Première séance du jeudi 18 décembre 2025
- Présidence de Mme Clémence Guetté
- 1. Reconnaissance et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982
- Présentation
- Discussion générale
- Discussion des articles
- Article 1er
- Mme Gabrielle Cathala
- M. Sébastien Chenu
- Amendements nos 1, 3, 6, 7, 5, 15, 18, 14 et 13
- Article 3
- Article 4
- M. Andy Kerbrat
- Amendement no 17
- Rappel au règlement
- Titre
- Amendement no 2
- Article 1er
- Explications de vote
- Vote sur l’ensemble
- 2. Reconnaissance du préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement
- Présentation
- Mme Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations
- Mme Marietta Karamanli, rapporteure de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République
- M. Guillaume Gouffier Valente, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République
- Discussion générale
- Discussion des articles
- Article 1er
- Article 2
- Amendement no 2
- Après l’article 2
- Amendement no 1
- Explication de vote
- Vote sur l’ensemble
- Présentation
- 3. Ordre du jour de la prochaine séance
Présidence de Mme Clémence Guetté
vice-présidente
Mme la présidente
La séance est ouverte.
(La séance est ouverte à neuf heures.)
1. Reconnaissance et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982
Deuxième lecture
Mme la présidente
L’ordre du jour appelle la discussion, en deuxième lecture, de la proposition de loi, adoptée avec modifications par le Sénat, portant reconnaissance par la nation et réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982 (nos 1369, 2243).
Présentation
Mme la présidente
La parole est à Mme la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations.
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations
L’histoire qui nous rassemble aujourd’hui est une histoire de silences, de noms effacés, de voix qui se sont tues trop tôt, parfois sans jamais avoir été entendues. C’est une histoire étouffée par la peur, enfouie sous la honte, portée par celles et ceux qui ont intégré très tôt que, pour rester en vie, il fallait se taire, se cacher, disparaître un peu.
Et puis il y a eu ces années sombres, ces années de fièvre et de plomb où les absences se sont multipliées. Des générations entières ont alors manqué à l’appel. Les carnets se vidaient et, presque chaque semaine, on rayait des prénoms des répertoires. La mort circulait sans dire son nom – sinon quatre lettres –, fauchant des vies avant qu’elles aient pu être dites, aimées et transmises. De cette hécatombe sont restés des destins interrompus, des œuvres inachevées, des amours fauchées et une histoire encore trop souvent laissée dans l’ombre.
Même de nos jours, malgré les travaux essentiels menés depuis les années 1990, l’histoire de la répression de l’homosexualité en France demeure largement méconnue, comme si le silence continuait, autrement.
C’est d’autant plus le cas que l’histoire qui nous rassemble aujourd’hui est aussi celle d’un mythe : le mythe d’une France pionnière, patrie des Lumières et modèle de tolérance, qui, en 1791, supprime le crime de sodomie qui pouvait conduire les condamnés au bûcher. Ce geste fondateur existe, il est réel et souvent invoqué, mais il masque une autre réalité : celle d’un pays où l’homosexualité demeure longtemps marginalisée, stigmatisée, poursuivie.
Pendant un siècle et demi, la répression se déguise. On ne nomme pas l’homosexualité, on ne la combat pas frontalement, on ne légifère pas spécifiquement contre elle ; on la poursuit à travers d’autres infractions. On a recours à des termes génériques, à une légalité de façade, pour un ciblage systématique. L’outrage public à la pudeur devient l’un des principaux outils de répression. Dans la plupart des cas, l’outrage n’a rien de public, et la pudeur offensée est celle d’un ordre moral inquiet de tout ce qui remet en cause la norme qu’il prétend protéger. Souvent, c’est la police elle-même qui provoque, attire, met en scène. Des filatures sont organisées ; des descentes, planifiées.
Assez vite, on réclame une législation plus spécifique, plus explicite, plus assumée. Ces demandes finissent par être entendues. En 1942, un cap est franchi : un projet amorcé sous la IIIe République est finalisé par le régime de Vichy. La loi du 6 août 1942 introduit pour la première fois dans le code pénal des dispositions explicitement discriminatoires envers les homosexuels. Elle institue en effet une majorité sexuelle différenciée selon l’orientation sexuelle, fixée à 13 ans pour les hétérosexuels et à 21 ans pour les homosexuels. L’objectif est clair : faciliter les condamnations et, dans le contexte de Vichy, obtenir les internements, les déportations et l’extermination.
Mais les changements politiques ne mettent pas fin à la répression. À la Libération, la loi n’est pas abrogée. Au contraire, elle est confirmée par l’ordonnance du 8 février 1945, dont l’exposé des motifs assume que « cette réforme, inspirée par le souci de prévenir la corruption des mineurs, ne saurait, en son principe, appeler aucune critique ». Cette continuité s’enracine dans une société d’après-guerre saturée d’obsessions, qui valorise la virilité et redoute le désordre. C’est dans une atmosphère de croisade morale contre la « démocratisation de l’homosexualité » que le député Paul Mirguet obtient, en 1960, le classement de l’homosexualité dans la liste des « fléaux sociaux » à combattre. Ainsi, l’ordonnance du 25 novembre 1960 crée une circonstance aggravante pour l’outrage à la pudeur lorsqu’il est commis entre personnes de même sexe.
Au-delà de cette architecture de la répression, l’histoire qui nous rassemble aujourd’hui est l’histoire de ceux dont le seul délit était d’aimer. Ceux que le régime de Vichy a traqués ; ceux qui ont été pourchassés, arrêtés ; ceux qui ont été internés, exterminés ; ceux dont la mémoire a longtemps été ignorée ; ceux que la République, une fois la guerre terminée, a continué de poursuivre.
Je pense à certaines de ces voix qui ont accepté de nous parler, souvent pour la première fois, lors des travaux préparatoires à l’examen du texte. Ceux qui étaient ouvriers du bâtiment, manœuvres agricoles, soudeurs, manutentionnaires, cuisiniers, saisonniers d’hôtel-restaurant, garçons de salle, coiffeurs, mécaniciens, étudiants, vendeurs, chefs de pub, maîtres-nageurs, porteurs de valises, et tous les autres. Ceux qui aimaient en cachette, dans des lieux de fortune, parce que c’était ça ou rien. Ceux qui faisaient « toujours gaffe » pour ne pas « se faire choper ». Ceux qu’on guettait, suivait, piégeait, provoquait. Ceux à qui on « cassait la gueule ».
Ceux qu’on arrêtait par descente et qu’on embarquait dans les paniers à salade. Ceux qui entendaient au commissariat : « Écoutez, vous êtes pédé, vous l’avez bien cherché. » Ceux à qui on demandait au tribunal : « Monsieur, êtes-vous un inverti ? » Ceux dont l’employeur était informé avant même l’avocat. Ceux dont le nom paraissait dans le journal local, comme une deuxième sentence.
Ceux qu’on contrôlait chaque semaine et dans les mêmes rues, qu’on tutoyait et insultait. Ceux dont la vie a été détruite sans jugement. Ceux qui ont connu les interpellations sans suite, les gardes à vue humiliantes. Ceux qui étaient écroués, enfermés, livrés aux gestes qui marquent. Ceux qui passaient six mois en préventive, ceux qui écopaient de trois ans de mise à l’épreuve avec « interdiction absolue de rencontrer des hommes ». Ceux que la police surveillait à distance, ceux qu’on fichait. Ceux qu’on faisait chanter, ceux qu’on faisait vivre sous la menace permanente.
Ceux qui ont perdu leur emploi parce qu’un supérieur avait « découvert ». Ceux que le propriétaire a mis à la porte sur une rumeur. Ceux avec qui la famille a rompu tout lien après une dénonciation. Ceux qui ne voyaient d’autre issue que le suicide. Ceux qui ont grandi dans la honte, dans la peur, dans le silence. Ceux que la société « tenait pour des malades, des délinquants, des gens à soigner, des gens à chasser ».
Ceux qui ont appris à ne pas parler, à ne pas montrer, finalement à ne pas exister. Ceux qui rasaient les murs et baissaient les yeux. Ceux qui ont aimé sans jamais le dire, ceux qui ont désiré sans jamais le montrer. Ceux qui ont construit leur vie contre eux-mêmes. Ceux qui ont entendu mille fois que leur vie était une déviance, un scandale et une faute, et qui ont fini par croire que c’était peut-être vrai. Celles qu’on n’a pas accusées parce que, pour le patriarcat, « une femme sans homme, ça n’existe pas ». Ce sont toutes ces vies et toutes celles que nous n’avons jamais connues qu’il nous faut aujourd’hui reconnaître.
Dans cette nuit épaisse, quand tout appelait au silence et à la peur, certains ont dit non ; non à la honte imposée, à l’effacement, à l’idée même qu’aimer puisse être un crime. C’est grâce à eux que l’histoire bascule.
Car l’histoire qui nous rassemble aujourd’hui est également celle de la dépénalisation. Dans le sillage de Mai 68 et des émeutes de Stonewall, à New York, en juin 1969, une génération s’éveille, des groupes se créent, des idées circulent. On exige l’égalité et on réclame la justice. Le 25 juin 1977, à Paris, 400 personnes marchent de la place de la République à la place des Fêtes. La rue devient le théâtre de la visibilité et la contestation s’invite même dans les tribunaux. Les mouvements s’affirment, les voix se multiplient, les résistances s’organisent.
Pendant ce temps, au Parlement – au Sénat comme à l’Assemblée nationale –, quelques voix tentent de briser le mur. Le 19 novembre 1980, un premier pas est franchi : l’Assemblée nationale vote l’abrogation des dispositions créées par l’ordonnance de 1960. L’héritage de Vichy résiste encore jusqu’au printemps 1981. Le 4 avril, 10 000 manifestants marchent à Paris pour « les droits et libertés des homosexuels et lesbiennes ».
Après le 10 mai, un nouveau chapitre commence. Sous l’autorité de Gaston Defferre, alors ministre de l’intérieur, Maurice Grimaud ordonne à la police de cesser toute discrimination. Edmond Hervé, ministre de la santé, annonce le retrait officiel de la France de la classification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui assimilait l’homosexualité à un trouble mental. En août, Robert Badinter, garde des sceaux, fait adopter une loi d’amnistie et adresse une circulaire claire aux parquets : les poursuites doivent cesser.
En novembre, Raymond Forni, alors jeune président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, dépose une proposition de loi visant à abroger le délit d’homosexualité. Au cours des débats parlementaires qui se sont tenus ici le 20 décembre 1981, Robert Badinter déclare : « Cette discrimination et cette répression sont incompatibles avec les principes d’un grand pays de liberté comme le nôtre. » Gisèle Halimi, rapporteure de cette grande loi de notre République, ajoute : « La norme sexuelle ne se définit pas […], à condition de ne blesser, de n’agresser ou de ne violenter personne. » Le 4 août 1982, le deuxième alinéa de l’article 331 du code pénal, qui pénalisait certaines relations homosexuelles, est enfin abrogé.
L’histoire qui nous rassemble aujourd’hui est enfin l’histoire d’une responsabilité, qui est d’abord la responsabilité historique de l’État. C’est lui qui, par ses lois, ses tribunaux, sa police, sa médecine, a organisé la répression pendant des décennies. L’homophobie n’a pas seulement été tolérée, mais légitimée, institutionnalisée, orchestrée. L’État n’a pas seulement laissé faire, mais a condamné et persécuté. Il a infligé la honte, provoqué la peur, brisé des trajectoires, arraché des destins, au nom d’une certaine idée de la morale publique ou de l’ordre social. L’homophobie a été une politique.
Cette responsabilité ne peut être ni esquivée ni diluée ; elle doit être dite pleinement. Assumer cette responsabilité, c’est refuser l’oubli, c’est dire à celles et ceux qui ont été condamnés, à celles et ceux qui ont souffert, que la République regarde son passé sans détourner les yeux. Oui, aujourd’hui, la nation vous demande pardon.
À cet instant précis, j’ai une pensée particulière pour un homme qui suit ces débats avec la gravité et l’attention de ceux qui ont longtemps attendu que justice et mémoire se rencontrent. Je tiens aussi à rendre hommage à celles et ceux – historiens, chercheurs, artistes, militants de la mémoire, témoins et victimes – qui, avec exigence, rigueur et courage, font émerger des vérités longtemps tues.
Cette histoire n’appelle pas seulement un regard vers hier ; elle nous oblige aujourd’hui et engage notre responsabilité collective. Nous avons malheureusement appris que l’histoire ne progressait pas toujours en ligne droite, qu’il suffisait d’un souffle, d’un silence, de laisser prospérer l’indifférence, pour que l’égalité vacille à nouveau. Or nous voyons ce souffle se lever. Nous voyons la violence se réarmer, le soupçon se reformuler, la haine se redéployer. Les discours et les attaques dirigés contre les personnes LGBT, les campagnes contre les programmes d’éducation à la vie affective et à la sexualité, recyclent les rhétoriques d’hier. Elles agitent le spectre de la menace, de la subversion, du désordre social : c’est le même poison. Partout dans le monde – y compris en Europe, très près de nous –, les droits LGBT sont attaqués, les LGBTphobies tuent et continuent de tuer.
C’est pourquoi la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans la répression des homosexuels n’est pas simplement un acte de mémoire, mais aussi un engagement. C’est d’abord un engagement à poursuivre et à amplifier, au niveau international, le combat en faveur de la dépénalisation universelle de l’homosexualité. Si 130 pays, soit près des deux tiers des États de la planète, ont dépénalisé l’homosexualité, la dynamique s’est ralentie et, dans certains pays, les droits reculent. Face à cette offensive, nous continuerons de porter la voix de la France dans toutes les enceintes multilatérales ; le respect des libertés et des droits humains ne souffre aucune exception.
C’est aussi un engagement au niveau européen et national : il s’agit de faire de l’Europe un espace de protection et de progrès, et de la France, un rempart face aux reculs et aux discriminations. Nous devons protéger ce qui a été arraché de haute lutte, consolider chaque avancée, refuser toute remise en cause des droits existants et créer les conditions de nouveaux progrès. Je veux ici saluer celles et ceux qui, chaque jour, dans l’Hexagone et outre-mer, incarnent cet engagement avec courage et constance : les associations, les militants, les centres LGBT. Ce sont eux qui accueillent, accompagnent, protègent et alertent.
Face à l’indifférence, la République ne reculera pas. Face à la haine, la France ne cédera pas. Face à l’oubli, nous resterons debout. Car ce que nous défendons, c’est l’universalité de l’émancipation ; c’est le droit, pour chaque être humain, d’aimer sans peur, de vivre sans honte, d’exister sans masque. Et cela, ce n’est pas négociable. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR, EcoS, HOR et GDR ainsi que sur les bancs des commissions.)
Mme la présidente
La parole est à M. Hervé Saulignac, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République.
M. Hervé Saulignac, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République
J’ai l’honneur de vous présenter un texte qui appelle à la fois notre fierté de législateur et notre humilité collective. Nous pouvons être fiers car, par cette proposition de loi, nous regardons en face une réalité passée peu glorieuse et affirmons que ce qui fut ne doit plus jamais être. Le texte nous rappelle qu’une fois l’homophobie effacée de nos lois, le chemin n’est pas terminé et qu’il nous faut encore reconnaître, réparer et lutter. L’homophobie perdure ; personne ne doit oublier que 4 800 infractions anti-LGBT ont encore été recensées dans notre pays l’an dernier.
Dans ce contexte, la proposition de loi très amoindrie qui nous revient du Sénat constitue un triste signal. Je me réjouis donc que notre commission des lois ait choisi de la restaurer dans l’état de compromis issu de la première lecture par l’Assemblée nationale. Je salue à cette occasion les collègues qui se sont investis sur ce texte au cours de la précédente législature et de l’actuelle : David Valence, Raphaël Gérard, Maxime Minot, Sandra Regol, Andy Kerbrat et, bien sûr, le sénateur Hussein Bourgi, qui en est l’auteur.
Dans la version qui vous est soumise, nous avons restauré une cohérence d’ensemble : on ne se limite pas à une timide reconnaissance. Là où le droit a servi à discriminer et à persécuter, cette loi reconnaîtra et réparera. C’est un texte de dignité rendue. Jean-Jacques Rousseau disait : « Il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. » Alors, ne rougissons pas et portons fièrement cette ambition de réparation !
Car il y a eu des fautes, et même impardonnables. Je pense d’abord à la loi du 6 août 1942, par laquelle le droit français a institué dans l’âge de consentement une distinction discriminatoire entre les relations hétérosexuelles et homosexuelles – l’âge de consentement pour ces dernières étant seul aligné sur la majorité civile. Ce n’était pas une nuance, mais une discrimination d’État, une base juridique brutale qui a renforcé la persécution policière et judiciaire de personnes déjà ciblées. Mais cette faute-là – je le dis le plus clairement du monde –, ce n’est pas à la République de l’endosser. Sa responsabilité se situe ailleurs, plus tard.
