte tenu de la hiérarchie des normes et des délais de prescription, il est possible de rendre ces atteintes imprescriptibles. Or ce n’est pas vrai.
Il ne s’agit pas ici de dire qu’un viol commis sur un enfant n’est pas un crime contre l’humanité. Nous sommes évidemment tous d’accord sur le fait qu’un crime sexuel sur un mineur réduit à néant une trajectoire de vie sur les plans psychologique et physique. Dans le cadre de notre mission d’information, nous avons abordé avec l’ensemble des professionnels de santé, des psychologues et des associations d’aide aux victimes les dégâts que cause un viol sur mineur. C’est bien la raison pour laquelle notre assemblée est en train de débattre d’un texte visant à davantage encore le sanctionner dans notre droit pénal.
Il est essentiel de rappeler que la représentation nationale est avec les victimes et que nous allongeons le délai de prescription parce que nous entendons leur demande, mais le juge Calmettes a bien précisé dans son audition que le principe de l’imprescriptibilité était un totem de notre droit pénal, et qu’il fallait le préserver.
La parole est à Mme George Pau-Langevin. Nous abordons un point important de ce débat. Pendant très longtemps, on n’a pas suffisamment entendu la parole des enfants et des autres victimes d’atteintes sexuelles et sexistes. Par conséquent, il est important aujourd’hui, à travers un texte de loi, de leur donner mieux la parole et surtout d’allonger les délais de prescription. Nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il y a d’abord une période de sidération durant laquelle la victime n’arrive pas à s’expliquer ce qui s’est passé ni à porter plainte. Pour autant, au groupe Nouvelle Gauche, nous ne sommes pas d’accord pour assimiler les atteintes sexuelles et sexistes, y compris lorsqu’elles sont horribles comme c’est le cas à l’encontre des enfants, aux crimes contre l’humanité. Il y a tout de même une hiérarchie des normes dans notre société, et les crimes contre l’humanité sont tout à fait exceptionnels, souvent des crimes de masse – les enfants déportés et brûlés, cela relève du crime contre l’humanité. Si le viol – et a fortiori l’atteinte sexuelle – est situé au niveau le plus élevé, que nous restera-t-il pour qualifier de manière adéquate le fait de jeter des enfants dans des fours ?
Par conséquent, je crois qu’il n’est pas possible, même si nous sommes tous révoltés par les violences incriminées dans le projet de loi, d’écraser ainsi l’échelle des délais de prescription. Si nous faisons passer la prescription à trente ans, si l’éducation des enfants s’améliore pour qu’ils se réveillent à temps plus souvent et si la parole des victimes est mieux prise en compte, la représentation nationale aura déjà fait un grand pas, sans avoir besoin d’aller jusqu’à l’imprescriptibilité.
La parole est à M. Sébastien Huyghe. Pour répondre à Mme Pau-Langevin, je rappelle que si l’enfant est violé, c’est parce que c’est un enfant – victime d’un pédophile.
Mme la rapporteure et Mme la secrétaire d’État opposent à nos amendements trois arguments.
Le premier est celui de la constitutionnalité. Il revient sans arrêt, mais si la mesure était déclarée inconstitutionnelle, cela ne censurerait qu’elle, pas toute la loi. Et je pense qu’on pourrait trouver une rédaction qui permettrait de prévoir la prescription de trente ans si la mesure d’imprescriptibilité était déclarée inconstitutionnelle. Il suffirait donc de ciseler l’écriture de la disposition.
Madame la rapporteure, vous avez répondu à notre excellent collègue Gilles Lurton, qui proposait lui aussi l’imprescriptibilité, que le débat avait été tranché par la loi précédente. Mais si nous intervenons aujourd’hui pour la modifier, c’est bien parce que la disposition en vigueur ne nous satisfait pas. La logique selon laquelle il faudrait ne pas y revenir parce que cela a déjà été tranché ne tient donc pas.
