Question orale n° 641 :
Non-remplacement des enseignants et inégalités scolaires en Seine-Saint-Denis

17e Législature

Question de : M. Thomas Portes
Seine-Saint-Denis (3e circonscription) - La France insoumise - Nouveau Front Populaire

M. Thomas Portes appelle l'attention de M. le ministre de l'éducation nationale sur les conséquences du non-remplacement des enseignants et sur les conditions d'apprentissage des élèves en Seine-Saint-Denis. À Noisy-le-Grand, dans sa circonscription, la situation de l'école maternelle Joliot-Curie illustre de manière frappante l'état d'abandon du service public d'éducation. Depuis la rentrée scolaire de septembre 2025, les élèves de grande section ont déjà vu passer plus de dix enseignants différents. La directrice de l'école, qui assurait l'enseignement de cette classe, est en arrêt maladie depuis février 2025 et n'a jamais été durablement remplacée. Malgré l'annonce de deux nouveaux remplaçants à compter du 26 janvier 2026, l'un d'entre eux est déjà absent. Résultat : les élèves se retrouvent encore sans enseignant au moins deux jours par semaine. Ces enfants ont quatre ou cinq ans. Ils devraient apprendre à parler, à lire leurs premiers mots, à découvrir l'école. A la place, ils découvrent l'instabilité permanente. Au total, depuis leur entrée en maternelle, la majorité de ces enfants n'a jamais connu une année scolaire complète avec un enseignant stable. Les remplacements successifs, les absences répétées et l'absence de continuité pédagogique désorganisent profondément la classe. Les parents d'élèves alertent depuis des mois sur les conséquences pour leurs enfants : pleurs quotidiens, anxiété, troubles du sommeil, troubles du comportement et décrochage progressif. Cette situation ne peut plus durer. Un remplacement pérenne doit être immédiatement trouvé pour cette classe. Mais ce qui se passe à Noisy-le-Grand n'est malheureusement pas un accident. C'est le symptôme d'un problème structurel du service public d'éducation qui frappe tout un département. La Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune et l'un des plus pauvres de France métropolitaine. Près d'un tiers de la population a moins de 25 ans et un quart y vit sous le seuil de pauvreté. Cela en fait le territoire où les besoins éducatifs sont les plus élevés du pays. Et pourtant, c'est aussi le département où l'école publique manque le plus de moyens. Les absences d'enseignants sont trop souvent non remplacées pendant plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Dans certaines écoles de Seine-Saint-Denis, plusieurs centaines de journées d'enseignement ne sont pas assurées chaque année faute de remplaçants. Un élève de Seine-Saint-Denis perd en moyenne l'équivalent d'une année entière d'enseignement au cours de sa scolarité à cause de ces absences non remplacées. Dans le même temps, la précarité des personnels progresse: la part d'enseignants contractuels dans le premier degré est nettement plus élevée en Seine-Saint-Denis que dans d'autres territoires. Dans plusieurs académies, des milliers de postes ne trouvent plus de candidats aux concours de recrutement. Résultat : dans les écoles, dans les collèges, dans les lycées du département, la moindre absence désorganise tout un établissement. Les élèves sont répartis dans les autres classes, les effectifs explosent et les conditions d'apprentissage se dégradent pour tout le monde. Et pendant ce temps, le Gouvernement a annoncé pour la rentrée 2026 la suppression de plus de 4 000 postes d'enseignants. Autrement dit, alors que l'école manque déjà de professeurs, on décide d'en supprimer encore. Le ministère aggrave la pénurie de personnels dans de nombreuses académies et l'école publique manque aujourd'hui de tout : d'enseignants, de remplaçants, de personnels éducatifs et médico-sociaux. Cette dégradation fragilise l'ensemble du système éducatif et accentue les inégalités scolaires. L'école, qui devrait être l'outil principal de réduction des inégalités sociales, se retrouve au contraire affaiblie par des politiques qui ont progressivement appauvri le service public d'éducation. En Seine-Saint-Denis, ces choix ont des conséquences particulièrement graves. Depuis plusieurs semaines, enseignants, parents d'élèves et organisations syndicales du département se mobilisent donc pour demander un plan d'urgence pour l'école en Seine-Saint-Denis, comprenant notamment la création de 5 000 postes supplémentaires, dont des postes de remplaçants. M. le député souligne qu'une question simple se pose aujourd'hui, à savoir comment parler d'égalité des chances lorsque certains enfants apprennent dans des classes à vingt élèves tandis que d'autres se retrouvent à quarante-cinq en maternelle. Il s'interroge également sur la manière dont il est possible d'accepter qu'un élève perde l'équivalent d'une année d'enseignement simplement parce qu'il grandit en Seine-Saint-Denis. Il rappelle que les enfants de ce département ne sont pas des citoyens de seconde zone et constate que, pourtant, leur droit à l'éducation dépend encore trop souvent de leur code postal. Il lui demande donc s'il entend enfin prendre la mesure de la situation et mettre en place un véritable plan d'urgence pour l'école en Seine-Saint-Denis, afin de garantir le remplacement effectif des enseignants et des conditions d'apprentissage dignes pour tous les élèves.