Elle se situe notamment à la Libération. En des heures pourtant heureuses pour la République restaurée, celle-ci n’a rien corrigé de Vichy à l’égard des homosexuels. C’est une faute d’autant plus lourde que la République devait tant à Daniel Cordier, à Roger Stéphane, à Claude Cahun et à bien d’autres. Je pense notamment à Georges Archidice, grand résistant, député en 1945, décoré de la Légion d’honneur, de la croix de guerre et de la médaille de la Résistance française (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP, SOC, EcoS et GDR), mais contraint à la démission après son arrestation pour outrage public à la pudeur, une qualification utilisée pour réprimer une simple relation homosexuelle.
Ainsi, la libération du territoire national ne fut pas celle de tous les citoyens. Je le dis avec force pour que ce message soit entendu jusqu’au palais du Luxembourg : en 1945, la République n’a pas remis en cause les dispositions scélérates du régime de Vichy. Elle les a poursuivies, en a assumé l’esprit et la lettre, alors même que la plupart des lois pétainistes étaient abrogées. L’ordonnance de 1945, qui aurait dû les effacer, les a conservées et déplacées dans le code pénal. Elle les a donc confirmées et par là même approuvées.
Je veux répondre clairement aux arguments que j’ai pu entendre dans les débats au Sénat. Il ne s’agit pas de faire reconnaître à la République sa responsabilité dans les dispositions discriminatoires de Vichy. Il s’agit d’affirmer sans ambiguïté que cette République a prolongé consciemment une discrimination d’État ; c’est une réalité historique que personne ne peut nier.
Mme Elsa Faucillon
Tout à fait !
M. Hervé Saulignac, rapporteur
La faute fut d’une certaine façon confirmée à nouveau en 1960, avec la création d’une circonstance aggravante en cas d’outrage public à la pudeur lorsque celui-ci était commis entre personnes de même sexe. C’est l’amendement Mirguet, qui a complété un arsenal répressif déjà largement utilisé contre les homosexuels.
Face à cette sombre histoire de notre droit, la présente proposition de loi appelle notre humilité. En effet, je le sais, elle ne réparera aucun des nombreux destins brisés ; elle s’adresse à des survivants désormais peu nombreux et laissera peut-être un goût amer à ceux qui, condamnés sur des fondements autres que ces dispositions explicitement homophobes, ne pourront être rétablis dans leur honneur. J’ai conscience de ces lacunes et des gigantesques trous dans la raquette, qui amènent à laisser sur le bord du chemin des hommes qui auront peut-être le sentiment d’avoir été oubliés.
C’est à eux aussi que je veux m’adresser. Je veux dire depuis cette tribune ce qu’ils savent probablement au fond d’eux : toute réparation est imparfaite. La perfection aurait été que personne, jamais, ne fût inquiété dans notre pays en raison de son orientation sexuelle. La réalité, nous le savons, fut tout autre. Dès lors, nous réparons ce que nous pouvons, par bribes, avec toutes les contraintes que le temps, l’inventivité criminelle de certains juges et les règles de la procédure parlementaire et du droit dressent devant nous.
Je tiens à leur dire que nous savons nous aussi que d’autres dispositions de notre droit ont été utilisées comme autant d’armes contre eux ; lorsque le droit et la justice ont été à ce point pervertis, les dégâts sont difficiles à effacer. C’est pourquoi cette proposition de loi repose sur un critère clair, le caractère intrinsèquement discriminatoire des dispositions, et ne couvre pas l’usage discriminatoire qui a pu être fait de textes généraux. C’est un choix contraint, un choix de procédure, mais c’est un choix, je le crois, de raison.
Il y a de l’amertume, je le sais, mais je sais aussi que cette proposition de loi aura été une occasion heureuse de porter haut ce sujet et cette mémoire. Elle a donné et donnera lieu aujourd’hui encore – j’en suis certain – à des expressions fortes, humaines, dignes, au nom de la représentation nationale. Elle a donné lieu à des auditions et à des débats avec des historiens et des chercheurs qui nous ont éclairés et que je remercie ici. Des échanges nous ont parfois déçus, sinon indignés, mais beaucoup nous ont enrichis et certains m’ont touché au plus profond.
J’en ai tiré une conviction : la loi de 1982 a réparé le droit, il est temps désormais de réparer les hommes. Je dis « les hommes » parce qu’ils furent l’immense majorité des personnes poursuivies, mais je n’oublie pas la souffrance des femmes, souvent invisibilisée, qui a pris des formes différentes, plus insidieuses mais tout aussi douloureuses.
Dans notre histoire commune de discrimination d’État, si la France a failli parfois, elle a su aussi être à la hauteur de ses valeurs : en 1791, avec la décriminalisation des relations entre personnes de même sexe ; en 1980, avec la disparition de la circonstance aggravante pour outrage public ; en 1981, avec l’amnistie défendue par François Mitterrand ; en 1982 enfin, avec l’abrogation définitive des dispositions héritées de Vichy, grâce au député Raymond Forni, à la rapporteure Gisèle Halimi et au garde des sceaux Robert Badinter.
C’est ce fil de justice que je vous propose de reprendre, ainsi que celui des lois mémorielles : celui qui va de la loi Michelet de 1954 relative à la déportation à la loi Parly de 2021 pour les harkis, en passant par la loi Taubira de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité – autant de moments où la France s’est souvenue. Je vous propose de reprendre aussi le fil des lois d’égalité : celui de la loi de la décriminalisation de 1982, du pacte civil de solidarité (pacs) en 1999 et du mariage pour tous en 2014. En effet, la proposition de loi que je vous présente aujourd’hui reconnaît et répare des inégalités passées.
À ceux qui disent que ce texte va trop loin, je réponds qu’il laisse, au contraire, à son rapporteur un goût d’inachevé. Je sais que bien d’autres dossiers mériteraient révision et réhabilitation, notamment les condamnations sur le fondement de l’article 330 du code pénal, c’est-à-dire de l’outrage public à la pudeur sans circonstance aggravante ou bien les condamnations prononcées en Alsace-Moselle sur le fondement du paragraphe 175 du code pénal allemand. Toutefois, cette proposition de loi n’a pas cette vocation ; elle ne peut pas le faire.
C’est pourquoi je m’attacherai à favoriser ce que nous pouvons faire de mieux : restaurer la proposition de loi dans la version adoptée par notre assemblée en première lecture ; refuser une reconnaissance du bout des lèvres, sans réparation ; reprendre dans cet hémicycle les mots si forts et si clairs de Robert Badinter : « Il est temps que la France reconnaisse tout ce qu’elle doit aux homosexuels. » J’ajouterai, si vous me le permettez : il est temps aussi qu’elle répare tout ce qu’elle peut. (Applaudissements sur les bancs des groupes RN, EPR, LFI-NFP, SOC, EcoS, Dem, HOR, LIOT et GDR.)
Discussion générale
Mme la présidente
Dans la discussion générale, la parole est à Mme Sandra Regol.
Mme Sandra Regol
Madame la présidente, madame la ministre, monsieur le président de la commission des lois, monsieur le rapporteur, chers rares collègues qui êtes présents dans l’hémicycle ce matin, pendant des décennies, la France a condamné l’amour dès lors qu’il ne se conformait pas à une représentation biblique. Aujourd’hui encore, cette norme est instrumentalisée par les réactionnaires pour exclure les personnes LGBT+. Ces ressacs de l’histoire nous imposent d’apporter le plus grand intérêt à cette proposition de loi. Souvenez-vous de Trenet qui chantait « Que reste-t-il de nos amours ? » avant d’être condamné à un an de prison et 10 000 francs d’amende pour avoir aimé. C’est là ce que faisait la France : environ 10 000 personnes ont été condamnées sur le fondement de la loi de 1942 et 50 000 personnes l’ont été pour outrage public à la pudeur.
La condamnation pour certains, la peur pour tous, celle d’être condamné socialement ou pénalement. L’impossibilité d’aimer, qui est aussi celle de s’aimer soi-même. Voilà ce dont la France est responsable. De ces persécutions il reste des récits et des tombes, mais peu de survivants et survivantes pour raconter, raison pour laquelle il est urgent d’agir, de conserver ce qu’il reste de cette mémoire, de première main ou par transmission, de développer des archives qui permettent d’étudier, de comprendre, pour ne jamais recommencer.
En effet, se souvenir, c’est aussi critiquer ; avancer, c’est aussi condamner. Pour ne pas recommencer, il ne faut pas oublier, il faut condamner ce qui n’a pas été dans le bon sens. C’est un acte de réparation, un acte mémoriel et pédagogique. Cela vaut non seulement pour cette question, mais pour toutes les questions.
Parce que la haine des personnes non strictement hétérosexuelles, celle des personnes qui refusent d’être assignées à une identité qui n’est pas la leur, revient par vagues et fait de chacune d’entre elles une victime, il est important de voter pour ce texte.
Alors qu’il reste quelques dizaines de survivants peut-être, le Sénat refuse systématiquement de les indemniser, ajoutant du mépris au mépris. Lors de l’examen en commission, nous avons corrigé cette bassesse, mais des collègues cherchent encore à limiter cette avancée en restreignant les dates d’application ; nous nous y opposerons.
Nous reviendrons par nos amendements sur le cas particulier que vous avez évoqué, monsieur le rapporteur, des Alsaciennes et Alsaciens condamnés alors que notre territoire était allemand, avant de redevenir français : ils et elles n’ont pu prétendre à des réparations du gouvernement allemand, qui renvoie la faute sur le gouvernement français, et restent exclus du champ d’application de la proposition de loi. Nous proposerons de corriger cette injustice.
Nous souhaitons également rappeler que la France a imposé ces lois homophobes dans les pays qu’elle a tenus sous le joug colonial – car oui, chers collègues, la colonisation est un crime, au sens philosophique comme du point de vue du droit national et international, mais la régression actuelle est telle en France qu’il faut encore le rappeler. Elle les a imposées dans des sociétés où elles n’existaient pas. Certes, l’homophobie n’était pas absente, mais, au moins, l’homosexualité n’était pas condamnée par la loi.
L’un des derniers survivants des « triangles roses », Jean-Luc Schwab, le rappelait il y a quelques années : « Les nazis considéraient l’homosexualité comme une épidémie dangereuse pour la perpétuation de la race » ; « Ce qui est effrayant, c’est que c’est exactement ce type d’argumentation qui est encore utilisé de nos jours par certains homophobes, y compris des élus. » Ce sont aussi ces arguments qui ont permis trop longtemps d’invisibiliser d’autres persécutés, comme les lesbiennes qui ont porté le triangle noir – ne les oublions pas non plus. Nous ne pouvons pas effacer les morts, la honte, les oppressions et les discriminations passées, mais nous pouvons au moins réhabiliter les vies, rappeler les souffrances et les discriminations et offrir une compensation financière pour les jours, désormais comptés, qu’il reste à vivre à ces victimes.
Surtout, nous pouvons nous appuyer sur l’histoire et sur ce passé pour montrer à la jeune génération que demain sera meilleur qu’hier, pour dire à tous ces jeunes qui ne rentrent pas dans les cases dans lesquelles la société veut les ranger qu’il n’y a jamais de résignation ni de solitude quand on aime, qu’il ne faut jamais renoncer à être qui l’on est, que, face aux haines, leurs amours ont toujours gagné et gagneront encore à l’avenir. Alors je vous le dis à toutes et tous, lesbiennes, gays, bi, trans de tous âges et de toutes origines : vous êtes uniques, précieux, essentiels à nos vies, à nos amours, à notre société. Avec cette proposition de loi, nous vous disons : soyez vous-mêmes, que la France soit fière de vous.
Vous l’aurez compris, les Écologistes voteront pour la proposition de loi. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC, Dem et GDR.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Elsa Faucillon.
Mme Elsa Faucillon
« La norme sexuelle ne se définit pas. Elle se dessine à l’échelle de chaque corps, de chaque enfance, de chaque culture, de chaque plaisir […]. ». Tels sont les mots prononcés par Gisèle Halimi le 20 décembre 1981, lors de l’examen de la proposition de loi dépénalisant l’homosexualité.
Ces mots sont vieux de plus de quarante ans ; ils conservent pourtant toute leur acuité tant l’internationale fasciste menace, encore aujourd’hui, les droits des personnes LGBTQIA+. Je pense à la Marche des fiertés interdite récemment en Hongrie, aux zones « sans idéologie LGBT » en Pologne. Ces attaques sont quotidiennes et nous montrent à quel point le combat contre l’homophobie et la LGBTphobie n’est pas derrière nous. Je précise que, s’il y a un projet politique de contrôle des corps propre à l’extrême droite, l’homophobie n’est malheureusement pas restreinte à ce camp politique. Au-delà de la réparation, dont je souligne l’importance, la présente proposition de loi est une pierre politique et symbolique supplémentaire apportée à la lutte contre les LGBTphobies.
Je suis heureuse que la commission des lois de l’Assemblée nationale ait renoué avec le texte initial. Je veux néanmoins m’arrêter sur la tentative du Sénat d’amoindrir le texte, tentative reprise ici par certains amendements. Les sénateurs ont souhaité absoudre l’État de ses responsabilités dans ces discriminations abjectes et ces persécutions, pourtant documentées. Selon certains sénateurs, les souffrances vécues par les homosexuels durant cette période seraient le fait d’éléments extérieurs et non de la loi elle-même. Or, je le rappelle, jusqu’en 1982, la loi pénalisait l’homosexualité et entraînait de fait des discriminations et des souffrances pour les personnes homosexuelles dans notre pays. Bernard Bousset, un des derniers condamnés pour délit d’homosexualité, en 1964, évoque en ces termes clairs la situation antérieure à la dépénalisation de l’homosexualité : « Nous étions des rats, parce qu’il fallait se cacher ; on ne sortait que la nuit. Nous étions des délinquants puisque c’était un délit que d’être homosexuel. »
Il n’est pas seulement question de mesures pénales, mais également d’un corpus législatif répressif qui a relégué l’homosexualité et les personnes homosexuelles aux marges de la société. Je pense à l’obligation pour un locataire d’occuper son logement « en bon père de famille », supprimée en 1983, ou à l’obligation de « bonne moralité » des fonctionnaires, supprimée en 1984.
Le Sénat a aussi voulu supprimer les années correspondant au régime de Vichy de la période couverte par la reconnaissance de la responsabilité de l’État, au motif que Vichy n’est pas la République. Cet argument de circonstance tente de dissimuler la permanence d’une homophobie d’État.
C’est en effet sous Vichy que la France a instauré une majorité sexuelle à 21 ans pour les personnes homosexuelles, alors qu’elle était fixée à 13 ans pour les personnes hétérosexuelles. Cette discrimination a légitimé la persécution et l’arrestation de dizaines de milliers d’hommes. Quelques centaines d’entre eux furent déportés depuis la France vers les camps de rééducation et de concentration.
Il y a bien en la matière une continuité juridique entre le régime de Vichy et les lois en vigueur sous la IVe République. Il faudra attendre la loi Forni de 1982 pour mettre un terme à la répression pénale de l’homosexualité en France. Cette même année, le ministre de la santé communiste Jack Ralite retirera l’homosexualité de la liste des maladies mentales, dix ans avant que l’OMS ne le fasse.
Par ailleurs, le Sénat a supprimé l’exigence de réparation, au motif qu’il serait difficile de calculer le nombre de personnes concernées et de prouver que les persécutions ou déportations ont été motivées par leur homosexualité. Je me permets de le dire, il y a là une profonde malhonnêteté.
La recherche en ce domaine doit être reconnue pour que la mémoire puisse vivre. Nous soutiendrons des amendements en ce sens. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et EcoS.) Un tel travail d’enquête est possible, si l’on se réfère à l’application des lois de reconnaissance et de réparation dans d’autres pays – Espagne, Canada ou Allemagne – qui ont réparé financièrement les persécutions. (Mêmes mouvements. – Mme Marietta Karamanli applaudit également.)
Reconnaître sans réparer, ce n’est pas reconnaître pleinement. La réparation est éminemment importante, eu égard à l’objectif visé. La République doit reconnaître sans ambages sa responsabilité pour avoir maintenu en vigueur, entre 1945 et 1982, des infractions à caractère discriminatoire spécifiques pour les personnes homosexuelles.
Nous voterons pour ce texte. Je remercie M. le rapporteur de nous permettre, au nom de la nation, de demander pardon et de chercher à réparer ces préjudices – même si, en parlant de réparation, j’ai conscience de la grande prétention de ce terme. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP, SOC, EcoS et Dem.)
Mme la présidente
La parole est à M. Jean Moulliere.
M. Jean Moulliere
Un peu plus de quarante ans après la loi du 4 août 1982 dépénalisant définitivement l’homosexualité, le groupe Horizons & indépendants salue l’inscription à l’ordre du jour de cette proposition de loi portant réparation des personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982. Ce texte présente un intérêt symbolique majeur et fondamental : il reconnaît officiellement la répression judiciaire dont ont été victimes les personnes homosexuelles.
Rappelons que la France a été pionnière en dépénalisant l’homosexualité au lendemain de la Révolution française, dans le code pénal de 1791 puis dans le code pénal napoléonien, devenant ainsi l’un des pays les plus progressistes en la matière.
