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LES CHEFS-D'ŒUVRE PICTURAUX
Les peintures
de Delacroix
dans le salon du Roi
Rappel chronologique
établi à partir du livre de Maurice
Sérullaz, Les peintures murales de Delacroix.
Paris, 1963
et de l'ouvrage de Lee Johnson, The Paintings of Eugène
Delacroix. The Public Décorations and their Sketches,
Oxford, 1989.
(avec l'aimable autorisation de Mme Arlette Sérullaz)
1833
30 mai
Avant même d'être officiellement chargé de décorer le
Salon du Roi, Delacroix écrit à «
Monsieur Cavé, Chef de la Division des Belles Lettres, Sciences et Arts,
au Ministère de l'Intérieur et du Commerce», afin d'obtenir, par son
intermédiaire: «l'autorisation de faire préparer le plafond (...)
d'après le procédé de M. Darcet, contre l'humidité. Toute celle qui
avait été absorbée antérieurement est encore dans les plâtres
puisqu'elle a reparu après cinq couches successives de peinture».
(Lettre conservée à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale;
Correspondance. I, p. 358).
27 juin
Delacroix écrit à l'architecte de la Chambre des
députés, M. Lelong, pour l'informer qu'il préfère attendre quelque temps
avant de se mettre au travail. (Lettre conservée à la Bibliothèque de
l'Assemblée nationale; Correspondance. I, p. 359-360).
5 juillet
Les échafaudages sont en train d'être placés mais
Delacroix n'a toujours pas commencé à travailler. (Lettre de
Jean-Baptiste Pierret à Félix Guillemardet ; Correspondance, V,
p. 16l).
27 juillet
Delacroix écrit à Guillemardet : «(...) je suis tout en train de mes
grandes entreprises et non pas sans peine. Il m'a fallu bien intriguer
pour obtenir seulement mon échafaud. Mais enfin, il est à ma convenance.
Je charbonne sur les murs. Tous les commencements sont beaux. C'est
l'accouchement définitif qui coûte». (Correspondance. V, p. 164).
31 août
Par arrêté signé de Thiers, Ministre, Secrétaire
d'État au département du Commerce et des Travaux Publics : « M.. Delacroix est chargé de l'exécution
des peintures du Salon du Roi à la Chambre des députés. Il lui est
alloué pour ce travail une somme de trente [cinq/le mot a été
rajouté] mille francs payable par acompte selon les degrés
d'avancement du travail, et imputable sur les crédits affectés aux
travaux de la Chambre ».
Les documents entérinant cette décision sont transmis
à l'intéressé ainsi qu'au directeur des Travaux de Paris au tout début
du mois de septembre. (Archives nationales, F21 584, en dépôt
à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale).
26 novembre
Delacroix est averti par une lettre du Chef de la 3e
Division, bureau des Beaux Arts au ministère du Commerce et des
Travaux Publics, que « le prix
alloué pour l'exécution des peintures du Salon du Roi (...) sera porté à
35 000 frs ». Il est par ailleurs autorisé à demander un premier
acompte. (Archives nationales, F21 584; en dépôt à la Bibliothèque de
l'Assemblée nationale).
3 décembre
Delacroix demande un acompte de 6 000 francs : «
vu l'avancement des travaux que j'estime au moins au sixième de
l'exécution ». Sa demande est acceptée par arrêté du 7 décembre ; le
même jour Delacroix est informé de cet accord. (Archives nationales, F21
584; en dépôt à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale).
1834
11 avril
Le Constitutionnel se fait l'écho du
mécontentement suscité chez certains par l'attribution de la décoration
du Salon du Roi à un peintre « aussi peu sûr de son œuvre ».
11 juillet
Estimant avoir avancé les travaux « au tiers environ », Delacroix
demande un deuxième acompte à M. Cavé, Chef de la
Division des Beaux-Arts. (Archives nationales, F21 584; en
dépôt à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale). Cet acompte lui sera
accordé le 29 juillet.
