XVe législature
Session ordinaire de 2021-2022

Séance du mercredi 23 mars 2022

Monsieur le président d’Ukraine, monsieur le président de l’Assemblée nationale, mesdames et messieurs les députés et sénateurs, mes chers collègues, mesdames et messieurs les représentants du corps diplomatique, le moment est solennel, les circonstances inédites. Pour la première fois de notre histoire parlementaire, nous accueillons le président d’un pays en guerre, d’un pays à la capitale assiégée, sur lequel les frappes redoublent d’intensité en ce moment même. Car l’inadmissible est en train de se produire : la guerre en Europe, aux portes de l’Union européenne ; la guerre en Ukraine.
Votre peuple, monsieur le président d’Ukraine, force l’admiration. Alors qu’il est la cible d’une agression que rien ne peut justifier, alors qu’il est la victime d’un appétit de conquête territoriale qui fait voler en éclats toutes les règles de la communauté internationale, alors qu’il est la proie de la folie meurtrière des autorités russes, le peuple ukrainien se bat. Les Ukrainiens, civils et militaires, résistent jusqu’à l’héroïsme pour défendre la souveraineté de leur pays et leur liberté, aux yeux de l’Europe et du monde.
Je souhaiterais, mes chers collègues parlementaires, auxquels j’associe les membres du Conseil de Paris, que je salue et qui nous écoutent, que nous nous levions et applaudissions, afin de rendre hommage au courage du peuple ukrainien et de vous-même, monsieur le président.
(Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)
Chers collègues, mesdames et messieurs, le temps n’est pas seulement à l’émotion. Il est avant tout à l’action. Vous nous direz dans un instant, monsieur le président d’Ukraine, ce que vous attendez de notre pays, la France. Permettez-moi de vous remercier d’avoir fait le choix, en pleine tourmente, de vous adresser aux parlements des grandes démocraties et singulièrement au Parlement français, pour transmettre le témoignage de l’Ukraine et vos attentes. Ne doutez pas de notre soutien, pour aujourd’hui et pour l’avenir.
Votre respect de l’institution parlementaire distingue votre pays de ses adversaires. Il fait sens : dans son combat, l’Ukraine défend aussi nos valeurs, celles de la démocratie, de l’humanisme, de la liberté, de la civilisation européenne. Oui, parce que l’Ukraine appartient à la famille européenne.
Je vais maintenant donner la parole au président Ferrand, qui va prendre la suite.
(Applaudissements sur tous les bancs.) Monsieur le président de l’Ukraine, monsieur le président du Sénat, mesdames et messieurs les députés et sénateurs, mesdames et messieurs les représentants du corps diplomatique, c’est un honneur pour nous de vous accueillir au sein de l’Assemblée nationale. Nous connaissons votre attachement à la France, où vous avez effectué votre premier déplacement officiel à l’étranger après votre élection comme président de l’Ukraine. Vous aviez ainsi engagé, dès 2019, un dialogue fructueux avec la France. Je tiens également à saluer la présence parmi nous de l’ambassadeur d’Ukraine en France, M. Vadym Omelchenko. (Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)
Depuis maintenant près d’un mois de guerre, les Ukrainiens se battent et résistent de façon héroïque à l’agression militaire russe. Soyez sûr, monsieur le président, de la solidarité et de l’entière mobilisation de la représentation nationale. Nous continuerons de veiller à ce que tout soit mis en œuvre pour vous porter assistance, qu’il s’agisse de l’adoption de mesures restrictives à l’encontre de l’agresseur ou de la fourniture d’un soutien humanitaire aux Ukrainiens comme aux réfugiés.
Nous avons tous vu ces images choquantes, bouleversantes, de villes ukrainiennes bombardées et assiégées. La France condamne ces actes et ces bombardements indiscriminés visant les populations civiles. Cela doit s’arrêter immédiatement, et nous appelons la Russie à se conformer au droit international humanitaire. Dans ces circonstances tragiques, le peuple ukrainien fait preuve d’une résistance admirable. Je tiens à saluer son courage et celui des autorités ukrainiennes. Sachez que nous demeurons à vos côtés.
(Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)
Monsieur le président de l’Ukraine, vous avez la parole. Merci. C’est un grand honneur pour moi, pour l’Ukraine et pour notre peuple. Mesdames et messieurs les sénateurs, mesdames et messieurs les députés, élus de Paris, peuple français, je suis reconnaissant de l’honneur qui m’est fait de m’adresser à vous aujourd’hui. Je suis sûr que vous savez très bien ce qui se passe en Ukraine ; vous savez pourquoi cela se produit et vous savez qui est coupable – y compris ceux qui se cachent la tête dans le sable et essaient de trouver de l’argent en Russie.
Je m’adresse à vous, qui êtes des gens honnêtes, rationnels et audacieux, pour vous poser une question : comment arrêter cette guerre ? Comme instaurer la paix en Ukraine ? La plupart des réponses sont dans vos mains, dans nos mains. Le 9 mars dernier, des bombes aériennes russes ont été lancées sur l’hôpital pour enfants et une maternité de notre ville de Marioupol, une ville paisible du sud de l’Ukraine. Oui, c’était une ville complètement paisible jusqu’à l’arrivée des troupes russes, qui l’ont soumise à un siège brutal, moyenâgeux, et ont commencé à tuer des gens. Dans cette maternité sur laquelle les Russes ont lancé des bombes, il y avait notamment des femmes qui se préparaient à accoucher. La plupart d’entre elles ont survécu, mais certaines ont été grièvement blessées : une femme a vu son pied, qui était fracturé, être amputé ; une autre a eu le bassin fracturé et son bébé est mort avant la naissance. Alors qu’on essayait de la sauver, elle demandait aux médecins de la laisser mourir, de ne pas l’aider : elle ne voyait pas de raisons de rester en vie. Elle est morte.
En Ukraine, en Europe, en 2022, pour des centaines de millions de personnes, il était impensable que le monde puisse être détruit. Je vous demande d’observer une minute de silence en l’honneur et à la mémoire des milliers d’Ukrainiennes et d’Ukrainiens qui ont été tués à la suite de l’invasion russe du territoire ukrainien.
(Mmes et MM. les députés se lèvent et observent une minute de silence.)
Merci. Après des semaines d’invasion russe, Marioupol et d’autres villes ukrainiennes frappées par l’occupant rappellent les ruines de Verdun. Comme sur les photos de la première guerre mondiale, que chacun a eu l’occasion de voir, l’armée russe ne distingue pas les objets qu’elle cible. Elle détruit tout : quartiers résidentiels, hôpitaux, écoles, universités ; tout. Elle brûle les entrepôts de nourriture et de médicaments : elle brûle tout. Elle ne tient pas compte du concept de crime de guerre ni des obligations liées aux conventions internationales. Elle a apporté la terreur sur le sol ukrainien, et chacun de vous en est conscient. Vous avez toutes les informations, car tous les faits sont disponibles : les femmes violées par les militaires russes dans les zones temporairement occupées, les réfugiés qu’ils tuent sur les routes, les journalistes qu’ils tuent aussi tout en sachant que ce sont des journalistes, sans compter les personnes âgées qui ont survécu à l’holocauste et qui sont désormais obligées de fuir les frappes russes dans des abris antibombes. Ce qui se passe en Ukraine, l’Europe ne l’avait pas vu depuis quatre-vingts ans. Des gens désespérés supplient pour mourir.
En 2019, quand je suis devenu président, il existait déjà un cadre de négociation avec la fédération de Russie : le format Normandie. Il devait mettre fin à la guerre dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, qui dure malheureusement depuis huit ans. Quatre États ont participé au format Normandie – l’Ukraine, la Russie, l’Allemagne et la France –, mais ils représentaient l’ensemble du monde, ils exprimaient toutes les positions des pays du monde entier. Certains ont soutenu ce processus tandis que d’autres essayaient de le retarder, voulant le perturber. Mais il semblait important qu’un tel cadre continue d’exister. En 2019, les négociations ont donné des résultats – nous avons réussi à libérer des personnes gardées en captivité et à négocier certaines décisions –, ce qui a constitué une bouffée d’air frais ou comme une lueur d’espoir, l’espoir que les conversations avec la Russie puissent être constructives, que les dirigeants de la Russie puissent être convaincus par nos paroles, que Moscou puisse choisir la paix.