De même, vous dites, madame la rapporteure, que même après la prescription, la victime a la possibilité de déposer plainte. Mais pourquoi alors passer de vingt ans à trente ans ? La victime devrait alors se satisfaire d’une prescription de vingt ans – point final. Comme l’a dit notre collègue Sophie Auconie, on sait bien qu’après une décennie, il n’y a plus véritablement de preuves, mais il s’agit ici de la reconstruction de la victime et de sa possibilité d’être reconnue en tant que telle par sa capacité à porter plainte. C’est pourquoi mes collègues et moi-même demandons de permettre cette reconstruction grâce à l’imprescriptibilité.
La parole est à M. Philippe Dunoyer. Beaucoup de choses ont déjà été dites, je n’en ajouterai que deux. Premièrement, l’argument consistant à dire que l’imprescriptibilité est sacralisée en ce qu’elle ne concerne que les seuls crimes contre l’humanité est une vérité mais qui ne peut nous arrêter dans un travail qui reprend celui qui avait amené notre assemblée à voter l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. C’est bien le Parlement qui a décidé alors, pour les raisons qui étaient les siennes, d’ériger à un niveau suprême la sanction dans le temps de ce type de crimes. Or nous sommes tous d’accord pour considérer que les crimes dont nous débattons aujourd’hui sont particulièrement odieux, qui n’ont certes rien à voir avec les crimes contre l’humanité de par leur nature et leur origine, mais qui sont tout aussi odieux, et méritent à ce titre d’être placés au même rang à la fois pour les victimes et pour la société.
Au passage, madame la secrétaire d’État, si le risque d’inconstitutionnalité existe, éventuellement après le dépôt d’une question prioritaire de constitutionnalité, nous pourrions, vous au titre du Gouvernement ou nous-mêmes en tant que parlementaires, l’anticiper en en déposant une. Aucun de nous n’envisage une seconde de comparer ces crimes avec d’autres, les plaçant en balance pour voir s’ils seraient un peu moins ou un peu plus graves : on ne parle que de ces crimes-là, mais il faut en parler.
Deuxièmement, je salue le geste du Gouvernement de proposer d’allonger de vingt ans à trente ans la prescription des crimes sexuels contre les mineurs, geste que chacun ici évidemment apprécie, mais il n’y a pas de raison objective de considérer qu’il serait impossible d’aller au-delà de ce geste. Aucun des arguments matériels qui ont été avancés ne justifie de s’arrêter à trente ans – pourquoi pas alors trente et un ou trente-deux ans ?
Je conclurai en soulignant que le message serait alors très fort, puisqu’il montrerait que notre société condamne ce type de crimes, définitivement et tant que la manifestation de la vérité est possible, parce qu’ils sont insupportables.
(Applaudissements sur les bancs du groupe UDI-Agir et sur quelques bancs du groupe MODEM.) Très bien ! La parole est à Mme Clémentine Autain. Mes chers collègues, c’est un débat difficile, qui demanderait beaucoup d’heures de discussion et nécessiterait aussi de mettre à plat l’ensemble des normes de notre droit. Je rappelle en effet que si l’imprescriptibilité est appliquée aujourd’hui aux crimes contre l’humanité, d’autres actes – je pense au meurtre qui, lui, ôte la vie pour le coup au sens propre du terme – ne font pas l’objet d’une imprescriptibilité. Si on bousculait la hiérarchie des délais de prescription pour ce qui concerne le viol, il faudrait aussi s’interroger sur les meurtres, car il serait tout de même un peu compliqué de ne pas le faire. Aucun problème, faisons-le ! En effet, il existe bien une échelle, et il me semble que le fait d’allonger déjà de dix ans constitue une prise en considération de l’amnésie traumatique – spécificité tout à fait importante, cela a été dit.