3 août
Delacroix écrit à M. Edmond Blanc, directeur des
Bâtiments Publics au Ministère de l'Intérieur afin d'obtenir par son
intermédiaire la fourniture des ornements prévus en supplément des
peintures, «le moment approchant
où il faudra commencer à dorer». (Archives nationales, F13 1077;
Correspondance, I, p. 379).
1835
5 avril
Delacroix écrit à M. Guizard, directeur des Travaux
Publics au Ministère de l'Intérieur, afin d'obtenir l'exécution des
demandes formulées précédemment sans lesquelles il ne peut avancer son
travail. (Archives nationales, F21 584; Correspondance.
I, p. 397).
7 mai
Delacroix demande à M. Cavé, Chef de la division des
Beaux-Arts au Ministère de l'Intérieur, un troisième acompte en raison
de : « l'avancement des peintures
et l'obligation où je suis d'employer des secours étrangers pour
l'exécution des ornements ». Sa requête est acceptée le 18 mai pour
une somme de 3 821 francs, 19 centimes. (Archives nationales, F21
584; en dépôt à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale).
18 décembre
Delacroix écrit à nouveau à M. Cavé pour lui demander
un nouvel acompte « sur le prix de ces travaux qui touchent
à leur terme » (il ne lui
reste plus qu'à exécuter des figures arabesques pour compléter les
trumeaux séparant les croisées). Sa demande sera entérinée le 31
décembre pour une somme de 6 000 francs. (Archives nationales, F21
584; en dépôt à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale).
29 décembre
Le Moniteur Universel relatant l'ouverture de
la session des Chambres indique : «
Sa Majesté s'arrêta un instant dans la grande salle du Trône où elle a
remarqué les peintures exécutées par M. Delacroix».
1836
10 janvier
Dans Le Critique, C. Forger signale, après
s'être rendu au Salon du Roi, que la partie gauche de la frise de la
Justice « n'est point encore
terminée ».
18 janvier
Delacroix écrit au critique d'art Théophile Thoré en
lui signalant qu'il ne lui reste plus à faire « que des grisailles qui sont dans la
partie inférieure ». (Correspondance, I, p. 409).
20 juillet
Delacroix confie à Frédéric Villot ses difficultés : «J'ai recommencé mes tourments
avec mes décorateurs. Je n'en puis rien obtenir qu'en étant sur leur dos
et rien n'avance». (Lettre conservée à la Bibliothèque nationale de
France, fondation Jacques Doucet ; Correspondance, I, p.
415-416).
26 août
Théophile Gautier publie dans La Presse un
long article élogieux intitulé : «
Peintures de la Chambre des députés. - Salle du Trône» dans lequel
il note : « Les fleuves principaux de France serviront à supporter
les différents groupes et à ménager la transition de la peinture à
l'architecture», sous entendant, de ce fait, que les grisailles des
pilastres ne sont pas encore exécutées. « Le plafond sur lequel a dû
travailler M. Eugène Delacroix est on ne peut plus mal disposé à
recevoir des peintures. Il est coupé par un très grand nombre de
compartiments, d'une forme désagréable et difficile à remplir. M.
Delacroix a surmonté très heureusement cet obstacle. Les quatre
principaux panneaux offraient une longueur double de leur hauteur, les
autres étaient d'une petitesse sans proportion avec les caissons et les
pendentifs et pouvaient à peine admettre une seule figure, même en usant
de toutes les ressources du raccourci. Il semblait au premier coup d'œil
presque impossible de composer la décoration d'une salle ainsi faite
avec la clarté et l'unité nécessaires. L'éparpillement forcé des
personnages, dans plusieurs cadres séparés par des membres de
maçonnerie, nuisait singulièrement à l'effet général et à l'harmonie du
ton. {...} Comme arrangement ingénieux, comme symétrie heureuse, les
peintures de la salle du trône sont de vrais chefs-d'œuvre; n'était le
maussade goût de l'architecture qui contrarie l'illusion, on pourrait se
croire, en voyant ces peintures souriantes et lumineuses, dans une salle
de la renaissance décorée par quelque artiste appelé de Florence, le
Primatice ou maître Rosso, tant le style est élégant et souple, tant
ces belles femmes allégoriques, nues ou caressées par des draperies
légères, ont cet air royal et accoutumé aux magnificences qui manque aux
figures ébaubies barbouillées par les artistes modernes pour les palais
des souverains ou les édifices publics ».