Réponse en séance, et publiée le 25 mars 2026

MANQUE D’ENSEIGNANTS EN SEINE-SAINT-DENIS
Mme la présidente . La parole est à M. Thomas Portes, pour exposer sa question, no 641, relative au manque d’enseignants en Seine-Saint-Denis.

M. Thomas Portes . Une école publique ferme chaque jour dans notre pays depuis quarante ans, alors que le nombre d'élèves reste stable sur la même période. Voilà le résultat de la logique de prétendue rationalisation libérale.

En Seine-Saint-Denis, dans le département le plus jeune de France, la Macronie ferme des classes à chaque rentrée scolaire. Au collège Honoré-de-Balzac de Neuilly-sur-Marne, la fermeture de deux classes a été annoncée. Dans cet établissement, la note moyenne des élèves aux épreuves écrites du brevet ne dépasse pourtant pas 8,2/20. Moins de 40 % d'entre eux atteignent 8/20 en français et en mathématiques. L'établissement vient d'être intégré au Plan 800 collèges contre l'échec scolaire. Voilà bien la politique du « en même temps » : désigner une école comme prioritaire tout en augmentant ses effectifs pour les porter à vingt-neuf élèves par classe, contre une moyenne européenne s'établissant à vingt et un élève par classe.

Après des semaines de mobilisation des parents d'élèves et des professeurs ainsi que plusieurs interpellations du rectorat, aucune solution satisfaisante n'a été trouvée. Je me tourne donc vers vous, monsieur le ministre : vous engagez-vous à maintenir ces deux classes au collège Honoré-de-Balzac, qui sont essentielles aussi bien pour les enseignants que pour les élèves ?

À Noisy-le-Grand aussi, j'ai tiré la sonnette d'alarme à de nombreuses reprises sur la situation à la maternelle Joliot-Curie. Des enfants de 3 à 5 ans ont vu passer dix enseignants différents en un an. L'année dernière, ils sont restés plusieurs mois sans cours, quand ils n'étaient pas entassés dans des classes comptant jusqu'à quarante-cinq élèves. Pleurs, anxiété, troubles du sommeil, décrochage progressif : la détresse de ces enfants est le résultat de vos politiques de destruction de l'école publique.

À Neuilly-Plaisance, autre école maternelle, même problème. À l'école Victor-Hugo, une enseignante est absente depuis près de quatre mois, toujours sans remplacement. Les cours se donnent à quarante enfants par classe, contre une moyenne de dix-neuf élèves dans le premier degré pour les autres pays européens membres de l'OCDE. À la rentrée 2025, la fermeture d'une classe avait déjà dégradé les conditions d'apprentissage. Après l'alerte donnée par la communauté éducative, après avoir interpellé le rectorat, je m'adresse à vous monsieur le ministre : ferez-vous durablement remplacer cette enseignante absente ?

En Seine-Saint-Denis, les remplacements durables sont devenus l'exception, l'absence de cours la norme. Un élève du département perd plus d'un an de scolarité du fait du non-remplacement des professeurs : l'école de l'inégalité des chances.

Allez-vous – comme nous vous le demandons – renforcer et mutualiser les brigades de remplacement avec les départements limitrophes, puisque celle de notre département est structurellement insuffisante ?

Classes surchargées, absence d'adultes encadrants, salles trop petites, bâtiments mal isolés et vétustes, présence de nuisibles… pour les élèves de Seine-Saint-Denis, les politiques d'austérité mettent toutes les chances du côté de la précarité. La dégradation des conditions d'apprentissage de nos enfants donne lieu à des situations dignes de la science-fiction. À Noisy-le-Grand, la municipalité a distribué des vuvuzelas aux enseignants pour pallier le dysfonctionnement d'une alarme incendie. Cet hiver nos élèves apprenaient en gants et en écharpe, du fait de l'absence d'isolation et de chauffage des bâtiments.

Pour les 550 nouveaux élèves à accueillir l'année prochaine dans le département, seuls neuf postes sont prévus au lieu des trente-cinq qui seraient nécessaires au bon accompagnement des élèves. Il s'agit d'une conséquence directe de la suppression de milliers de postes d'enseignants décidée dans votre projet de loi de finances pour 2026 et sur laquelle nous n'avons pas pu voter.