Certes, il y a bien dans les violences sexistes et sexuelles une façon de porter atteinte à l’humanité, au sens de la condition humaine,…
Tout à fait ! …et ces violences font système ; mais à travers le crime contre l’humanité, c’est un État, avec des responsabilités claires, qui est attaqué. Si l’on se demandait, dans la même logique, qui est responsable des crimes sexistes et sexuels, on verrait qu’il s’agit non pas seulement des violeurs, mais bien du système de la domination masculine, système dont les responsabilités sont bien difficiles à déterminer.
Il est donc difficile d’établir la hiérarchie des sanctions. Cela dit, dans l’état du droit actuel, nous aurions aimé que le Gouvernement et la majorité acceptent en commission notre amendement visant à allonger la prescription de vingt ans à trente ans non seulement pour les viols sur mineurs mais aussi pour les viols sur majeurs. Quoi qu’il en soit, il nous semble qu’à ce stade, l’imprescriptibilité doit rester réservée aux crimes contre l’humanité, actes qui concernent avant tout des États et des groupes qui commettent des meurtres de masse.
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe FI.) La parole est à M. Erwan Balanant. Le débat est passionnant et se positionne à mon sens sur deux points, l’un philosophique et l’autre juridique.
Le débat philosophique n’est certainement pas fermé.
Philosophons ! Je pense que personne ici ne dira que le crime de viol sur un enfant n’est pas un crime contre une certaine conception de l’humanité que nous partageons, et nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il s’agit d’un crime odieux. Est-ce pour autant un crime contre l’humanité, dans l’acception juridique du terme ? C’est une autre question.
Sur le plan juridique, la disposition que nous allons voter permet de trouver un certain équilibre, de rétablir une cohérence dans le système de la prescription. C’est une étape – peut-être insuffisante. Notre débat montre bien que la question n’est pas encore tranchée et que les choses vont continuer à évoluer.
Je pense, par exemple, aux progrès de la médecine : durant les auditions que nous avons conduites dans le cadre de la mission d’information de la délégation aux droits des femmes, des chercheurs nous ont dit qu’il serait bientôt possible d’établir scientifiquement la trace des traumatismes grâce à l’imagerie médicale et même de dater l’amnésie traumatique. On pourrait alors envisager une nouvelle étape : celle de la suspension du délai de prescription du fait de la preuve de l’amnésie traumatique. Ce pourrait être une solution. En tout cas, je suis sûr que ce débat n’est pas tranché. Continuons à l’approfondir, il ne s’agit que d’une première étape et, qui sait, peut-être dans dix ans reculerons-nous encore de dix ans la prescription ? Quoi qu’il en soit, à ce stade, ce serait un mauvais marqueur, eu égard à l’équilibre de notre droit, que d’aller vers l’imprescriptibilité.
Je mets aux voix les amendements identiques nos 66, 74, 178, 221 et 259.
(Il est procédé au scrutin.)
(Les amendements identiques nos 66, 74, 178, 221 et 259 ne sont pas adoptés.) Je suis saisi de deux amendements, nos 248 et 72, pouvant être soumis à une discussion commune.
La parole est à M. Jean-Félix Acquaviva, pour soutenir l’amendement no 248.
L’Assemblée vient de voter contre l’imprescriptibilité, et M. Castellani, M. Colombani et moi-même le regrettons. Nous proposons ici de repousser de vingt années supplémentaires la prescription de l’action publique pour la porter à cinquante ans. Nous pensons en effet que ce doit être la réponse face à la gravité d’un crime sexuel commis sur un mineur, gravité qui a été largement évoquée, et face aux séquelles psychologiques qui en résultent tout au long de la vie. Certes, l’allongement du délai de prescription à trente ans est une avancée, mais qui ne nous semble pas suffisante, et ce d’autant plus qu’il faut aussi tenir compte du phénomène de l’amnésie traumatique, qui peut conduire à une prise de conscience par la victime bien plus tard que l’événement, parfois plusieurs dizaines d’années après. La parole est à M. Xavier Paluszkiewicz, pour soutenir l’amendement no 72. À défaut d’obtenir l’imprescriptibilité des crimes et délits sexuels commis sur personnes mineures, cet amendement de repli vise à etendre la durée de la prescription de vingt à quarante ans. Quel est l’avis de la commission sur ces deux amendements en discussion commune ? Quarante ans, cinquante ans : de telles durées de prescription n’existent pas dans notre droit pénal. Je rappelle encore une fois que l’allongement de la prescription à trente ans répond également à un besoin de cohérence. En effet, la dernière réforme en matière de prescription avait gommé la spécificité des crimes sur mineurs. Le mérite de cet article 1erest de rétablir de la cohérence en réinscrivant dans le code pénal la spécificité des crimes commis envers des mineurs.