27 décembre
Delacroix demande le solde de la somme qui lui avait
été attribuée pour ses travaux, estimant ceux-ci achevés. (Archives
nationales, F21 584; en dépôt à la Bibliothèque de
l'Assemblée nationale).
Le même jour, par une autre lettre, il demande au
Ministre de l'Intérieur une indemnité supplémentaire, justifiée, selon
lui, par l'extension du travail en cours d'exécution : « la
décoration du Salon du Roi à la Chambre des députés était loin de
présenter dam le plan primitif la complication qu'elle offre aujourd'hui
et à laquelle j'ai été conduit pour tirer le meilleur parti possible des
localités (...) Je prends également la liberté de vous exposer que les
ornements qui accompagnent les figures ont été exécutés par des
décorateurs de profession et avec des frais considérables qui sont
restés à ma charge. » (Correspondance, I, p. 419-421).
Un article anonyme (peut-être de la main de Paul
Mantz), paru dans L'Artiste à la fin de l'année, rend compte de
l'état d'avancement des peintures de Delacroix: « M. Delacroix a
presque terminé les peintures qu'il était chargé d'exécuter à la Chambre
des députés pour la décoration du Salon du Roi. Malheureusement
l'ouverture de la session ne permet pas que le public soit admis pour le
moment à les visiter, et ce n'est qu 'après que les chambres seront
séparées que l'auteur pourra recueillir le jugement impartial de la
foule. Nous avons suivi avec le plus vif intérêt l'avancement graduel de
cet important travail, commencé il y a trois ans. Si nous n'avons pas
été les premiers à entretenir le public de ce que nous en avions vu,
c'est que nous savons combien aux plus belles entreprises la fin est
nécessaire, et que, d'ailleurs, un jugement anticipé peut donner à
l'artiste encore au milieu de son travail, soit un relâchement fâcheux
dans le zèle dont il a besoin pour s'élever jusqu'au point où il lui est
donné d'atteindre, soit un découragement plus fâcheux encore, et le
dégoût de ce qu'il avait conçu et qu'il n'a pu encore exprimer
qu'imparfaitement. Aujourd'hui, l'œuvre peut-être considérée comme
accomplie. Nous pouvons donc sans indiscrétion, comme aussi avec toute
sécurité pour la responsabilité de notre critique, émettre une opinion
que chacun avant peu sera à même de contrôler (...) La peinture
décorative exige peut-être avant tout, et plus qu'aucun autre genre, les
conditions d'harmonie et d'unité qui forment un ensemble agréable. Il
faut que l'œil soit du premier coup captivé par une disposition générale
facile à saisir, et qu'avant de descendre dans les détails et de
pénétrer les diverses intentions du peintre, on reçoive de l'accord des
tons et du jeu des lignes une sorte de plaisir qui peut se comparer à
l'impression de la musique. M. Delacroix n'a pas manqué d'obéir à cette
première loi. Des qu'on a mis le pied sur le seuil de cette salle, dont
l'or et le marbre sont les moindres ornements, la majesté du lieu frappe
l'esprit et inspire le recueillement (...) Ce résultat, il faut le dire,
n'eût pas été obtenu, si, au lieu de laisser à un seul la responsabilité
de l'ensemble, on eût imaginé, comme il est arrivé en d'autres occasions
récentes, de demander à plusieurs des morceaux isolés pour en composer
un tout, qui ne peut de la sorte offrir que placages et bigarrures :
témoin Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., {...} Les fleuves ont été les
derniers peints. Leur dimension, leur isolement sur chaque pilier, leur
caractère ornemental comportaient un style plus accentué que celui des
autres figures. Aussi nous ne serions pas surpris si quelques personnes
le trouvaient quelque peu outré. Cette affectation est ici à sa place ;
il était nécessaire de racheter le défaut d'intérêt dans l'expression
par quelques bonnes licences dans la tournure et le caractère, et
c'était le cas, ou jamais, de montrer de l'audace. Honneur au peintre
dont l'activité et le courage soutiennent l'art au milieu des vaines
disputes qui le précipiteraient vers une décadence rapide et profonde !