En août 1942, le régime de Vichy a battu en brèche cette avancée essentielle en rétablissant une discrimination fondée sur l’orientation sexuelle : il a instauré une majorité sexuelle à 21 ans pour les homosexuels, contre 13 ans pour les hétérosexuels. Cette discrimination légitima jusqu’à la fin de la guerre la persécution, l’arrestation et la condamnation de dizaines de milliers d’hommes dans notre pays. Quelques centaines d’entre eux furent, hélas, déportés depuis la France vers les camps de rééducation et de concentration.
Ce n’est que quarante ans après, à l’initiative du garde des sceaux Robert Badinter, du député Raymond Forni et de la rapporteure Gisèle Halimi, que la majorité sexuelle discriminante héritée de Vichy fut abrogée. Le temps est venu de reconnaître la responsabilité de la République dans cette discrimination insupportable.
Permettez-moi de revenir sur le texte de manière plus précise. Notre groupe tient à souligner que la République, par définition, ne peut endosser la responsabilité de cette discrimination terrible qu’à compter de 1945.
Mme Virginie Duby-Muller
Il a raison !
M. Jean Moulliere
La République française ne peut en effet être tenue comptable des agissements du régime de Vichy.
Dans la même lignée, nous estimons que c’est à raison que l’article 2, qui visait à créer un délit de contestation ou de minoration outrancière de la déportation des personnes homosexuelles depuis la France pendant la seconde guerre mondiale, a été supprimé. Consacrer ce délit reviendrait à considérer que ces faits n’entrent pas dans le champ du délit de négationnisme.
Or le statut du tribunal militaire appelé à juger les crimes commis par les nazis, dit tribunal de Nuremberg, cite expressément la déportation dans son ensemble – que celle-ci ait concerné les Juifs, les communistes, les résistants, les Tziganes ou les homosexuels – comme constitutive d’un crime contre l’humanité. La négation de la déportation entre de ce fait dans le cadre de l’article 24 bis de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.
Le groupe Horizons & indépendants votera en faveur de cette proposition de loi. (Applaudissements sur les bancs des groupes HOR, SOC et Dem.)
Mme la présidente
La parole est à M. Stéphane Lenormand.
M. Stéphane Lenormand
Ce texte nécessaire et attendu porte un message de reconnaissance et de réparation envers ceux qui, pendant des décennies, ont été injustement condamnés en raison de leur orientation sexuelle. Il reconnaît la responsabilité de notre pays dans le maintien d’une législation injuste et répressive, qui a humilié des milliers de personnes uniquement parce qu’elles aimaient quelqu’un du même sexe.
Une nation digne de ce nom assume ses fautes – toutes ses fautes. Car oui, l’État a fauté. Pendant quarante ans, de 1942 à 1982, notre pays a ciblé pénalement des femmes et des hommes homosexuels. Notre droit a fabriqué de la peur, de la honte et de la clandestinité. Il a brisé des milliers de vies.
Ce que le régime de Vichy a réintroduit en août 1942, ce que l’ordonnance de 1945 a confirmé, ce que la loi de 1960 a aggravé en classant l’homosexualité parmi les « fléaux sociaux » : rien de tout cela n’a jamais été reconnu ni assumé par la République – jamais. Bien sûr, il y a eu l’amnistie de 1981 et, grâce notamment au combat de Robert Badinter et de Gisèle Halimi, la dépénalisation de 1982. Mais la reconnaissance, celle qui nomme l’injustice et qui réhabilite les victimes, n’est jamais venue.
Ce texte tend à pallier cette lacune de la République en reconnaissant la responsabilité de la nation dans cette répression pénale. Cette décision, certes symbolique, est très attendue. Grâce au travail de notre commission des lois, le texte prévoit aussi une réparation financière et la création d’une commission nationale chargée notamment de transmettre la mémoire.
Je rappelle qu’en début de semaine, ce texte est arrivé dans notre commission en piteux état. Le Sénat en avait détricoté les principales mesures, au point de ne laisser qu’une coquille vide. Il avait fait un choix qui ne tenait compte ni du travail accompli ici, ni de l’attente des victimes, ni du devoir de mémoire. C’était le choix d’un recul des droits, à rebours des aspirations de notre société qui, elle, avance.
Je sais que la question historique fait débat. Faut-il inclure Vichy ? Certains considèrent qu’il faudrait s’en tenir à 1945, pour ne pas engager la République dans la réparation des actes d’un régime illégitime. C’est juridiquement habile, mais politiquement creux ! Ce sont les lois de 1942 qui ont réintroduit la répression. C’est écrit, daté, incontestable. Et c’est bien la nation, dans toute sa continuité, qui doit reconnaître ce qui a été commis en son nom. En réalité, exclure Vichy, c’est minimiser l’ampleur de l’injustice subie.
Sur la question du droit à réparation, parlons franchement. Sans réparation, sans commission nationale, que resterait-il ? Une déclaration générale, un texte qui reconnaît mais n’assume pas. Cela aurait un goût amer de « responsables, mais pas coupables ». D’autres pays comme l’Allemagne, l’Espagne et le Canada ont su réparer ces préjudices. Pourquoi pas la France ?
Ce texte n’est pas seulement un acte mémoriel. C’est aussi un message adressé à la société d’aujourd’hui. Il rappelle que la haine de l’autre n’est jamais tolérable. Nous vivons dans une période où les discours de rejet, de stigmatisation et de mise à l’écart reprennent.
Dans ce contexte, voter en faveur de cette proposition de loi, c’est dire que la France choisit encore et toujours le camp de la dignité humaine. Le groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires soutiendra naturellement ce texte. (Applaudissements sur les bancs des groupes LIOT, SOC et EcoS.)
Mme la présidente
La parole est à M. Éric Martineau.
M. Éric Martineau
Je tiens à remercier le rapporteur pour son travail et à saluer la mobilisation des associations engagées pour la reconnaissance des droits des personnes LGBT. Je pense, en particulier, à l’association sarthoise Homogène et aux associations rencontrées dans le cadre des activités du groupe d’études sur les discriminations et LGBTQIphobies, que j’ai l’honneur de coprésider.
Nous examinons en deuxième lecture une proposition de loi déposée au Sénat en 2022, soit plus de quarante ans après la loi Forni. Remercions la rapporteure Gisèle Halimi et Robert Badinter, qui ont dépénalisé l’homosexualité en France.
Si on ne choisit pas d’être hétérosexuel, on ne choisit pas non plus d’être homosexuel. Avant 1982, combien de vies ont été brisées ? Pour les plus anciens d’entre nous, souvenez-vous : nous sommes beaucoup à avoir grandi dans la peur.
Le 6 août 1942, le régime de Vichy a modifié l’article 334 du code pénal pour introduire une distinction discriminatoire entre les hétérosexuels et les homosexuels. Cette modification législative a servi de base juridique pour la répression policière et judiciaire des personnes homosexuelles. Elle a donné lieu à la constitution de fichiers de police, à des dénonciations et à des condamnations au tribunal.
Alors que la plupart des lois du régime de Pétain ont été abrogées à la Libération, celle-ci a été maintenue et confirmée par l’ordonnance du 8 février 1945. Pire, l’ordonnance du 25 novembre 1960 a confirmé la répression de l’homosexualité, en la considérant comme un fléau pour la société et en doublant les peines encourues.
La pénalisation de l’homosexualité a alors perduré, avec une circonstance aggravante d’outrage public à la pudeur. Quiconque commettait un acte impudique ou contre-nature encourait des peines allant de six mois à trois ans d’emprisonnement et jusqu’à 15 000 francs d’amende. En l’espace d’environ quarante ans, 10 000 personnes au moins ont été condamnées et 93 % d’entre elles ont été emprisonnées.
La législation a heureusement évolué, grâce à la mobilisation d’intellectuels comme Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Marguerite Duras, et à celle des associations, des artistes et de tous ces militants anonymes qui se sont battus pour l’égalité des droits. Nous devons les en remercier.
La disposition relative à l’outrage public à la pudeur lorsqu’il concerne un acte homosexuel a été abrogée le 19 novembre 1980. En 1981, toutes les personnes condamnées pour homosexualité sur le fondement des articles 330 et 331 du code pénal ont été amnistiées par François Mitterrand. Le 4 août 1982, la loi Forni a mis fin à quarante années de répression de l’homosexualité.
Mais la France n’a pas encore reconnu sa responsabilité dans les discriminations et les condamnations subies par les personnes homosexuelles. Nous devons y remédier. C’est le sens de ce texte, qui a une portée hautement symbolique. Il affirme la reconnaissance par la France du caractère discriminatoire de ces dispositions. Il prolonge cette reconnaissance par des mesures concrètes, notamment par la création d’un mécanisme de réparation financière pour les personnes condamnées. Celui-ci sera fondé sur l’intervention d’une commission indépendante.
Alors que les sénateurs avaient fait le choix de restreindre la portée de ce texte à la fois nécessaire et attendu, nous avons rétabli en commission le dispositif sur les condamnations intervenues à compter de 1942 et le mécanisme de réparation financière.
La République française ne peut évidemment pas être rendue responsable des lois mises en œuvre sous le régime de Vichy – c’est vrai. Toutefois, s’agissant de la répression de l’homosexualité, les dispositions de 1942 ont été confirmées à la Libération. On ne peut pas passer ce fait sous silence.
En votant cette loi de réparation, nous faisons un pas en faveur de la construction de la mémoire des personnes homosexuelles condamnées. Nous le leur devons.
Nous envoyons également un message fort hors de nos frontières et dans le monde : nul ne devrait subir de persécutions en raison de son orientation sexuelle. Il reste beaucoup de chemin à parcourir sur ce sujet, y compris en Europe. Je pense à la Hongrie de Viktor Orbán, qui fait encore le choix de l’emprisonnement.
Je profite de cette occasion pour saluer le travail de Jean-Marc Berthon, ambassadeur pour les droits des personnes LGBT+, nommé à cette fonction par le président de la République. Madame la ministre, vous pouvez compter sur le groupe Démocrates pour lutter contre l’homophobie et toutes les discriminations. Soyons nous-mêmes ! Nous voterons bien évidemment en faveur de ce texte – et merci à Elsa Faucillon. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, SOC et HOR.)
Mme la présidente
La parole est à M. Éric Michoux.
M. Éric Michoux
Il y a des textes qui divisent et d’autres qui, par la force de l’histoire, obligent à la hauteur de vue. Nous nous retrouvons afin de refermer définitivement un chapitre judiciaire de notre République : entre 1945 et 1982, la France a maintenu dans son droit une inégalité fondamentale, une anomalie au regard de nos principes et de nos libertés.
Pour le groupe Union des droites pour la République, fidèle à une certaine idée de la liberté individuelle, cette intrusion de la puissance publique dans la sphère privée constituait une faute : la loi ne doit pas être le bras armé d’une morale sociale fluctuante, mais la gardienne de l’ordre public. Or, dans le cas qui nous occupe, l’ordre public n’était pas menacé ; seule la liberté l’était.
Il nous revient donc de regarder ce passé en face, avec lucidité. Malgré l’émotion légitime, il faut aussi rappeler que le travail du législateur consiste à faire le droit, non à réécrire l’histoire. La réparation ne doit se transformer ni en repentance perpétuelle ni en guichet ouvert.
Le groupe UDR aborde cette deuxième lecture dans un esprit de responsabilité et de cohérence. Nous voterons pour ce texte, mais dans la version de sagesse adoptée par le Sénat,…
Mme Elsa Faucillon
Une coquille vide !
M. Éric Michoux
…qui a su le purger de ses excès initiaux (Mme Ségolène Amiot s’exclame) et trouver le point d’équilibre que nous appelions de nos vœux.
Notre vote dépendra en outre d’une seconde condition impérative : l’absence totale de volet financier. Le Sénat a supprimé les articles 3 et 4, ce qui est une bonne chose ; nous nous opposerons à toute tentative de réintroduction d’une indemnisation pécuniaire. En effet, la mémoire ne se monnaye pas. Ce serait engager les finances publiques dans une spirale sans fin ; ce serait créer une insécurité juridique totale pour l’État, qui deviendrait, à chaque époque, comptable des lois de la période précédente. (Exclamations sur quelques bancs des groupes LFI-NFP, EcoS et GDR.)
Nous refusons cette rétroactivité budgétaire ; la dignité du texte réside dans sa portée symbolique, non dans une transaction financière. (Mme Ségolène Amiot s’exclame.) La véritable réparation, c’est rendre à ces hommes leur honneur, effacer de la mémoire cette condamnation, reconnaître officiellement que la République s’est trompée en les jugeant.
Mme Ségolène Amiot
Et les incarcérant !
M. Éric Michoux
Pourriez-vous vous taire, s’il vous plaît ? Merci.
Mme Ségolène Amiot
Non, pas du tout, justement !
M. Éric Michoux
Si, si ! C’est moi qui parle !
Mme la présidente
Monsieur Michoux, c’est certes vous qui parlez,…
M. Éric Michoux
Exactement !
Mme la présidente
…mais c’est moi qui préside. (Mmes Céline Thiébault-Martinez et Marie-Charlotte Garin applaudissent.)
M. Boris Vallaud
Excellente présidence !
M. Éric Michoux
Oui, mais quand même !
Mme la présidente
Non, non. Je vous prie de poursuivre.
M. Éric Michoux
Il s’agit là d’une réparation morale, républicaine et définitive. Nous souhaitons que cette proposition de loi aboutisse, mais non à n’importe quel prix. Si l’Assemblée, je le répète, a la sagesse de s’en tenir à la rédaction des sénateurs, en écartant toute réparation pécuniaire inopportune, nous soutiendrons ce texte. Ce vote sera celui de la justice rendue, de la liberté réaffirmée, mais aussi celui de la responsabilité budgétaire et juridique. Merci de m’avoir écouté ! (Applaudissements sur les bancs des groupes UDR et RN. – Exclamations sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et GDR.)
Mme la présidente
La parole est à M. Sébastien Chenu.
M. Sébastien Chenu
« Si Adam avait été homosexuel, personne ne serait là pour le dire. » J’aurais adoré être l’auteur de cette phrase, qui nous vient d’Oscar Wilde. En effet, le dire, c’est la clé de la liberté pour les homosexuels.
Pour les homosexuels du monde entier, de toutes les époques et de toutes les civilisations, le dire, c’est pouvoir vivre librement. Dire ce que l’on est, sans forcément revendiquer. Dire cette part de soi-même. Le dire aux siens ou au monde entier, par honnêteté, par nécessité, par franchise, par défi, parfois par obligation morale. Le dire haut et fort ou le murmurer. Dire son intimité pour conquérir sa propre liberté de vivre comme bon nous semble. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe RN.)
En criminalisant les relations homosexuelles, c’est donc bien la liberté que l’on atteignait. En pénalisant l’intime, on manifestait la volonté de faire taire une part de l’humanité. D’aucuns disent parfois que c’était mieux avant. Non, dans ce domaine précis des libertés individuelles, ce n’était pas mieux avant 1982.
Dans ce domaine, la France n’a pas toujours eu à rougir. Tout au long de son histoire, elle a emprunté, repris, retrouvé le chemin de la liberté pour les homosexuels. Dès 1791, elle a dépénalisé l’homosexualité, quarante ans après l’exécution de Jean Diot et de Bruno Lenoir, derniers Français à subir une telle peine pour ce motif. La France fut donc très tôt protectrice de cette valeur de liberté qui, en 1848, deviendra un pan de notre devise. En 1942, la France n’a pas eu à rougir, car ce n’est pas elle qui a rétabli la répression, mais le régime illégitime et collaborationniste de Vichy. La France était à Londres et était incarnée par des gens tels que Pierre Brossolette.
Mme Ségolène Amiot
Réécriture de l’histoire !
M. Sébastien Chenu
Pourtant, en 1945, la loi adoptée par Vichy n’est pas abrogée. Davantage que les actes privés, d’ailleurs, c’est la visibilité homosexuelle qui est scandaleusement visée et socialement déconsidérée. Sur ce point, je rejoins le rapporteur : la France, ici, a manqué à son devoir. C’est pourquoi, je le répète, jusqu’en 1982, ce n’était pas mieux avant.
D’aucuns disent parfois que c’était mieux ailleurs. Non, dans ce domaine précis, pas davantage. Lorsqu’elle a dépénalisé l’homosexualité en 1791, la France a été le premier pays à le faire en Europe, avant l’Italie, avant l’Allemagne, avant le Royaume-Uni.
Et ailleurs en Europe ? En Europe de l’Est, communiste jusqu’à récemment, la morale prolétarienne s’alignait sur un modèle répressif et brutal, imposant un silence total – avec la complicité des grands leaders communistes français.
Qu’en est-il ailleurs encore, à notre époque ? La stigmatisation demeure à Cuba, où les associations gay ont été interdites en 1997, et leurs membres, arrêtés. La peine de mort est requise en Iran, en Arabie saoudite, au Yémen, au Soudan ; à Gaza, l’homosexualité est considérée comme un crime moral et religieux, soumis à la charia. Lorsque la présidente de notre assemblée, il y a quelques semaines, a reçu le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, j’ai soulevé auprès de lui la question de ce que subissent les homosexuels à Gaza ; je n’ai reçu en guise de réponse qu’un balbutiement gêné et méprisant. Queers for Gaza ne saurait exister, car Gaza for queers n’existera jamais ! Je m’étonne d’ailleurs que la gauche n’aborde jamais ce sujet.