Mais le 24 février 2022 est arrivé. Ce jour a effacé tous les efforts consentis ; il a brisé le concept même de dialogue et l’expérience européenne des relations avec la Russie ; il a infléchi les destinées de l’histoire européenne. Tout cela a été bombardé par les troupes russes, écrasé par l’artillerie russe et brûlé par les tirs de missiles russes. N’ayant pu trouver la vérité dans les bureaux, nous sommes obligés de la chercher sur le champ de bataille. Alors, que nous reste-t-il ? Nos valeurs, notre unité et notre détermination à défendre notre liberté, notre liberté commune, celle de Paris et de Kiev, de Berlin et de Varsovie, de Madrid et de Rome, de Bruxelles et de Bratislava. Les bouffées d’air frais ne nous aideront pas. Nous devons agir ensemble, faire pression ensemble sur la Russie pour l’inciter à chercher la paix.
Mesdames et messieurs, peuple français, le 24 février, le peuple ukrainien s’est uni. Désormais, nous n’avons plus ni droite ni gauche, nous ne distinguons plus entre les représentants du pouvoir et ceux des coalitions de l’opposition ; nous ne pensons qu’à instaurer la paix pour protéger notre pays. Nous sommes reconnaissants à la France pour son aide et pour les efforts du Président de la République Emmanuel Macron, qui a fait preuve d’un véritable leadership. Nous communiquons constamment avec lui et coordonnons nos actions. Les Ukrainiens voient que la France apprécie et protège la vérité. Vous savez ce que sont la liberté, l’égalité et la fraternité. Chacune de ces notions est importante pour vous : je le sens et les Ukrainiens le ressentent aussi.
Nous attendons de la France, de votre leadership, que vous conduisiez la Russie à rechercher la paix, pour mettre fin à cette guerre contre la liberté, l’égalité et la fraternité, contre tout ce qui a rendu l’Europe unie, libre et diverse. Nous attendons de la France, de votre leadership, la restauration de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Nous pouvons le faire ensemble. Si certains parmi vous en doutent, votre peuple, lui, en est sûr, comme tous les autres peuples d’Europe. Sous la présidence française du Conseil de l’Union européenne, une décision mûrie sera prise en faveur de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Ce sera une décision historique, prise à un moment historique, comme cela fut toujours le cas dans l’histoire du peuple français.
Mesdames et messieurs, peuple français, demain cela fera un mois que les Ukrainiens se battent pour leur vie et leur liberté, que notre armée s’oppose héroïquement aux forces russes, pourtant supérieures. Nous avons besoin d’encore plus d’aide et de soutien. Pour que la liberté ne perde pas, elle doit être bien armée. Les chars, les armes antichars, les avions de combat, la défense aérienne : nous en avons besoin et vous pouvez nous aider. Pour que la liberté ne perde pas, le monde doit aussi la soutenir avec des sanctions contre l’agresseur. Chaque semaine, il faut prendre un nouveau paquet de sanctions. Les entreprises françaises doivent quitter le marché russe : Renault, Auchan, Leroy Merlin et tous les autres groupes doivent cesser d’être les sponsors de la machine de guerre russe.
(Applaudissements sur quelques bancs des groupes LaREM, Dem et SOC ainsi que parmi certains députés non inscrits.) Ils doivent cesser de financer le meurtre de femmes et d’enfants, ou le viol. Chacun doit se rappeler que les valeurs passent avant les bénéfices.
Nous devons déjà penser à l’avenir, à la façon dont nous allons vivre après la guerre. Il nous faut des garanties solides pour rendre la sécurité inébranlable et les guerres impossibles dans ce monde. Créons un nouveau système de garanties et de sécurité, au sein duquel la France jouera un rôle de premier plan, pour que personne n’ait plus à pleurer la mort, pour que les gens puissent vivre leur vie et mourir non pas sous les bombes, au milieu d’une guerre, mais quand leur heure est venue, dans la dignité. Chacun doit vivre dans le respect, et on doit pouvoir lui dire « adieu », comme la France l’a dit à Jean-Paul Belmondo.
Merci, la France ! Gloire à l’Ukraine !
(Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.) Monsieur le président, au nom de la représentation nationale, je vous remercie de vous être adressé aux parlementaires et au peuple français.
La séance est levée.
(La séance est levée à quinze heures vingt.)
Le directeur des comptes rendus
Serge Ezdra