C'est à lui défaire revivre les grands modèles, et de lutter contre la
barbarie qui naît d'une civilisation décrépite. Honneur à l'autorité qui
l'a choisi pour lui confier cette noble tâche ! »
1837
Janvier
Dans son rapport au Ministre, Secrétaire d'État au
département de l'Intérieur, le chef de la 3e division se montre opposé à
l'attribution de l'indemnité réclamée par Delacroix. (Archives
nationales, F21 584 ; en dépôt à la Bibliothèque de l'Assemblée
nationale).
31 janvier
Le refus du Ministre est signifié à Delacroix
(Archives nationales, F21 584
; en dépôt à la Bibliothèque de l'Assemblée nationale).
18 février
Delacroix invite Théophile Thoré à venir à la Chambre
voir ses travaux.
Lettre conservée à la Bibliothèque Nationale de France, n.a.fr.ll, 955 ;
Correspondance, I, p. 427).
24-25 février
Dans Le Siècle, Thoré publie deux articles très
élogieux sur l'œuvre de Delacroix en général ; ce dernier l'en remercie
le 2 mars.
Par ailleurs, Thoré consacre un article entier au
Salon du Roi dans La Loi (article réimprimé dans le Journal des
Arts, 14 novembre 1890).
12 mars
Gustave Planche publie un commentaire des peintures
du Salon du Roi dans Chronique de Paris (réimprimé dans G. Planche,
L'École française. II, Paris, 1855, p. 58-60). «Les peintures
exécutées par M. Delacroix, dans le salon du roi, à la Chambre des
députés, ont prouvé récemment que l'auteur peut au besoin se montrer
sobre et sévère, et composer selon la tradition des maîtres les plus
élevés, sans renoncer au droit d'inventer. La Guerre, l'Industrie, le
Commerce, l'Agriculture, personnifiés et entourés d'attributs qui les
expliquent, ont fourni à M. Delacroix l'occasion de chercher et de
trouver des ressources que le public ne soupçonnait pas chez lui. Le
Commerce et l'Agriculture se recommandent surtout par la simplicité
savante des lignes, par l'alliance harmonieuse des tons. Les palais et
les églises de Rome et de Florence, décorés au seizième siècle,
n'offrent pas au regard un plaisir plus calme et plus pénétrant que ces
deux compositions. Il semble que les personnages créés par la volonté du
peintre soient nés d'un seul jet, avec les contours et les couleurs que
nous voyons, et qu'ils n'aient pas pu naître sous une forme différente,
tant les lignes de chaque figure sont naturelles et puissantes. En
présence de ce beau travail, il y a lieu de s'étonner que M. Delacroix
n'ait pas obtenu un plafond au Louvre, ou une chapelle de la Madeleine.
»
16 mars
A. Tardieu publie un article sur le Salon du Roi dans
le Courrier français, plutôt critique : « M. Delacroix avait à
remplir sur la surface plane d'un plafond carré huit compartiments, dont
quatre oblongs et quatre plus petits formant carré régulier. Dans les
quatre espaces les plus étendus, il a peint des figures allégoriques
exprimant la Justice, la Guerre, l'Industrie et l'Agriculture. L
Agriculture paraît quelque peu sacrifiée, ou du moins l'artiste n'a pas
été aussi heureux dans la composition de cette figure que dans celle des
trois autres. L'Industrie est mieux. La Guerre est belle de fierté et de
sécurité', son regard est plein d'une assurance calme ; elle tient à la
main plusieurs drapeaux conquis. Par une bonne fortune à laquelle il
faut applaudir dans le temple des lois, c'est la Justice qui a le mieux
inspiré l'artiste. (...) Tout autour de la salle règne une frise qui
peut avoir neuf pieds de haut, et qui est à demi interrompue par le
ceintre des fenêtres et des portes. Cet emplacement peu propice a été
rempli par Al. Delacroix de figures nombreuses, et il a divisé
cette composition en quatre scènes qui se lient par le sujet aux
allégories du plafond. Là encore, par une singulière fatalité,
l'Agriculture ne soutient point la concurrence avec l'Industrie. {...}
Les pans de murs compris entre les fenêtres sont couverts par des
figures isolées, au nombre de huit, au-dessous desquelles on lit :
Sequana, Garumna, Rodanus, Araris, Mediterraneum mare, Oceanus, Ligeris,
Rhenus. La Loire et le Rhin paraissent surtout d'une invention et d'un
dessin également défectueux. Il y a de bonnes choses dans les figures de
l'Océan, de la Seine et de la Garonne; du reste il est juste de dire que
ces grisailles ne semblent pas achevées. L'exécution pourra donc en être
modifiée, mais la composition demeurera toujours à peu de chose près la
même, et cette composition est mal conçue. Le ton de ces figures n'est
nullement en harmonie avec celui de la frise, et de plus la dimension de
ces personnages gigantesques diminue par trop les figures supérieures.