M. Éric Michoux
Exactement !
Mme Elsa Faucillon
Et cela légitime le fait de bombarder Gaza ?
Mme Gabrielle Cathala
Et Viktor Orbán ? Et Vladimir Poutine ?
M. Sébastien Chenu
Ce que d’autres font n’excuse rien !
Mme Elsa Faucillon
C’est tout de même marrant, vous ne les citez pas ! Vous en parlez, de Viktor Orbán ?
Mme la présidente
Chers collègues, s’il vous plaît !
M. Sébastien Chenu
La France n’a pas à rougir de son histoire ; elle n’a pas à s’autoflageller. Si ce n’était pas mieux avant, ni ailleurs, elle doit en revanche achever ce travail de reconnaissance à forte valeur symbolique, en mémoire des 10 000 hommes poursuivis ou condamnés pour homosexualité avant 1982. Pour l’immense majorité d’entre eux, ce sont des inconnus. Ils n’ont besoin ni de porte-parole, ni de récupération, ni d’amalgames, simplement d’une reconnaissance universaliste.
Ce débat ne doit pas être traité par le petit bout de la lorgnette. Le chapitre indemnitaire, dépourvu d’impact financier, n’en comporte pas moins un risque d’insécurité juridique. Demeurons dans le champ du droit ; hissons-nous à la hauteur de ce que notre pays doit aux homosexuels, à la hauteur de ce que notre assemblée doit à Jean, à Jean-Pierre, à André, à Jean-Claude, députés ici et artisans, chacun à sa façon, d’une France qui ne se culpabilise pas, mais qui toujours préserve les libertés de chaque individu sans enfermer personne dans un communautarisme étroit.
Ce texte réconcilie la France avec 10 000 de ses fils humiliés, 10 000 Français qui sont des « hommes, oh, comme ils disent ». Grâce à ce texte, nous les embarquons dans la belle histoire d’un pays dont ils sont des acteurs pleinement responsables ; un pays qui se réconcilie avec les siens et qui, en les aimant, s’aimera un peu mieux lui-même. (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)
Mme la présidente
La parole est à M. Guillaume Gouffier Valente.
M. Guillaume Gouffier Valente
Plus de trois ans et demi séparent le dépôt de ce texte mémoriel et son adoption par notre assemblée en deuxième lecture – je l’espère, dans quelques instants. Il s’agit d’une proposition de loi importante, portant réparation des personnes condamnées pour homosexualité entre 1945 et 1982. Je tiens à saluer la démarche du sénateur Hussein Bourgi, auquel nous la devons, et votre combativité sans faille, monsieur le rapporteur. Je pense aussi à l’engagement de nos anciens collègues David Valence et Raphaël Gérard.
Ce combat, je le répète, est important : il vise à la juste et nécessaire réparation d’une violence inouïe commise par l’État à l’encontre de nos concitoyens et concitoyennes en raison de leur orientation sexuelle – en raison de qui ils ou elles aimaient. Aussi, même si le chemin s’avère long, en suivant l’exemple de Gisèle Halimi, Raymond Forni et Robert Badinter, nous ne lâcherons rien.
Pour rappel, la pénalisation des relations sexuelles entre personnes de même sexe a été réintroduite dans le droit français sous Vichy, le 6 août 1942 : l’âge de la majorité sexuelle a été alors aligné sur celui de la majorité civile pour les seules relations homosexuelles. L’arsenal répressif fut complété par l’ordonnance du 25 novembre 1960, qui créa, en cas d’outrage public à la pudeur, une circonstance aggravante lorsque celui-ci était commis avec une personne du même sexe.
Après avoir amnistié en 1981 les personnes condamnées, le législateur a abrogé en 1982 les dispositions applicables à « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe mineur de 21 ans ». En l’espace d’une quarantaine d’années, celles-ci avaient conduit, selon les estimations, à la condamnation d’au moins 10 000 personnes, dont 93 % à des peines de prison.
Aujourd’hui est un jour pour se rappeler, un jour pour combattre, un jour pour regarder en face ce qu’en décembre 1981, lors de l’examen du texte dépénalisant l’homosexualité, Robert Badinter nommait à cette tribune « l’idéologie, la pesanteur d’une époque odieuse de notre histoire ».
En commission des lois, le groupe Ensemble pour la République a voté en faveur de chaque amendement déposé par M. le rapporteur afin de rétablir la proposition de loi dans la version adoptée en première lecture par notre assemblée. Ainsi en a-t-il été pour le titre et pour la réécriture de l’article 1er, afin que ce soit bien la nation qui reconnaisse sa responsabilité et que les lois répressives de la période vichyste soient incluses. M. le rapporteur l’a explicité, ce bornage chronologique n’empêche pas de distinguer clairement le régime de Vichy et les Républiques ultérieures, tout en reconnaissant qu’il existe bel et bien un continuum en matière de répression de l’homosexualité.
Tous ceux qui ont subi le marquage infâme, inhumain, du triangle rose doivent être reconnus comme l’ont été les autres victimes de la cruauté nazie, notamment grâce à la Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS). Nous avons donc également soutenu la réintroduction de l’article 3, qui prévoit une réparation financière, notamment grâce au travail d’identification que mènera la commission créée par l’article 4, lui aussi rétabli.
Nous ne lâcherons rien : le contexte actuel nous l’interdit. En 2024, d’après les services du ministère de l’intérieur, la police et la gendarmerie ont enregistré 4 800 infractions anti-LGBT+, soit une hausse de 5 % en un an. Si nous sommes heureusement sortis de l’oppression systémique organisée par les lois mêmes de la République, nous vivons toujours dans un climat où les LGBTphobies prospèrent, renforcées par le caractère réactionnaire de certains agendas politiques internationaux. Ce texte, je le répète, étant principalement mémoriel, nous devons tout faire pour honorer notre devoir de mémoire, pour préserver les générations futures de ces phénomènes de stigmatisation – par l’éducation, notamment à la vie affective, relationnelle et sexuelle, mais aussi par des campagnes de sensibilisation et par la loi lorsqu’il le faut.
Nous examinons aujourd’hui deux textes fondamentaux pour notre mémoire collective. En effet, j’aurai l’honneur de présenter ensuite en tant que corapporteur, aux côtés de Marietta Karamanli – à qui je souhaite un très joyeux anniversaire (Sourires et applaudissements sur les bancs des groupes EcoS et Dem) –, la proposition de loi visant à reconnaître le préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement. Nous avons célébré en 2022 le quarantième anniversaire de la dépénalisation de l’homosexualité ; nous célébrons cette année le cinquantième anniversaire de la loi Veil. N’attendons pas, pour agir, de commémorer un millénaire !
Lors de la première lecture de cette proposition de loi, notre ancien collègue David Valence avait déclaré : « Si nous votons ce texte, nous serons à même de croiser sereinement, en pensée, les regards de cette longue cohorte de victimes humiliées et violentées, parfois jusqu’à la mort sociale, avec le sentiment que justice est enfin sur le point d’être rendue. » C’est une journée pour la mémoire et pour la défense des droits humains ; soyons-en dignes, adoptons ce texte. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, SOC, EcoS, Dem et GDR. – M. Andy Kerbrat applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat.
M. Andy Kerbrat
Ce matin, l’histoire nous regarde. Nous sommes appelés à clore un chapitre sombre de notre histoire nationale en revenant sur des décennies de lois pénales scélérates – des lois qui n’avaient qu’une seule obsession : contrôler le corps des femmes et celui des minorités. Le droit à disposer de son corps et à la vie privée est l’objet d’un long combat. C’est celui des féministes et des premières initiatives homosexuelles ; c’est celui de Gisèle Halimi et de Jean Le Bitoux, figure historique de la lutte pour l’égalité des droits des personnes LGBTQI+. C’est dans ce sillage que nous devons nous inscrire aujourd’hui.
Je salue, monsieur le rapporteur, monsieur le président, la sagesse de la commission des lois, qui a rétabli le texte adopté ici en première lecture, en réintégrant notamment le principe de la réparation individuelle, mais je regrette qu’elle ait oublié la lesbophobie d’État, qui a affligé les femmes lesbiennes dans notre pays (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et EcoS), et la transphobie d’État, malheureusement toujours bien représentée dans ce gouvernement. (Mêmes mouvements.)
Ce texte de notre collègue sénateur Hussein Bourgi n’effacera ni les violences ni les souffrances, mais il les expose et tente de les réparer. C’est un pas certes insuffisant, mais déterminant dans la longue marche vers l’égalité et le devoir de mémoire.
Au groupe La France insoumise, nous refusons les lectures amnésiques de l’histoire. Oui, c’est Vichy qui a gravé dans le marbre de la loi la discrimination homophobe. Cependant, ne nous y trompons pas : l’homophobie d’État n’a pas commencé avec Vichy.
Mme Ségolène Amiot
Très juste !
M. Andy Kerbrat
La loi de pénalisation de 1942 a été préparée dès 1938, et elle a été conservée et appliquée avec zèle après 1945. L’État français, dans sa continuité administrative, a appliqué une politique profondément homophobe. Pire, la Ve République l’a aggravée : en 1960, c’est bien cette assemblée qui a voté l’amendement Mirguet, classant l’homosexualité dans la catégorie des fléaux sociaux à combattre.
Il est donc vital que nous maintenions, comme l’a fait la commission, la reconnaissance de cette répression judiciaire, policière et administrative, partout où elle a frappé : dans l’Hexagone, comme en Alsace et en Moselle, où la répression nazie fut directe, ou dans les territoires colonisés par la France.
Au-delà du code pénal, il existait tout un arsenal policier et administratif pour harceler et briser les homosexuels. Nous parlons ici d’un fichage méthodique par les préfectures – de cette violence froide, apposant la mention infamante de « pédéraste » sur les dossiers. Je parle ici des « fiches roses » de la brigade des mœurs. Ce fichage systématique servait à surveiller, à faire chanter et à interdire l’accès à la fonction publique. L’État ne se contentait pas de punir l’acte, il marquait l’individu au fer rouge, organisant sa mort sociale.
Qui sont les victimes ? Il y a les héros, le rapporteur l’a dit, comme le résistant et député Georges Archidice, déchu quand son homosexualité fut révélée en 1950, mais il y a surtout les anonymes : l’ouvrier licencié, l’instituteur révoqué, l’appelé du contingent humilié. L’État français a cassé des vies – il les a brisées en mille morceaux. À notre République de tenter de les réparer. C’est ici que le débat sur l’indemnisation est crucial. Je me réjouis que, balayant les arguments comptables et indécents du Sénat, nous ayons rétabli la réparation financière.
Cette réparation n’est pas une faveur ni une aumône. C’est une exigence fondamentale du droit international. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et les Nations unies sont claires : lorsqu’un État commet une violation grave des droits de l’homme – la criminalisation de l’homosexualité en est une –, la reconnaissance symbolique ne suffit pas. La satisfaction équitable implique une réparation matérielle pour le préjudice subi.
L’État a volé des années de liberté. Il a volé des carrières. Il a volé des retraites. L’amnistie de 1981 par François Mitterrand a effacé la peine, mais elle n’a pas effacé le crime de l’État. Depuis le code civil de 1804, tout préjudice causé par la faute de l’État exige réparation. C’est le principe de responsabilité.
C’est ici que tout nous sépare de la droite extrême et de l’extrême droite, opposées à cette réparation collective et individuelle. Au Rassemblement national, on trouve les partisans du droit à la discrétion, ceux qui souhaitent que nous restions dans le placard. (Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Dans les rangs assez vides de MM. Ciotti et Wauquiez, on retrouve la vieille bigoterie qui fut à l’origine même de ces lois scélérates et de répression. Ces gens se trompent de siècle.
Pourquoi cette réparation est-elle si urgente ? Pourquoi les rangs des survivants sont-ils si clairsemés ? Parce que beaucoup ont subi la double peine : condamnés par la justice hier, ils l’ont été une seconde fois par l’indifférence coupable de l’État face à l’hécatombe du VIH-sida. Dans le silence assourdissant des années 1980 et 1990, une génération entière, celle-là même qui avait subi les fiches roses et les tribunaux, a été décimée. Nous ne réparons pas seulement des vivants, nous devons réparer la mémoire de nos morts.
Dans ces moments où la haine prospère à nouveau, nous avons besoin de soutenir la recherche, d’ouvrir les archives et d’offrir un lieu de mémoire à la communauté LGBTI. Ce texte rétabli par notre commission est un texte de fierté. Il expose les violences, les reconnaît et les répare. Aujourd’hui, espérons que la honte change de camp et que la fierté retrouve sa place : au cœur de la République. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP, EcoS et GDR – Mme Valérie Rossi applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Marietta Karamanli.
Mme Marietta Karamanli
La présente proposition de loi porte réparation des personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982. Ce texte, déposé à l’initiative de collègues socialistes du Sénat, s’inscrit dans un mouvement important de défense des droits de l’homme, considéré comme l’un des plus dynamiques dans le monde d’aujourd’hui, celui qui requiert des réparations pour les homosexuels.
Il s’agit de promouvoir les politiques visant à réparer les conséquences de la discrimination systémique fondée sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre, comme d’autres pays l’ont fait. Par exemple, en 2021, le Canada, l’Allemagne, l’Irlande, la Nouvelle-Zélande, l’Espagne et le Royaume-Uni avaient adopté des mesures de réparation en faveur des homosexuels. Les solutions apportées sont diverses : excuses de l’État à la communauté LGBT pour les fautes commises dans le passé et promesse de faire mieux à l’avenir ; commémoration des victimes de la répression étatique des citoyens homosexuels ; réparation sous la forme d’une grâce accordée à toute personne condamnée en vertu de lois criminalisant l’orientation sexuelle ou le genre ; compensation financière pour les salaires ou les pensions perdus en raison d’un séjour en prison ou dans un établissement psychiatrique pour cause d’infraction homosexuelle – c’est le cas en Espagne depuis 2009 et en Allemagne depuis 2016.
La proposition de loi que nous examinons prévoit des mesures très inférieures, si j’ose dire, à celles qui ont été prises dans plusieurs autres États, y compris européens – le rapporteur l’a rappelé. Elle a le mérite d’exister et de constituer une étape importante dans un processus de réappropriation collective d’une histoire durant laquelle la société, l’État et le système juridictionnel ont puni des individus en raison de leur seule orientation sexuelle.
À l’issue de son examen par le Sénat, le texte ne comportait plus qu’une disposition unique : une reconnaissance de principe de la responsabilité de la République française pour les faits survenus à compter du 8 février 1945. Avaient été supprimées, entre autres, les dispositions qui prévoyaient une réparation pour les personnes victimes de la législation discriminatoire et la création d’une commission indépendante chargée d’évaluer les demandes de réparation – au motif affiché d’éviter toute irrecevabilité au titre de l’article 40 de la Constitution.
Il convient de rappeler la difficulté à faire émerger une telle mémoire non par compassion, mais par volonté de justice. C’est l’expression, en filigrane, de trois préoccupations : reconnaître une discrimination systématique – je dirais même systémique ; mettre fin à une oppression fondée sur la sexualité ; assurer la nécessaire et légitime compensation des préjudices causés par les décisions de justice. Je le répète, plusieurs États, y compris européens, ont fait mieux, voire beaucoup mieux.
Le Sénat avait vidé le texte de sa substance en ne conservant que la déclaration de responsabilité. Les députés du groupe Socialistes et apparentés ont eu à cœur, comme le rapporteur, notre collègue Hervé Saulignac, de rétablir les mécanismes de réparation et la formulation plus complète de l’article 1er. Il s’est agi de rétablir la version adoptée par l’Assemblée nationale, qui reconnaissait la responsabilité de la nation, incluant ainsi les faits commis sous le régime de Vichy, et qui mentionnait explicitement un mécanisme de réparation. Il s’est agi aussi de rétablir, à l’article 3, les réparations financières et, à l’article 4, la commission nationale indépendante chargée de statuer sur les demandes de réparation et d’assurer la mémoire des discriminations. C’est chose faite aujourd’hui : la commission a redonné une réelle consistance à ce texte.
Il conviendra à l’avenir d’être attentifs à l’application du texte, à la date de sa mise en œuvre et aux délais de création de la commission prévue. Il est en outre souhaitable que nous puissions nous emparer de son évaluation le moment venu. Ce texte ne doit pas seulement être une déclaration de principe ; il doit devenir un véritable dispositif opérationnel.
Mes collègues députés Socialistes et apparentés soutiennent ce texte. Nous affirmons aussi que l’État et la société doivent mieux faire. Nous avons à l’esprit que, pour certaines personnes en France et en Europe, il est encore dangereux de parler ouvertement de son orientation sexuelle, de son identité ou expression de genre, tout simplement d’être elles-mêmes sans se sentir menacées. Dans ces conditions, la reconnaissance d’un passé injuste et douloureux n’évoque pas seulement ce qui est advenu, mais doit ouvrir vers des progrès à venir. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, EPR, LFI-NFP, EcoS et GDR ainsi que sur les bancs des commissions.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Virginie Duby-Muller.