Depuis mon élection il y a quatre ans, parents d'élèves et enseignants nous interpellent quasiment chaque semaine sur des problèmes dans les écoles publiques du département, pour lequel nous exigeons un plan d'urgence éducation. Il manque au moins 5 000 enseignants et 3 000 postes de vie scolaire, des accompagnants d’élèves en situation de handicap, des conseillers principaux d'éducation, des médecins scolaires et des psychologues pour accompagner les enfants, dont beaucoup sont en détresse.

Monsieur le ministre, vous et votre gouvernement financez la scolarité privée à hauteur d'au moins 12 milliards d'euros par an, dans la plus grande opacité, tout en consacrant, en moyenne, 2 300 euros de moins à un élève de Seine-Saint-Denis qu'à un élève parisien. Allez-vous continuer à soutenir le séparatisme scolaire des plus riches, tandis que vous abandonnez les élèves les plus défavorisés ?

Mme la présidente . La parole est à M. le ministre de l'éducation nationale.

M. Édouard Geffray, ministre de l'éducation nationale . Je ne suis pas du genre à nier les difficultés, mais j'aime bien qu'on en parle de manière objective et en s'appuyant sur les bons chiffres. Or ceux que vous avez indiqués me semblent en grande partie erronés. Je n'aurai pas le temps de tous les rectifier au cours des deux minutes et dix secondes qui me restent, mais il me semble que c'est un problème.

Vous attirez d'abord mon attention sur la situation de l'école Joliot-Curie à Noisy-le-Grand – vous aviez mentionné cette école dans votre question écrite, ce qui me permet de vous répondre précisément – marquée par des difficultés de remplacement, qui ne sont d'ailleurs pas propres à la Seine-Saint-Denis : nous en rencontrons ailleurs, notamment en Île-de-France, en particulier parce que les concours ne font pas le plein. Pour faire face à cette difficulté, nous avons mobilisé des enseignants remplaçants, d'abord en service partagé, avant d'affecter un remplaçant à temps plein, depuis le 3 février jusqu'à la fin de l'année scolaire. En parallèle, nous avons renforcé le recrutement de personnels contractuels, afin de consolider durablement les capacités de remplacement dans le département.

Vous me saisissez également de la situation du collège Honoré-de-Balzac, sur laquelle il faudrait que je me renseigne précisément, car je ne la connais évidemment pas de tête : comme vous le savez, la France compte quelque 60 000 implantations scolaires.

En revanche, je m'inscris en faux contre vos propos, notamment l'idée de « destruction de l'école publique » que vous évoquez. Je veux bien qu'il existe des désaccords plus ou moins profonds, plus ou moins anciens, mais vous ne pouvez pas dire que la Seine-Saint-Denis fait l'objet de moins d'efforts, qu'elle est laissée à l'abandon.

Je rappelle quelques éléments. En Seine-Saint-Denis, on observe une baisse continue des effectifs : à la rentrée 2025, il y avait 2 292 élèves en moins ; vous en perdrez encore 2 846 à la rentrée 2026, soit 1,6 % de l'effectif dans le premier degré. J'ignore où vous avez trouvé ce chiffre de 550 nouveaux élèves. Je n'ai pas non plus connaissance de classes à 45 élèves, à plus forte raison en maternelle. S'il en existe, je ferai enquêter, nous regarderons et je vous indiquerai les chiffres.

Malgré cette baisse continue des effectifs, les moyens ont été préservés, de sorte que les taux d'encadrement se sont nettement améliorés. S'agissant du nombre d'élèves par classe, vous avez fait référence à la moyenne européenne, laquelle concerne le premier degré. Nous allons donc rester sur le premier degré si vous le voulez bien, afin de parler des mêmes choses, sinon la comparaison ne vaut pas. Le nombre d'élèves par classe en Seine-Saint-Denis s'établissait à 19,7 à la rentrée 2025, en forte diminution par rapport à 2017, où il atteignait 23,3, soit près de 4 élèves en moins par classe, même s'il ne s'agit que d'une moyenne. Il y a donc plusieurs choses que je ne peux laisser dire.

Concernant la présence de nuisibles, les alarmes incendie défectueuses et la nécessité de porter des gants, en Seine-Saint-Denis comme partout en France, les questions bâtimentaires relèvent des collectivités territoriales. Je vous invite donc à vous tourner vers elles, car je suis entièrement d'accord avec vous pour dire qu'il s'agit de difficultés qu'il nous faut traiter.

Quant à l'opportunité de mutualiser les brigades de remplacement, j'insiste simplement auprès de vous sur un point : généralement, plus on étend une aire de remplacement, moins les remplaçants y sont disponibles.

Données clés

Auteur : M. Thomas Portes

Type de question : Question orale

Rubrique : Enseignement

Ministère interrogé : Éducation nationale

Ministère répondant : Éducation nationale

Date : La question a été posée au Gouvernement en séance, parue au Journal officiel du 17 mars 2026

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