Par ailleurs, je le répète, des délais de quarante ou de cinquante ans ne s’inscrivent pas dans l’échelle des délais de prescription.
La commission est donc défavorable à ces deux amendements.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Je suis ravie que nous en soyons à ce stade de nos débats : le Gouvernement propose en effet d’allonger de dix ans les délais de prescription et je vois que cette proposition, qui constitue une avancée, ne suscite pas d’opposition majeure ou de principe. J’ai l’impression que nous sommes toutes et tous déjà au moins en phase sur ce sujet.
Pour donner plus précisément l’avis du Gouvernement sur ces deux amendements, je rappelle que le choix d’un allongement supplémentaire de ces délais serait source de complexification et de déstructuration du droit de la prescription. Il risquerait de détruire l’important effort de simplification qui avait été accompli dans le cadre de la loi du 27 février 2017 portant réforme de la prescription en matière pénale.
En effet, le droit actuel ne connaît que le délai de prescription de droit commun de vingt ans et le délai dérogatoire de trente ans applicable à certains crimes comme les actes de terrorisme ou les crimes de guerre. Par conséquent, un nouveau délai de quarante ans ou de cinquante ans serait difficilement explicable et relativement incohérent au regard de l’ensemble du droit.
Je rappelle que nous sommes parvenus à cette proposition d’un délai de trente ans au terme d’un large travail, qui a duré des mois et qui avait été entamé sous la précédente législature. Nous avons décidé de le poursuivre et de soumettre cette proposition au vote. Or la mission de consensus a conclu précisément au fait qu’un délai de prescription de trente ans constituait la meilleure des réponses. Le Gouvernement est donc défavorable à ces deux amendements.
(Les amendements nos 248 et 72, successivement mis aux voix, ne sont pas adoptés.) Nous en arrivons à l’amendement no 108.
Sur cet amendement, je suis saisi par le groupe UDI, Agir et indépendants d’une demande de scrutin public.
Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
La parole est à M. Philippe Dunoyer pour le soutenir.
Cet amendement s’inscrit dans la continuité de nos débats précédents, s’agissant notamment d’une meilleure prise en compte des victimes d’amnésie traumatique et de la difficulté qu’il y aurait à bouleverser l’échelle des délais de prescription.
Nous vous proposons de nous attacher à la spécificité des crimes de viols sur mineurs. Selon le rapport de l’association Mémoire traumatique et victimologie datant de 2015, intitulé
Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte , les victimes de ces crimes peuvent être, dans 37 % des cas, sujettes à une amnésie traumatique.
Même si l’allongement du délai de prescription de vingt à trente ans faciliterait le dépôt de plainte pour les victimes qui sortiraient d’un tel état de traumatisme, personne ne saurait affirmer que chacune de ces victimes sera en capacité de porter effectivement plainte et ne sera pas, à un moment, empêchée de le faire pour cause de forclusion, même compte tenu du nouveau délai de prescription qui va être instauré.
Madame la secrétaire d’État, vous le disiez hier dans vos propos liminaires : il ne faut rien lâcher. Il faut donc tenter de proposer toutes les solutions que le droit est susceptible d’offrir. Je vous propose donc de ne pas fixer le délai de prescription pour ce type de crime à une durée normée et forfaitaire : l’amendement no 108 a pour objet de faire en sorte que le délai courre non plus à compter de la majorité des mineurs concernée, mais « du jour où l’infraction apparaît à la victime dans des conditions lui permettant d’exercer l’action publique ».