Mme Virginie Duby-Muller
Nous examinons un texte important, dont la discussion avait débuté en 2023, qui touche à l’histoire de notre droit pénal, à la mémoire nationale et à la capacité de la République à regarder lucidement certaines de ses fautes.
Pendant plusieurs décennies, des femmes et des hommes ont été discriminés, poursuivis, parfois condamnés, en raison de leur orientation sexuelle. Cette réalité, longtemps ignorée ou minimisée, a produit des souffrances profondes : vies brisées ; existences contraintes à la dissimulation ; conséquences familiales, professionnelles et sociales durables. Entre 1945 et 1982, plusieurs dizaines de milliers de personnes – entre 10 000 et 60 000 selon les estimations – ont été concernées par ces condamnations. Rappelons aussi qu’en France, l’homosexualité n’a été retirée de la liste des maladies mentales qu’en 1992. Cela dit quelque chose du regard porté pendant longtemps par la société et par les institutions.
Le texte qui nous est soumis vise à reconnaître une discrimination introduite par la loi elle-même : une rupture d’égalité entre citoyens, fondée sur l’orientation sexuelle. En cela, l’intention est légitime. Il s’agit de reconnaître les conséquences d’un dispositif pénal issu du deuxième alinéa de l’article 334 du code pénal. Introduite en 1942 sous le régime de Vichy, puis maintenue après la Libération, cette disposition fixait une majorité sexuelle différente pour les relations homosexuelles.
Cette situation constituait une anomalie juridique et une tache morale pour notre République, d’autant plus frappante que la France avait été, dès 1791, l’un des premiers pays à dépénaliser les relations homosexuelles entre adultes consentants. Cette contradiction historique mérite d’être nommée.
Cependant, ce travail de mémoire et de reconnaissance ne peut se faire sans rigueur juridique ni équilibre politique. Sur ce point, nous regrettons que les apports du Sénat aient été écartés lors de l’examen en commission à l’Assemblée.
D’abord, nous ne pouvons pas souscrire à une formulation qui ferait porter à la République française la responsabilité directe des actes du régime de Vichy. Comme l’a rappelé René Cassin, Vichy fut un régime de fait et non un régime de droit. Entre 1940 et 1944, la France ne se confond pas avec Vichy : elle est aussi à Londres, dans la Résistance, dans le combat pour la liberté. Cette distinction n’est pas un détail sémantique : elle est au cœur de notre continuité républicaine. Elle est d’ailleurs largement partagée par les historiens, qui distinguent clairement la période de Vichy et celle qui suit la Libération.
Ensuite, nous partageons la position du Sénat concernant la suppression du mécanisme de réparation financière. Un tel dispositif pose de lourdes difficultés juridiques : les condamnations ont été amnistiées en 1981 ; les faits sont prescrits ; les opinions divergent profondément sur la nature même d’une éventuelle indemnisation. En l’état, ouvrir cette voie créerait un précédent fragile, sans cadre clair, et sans le travail de concertation approfondi que mérite un sujet aussi sensible.
Malgré ces réserves importantes, le groupe Droite républicaine soutiendra ce texte, parce que nous croyons qu’une République forte n’est pas une République qui efface ou qui travestit son histoire, mais une République capable de reconnaître ses erreurs sans renoncer à ses principes juridiques fondamentaux. C’est dans cet esprit de responsabilité, de fidélité à l’État de droit et de respect de la mémoire que nous participerons au vote.
Mme la présidente
La discussion générale est close.
La parole est à M. le rapporteur.
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Je remercie l’ensemble des orateurs.
Je le redis avec beaucoup de force, à Mme Duby-Muller mais pas seulement : ce texte ne tient pas la République pour comptable des condamnations prononcées par les tribunaux du régime de Vichy. Rien de tel n’est écrit dans le texte – nulle part. Je pense que nous faisons tous ici la distinction entre deux régimes que tout oppose.
M. Boris Vallaud
Oui ! Enfin, pas tous…
M. Hervé Saulignac, rapporteur
En revanche, le texte reconnaît – je crois que c’est notre responsabilité de parlementaires – une réalité historique scientifiquement établie. Madame Duby-Muller, vous avez évoqué la rigueur scientifique ; nous y sommes. Cette exigence historique nous conduit à reconnaître que la République a poursuivi, endossé, validé les dispositions pénales de 1942. Il y a en la matière une continuité totale.
La date de 1945 marque bien une rupture du point de vue du régime politique et juridique, mais ce n’est pas du tout le cas du point de vue de la répression pénale qui a frappé les homosexuels. La discrimination s’est appliquée de 1942 à 1982, et il serait très injuste de laisser de côté celles et ceux qui ont été condamnés entre 1942 et 1945.
M. Michoux s’est exprimé sur les conséquences des réparations pour les dépenses publiques. Je pense qu’il n’a pas passé beaucoup de temps pour essayer de les évaluer. Vous pourrez lui dire de ma part qu’elles représentent, pour l’ensemble des personnes concernées, à peu près douze mois d’indemnité d’un seul député. Cela ne me semble pas mettre en péril les finances de la France. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP, SOC, EcoS et GDR.)
Discussion des articles
Mme la présidente
J’appelle maintenant, dans le texte de la commission, les articles de la proposition de loi sur lesquels les deux assemblées n’ont pu parvenir à un texte identique.
Article 1er
Mme la présidente
La parole est à Mme Gabrielle Cathala.
Mme Gabrielle Cathala
Nous avons assisté à une réécriture de l’histoire de la part du groupe Rassemblement national. Il est exact que notre France était à Londres, ou plutôt à Brazzaville, capitale de la France libre à partir de 1940, mais la vôtre était bien à Vichy. Ensuite, je rappelle que, dans les années 1980, Jean-Marie Le Pen, fondateur de votre parti, parlait de l’homosexualité comme une « anomalie biologique » et stigmatisait les « sidaïques », qui devaient selon lui voter dans des « sidatoriums ». Il a exploité pendant des années l’épidémie de sida à des fins homophobes.
Je rappelle encore que votre parti s’est opposé à la loi de 1982, qu’il n’était pas en faveur du pacs, qu’il s’est opposé au mariage pour tous – Marion Maréchal-Le Pen et ses alliées ont défilé dans des manifestations contre –, qu’il s’est opposé à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes célibataires et les femmes lesbiennes, malgré la fameuse coloc’ de Marine Le Pen.
Votre stratégie actuelle est d’effacer cet historique et d’exploiter l’homophobie pour mieux stigmatiser l’islam et l’immigration, alors que l’homophobie de vos alliés internationaux et européens, MM. Trump et Orbán, pour ne citer qu’eux, ne vous gêne absolument pas.
Je rappelle ici les votes récents du RN et de leurs alliés de Reconquête au Parlement européen. Sur toutes les mesures de l’Union européenne en faveur des droits LGBT, ils se sont abstenus ou ont voté contre : abstention sur la résolution contre la condamnation à mort pour homosexualité au Rwanda et votes contre la résolution sur les discours de haine envers les personnes LGBT, contre la résolution faisant de l’Union une zone de liberté LGBT, contre la résolution en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité à l’échelle européenne, contre la résolution législative sur la parentalité et enfin contre la résolution sur la mise en œuvre de la stratégie LGBT de l’Union en février 2024.
Vous restez donc, sous le vernis de vos discours, un parti fondé sur de l’homophobie. Vos votes le prouvent ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC.)
Mme la présidente
Je suis saisie de plusieurs demandes de scrutin public : sur l’amendement no 1, par le groupe Socialistes et apparentés ; sur les amendements nos 3, 6, 7 et 5, par le groupe La France insoumise-Nouveau Front populaire.
Les scrutins sont annoncés dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
La parole est à M. Sébastien Chenu.
M. Sébastien Chenu
L’extrême gauche est toujours dans l’excès…
Une députée du groupe LFI-NFP
Il n’y a pas d’extrême gauche ici !
M. Sébastien Chenu
…et cherche à culpabiliser les autres alors qu’elle devrait commencer par balayer devant sa porte – elle a beaucoup à faire ! Notre collègue, qui nous a bassinés avec Gaza matin, midi et soir et a embarqué sur la fameuse flottille, s’est-elle enquise auprès des dirigeants palestiniens de la situation des homosexuels dans leur pays ? (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.) Moi, je l’ai fait, madame Cathala : j’ai posé la question à Mahmoud Abbas, les yeux dans les yeux, tandis que vous faisiez votre cinéma sur la flottille. Vous êtes revenue ici et rien n’a changé pour les homosexuels.
Au lieu de lancer des anathèmes, balayez donc devant votre porte ! Je rappelle que M. Taha Bouhafs, membre de votre parti, a refusé de siéger avec un militant homosexuel et que Mme Chikirou a parlé de « tafioles » pendant la campagne des municipales à Paris. Ce sont vos députés ou candidats aux législatives, et ce n’était pas il y a cinquante ans, mais cette année.
Mme Ségolène Amiot et Mme Mathilde Panot
Allez, allez !
M. Sébastien Chenu
Au lieu d’aller sur une flottille, défendez l’intérêt général ! (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Virginie Duby-Muller, pour soutenir l’amendement no 1.
Mme Virginie Duby-Muller
Cet amendement vise à revenir à une approche juridiquement et historiquement rigoureuse de la reconnaissance de la responsabilité de l’État. Il rappelle la distinction fondamentale entre le régime de Vichy et les institutions républicaines.
Entre 1942 et 1944, Vichy a mené une répression systémique des homosexuels, fondée sur une idéologie assumée et totalitaire. Le travail des historiens à ce sujet est clair. La République ne saurait endosser la responsabilité d’un régime de non-droit unanimement condamné par la France libre.
Entre 1945 et 1982, des lois républicaines ont discriminé les personnes homosexuelles. C’est le cas de la circonstance aggravante, introduite dans le code pénal, pour l’outrage public à la pudeur. Ces mesures condamnables et injustes relèvent de la responsabilité de la République, mais ne sauraient être assimilées à la répression de Vichy.
L’amendement rétablit donc la référence à la République française. En outre, il supprime toute référence à l’indemnisation financière, qui se heurte à l’amnistie de 1981, aux prescriptions et à la jurisprudence du Conseil d’État. En clarifiant ainsi la période concernée et le régime de responsabilité, nous assurerions une lecture historique et juridique cohérente, tout en affirmant la reconnaissance des discriminations subies sous les institutions républicaines. (M. Jean-Didier Berger applaudit.)
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Votre amendement est dans le droit fil de ce qui a été défendu au Sénat. Cela ne vous surprendra pas, j’y suis défavorable.
Exclure la période 1942-1945 serait une grave erreur car il existe une continuité parfaite : les dispositions prises par le régime de Vichy – que l’on ne reconnaît en aucune façon comme étant lié à la République – ont été confirmées officiellement, par ordonnance, par la République en 1945.
Par ailleurs, il est indispensable de rétablir le mécanisme des réparations financières. Un de nos collègues a énoncé le principe « tu casses, tu répares ».
Mme Ségolène Amiot
Eh oui !
M. Hervé Saulignac, rapporteur
L’exigence de justice ne se limite pas à la reconnaissance d’un préjudice, elle s’étend à sa réparation.
Enfin, tout comme les associations que nous avons auditionnées, je suis très défavorable à la référence aux « souffrances » et aux « traumatismes ». Les considérations psychologiques sont très complexes à aborder.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Par cet amendement, vous souhaitez revenir à la version adoptée par le Sénat. Je m’en étais alors remise à la sagesse du Sénat. De la même manière, je m’en remets ici à la sagesse de cet hémicycle. Je tiens toutefois à réaffirmer de manière très claire que, entre 1942 et 1945, ce n’était pas la République française ; celle-ci n’était pas à Vichy. Cette distinction est très importante.
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat.
M. Andy Kerbrat
La République française, en effet, ce n’est pas Vichy, mais l’homophobie d’État commence avant Vichy et continue après Vichy. Notre devoir est de regarder l’histoire en face, dans sa complexité et dans sa généralité. La France a organisé une répression policière et administrative d’État envers les personnes homosexuelles. Elle a dévoyé l’intégralité de son code pénal et de son code civil pour martyriser les femmes lesbiennes, en leur retirant la maternité, et les hommes, en allant jusqu’à les poursuivre dans les toilettes publiques.
C’est ainsi que fonctionne une détestation d’État qui ne veut pas dire son nom : elle n’emploie pas des termes explicitement homophobes, mais elle criminalise tous les actes liés au fait d’être homosexuel ou lesbienne. Les phénomènes de ségrégation des minorités dans notre pays fonctionnent ainsi : on s’attaque à des pratiques qui devraient être laissées dans la sphère privée. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandra Regol applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à M. Sébastien Chenu.
M. Sébastien Chenu
Je rejoins Mme Duby-Muller sur le mécanisme d’indemnisation, mais uniquement sur ce point.
Pour des raisons juridiques d’abord : le Sénat a démontré qu’il est toujours délicat de fonder une indemnisation forfaitaire directement sur une loi pénale, qui a été abrogée, et de le faire plusieurs dizaines d’années après les faits. Des constitutionnalistes nous ont alertés sur cette rupture d’égalité.
Il existe également des difficultés d’ordre pratique, en matière probatoire. Elles sont considérables : comment établir de manière fiable, quarante ou cinquante ans après, la réalité d’une peine exécutée ?
M. Andy Kerbrat
On a trace des condamnations !
Mme Ségolène Amiot
Il y a des archives !
M. Andy Kerbrat
Vous n’avez pas travaillé…
M. Sébastien Chenu
Un tel dispositif risquerait d’être mal calibré et de créer de la déception chez les intéressés. Le mieux est parfois l’ennemi du bien. Il me semble d’ailleurs que les pays comme l’Allemagne, l’Espagne ou le Canada, qui ont fait le choix d’une telle reconnaissance, n’ont pas prévu de mesures financières de réparation.
M. Andy Kerbrat
Non, vous avez tort !
Mme Elsa Faucillon
Au contraire, ils ont prévu des réparations financières !
Mme Ségolène Amiot
Il faut travailler un peu ! Vous racontez n’importe quoi !
M. Sébastien Chenu
Nous faisons le droit et nous devons rester dans le domaine du droit. Nous nous abstiendrons sur cet amendement.
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 1.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 82
Nombre de suffrages exprimés 65
Majorité absolue 33
Pour l’adoption 7
Contre 58
(L’amendement no 1 n’est pas adopté.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Gabrielle Cathala, pour soutenir l’amendement no 3.
Mme Gabrielle Cathala
Je profite de la présentation de cet amendement pour répondre à M. Chenu. Je rappelle qu’il avait déposé en première lecture un amendement de suppression de l’article 1er, avant de le retirer tellement tout cela était gênant.
M. Andy Kerbrat
Eh oui !
Mme Gabrielle Cathala
Vous instrumentalisez la cause LGBT pour mieux masquer votre racisme anti-arabe et votre islamophobie.
M. Olivier Fayssat
Oh !
Mme Gabrielle Cathala
Je rappelle qu’il existe en Israël un mouvement Pas de fierté dans le génocide, héritier du mouvement Pas de fierté sous occupation. Tous les militants antiracistes et de la cause homosexuelle défendent aussi la cause du peuple palestinien (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP), car M. Netanyahou extermine les homosexuels, les hétérosexuels et les transsexuels en Palestine. Nous, nous ne faisons pas de différence parmi les victimes. (Mêmes mouvements.)
M. Éric Martineau
Je n’ai pas bien compris : quel est le rapport avec l’amendement ?
Mme la présidente
Je considère, madame Cathala, que vous avez présenté l’amendement ? (Murmures sur divers bancs.)
Mme Gabrielle Cathala
Oui.
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Voilà une présentation faite à la façon insoumise !
Intégrer dans le texte la notion de genre serait anachronique, car elle n’apparaît pas dans les articles du code pénal en question. En réalité, cette notion n’est apparue qu’assez récemment. J’émets donc un avis défavorable.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Ce texte concerne les personnes qui ont subi la répression d’État en raison de leur orientation sexuelle. C’est ce que l’on cherche à caractériser ; il faut donc en rester à cette notion. Le gouvernement donne lui aussi un avis défavorable.
Mme la présidente
La parole est à Mme Ségolène Amiot.
Mme Ségolène Amiot
N’oublions pas que la France a exporté son homophobie d’État. Il ne faut pas nier cette dimension. Elle l’a fait dans tous les territoires qu’elle a colonisés. Le reconnaître, c’est reconnaître notre responsabilité dans l’état actuel du monde : l’homophobie que nous avons exportée continue à exister.
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Vous parlez de l’amendement suivant…
Mme Ségolène Amiot
Qui plus est, nos lois nous permettent en théorie d’accueillir en exil les personnes victimes d’homophobie à l’étranger, notamment dans les anciens territoires colonisés, mais la France refuse de le faire.
Mme la présidente
La parole est à M. Jean-Philippe Tanguy.
M. Jean-Philippe Tanguy
Il est dommage que vous n’ayez pas présenté votre amendement sur le fond, car il dit tout de l’invisibilisation progressive de la lutte contre l’homophobie au sein de votre mouvement politique. Vous rompez avec votre position historique en la matière. En introduisant la notion de genre, vous effacez la réalité concrète des hommes et des femmes homosexuels.