(...) Ce que je reprocherai surtout à M. Delacroix, c'est que ses
personnages sont très entassés, et que ses plans ne sont pas dégradés
suffisamment. En résumé, le plafond est plus beau que la frise, et il y
a dam la frise même des morceaux remarquables. Il est fort douteux que
l'unanimité de MM. les députés se passionnent pour les peintures du
salon du roi; mais il faut espérer que dans le palais de la chambre
comme partout, il se trouvera des hommes qui sauront apprécier M.
Delacroix, et faire valoir un talent sur lequel se fixe avec raison
l'attention publique ».
15 juin
G. Planche consacre un long article très détaillé et
élogieux sur le Salon du Roi dans la Revue des Deux Mondes, qui débute
en ces termes : « Les peintures exécutées par Eugène
Delacroix, dans une salle de la Chambre des députés, dite Salon du Roi,
méritent la plus sérieuse attention ; car les diverses compositions qui
concourent à la décoration de cette salle sont également remarquables
par la beauté des figures et par les facultés nouvelles qu'elles ont
mises en évidence, et que le plus grand nombre m soupçonnaient pas chez
l'auteur (...) Il ne sera plus permis désormais de refuser à cet artiste
éminent la grâce et l'élévation du style. Ceux qui ne pouvaient
contester l'animation et l'énergie du Massacre de Scio et de l'Evêque de
Liège, qui étaient forcés de reconnaître dans la Mort de Sardanapale et
la Barricade de Juillet, l'abondance et la vérité, mais qui
s'obstinaient à nier chez l'auteur l'intelligence des grands maîtres
italiens, ont aujourd'hui perdu leur cause. Déjà les Femmes d'Alger et
le Saint Sébastien avaient prouvé à tous les yeux clairvoyants que M.
Delacroix ne s'enfermait pas sans retour dans l'école flamande et qu'il
appréciait le Véronèse et Titien, aussi bien que Rubens et Rembrandt; le
Salon du Roi confirmera les croyances qui n'étaient encore qu'à l'état
d'induction {...}. Les qualités inattendues que M. Delacroix a révélées
dans cette œuvre nouvelle ne frapperont pas seulement ses amis et ses
admirateurs; ceux même qui se préoccupent exclusivement de la correction
et de la grandeur des maîtres d'Italie seront forcés de reconnaître,
dans la décoration du Salon du Roi, que le peintre français soutient
glorieusement la comparaison avec ces maîtres illustres. Malgré les
fautes que nous avons révélées dans ces diverses compositions, la Guerre
et la Justice, et surtout l'Industrie et l'Agriculture, rappellent, par
l'élévation des têtes, par la grâce des contours et l'harmonie des tons,
les créations les plus heureuses du pinceau italien. Est-il probable que
M. Delacroix eût fait un pareil progrès, eût acquis les qualités
nouvelles que nous admirons, en continuant de concevoir et d'exécuter
successivement des compositions dramatiques de nature diverse ? Nous ne
le pensons pas. (...) M. Delacroix, en décorant le Salon du Roi, a
conquis, dans l'espace de deux ans, ce qu'il eût peut-être poursuivi
vainement si cette occasion d'agrandissement ne se fût pas présentée à
lui. »
5 décembre
Une information paraît dans Le Siècle, aux
« Nouvelles diverses », selon laquelle : « le Salon royal que
décore M. Eugène Delacroix ne sera pas achevé, dit-on, pour l'ouverture
des Chambres ».