Erwan Balanant vient de le dire : l’amnésie traumatique est non seulement un mécanisme dorénavant maîtrisé et connu sur le plan médical, au moment où elle survient ou quand on s’en libère, et que l’on pourra bientôt, peut-être, dater de façon plus précise encore. Il n’y a donc aucune difficulté ni aucune subjectivité en la matière : la date de départ du délai de prescription sera fonction de chacun des cas. Elle ne sera donc pas déterminée forfaitairement par notre assemblée.
Pour le coup, nous serons ainsi certains que toutes les victimes d’amnésie traumatique seront en mesure de porter plainte et auront la chance de voir leur plainte aboutir.
Quel est l’avis de la commission ? Cher collègue, si je comprends bien entendu l’objectif que vous visez, je crains de ne pas partager la traduction juridique que vous en proposez. En effet, l’imprécision de votre rédaction serait source d’une importante insécurité juridique.
Comment, en définitive, déterminer le « jour où l’infraction apparaît à la victime dans des conditions lui permettant d’exercer l’action publique » ? Une telle adoption conduirait à ce que le point de départ du délai de prescription soit renvoyé à une date indéterminée : elle rendrait l’action publique en quelque sorte prisonnière du comportement de la victime.
Dans le code pénal, figurait une disposition similaire, applicable aux personnes vulnérables ; elle a été abrogée par le législateur en 2017, pour les motifs que je viens de vous exposer.
La commission a donc émis, s’agissant de l’amendement no 108, un avis défavorable.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Même si je partage, monsieur le député, le fond de vos propos, il me semble qu’il nous faut encore progresser à la fois dans la connaissance scientifique des phénomènes d’amnésie traumatique et dans leur vulgarisation pour que le grand public, mais également les professionnels du droit, en aient une meilleure connaissance.
L’adoption de votre amendement reviendrait, monsieur le député, à inscrire dans le code pénal une forme de prescription indéterminée, qui serait extrêmement floue : le Gouvernement y est donc défavorable.
La parole est à M. Philippe Dunoyer. J’entends bien les contre-arguments qui ont été opposés à mon amendement, et je m’y attendais. Le docteur Violaine Guérin, médecin endocrinologue et gynécologue, a prouvé scientifiquement que l’amnésie traumatique, à la fois lorsqu’elle survient et lorsque la personne qui en est victime s’en libère, peut être constatée médicalement par un médecin psychiatre formé à cette problématique.
Par conséquent, il n’existe en la matière aucune subjectivité, à moins de considérer que la victime s’amuserait – pardonnez-moi le terme – à attendre, alors qu’elle sort d’un traumatisme aussi violent. Après avoir pris conscience d’un traumatisme ancien, elle prendrait du temps pour verbaliser ce qu’elle a fini par constater pour, enfin, porter plainte. Personne ne peut, dans cet hémicycle, imaginer une telle situation.
Par conséquent, dès lors que l’amnésie est médicalement constatable, qu’un médecin formé peut l’attester, et qu’un point de départ peut être fixé pour faire commencer le délai de prescription de trente ans, je maintiens qu’en l’état des connaissances et du droit, nous pouvons, si nous le souhaitons – et même si la rédaction de mon amendement est perfectible, ce dont je veux bien convenir –, introduire dans notre droit positif, sans aller jusqu’à l’imprescriptibilité, un délai de prescription courant à partir du jour où un fait serait médicalement constaté. Une telle disposition permettrait de défendre et de protéger toutes les victimes des amnésies traumatiques.
Je mets aux voix l’amendement no 108.
(Il est procédé au scrutin.)
(L’amendement no 108 n’est pas adopté.) La parole est à M. Xavier Breton, pour soutenir l’amendement no 149.