M. Andy Kerbrat
Oh là là !
M. Jean-Philippe Tanguy
Cette nouvelle bouillie vous permet de tout mélanger pour, finalement, ne plus rien défendre. Vous préparez ainsi l’abandon de la cause homosexuelle et de l’égalité républicaine. (Mme Elsa Faucillon et M. Andy Kerbrat rient.) Oui, vous êtes en train de l’abandonner, comme vous avez déjà abandonné la lutte contre l’antisémitisme. C’est ce qui se passe dans votre famille politique, et nous profitons de ce débat pour le dire.
Les événements récents observés dans certaines communes, notamment à Saint-Ouen, en sont les signes :…
M. Jean-François Coulomme
La chasse aux branquignols, c’est chez vous !
M. Jean-Philippe Tanguy
…demain, être publiquement homosexuel deviendra un problème à gauche.
Une députée du groupe LFI-NFP
Cessez ce délire !
M. Jean-Philippe Tanguy
Vous avez abandonné les Français de confession juive ; vous vous apprêtez à abandonner les Françaises et les Français homosexuels.
Mme Andrée Taurinya
Arrêtez de dire n’importe quoi !
Mme Mathilde Panot
Et Meloni ? Et Trump ?
Mme Ségolène Amiot
Continuez à soutenir Orbán !
M. Jean-Philippe Tanguy
Nous devons prévenir nos compatriotes : vous n’êtes plus de gauche. Vous reniez un à un tous les principes qui ont fondé votre histoire politique. Nous le disons calmement, mais avec détermination. C’est d’autant plus malheureux que la gauche a joué un rôle dans la lutte pour l’égalité républicaine – contrairement à vous, nous ne réécrivons pas l’histoire.
M. Andy Kerbrat
Vous, vous n’y avez joué aucun rôle !
M. Jean-Philippe Tanguy
Votre disparition affaiblit donc grandement l’égalité républicaine. Vous avez beau réécrire l’histoire et faire croire qu’il y avait les gentils et les méchants, vous êtes en train de devenir, de manière assez pathétique, les méchants de l’histoire. (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR. – Exclamations sur quelques les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 3.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 90
Nombre de suffrages exprimés 88
Majorité absolue 45
Pour l’adoption 24
Contre 64
(L’amendement no 3 n’est pas adopté.)
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat, pour soutenir l’amendement no 6.
M. Andy Kerbrat
Il porte sur le bornage géographique : dans la suite des propos de mes collègues, je propose de reconnaître l’impact qu’ont eu, dans les anciennes colonies, les dispositions législatives françaises pénalisant l’homosexualité. Ainsi, l’article 230 du code pénal tunisien, l’article 489 du code pénal marocain et l’article 534 du code pénal libanais sont des héritages de notre politique homophobe, appliquée dans les pays que nous avons colonisés – rappelons à cet égard que la colonisation est un crime.
Par ailleurs, je suis obligé de répondre à mes collègues d’en face qui, sous prétexte de défendre les homosexuels, développent de manière assez crasse leur islamophobie en évoquant la situation de Gaza. Monsieur le président Chenu, peut-être avez-vous interrogé le président de l’Autorité palestinienne de manière accusatoire. Pour notre part, nous travaillons avec les associations palestiniennes LGBTI, qui organisent la protection des personnes en question et témoignent que les premières victimes qui meurent sous les balles de Tsahal sont les Palestiniens homosexuels.
Arrêtez donc de nous donner des leçons, alors même que nous travaillons sur le fond, et que nous demandons et organisons l’accueil des réfugiés LGBTI, qu’ils viennent de Gaza ou de Russie, contrairement à vous, qui soutenez Orbán et Poutine ! En fait, vous êtes les homophobes de service. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Permettez-moi cette expression toute personnelle : je souhaiterais qu’on en revienne au texte (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes EPR, SOC, Dem et HOR) et aux victimes de la discrimination qui a eu cours pendant tant d’années. C’est pour eux que nous examinons cette proposition de loi.
Je veux lever toute ambiguïté et vous rassurer : ce texte a bien évidemment vocation à couvrir l’ensemble des territoires où le code pénal français s’est appliqué, ce qui inclut naturellement les pays auxquels vous faites référence. Nous n’allons pas réparer une discrimination tout en en créant une autre. C’est pourquoi je vous invite à retirer votre amendement ; à défaut, j’émettrai un avis défavorable.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Les États que vous avez évoqués sont souverains. Ils choisissent les normes qui régissent la vie de leurs citoyens, et ce n’est pas à nous de les leur dicter, même si nous nous battons pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité dans toutes les instances internationales auxquelles la France participe. Un ambassadeur, M. Jean-Marc Berthon, est même dédié à cette mission.
Il ne nous revient pas d’indemniser les victimes de pays qui ont malheureusement choisi de maintenir, aujourd’hui encore, des législations qui pénalisent l’homosexualité. Je donne donc un avis défavorable.
Mme la présidente
La parole est à M. Sébastien Chenu.
M. Sébastien Chenu
L’exposé sommaire de cet amendement mentionne, de manière très gênante, « les législations pénalisant l’homosexualité, aujourd’hui en vigueur dans de nombreux pays du Sud ». Pourquoi ne pas dire les choses ? Ce ne sont pas les pays du Sud qui pénalisent l’homosexualité, ce sont les pays qui appliquent la charia : l’Arabie Saoudite, l’Iran ou encore le Yémen.
Mme Marie-Charlotte Garin et Mme Sandrine Rousseau
Et la Hongrie !
M. Sébastien Chenu
En ne nommant pas le réel, qui voulez-vous ménager, à qui adressez-vous des clins d’œil ? La situation n’a rien à voir avec la Hongrie, où l’homosexualité est légale et où personne n’est condamné à mort. Madame Rousseau, au lieu de la ramener et de dire n’importe quoi (Exclamations sur les bancs des groupes EcoS et GDR), occupez-vous de votre candidate à Saint-Ouen, qui a été débranchée parce que lesbienne.
Mme Sandra Regol
N’importe quoi !
M. Sébastien Chenu
Elle risquait évidemment de faire peur : vos militants et ceux d’extrême gauche ont dit que sa candidature aux élections municipales était incompatible avec les quartiers populaires. Cela en dit long ! Vous avez débranché une candidate lesbienne pour ne pas faire de peine à vos alliés islamistes.
Mme Sandra Regol
Arrêtez de balancer des fake news ! Travaillez au lieu de dire n’importe quoi !
M. Sébastien Chenu
Cessez donc votre délire et revenons-en au texte. Les pays dans lesquels les homosexuels sont en danger sont, on le sait, ceux qui appliquent la charia. La proposition de loi vise à reconnaître des faits que la France a probablement à se faire pardonner. C’est l’objet de notre travail. (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)
Mme la présidente
La parole est à M. Antoine Léaument.
M. Antoine Léaument
Je rejoins le propos du rapporteur : les interventions du Rassemblement national risquent de nous éloigner de la question de fond. N’oublions pas, en effet, qui sont les responsables politiques de la criminalisation de l’homosexualité : ce sont vos amis ! (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) C’est M. Jean-Marie Le Pen qui tenait des propos homophobes et qui a soutenu l’homophobie, quand il dirigeait votre parti.
M. Frédéric Weber
Il est mort !
M. Antoine Léaument
C’est encore le cas aujourd’hui. Je viens de consulter le programme de Jordan Bardella, candidat à la fonction de premier ministre. Le mot « homosexualité » y figure-t-il ? Non. La question des LGBT y figure-t-elle ? Non. La lutte contre l’antisémitisme, que vous avez évoquée, y figure-t-elle ? Non. Il n’y a même pas le mot « racisme », il n’y a rien du tout dans son programme !
En revanche, notre programme comporte un chapitre sur la défense des droits des personnes LGBT, à laquelle nous nous employons.
M. Emeric Salmon
Et il y a l’antisémitisme !
M. Antoine Léaument
Y figure également la question de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, à laquelle nous nous employons aussi, en permanence. C’est votre amie, Mme Meloni, qui a exigé la suppression du nom de l’une des deux femmes sur l’état civil des enfants élevés par deux mères. Les responsables de l’homophobie, ce sont vos amis, historiquement et actuellement ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 6.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 93
Nombre de suffrages exprimés 92
Majorité absolue 47
Pour l’adoption 29
Contre 63
(L’amendement no 6 n’est pas adopté.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Ségolène Amiot, pour soutenir l’amendement no 7.
Mme Ségolène Amiot
Il vise à reconnaître que les lois homophobes qui ont régi notre pays dans la période visée par le texte ont engendré des souffrances à la fois individuelles et collectives, ainsi qu’une contrainte permanente à la dissimulation. Reconnaître et réparer les condamnations est indispensable, mais cela ne suffit pas. Il faut également reconnaître les conséquences dans la vie de ceux qui ont dû se cacher – non seulement en dissimulant leur orientation sexuelle, mais en se cachant réellement, en fuyant, en échappant à la police ou à la persécution sociale autorisée par l’État. Reconnaissons cette souffrance. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Votre proposition est tout à fait légitime mais, comme je viens de le rappeler, je suis défavorable à la formulation malheureuse qui fait référence aux souffrances et aux traumatismes endurés. En effet, elle ne recouvre pas la réalité des préjudices et nous ferait entrer dans des considérations assez complexes.
Par ailleurs, la proposition de loi doit s’en tenir strictement à l’orientation sexuelle, non au genre, comme la ministre l’a elle aussi rappelé. J’émets donc un avis défavorable.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Même avis.
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandrine Rousseau.
Mme Sandrine Rousseau
Je rappelle à M. Chenu que Victor Orbán a interdit la Marche des fiertés ainsi que les représentations des personnes LGBT dans les médias. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LFI-NFP et SOC.)
Je comprends que vous preniez fait et cause pour Sabrina Decanton. Je lui renouvelle tout mon soutien. En revanche, je n’ai pas entendu les mêmes mots à l’égard de Marine Rosset, présidente des Scouts de France, qui a dû démissionner en raison du harcèlement dont elle était victime. (Mêmes mouvements.) J’aurais aimé que vous disiez que l’homophobie est partout présente en France, encore aujourd’hui, et que nous devons absolument lutter contre elle. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS et GDR ainsi que sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
La parole est à M. Sébastien Chenu.
M. Sébastien Chenu
Il suffit de demander, madame Rousseau : M. Tanguy a condamné les actes visant Mme Rosset. Nous n’avons aucun mal à condamner les propos homophobes. D’ailleurs, pour répondre au collègue Léaument, la lutte contre l’homophobie fait partie des engagements et du programme du Rassemblement national.
Mme Florence Herouin-Léautey
Bien sûr ! Vous n’avez vraiment peur de rien !
M. Sébastien Chenu
Toutes les atteintes, notamment physiques, dont sont victimes nos compatriotes, quels qu’ils soient, doivent être poursuivies de la manière la plus sévère. J’en profite pour rappeler que nous ne reviendrons jamais sur le mariage entre personnes de même sexe ni sur l’adoption. Je n’en suis pas aussi certain en ce qui vous concerne : les tentations de revenir en arrière existent peut-être, du côté de Roubaix par exemple.
Mme Elsa Faucillon
Ça suffit ! Cessez de propager des fake news dans l’hémicycle !
M. Sébastien Chenu
Monsieur Léaument, au lieu d’aller chercher des propos datés de cinquante ans, actualisez vos références et regardez dans vos rangs ! Mme Chikirou, candidate à Paris, n’a-t-elle pas parlé de « tafioles » il y a quelques semaines ? Vous pourrez ensuite donner des leçons au monde entier ! (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 7.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 93
Nombre de suffrages exprimés 92
Majorité absolue 47
Pour l’adoption 28
Contre 64
(L’amendement no 7 n’est pas adopté.)
Mme la présidente
Je considère que l’échange auquel nous avons assisté entre une partie et l’autre de l’hémicycle a eu lieu et qu’il est désormais clos. À présent, je couperai le micro de tout orateur dont l’intervention s’écartera des amendements en discussion. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe EPR. – M. Denis Fégné applaudit également.)
La parole est à M. Emmanuel Fernandes, pour soutenir l’amendement no 5.
M. Emmanuel Fernandes
Si les dispositions pénales françaises visées par cette proposition de loi s’appliquaient à tout le territoire national entre 1942 et 1982, leur application dans les départements d’Alsace et de Moselle, redevenus français après la seconde guerre mondiale, a pris une dimension particulièrement cruelle.
Et pour cause : entre 1940 et 1944, après l’annexion de fait des trois départements par le IIIe Reich, ces territoires ont été soumis au paragraphe 175 du code pénal allemand. À la différence de ce qui s’est passé dans le reste de la France, l’homosexualité y fut donc criminalisée en vertu du droit de l’Allemagne nazie, ce qui entraîna des arrestations et des déportations en grand nombre, notamment vers les camps de Schirmeck et du Struthof, non loin de Strasbourg.
À cette période de persécutions s’est ajoutée, après la Libération, la persistance des dispositifs administratifs : après 1945, les autorités françaises n’ont pas procédé à la destruction systématique des fichiers de police, établis ou complétés par l’occupant nazi, relatifs aux personnes homosexuelles. Ces archives ont pu être utilisées pour surveiller ou poursuivre ces personnes sous la IVe puis la Ve République, ce qui a prolongé les mécanismes de répression.
Le parcours de Pierre Seel, Alsacien déporté en raison de son homosexualité, illustre de manière emblématique cette continuité. Malgré son retour des camps et ses efforts pour se reconstruire, il se vit refuser le statut de déporté politique et resta inscrit dans les fichiers administratifs ; il fut dès lors exposé à des pressions et des menaces fondées sur les textes discriminatoires dont nous parlons, qui n’ont été abrogés qu’en 1982.
La République a doublement manqué à ses devoirs envers les habitants d’Alsace et de Moselle : d’une part, en conservant, pendant près de quatre décennies, cette législation inégalitaire ; d’autre part, en ne tenant pas compte de l’héritage répressif nazi qui les concernait tout particulièrement. C’est pourquoi je vous invite à voter cet amendement.
Enfin, je précise que la responsabilité d’indemniser les victimes du paragraphe 175 incombe bien à la France, en application des accords bilatéraux conclus entre l’Allemagne et notre pays. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP, EcoS et GDR.)
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
J’en profite pour corriger la réponse imparfaite que j’ai faite à ce sujet en commission.
Mme Sandra Regol
Ah oui ! (Sourires.)
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Vous avez raison, monsieur le député, la répression des homosexuels a pris une forme toute particulière en Alsace-Moselle. En vertu du terrible paragraphe 175 du code pénal allemand, 140 personnes ont été condamnées par la justice et 10 sont probablement décédées pendant leur détention. Si j’adhère, bien entendu, à la nécessité de préserver la mémoire de celles et ceux qui ont perdu la vie dans ces conditions, il me semble que l’amendement ne s’inscrit pas totalement dans le champ de la proposition de loi, parce que la nation n’a pas à reconnaître les persécutions qui ont été réalisées en application du code pénal allemand.
Mais j’avais omis de préciser, lors de notre échange en commission, qu’il y a une exception : lorsque ces condamnations ont été examinées et requalifiées après 1945 sur les fondements du code pénal français. Je confirme que les réparations prévues par le présent texte de droit français ont vocation à s’appliquer à ces personnes. L’amendement étant en grande partie satisfait, je lui donne un avis défavorable.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
J’émets moi aussi un avis défavorable puisque, de facto, en raison de l’annexion de l’Alsace-Moselle, les condamnations prononcées ne l’ont pas été du fait de la France, qui ne pouvait faire appliquer ses lois pendant cette période dans ces départements. La France ne peut pas reconnaître ce qu’elle n’a pas fait.
Mme Ségolène Amiot
Mais si !
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat.
M. Andy Kerbrat
Notre collègue Regol va soutenir deux amendements semblables à celui-ci. C’est un sujet extrêmement important. Je souligne que le code pénal allemand était un des pires codes homophobes ayant existé en Europe et que, comme l’a indiqué le rapporteur, les condamnations prononcées sur son fondement ont été reprises après 1945 par les tribunaux français.
C’est aussi une question mémorielle. Les victimes de la déportation pour homosexualité sont encore largement ignorées. On a évoqué M. Seel, qui est la figure que l’on connaît, mais en réalité, le travail de recherche pâtit du fait que peu de financements sont alloués à l’histoire homosexuelle, plus globalement à l’histoire LGBTI. De ce fait, nous, membres de la communauté LGBT, mais aussi la population dans son ensemble, n’avons pas les moyens de connaître en profondeur cette histoire violente qui s’est déroulée à travers le monde. Il s’agit finalement d’un amendement d’appel visant à faire reconnaître qu’il y a eu en Alsace, sur notre territoire, une spécificité d’une terrible violence. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandra Regol applaudit également.)
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 5.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 96
Nombre de suffrages exprimés 93
Majorité absolue 47
Pour l’adoption 39
Contre 54
(L’amendement no 5 n’est pas adopté.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol, pour soutenir les amendements nos 15 et 18, qui peuvent faire l’objet d’une présentation groupée.