6 décembre
Delacroix écrit au directeur de la revue
L'Artiste, Achille Ricourt, pour lui demander de faire passer un
démenti à propos de ces bruits fâcheux. (Lettre conservée au Musée du
Louvre, département des Arts graphiques ; Correspondance, I, p.
402).
7 décembre
Delacroix demande au sculpteur Augustin Préault de
l'aider dans la diffusion de son rectificatif. (Lettre conservée à la
Bibliothèque de l'Assemblée nationale; Correspondance, I, p.
403).
1838
19 octobre
Delacroix écrit à Armand Bertin pour lui demander
d'insérer dans Les Débats l'annonce de l'ouverture au public du
Salon du Roi. (Correspondance, I, p. 417).
L'avis paraît effectivement le 20 octobre, ainsi
rédigé: «La prolongation de la session avait empêché que le public ne
fût admis à voir les peintures achevées déjà depuis quelque temps, dont
M. Delacroix a décoré le Salon du Roi, ou Salle du Trône à la
Chambre des députés. Les personnes qui désireraient les voir avant le
commencement de la session prochaine, seront admises au palais de la
Chambre tous les jours, excepté le dimanche, depuis onze heures jusqu'à
quatre, pendant le mois d'octobre et le mois de novembre ».
15 novembre
L'article de Alexandre D...ps (Decamps) dans Le
National comporte un éloge assez flatteur des peintures du Salon du
Roi, tout en soulignant quelques imperfections. «Il y a dans notre
siècle des hommes qui arrivent à une grande renommée, soit en flattant
les goûts et les instincts passagers de la multitude, soit en mettant
leur talent et leur caractère à la disposition des volontés du pouvoir.
Par un moyen comme par l'autre, nous voyons des hommes qui ont acquis
rapidement une certaine réputation et ont été récompensés de leurs
travaux par une fortune facile. Qu'ils jouissent en paix de l'une et
profitent de l'autre; qu'ils escomptent pendant leur vie la gloire
qu'ils auraient pu trouver dans l'avenir par de sérieuses études et un
véritable amour de l'art; c'est le lot qu'ils ont choisi; et les vrais
artistes, les hommes qui savent que les progrès et les grandes oeuvres
ne s'accomplissent ni sans luttes ni sans fatigues n'en seront point
jaloux {...}. C 'est par ce caractère énergique et novateur que s'est
toujours distingué le talent de M. Delacroix et il fient d'en offrir une
nouvelle preuve dans les peintures de la frise du salon du roi. Pour
quiconque a vu et étudié les peintures des grands maîtres de l'Italie,
il est incontestable que jamais l'art moderne n'a offert de travaux qui
puissent rappeler mieux le style et l'exécution de la belle peinture
italienne, et, chose remarquable, M. Delacroix n'a jamais voyagé en
Italie; il n'a vu ni les fresques de Venise ni celles de Florence, ni
celles de Rome; mais c'est qu'il les a devinées sans les copier, c'est
qu'il appartient à la grande famille des véritables peintres; il n'a
pas, lui, choisi une école dans toutes les écoles de l'ancienne Italie,
mais sa peinture présente des rapports avec celle des maîtres des
différentes écoles. Il y a du Véronèse dans la fresque où il a peint la
Justice, il y a des souvenirs de l'art romain dans celle qui représente
/'Agriculture; il y a du Michel Ange dans cette admirable figure du
forgeron qui occupe le premier plan de la frise où sont représentés les
emblèmes de la Guerre; mais le tout ensemble a cependant, malgré le
style allégorique, un caractère tellement moderne, tellement nouveau,
qu'on voit bien que l'artiste a étudié les grands maîtres dans leurs
admirables qualités, mais sans se faire l'esclave d'aucun jusqu 'à
imiter ses défauts {...}. Nous ne voulons parler des pendentifs qui
occupent les entre-colonnes que pour plaindre l'artiste d'avoir été
condamné, par un programme, à placer si bas et si près des yeux des
figures en grisailles, qui, pour produire un peu d'illusion, doivent
toujours être placées à une distance convenable. Nous croyons que M.