Mme Sandra Regol
Je précise que le no 15 est un amendement de repli par rapport au no 18, bien qu’il le précède dans l’ordre d’examen des amendements. Par ailleurs, il serait bon que l’on s’en tienne à ce texte, important et nécessaire, et que le Rassemblement national arrête ses attaques qui pourrissent la discussion. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP. – Exclamations sur plusieurs bancs du groupe RN.)
Mme la présidente
Venez-en aux amendements, madame Regol.
Mme Sandra Regol
Pour répondre à M. le rapporteur et Mme la ministre qui nous opposent que ce n’est pas à la France de réparer les victimes du code pénal allemand, je rappelle que l’accord signé entre la France et l’Allemagne le 15 juillet 1960 spécifie que c’est à la France de faire le travail que l’Allemagne a fait de son côté. Cet accord engage notre pays s’agissant des mesures mémorielles. Nous devons l’appliquer en l’espèce, la proposition de loi relevant pleinement de la catégorie des mesures mémorielles.
Les amendements nos 15 et 18 permettent de reconnaître la persécution nazie qu’ont subie les personnes homosexuelles. Cette réalité historique demeure insuffisamment reconnue. Cette année encore, l’association Mémorial de la déportation homosexuelle s’est vu refuser le dépôt d’une gerbe lors de la cérémonie nationale du 27 avril, ce qui en dit long sur les lacunes du travail de mémoire.
L’amendement no 18 prévoit en outre la réparation des victimes. Afin de garantir la sécurité juridique du dispositif, la réparation est conditionnée à l’application de dispositions équivalentes issues du corpus législatif de la puissance occupante – il en va ainsi notamment du paragraphe 175 du code pénal allemand. Nous vous proposons donc deux versions de la même idée : l’une mieux-disante, l’autre moins-disante.
Je peux comprendre que l’histoire particulière des départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle ne soit pas au cœur des préoccupations de cet hémicycle, mais ne pas mentionner ces trois départements dans le texte, même de manière minimale, revient à dire aux populations d’Alsace-Moselle qu’elles ne comptent pas dans nos textes mémoriels, que leur place y est secondaire – alors même qu’elles ont subi des épreuves particulièrement difficiles et ont parfois été montrées du doigt comme traîtres à la nation, avec les malgré-nous.
Chers collègues, si vous comptiez voter contre ces amendements, choisissez plutôt de vous abstenir, pour permettre la reconnaissance des discriminations et persécutions subies par les Alsaciens et les Mosellans. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR.)
Mme la présidente
Sur l’amendement no 14, je suis saisie par le groupe Socialistes et apparentés d’une demande de scrutin public.
Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
Quel est l’avis de la commission sur les amendements nos 15 et 18 ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
L’accord de 1960 ne peut pas être ici invoqué parce qu’il porte exclusivement sur les déportés et les internés politiques. Or les condamnés pour homosexualité l’ont été au titre du droit commun. L’avis est donc défavorable mais, comme je l’ai dit, les personnes que vous évoquez entrent dans le champ d’application du texte, y compris bien sûr s’agissant des réparations, dès lors que leur condamnation a été requalifiée par l’État français après 1945.
Mme Sandra Regol
Mais non ! Elles en sont exclues !
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Je demande le retrait des amendements. À défaut, l’avis sera défavorable.
La proposition de loi tend à créer une commission – qui comprendra notamment des députés et des sénateurs – chargée de vérifier que les victimes pourront avoir droit à une réparation. Il me semble que cette commission devra prendre en compte l’histoire spécifique de ces territoires pour garantir que, bien évidemment, aucune des victimes ne soit oubliée. Nous pourrons peut-être apporter des précisions dans le décret d’application prévu.
Monsieur Kerbrat, s’il y a eu des difficultés lors de certaines cérémonies et en ce qui concerne le travail de mémoire, le ministère finance des travaux de recherche et se préoccupe de la question des archives, en particulier LGBT. S’il y a des recherches à mener sur des éléments spécifiques à certains territoires, il peut évidemment les financer de manière que la mémoire ne soit jamais oubliée et qu’elle puisse être transmise. En tout cas, j’en prends ici l’engagement.
Mme Sabrina Sebaihi
Personne ne vous croit.
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol.
Mme Sandra Regol
Madame la ministre, vous dites que toutes les victimes seront prises en compte. J’attire votre attention sur le fait que l’amendement no 15, celui de repli, vise à reconnaître les spécificités alsaciennes et mosellanes, sans traiter la question des réparations financières. J’entends bien que la question du financement des recherches et de la tenue des archives pourrait être abordée dans un second temps, mais ne pourriez-vous pas, ainsi que le rapporteur, revoir votre avis défavorable sur cet amendement no 15 ? Dans ce cas, je serais disposée à retirer l’amendement no 18.
Mme la présidente
La parole est à M. Emmanuel Fernandes.
M. Emmanuel Fernandes
Je m’associe aux propos de ma collègue strasbourgeoise Sandra Regol : pendant la seconde guerre mondiale, les trois départements alsaciens et mosellan ont subi une souffrance spécifique, qui doit être reconnue. J’estime moi aussi que nous devrions au moins adopter l’amendement no 15, afin que le texte mentionne les personnes qui ont subi spécifiquement le joug de l’Allemagne nazie dans ces trois départements, annexés de fait. (Mmes Sandra Regol et Marie-Charlotte Garin applaudissent.)
Je suis surpris que la ministre considère qu’il faudrait acter l’annexion de fait de ces trois départements : au motif qu’ils étaient alors absorbés par l’Allemagne nazie et perdus pour la France, celle-ci n’aurait plus rien à savoir de ce qui s’est passé pendant cette période ? Ces départements souhaitaient rester dans la République et se sont battus pour cela, et la République a tout fait pour les réintégrer en son sein.
C’est le même type d’argument, madame la ministre, qui m’est opposé lorsque je souhaite obtenir l’indemnisation des orphelins d’incorporés ou incorporées de force dans l’armée allemande ou dans des structures nazies : puisque ces trois départements étaient annexés, la France n’aurait pas à s’en occuper.
Mme la présidente
La parole est à M. le rapporteur.
M. Hervé Saulignac, rapporteur
J’aimerais beaucoup faire plaisir à Mme Regol et accepter ce que je n’ose appeler un marchandage, mais ce serait une reconnaissance simple, c’est-à-dire sans réparation. Or c’est précisément ce que l’on a reproché au Sénat. Je crois qu’il faut éviter le deux poids, deux mesures.
Mme Sandra Regol
Choisissez le no 18 alors ! (Sourires.)
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Je comprends parfaitement votre attachement aux spécificités de ces territoires, ma chère collègue. Ce que vous décrivez est une réalité historique et je pense que nous devons chercher par tout moyen à reconnaître ce qui s’est passé, mais pas dans le cadre d’une reconnaissance sans réparation. Je confirme donc mon avis défavorable.
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 15.
(Le vote à main levée n’ayant pas été concluant, il est procédé à un scrutin public.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 98
Nombre de suffrages exprimés 91
Majorité absolue 46
Pour l’adoption 42
Contre 49
(L’amendement no 15 n’est pas adopté.)
(L’amendement no 18 n’est pas adopté.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Marie-Charlotte Garin, pour soutenir l’amendement no 14.
Mme Marie-Charlotte Garin
Au préalable, je remercie le rapporteur Saulignac et tous les collègues qui se sont impliqués sur ce texte. Et j’ai une pensée pour Michel Chomarat, militant lyonnais, historique et infatigable, de cette lutte (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC et GDR), qui lui-même a été condamné en 1978 pour outrage public à la pudeur.
Grâce à cette loi, les personnes condamnées pour homosexualité auront droit à une reconnaissance et à une réparation, mais qu’en est-il de toutes celles qui ont subi la discrimination sans condamnation ? N’ont-elles pas droit elles aussi à une réparation ou, au moins, à une reconnaissance ? C’est le sens de cet amendement puisque, à défaut de réparation, nous vous proposons de reconnaître les souffrances des personnes poursuivies, mais aussi de celles qui, pour échapper aux foudres de la loi, ont été contraintes de vivre dans la peur et dans le silence. Nous avons ici l’occasion de reconnaître leurs souffrances, et je crois que nous le leur devons.
Ce n’est pas uniquement la condamnation qui crée la discrimination, mais aussi les poursuites ; ce n’est pas uniquement l’application de la loi, mais le fait même que celle-ci existe. Car cette législation a fait souffrir bien au-delà des personnes condamnées ou poursuivies : on sait que toute une génération de personnes homosexuelles a dû raser les murs, se taire et vivre des amours secrètes, interdites et stigmatisées. Ils et elles ont échappé à la loi au prix de leur silence, de leur souffrance, parfois de leur vie.
J’aimerais, chers collègues, que nous ayons une pensée pour les personnes qui, face à une législation qui leur rappelait chaque jour que leur existence était illégale et réprouvée par l’État, n’ont trouvé d’autre issue que de s’ôter la vie. Nous ne saurons jamais qui elles étaient ; la moindre des choses est que nous leur rendions hommage dans cet hémicycle. C’est le sens de cet amendement. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, LFI-NFP et GDR.)
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Des personnes ont beaucoup souffert d’avoir été poursuivies, même sans avoir été condamnées. On ne peut ignorer que certaines poursuites, notamment si elles ont été médiatisées, ont eu des conséquences préjudiciables, si ce n’est dramatiques. Il serait logique que j’exprime un avis défavorable – c’est d’ailleurs celui de la commission –, en cohérence avec la position que j’ai adoptée plus tôt : pas de reconnaissance sans réparation. Néanmoins, nous devons reconnaître les souffrances de celles et de ceux qui ont été poursuivis. Sur cet amendement, je m’en remets donc à la sagesse de l’Assemblée. (Manifestations de contentement sur les bancs du groupe EcoS.)
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Sur cet amendement qui vise à élargir la reconnaissance du préjudice même sans condamnation, le gouvernement s’en remet avec bienveillance à la sagesse de l’Assemblée.
Mme la présidente
Je mets aux voix l’amendement no 14.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 104
Nombre de suffrages exprimés 101
Majorité absolue 51
Pour l’adoption 93
Contre 8
(L’amendement no 14 est adopté.)
(Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS et sur quelques bancs du groupe EPR. – Mme Elsa Faucillon applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol, pour soutenir l’amendement no 13.
Mme Sandra Regol
Il revient sur le sujet déjà évoqué des conséquences des décisions françaises en dehors du territoire hexagonal. Lorsque la France a asservi les pays qu’elle a colonisés, elle y a imposé ses pratiques administratives, policières et judiciaires. Les autorités françaises ont donc joué un rôle déterminant dans l’encadrement moral et social des populations locales, notamment par la surveillance et la répression des comportements sexuels jugés déviants. Elles ont ainsi pu contribuer à l’institutionnalisation ou au renforcement de l’homophobie d’État dans ces territoires.
Par exemple, dans la Tunisie sous protectorat français, l’article 230 du code pénal tunisien qui criminalise les relations homosexuelles consenties entre adultes a été instauré en 1913. Maintenu après l’indépendance en 1956, ce texte d’origine coloniale continue à produire des effets gravement attentatoires aux droits des personnes LGBTQI+ tunisiennes. La reconnaissance de cette réalité historique a pour objet, non pas d’exonérer les autorités actuelles de leurs responsabilités, mais de ne pas occulter l’origine de certaines normes répressives encore en vigueur.
En reconnaissant que les dispositions pénales adoptées par l’État français ont pu contribuer, dans certains territoires placés sous sa domination, à l’émergence ou au maintien de législations et de pratiques discriminatoires, cet amendement vise à compléter la portée mémorielle du texte. Cette reconnaissance est aussi due aux personnes homosexuelles résidant dans ces territoires, qui continuent de lutter pour vivre libres et en sécurité. Il est particulièrement important de le rappeler quand la défense des droits LGBT+ est trop souvent instrumentalisée à des fins racistes à l’encontre des personnes issues d’anciens territoires colonisés.
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Rejoignant celui que j’ai exprimé en début de séance sur l’amendement no 6 de M. Kerbrat, il est défavorable. Les territoires évoqués sont devenus des États souverains et nous n’avons pas à nous immiscer dans leurs choix législatifs postérieurs à la décolonisation. L’amendement de Mme Regol s’éloigne fortement de l’objet du texte.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Même avis.
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat.
M. Andy Kerbrat
Le sujet qui nous préoccupe ici est celui de la dépénalisation universelle de l’homosexualité et de toutes les discriminations visant l’orientation sexuelle ou les minorités de genre. Il est bon de rappeler, comme Mme Regol l’a fait en début de séance, que la France a une histoire coloniale, qu’elle a commis un crime colonial. Comme le Royaume-Uni, elle a introduit dans le code pénal des pays qu’elle a occupés des dispositions homophobes qui n’y existaient pas avant la colonisation.
Le débat important que nous avons aujourd’hui sur la reconnaissance de la criminalisation de l’homosexualité a déjà eu lieu dans d’autres démocraties, dont le Royaume-Uni où, de plus, a été pratiquée la stérilisation forcée des personnes homosexuelles. Je pense, par exemple, à Alan Turing qui, bien que héros de guerre, a été stérilisé par décision d’un État britannique homophobe. Les discussions au parlement du Royaume-Uni ont notamment porté sur la responsabilité de Londres dans l’instauration en Inde d’une législation homophobe. Ce sont certes des débats d’historiens, mais il importe qu’ils existent dans les parlements des pays concernés. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandra Regol applaudit également.)
(L’amendement no 13 n’est pas adopté.)
(L’article 1er, amendé, est adopté.)
Article 3
(L’article 3 est adopté.)
Article 4
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat.
M. Andy Kerbrat
Nous nous approchons de la fin de la deuxième lecture à l’Assemblée nationale du texte visant à la reconnaissance et à la réparation des personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982. L’article 4 instaure une commission qui sera chargée de l’organisation de ces réparations. Nous prenons au mot Mme la ministre, qui dit que cette commission aura un rôle important dans la mesure où elle aura à travailler sur le champ de la discrimination.
En effet, cette discrimination ne résultait pas du seul deuxième alinéa de l’article 330 du code pénal, mais d’un dispositif général de condamnation et de harcèlement. Cela nous conduit à parler à nouveau de mémoire. Je tiens d’ailleurs à saluer le Collectif Archives LGBTQI+, une grande association qui a œuvré pendant des années sous le radar – elle a même été martyrisée, disons-le – et dont le travail commence à trouver une place dans notre culture commune.
Je remercie aussi les chercheurs, notamment Antoine Idier, qui travaille sur le fonds d’archives constitué par Michel Chomarat, une ancienne victime de la répression de l’homosexualité. Ce fonds, qui devrait être valorisé, nous interroge toutes et tous sur les devoirs mémoriels envers les minorités de genre et les minorités sexuelles. Il s’agirait là d’un beau projet de loi à écrire, et en tout état de cause il faudra travailler sur les autres discriminations, celles visant les lesbiennes, les bisexuels, les trans et les intersexes. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandra Regol applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol, pour soutenir l’amendement no 17.
Mme Sandra Regol
Je serai rapide, puisque cet amendement, qui rappelle que beaucoup de personnes ont été poursuivies, est le pendant du no 14 que nous venons d’adopter. M. le rapporteur va encore dire que je marchande mais, puisque nous avons adopté l’amendement no 14, il serait logique de faire de même pour le no 17. En effet, ce dernier vise à inclure dans le champ de compétences de la commission créée par l’article 4 les personnes poursuivies, dont M. le rapporteur a reconnu les souffrances lors de l’examen de l’amendement no 14.
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Hervé Saulignac, rapporteur
En droit, on ne peut pas réparer les effets de poursuites, à la différence de ceux d’une condamnation. La vocation mémorielle de la commission pourra l’amener à travailler sur les personnes poursuivies mais, sans aucune ambiguïté, son rôle juridique sera d’instruire les dossiers de celles et ceux ayant subi des préjudices consécutifs à des condamnations. En conséquence, mon avis est défavorable.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Même avis.
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol.
Mme Sandra Regol
J’entends vos arguments, monsieur le rapporteur, mais, en adoptant l’amendement no 14, nous avons reconnu les discriminations subies par les victimes de l’ensemble des lois homophobes. Nous parlons de poursuites, c’est-à-dire de procédures assez importantes pour que vous admettiez qu’elles ont pu remettre en question la carrière de certaines personnes et affecter leur vie sociale, familiale et affective. L’amendement no 17 représente la conséquence logique de l’amendement no 14, adopté précédemment : il y aurait une certaine incohérence à reconnaître les souffrances des personnes poursuivies à l’article 1er, sans prévoir leur indemnisation à l’article 4.
Mme la présidente
La parole est à M. Andy Kerbrat.
M. Andy Kerbrat
Je viens de me réjouir du travail réalisé sur les archives par des personnes de la communauté LGBT et par des chercheurs. Il est toutefois important que Mme la ministre note que les chercheurs travaillant sur la pénalisation de l’homophobie ont le plus grand mal à accéder aux archives des préfectures ou du ministère de l’intérieur, qui leur refuse par exemple l’accès à celles de la police. La situation est telle que la Cada, la Commission d’accès aux documents administratifs, a dû être saisie, car ce défaut d’accès aux archives de la police empêchait le travail de vérification des fameuses fiches roses, symboles du fichage des homosexuels organisé pendant des décennies.