Delacroix aurait pu s'opposer à une telle disposition, ou tout au moins
qu'il aurait dû éviter de les exécuter. »
1839
14 mars
Etienne Delécluze fait une critique assez élogieuse
du Salon du Roi dans le journal des Débats.
« Depuis le Massacre de Chio, ouvrage dont je fais
grand cas, bien qu'il me paraisse peu agréable à voir, la décoration de
la salle du Roi à la Chambre des députés, me semble être la production
la meilleure de M. Eugène Delacroix. Celle-là, je l'estime beaucoup et
j'ai pris grand plaisir à la regarder. Si comme moi. M. Delacroix était
certain de la confiance que l'on a dans les belles dispositions qu'il a
reçues de la nature ; si, comme moi, il entendait les vœux sincères que
tous ceux qui aiment les arts forment pour le développement simple et
naturel de son talent, je crois qu'il dirigerait ses efforts plus
favorablement pour lui et pour ceux qui prennent intérêt à son avenir
d'artiste. Dans le plafond de la Chambre des députés, il a déjà été plus
simple, plus lui, et s'est abstenu de bizarrerie; aussi tout le monde et
moi-même, quoiqu'un peu tardivement, avons-nous applaudi à ce travail.
Ce que l'on demande à cet artiste, c'est de ne pas faire à plaisir des
compositions de malade en délire comme son Hamlet, dont
l'exécution, si exécution il y a, ferait croire qu'il a oublié les plus
simples procédés de son art. Jadis, on flattait les rois, défaut dont on
est bien revenu. Maintenant on flatte, on cajole, on flagorne les
artistes, et on les perd comme jadis on perdait les rois. M. E.
Delacroix ne pourra pas cependant me faire ce reproche, puisque j'ai
toujours été fort sévère envers lui. Mais je lui dirai que cette
sévérité, que je ne crains pas de qualifier de bienveillante, m'a
toujours été inspirée par la crainte qu'il se laissât aveugler par les
éloges excessifs dont on l'a accablé à son entrée dans la carrière.
Maintenant qu'il est dam la force de l'âge, aujourd'hui qu'il a surmonté
les obstacles les plus difficiles à vaincre, puisque son nom est célèbre
et qu'il a fait à la Chambre des députés un ouvrage qui lui concilie la
faveur publique, il faut qu'il travaille sans préoccupations étrangères,
sans penser à Rubens, à Rembrandt, ni même à Pietro Cortone, pour faire
une oeuvre entièrement de lui et à laquelle il mettra tous ses soins. Le
moment est venu pour lui de donner une grande bataille pour s'assurer la
possession véritable du terrain glorieux, dont on s'est plu à le saluer
maître jusqu'ici ».
Au cours de l'année, un article anonyme, assez
favorable, paraît dans L'Artiste.
1847
10-25 novembre
Louis de Ronchaud, dans une étude intitulée « La
peinture monumentale en France » parue dans la Revue
Indépendante, consacre tout un passage au Salon du Roi.
1848
Dans un mémoire rédigé en 1848, après la chute de la
Monarchie de Juillet, reproduit par le journal L'Art, le 26 juin
1878, Delacroix donne une description circonstanciée de son œuvre.
1857
Dans son article sur Eugène Delacroix publié dans la
Revue française, Clément de Ris décrit les peintures du Salon du
Roi.
1898
En raison de l'état alarmant des peintures du Salon
du Roi, très encrassées par l'éclairage au gaz, une première
restauration est entreprise, sous le contrôle de Henry Havard,
inspecteur général des Beaux-Arts, et de M. Trenet, membre de la
Commission de restauration des peintures des musées nationaux. D'autres
interventions seront effectuées par la suite.
Arlette Sérullaz
Conservateur général au département des arts graphiques
du musée du Louvre,
chargé du musée national Eugène Delacroix
© Assemblée nationale
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