Pour que nous puissions faire de la recherche librement et disposer d’informations précises sur les personnes concernées par la pénalisation de l’homosexualité, il faut que les archives nous soient ouvertes. La publicité des archives est un droit et la France, qui maltraite trop les siennes, devrait envisager un grand plan national d’archivage, en particularité sur les thématiques importantes comme les sujets LGBT. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandrine Rousseau applaudit également.)
(L’amendement no 17 n’est pas adopté.)
(L’article 4 est adopté.)
Rappel au règlement
Mme la présidente
La parole est à Mme Gabrielle Cathala, pour un rappel au règlement.
Mme Gabrielle Cathala
Il se fonde sur l’article 45 de la Constitution. Le gouvernement n’a pas demandé la procédure accélérée sur ce texte. Deux lectures ont déjà eu lieu au Sénat, et la deuxième à l’Assemblée s’achève. La seule solution pour que ce texte soit adopté avant la fin du quinquennat est que le gouvernement – ou les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat agissant conjointement – convoque une commission mixte paritaire (CMP). Si cette CMP n’est pas conclusive ou si le texte issu de la CMP n’est pas adopté, une troisième lecture aurait lieu dans chaque chambre avant que le gouvernement puisse octroyer le dernier mot à l’Assemblée nationale. La convocation d’une CMP est donc le seul moyen d’avancer. En conséquence, je demande à Mme Bergé si elle peut s’engager sur le fait que le gouvernement prendra cette décision. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
La parole est à Mme la ministre déléguée.
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Il n’y a aucune ambiguïté : le gouvernement s’engage à convoquer une commission mixte paritaire dans les délais les plus rapides. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et LFI-NFP.)
Titre
Mme la présidente
Sur l’ensemble de la proposition de loi, je suis saisie par les groupes Socialistes et apparentés et Libertés, indépendants, outre-mer et territoires d’une demande de scrutin public.
Le scrutin est annoncé dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
Je suis saisie de l’amendement no 2 de Mme Virginie Duby-Muller.
(L’amendement no 2 est retiré.)
Mme la présidente
Nous avons achevé l’examen des articles de la proposition de loi.
Explications de vote
Mme la présidente
La parole est à Mme Ségolène Amiot. (Exclamations sur les bancs du groupe EPR.)
M. Stéphane Travert
Ce sont des députés ou des vidéastes ?
Mme Ségolène Amiot (LFI-NFP)
Alors que nous nous apprêtons à adopter, sûrement à l’unanimité, cette proposition de loi portant réparation des personnes condamnées pour homosexualité, le groupe Insoumis est rassuré d’avoir évité le pire : la réécriture du texte par le Sénat. En effet, les sénateurs Républicains, majoritaires à la chambre « haute », ont jugé bon de permettre la reconnaissance des personnes condamnées pour homosexualité sans l’assortir d’aucune indemnisation, ce qui revient de fait à nier les amendes – que l’amnistie n’a pas eu pour effet de rembourser – et chacune des journées passées en détention. Admettre du bout des lèvres n’est pas réparer.
La majorité sénatoriale avait également jugé bon de réduire la période historique concernée par les réparations en fixant son point de départ à 1945 au lieu de 1942, pour des raisons que j’ai d’autant plus de mal à comprendre qu’un décret-loi visant à pénaliser l’homosexualité, préparé dès 1939, aurait dû s’appliquer la même année s’il n’avait pas été déposé hors délai.
L’exposé sommaire d’un amendement déposé par les Républicains qualifie la répression pratiquée sous le régime de Vichy de « systémique et assumée, fondée sur une idéologie ouvertement homophobe, qui ne saurait être assimilée aux discriminations ultérieures ». C’est bien mal connaître les travaux des historiennes et historiens : préparée dès 1939, la loi promulguée par Vichy en 1942 a été reprise mot pour mot à la Libération en 1945. Le gouvernement provisoire a même pu affirmer que cette loi n’appelait « aucune critique ».
Voilà pourquoi je suis rassurée de voir une borne historique plus juste retenue par l’Assemblée nationale. Elle n’est toutefois pas parfaite : sous la IIIe République, les juges ont condamné, en nombre, les personnes en raison de leur orientation sexuelle.
Une fois cela rappelé, je tiens à préciser que le groupe Insoumis ne déborde pas d’enthousiasme au moment de voter une loi mémorielle dont nous regrettons l’étroitesse. Ce texte est trop étroit, car il assimile répression et condamnation. Or, voyez-vous, la répression d’État ne se résume pas à la condamnation pénale. Les hommes homosexuels ont fait l’objet de persécutions de l’État depuis l’Ancien Régime. La Révolution ne les a pas amnistiés, Napoléon non plus. Ils ont été condamnés, parfois à mort, du fait de leur homosexualité et de leurs pratiques sexuelles, mais ils ont aussi subi des violences policières et des mesures d’éloignement préfectorales. Écartés des emplois de fonctionnaire, chassés de leur logement, victimes de discriminations et d’expulsions, ils ont été confrontés à la méfiance et aux discours haineux. Aujourd’hui, l’ordre social hétérosexuel règne toujours en France, et ce n’est pas la victoire du mariage pour toutes et tous en 2013 qui a changé cela.
Ce texte est trop étroit, car il ne porte que sur les hommes condamnés pour homosexualité et laisse de côté les femmes lesbiennes, qui n’ont certes pas été condamnées pour les mêmes délits, mais n’en ont pas moins subi une autre forme de répression de l’État. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Les juges civils ont continuellement sanctionné ces femmes, notamment en faisant peser la responsabilité des divorces sur celles qui avaient été contraintes au mariage hétérosexuel. Pire, les juges ont pu les priver de la garde de leurs enfants au motif qu’elles étaient lesbiennes. Cette répression n’a pas disparu : l’année dernière encore, des mères lesbiennes perdaient la garde de leurs enfants en raison de « leur instabilité émotionnelle ». La lesbophobie d’État est toujours vivace.
Enfin, ce texte est étroit, car il ne traite pas des personnes trans. Pourtant, la répression d’État s’est appliquée et s’applique encore, jusque dans leur transition. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) Il ne faut pas oublier que le changement d’état civil a été conditionné à la stérilisation des personnes trans de 1992 jusqu’à 2016. La France ne reconnaît toujours pas comme mutilations génitales les actes d’assignation pratiqués sur les enfants nés intersexes. Et aujourd’hui, un groupe de sénateurs de droite et d’extrême droite voudrait remettre au goût du jour les thérapies de conversion pour les enfants trans. La lutte n’est pas finie !
Nous voterons en faveur de ce texte, mais en nous rappelant que les persécutions contre les personnes LGBTI n’ont pas disparu. Pour les personnes homosexuelles, trans et intersexes, le combat pour la reconnaissance et la réparation est loin d’être terminé. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme la présidente
La parole est à M. Sébastien Chenu.
M. Sébastien Chenu (RN)
Comme je l’ai dit lors de la discussion générale, la France en réalité n’a jamais été homophobe. ( Mme Ségolène Amiot proteste.) Tout au long de son histoire, la France s’est battue pour la liberté, l’une de nos valeurs cardinales. (Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Elle a créé des droits supplémentaires à chaque fois qu’elle l’a pu, à chaque fois que l’histoire le lui a permis.
Mme Sandra Regol
Vous avez une vision très particulière de notre histoire !
M. Sébastien Chenu
Et puis, parfois, elle s’est égarée ; parfois, des hommes et des femmes ont été victimes de ces égarements scandaleux et historiques. Eh bien, aujourd’hui, à travers ce texte, nous renouons avec une France universaliste, une France qui donne les mêmes droits à chacun.
M. Rodrigo Arenas
Tu quoque fili !
M. Sébastien Chenu
Nous, nous ne considérons pas les homosexuels comme une clientèle électorale.
M. Rodrigo Arenas
Oh là là !
M. Sébastien Chenu
Nous ne considérons pas les minorités comme une variable d’ajustement. Pour nous, il n’y a pas d’autre communauté que la communauté nationale. (Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme Sandra Regol
Ça se voit bien à votre façon de diviser le pays !
M. Sébastien Chenu
Nous ne parlons qu’au nom de cette communauté nationale, qui englobe chaque citoyen, quels que soient ses choix de vie. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN.)
Mme Sandra Regol
L’orientation sexuelle n’est pas un choix de vie !
M. Sébastien Chenu
Nous n’enfermons personne. Nous ne mélangeons pas les souffrances. Aujourd’hui, sur ce texte, nous cherchons comme toujours à rassembler les Français. Ces Français sont des Français comme les autres. Voilà ce qu’affirme ce texte, universaliste, en faveur duquel nous voterons évidemment. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN.)
Vote sur l’ensemble
Mme la présidente
Je mets aux voix l’ensemble de la proposition de loi.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 114
Nombre de suffrages exprimés 114
Majorité absolue 58
Pour l’adoption 114
Contre 0
(La proposition de loi est adoptée à l’unanimité.)
Mme la présidente
La parole est à M. le rapporteur.
M. Hervé Saulignac, rapporteur
Sans vouloir allonger les débats, je tiens à exprimer de manière solennelle mon bonheur de voir ce texte mémoriel adopté. Le travail de mémoire nous donne une occasion utile de rappeler qu’aujourd’hui encore, des homosexuels sont persécutés partout dans le monde – pas seulement là où la charia s’applique, monsieur Chenu : M. Poutine a inscrit les mouvements LGBT sur sa liste des organisations terroristes et extrémistes. Or la charia ne s’applique pas dans la Russie que vous défendez. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme Ségolène Amiot
Nous avons le devoir d’accueillir ces personnes persécutées !
M. Hervé Saulignac, rapporteur
La lutte contre l’homophobie est un combat de tous les instants. Je souhaite que ce texte soit une invitation à le poursuivre inlassablement. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP, EPR, SOC, EcoS et Dem.)
Suspension et reprise de la séance
Mme la présidente
La séance est suspendue.
(La séance, suspendue à onze heures vingt, est reprise à onze heures vingt-cinq.)
Mme la présidente
La séance est reprise.
2. Reconnaissance du préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement
Discussion d’une proposition de loi adoptée par le Sénat
Mme la présidente
L’ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi visant à reconnaître le préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement, et par toutes les femmes, avant la loi no 75-17 du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de la grossesse (nos 1165, 2244).
Présentation
Mme la présidente
La parole est à Mme la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations.
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations
Aujourd’hui, nous regardons en face notre propre histoire : une histoire de souffrances, d’injustices, mais aussi de courage et de détermination. Une histoire de combats et de conquêtes. Une histoire où, génération après génération, une chaîne ininterrompue de femmes a lutté sans relâche pour arracher à la morale et à la loi ce qui n’aurait jamais dû leur être confisqué : leur liberté. La liberté de maîtriser leur corps. La liberté de choisir leur destin.
Oui, la République doit reconnaître. Oui, la France doit se souvenir. Elle doit se souvenir que, jusqu’en 1975, avorter était un crime, un crime puni par la loi et jugé par l’État ; que, de 1870 et 1975, plus de 11 660 personnes ont été condamnées pour avoir avorté ou pour avoir aidé celles qui voulaient avorter. Elle doit se souvenir que, sous le régime de Vichy, cette violence franchit un seuil supplémentaire : l’avortement devient un crime contre la sûreté de l’État, passible de la peine capitale. Il faut se souvenir des vies brisées, des corps contraints, des existences passées enfermées dans la honte et le silence ; se souvenir de ces grossesses non désirées, imposées, menées à terme dans la peur et la culpabilité.
Il faut se souvenir de celles qui n’avaient pas le droit de choisir, seulement celui de se taire, comme de celles qui risquèrent tout pour avorter dans la clandestinité.
Il y avait celles qui arrivaient à prendre un car pour les Pays-Bas, un bateau pour l’Angleterre, mais à quel prix ? Il y avait celles qui, à voix basse, se transmettaient un nom, une adresse, un espoir – un médecin, un geste interdit, un secret à protéger à tout prix.
Et puis il y avait toutes les autres : celles qui n’avaient ni réseau, ni argent, ni refuge ; celles qui connurent les chambres sordides, les tables de cuisine, les draps sales, les cataplasmes brûlants, les aiguilles à tricoter, les cintres tordus, les fils de fer, les sondes de fortune.
Il y avait celles qui mouraient et celles qui survivaient. Ces dernières finissaient à l’hôpital, où elles subissaient les interrogatoires et les regards pleins de suspicion et de haine. Ma mère fut l’une de ces jeunes filles sur lesquelles on fit peser le péché, la faute, la honte, la peur, et même la terreur. L’histoire de son avortement n’est pas singulière : c’est celle de milliers d’autres avortements clandestins qui tournèrent mal, obligèrent à franchir en urgence les portes de l’hôpital avec le seul espoir d’y être accueillie et traitée avec humanité.
Mais ces avortements clandestins, on vous les faisait payer. Il fallait vous faire souffrir ; il fallait punir les jeunes filles qui avaient désobéi à l’ordre imposé. L’avortement de ma mère s’acheva par un curetage sans anesthésie, des gestes violents et une douleur qui n’est jamais passée.
Il y avait celles qui ne purent plus jamais devenir mère – il fallait bien des conséquences pour expier la faute ! Enfin, il y avait celles qui furent condamnées : des ménagères, des secrétaires dactylos, des vendeuses, des institutrices, des laborantines, des ouvrières, des étudiantes, toutes les femmes que Gisèle Halimi décrit dans sa plaidoirie de 1972. Selon elle, c’était « toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans-argent et des sans-relations qui [était] frappée ».
Face à cette loi injuste, il y eut aussi le courage de celles et ceux qui aidèrent – les médecins clandestins, les infirmières, les militantes, les mères, les sœurs, les filles, les amies et parfois les hommes. Celles et ceux qui choisirent de désobéir, de tendre la main quand l’État sanctionnait ; ils ont opposé la solidarité à la peur et l’humanité à la répression. Ainsi, cette proposition de loi est un acte de justice tourné vers ces milliers de vies brisées par des lois injustes et trop souvent effacées de notre mémoire collective. C’est un hommage à celles et ceux dont le courage a pavé notre chemin.
L’histoire de l’avortement est l’histoire de nos mères, de nos grands-mères et de toutes ces femmes anonymes qui ont refusé de plier. C’est l’histoire de générations de combattantes et de combattants, de militantes féministes, de citoyennes et de citoyens qui battirent le pavé, défilèrent dans les rues et affrontèrent les menaces et la répression pour exiger que les femmes puissent enfin décider pour elles-mêmes.
C’est l’histoire du Manifeste des 343, ce coup de tonnerre du 5 avril 1971 par lequel des femmes, emmenées par Simone de Beauvoir, provoquèrent un débat inédit et forcèrent la société française à regarder en face sa propre hypocrisie. Celle de Gisèle Halimi, qui, en juillet 1971, fonda le mouvement Choisir la cause des femmes et offrit aux femmes traquées par la justice – pour avoir avorté et repris le contrôle de leur corps – de les défendre. C’est l’histoire du procès de Bobigny, à l’automne 1972, où furent jugées Marie-Claire Chevalier – une adolescente de 16 ans, violée, dénoncée pour avoir avorté et livrée aux tribunaux par son agresseur –, sa mère et trois autres femmes qui l’avaient aidée.
En réalité, l’histoire de l’avortement est l’histoire du corps des femmes : un corps depuis toujours politique, scruté, réglé, rangé, examiné sous toutes les coutures par la loi et la médecine des hommes, auquel on n’a cessé de prescrire des façons d’être, de se tenir, de se vêtir, auquel des hommes réunis en assemblée ont refusé puis donné le droit de recourir à la contraception, de ne pas vivre une grossesse, de ne pas entrer dans la maternité.
Puis il y eut ce jour du 17 janvier 1975, lorsque la France tourna une page de honte et de silence avec la loi Veil, consacrant la dépénalisation de l’avortement. Cette victoire, si elle nous paraît évidente aujourd’hui, fut arrachée de haute lutte. Quelques semaines plus tôt, le 26 novembre 1974, Simone Veil montait à cette tribune, connaissant d’avance les mots de haine qui allaient pleuvoir. Elle affronta le mépris, les insultes, les tentatives d’humiliation, les attaques ouvertement antisémites ; on chercha à l’écraser, à la salir, à la faire plier ; elle resta debout.
Debout pour toutes celles qui n’étaient plus là ; pour toutes celles dont la clandestinité avait marqué le corps ; pour toutes celles qui, sans cette loi, allaient encore risquer leur vie. Ce jour-là, à cette tribune, Simone Veil ne s’adressa pas seulement à l’Assemblée nationale. Elle s’adressa à la conscience de notre nation et dit à voix forte, à la société tout entière, que le temps des jugements, des peurs et des hypocrisies était révolu.
Cette année, nous avons célébré le 50e anniversaire de la loi Veil, mais aussi le 1er anniversaire de l’inscription dans la Constitution de la liberté garantie des femmes de recourir à l’avortement. Cet acte était fort et inédit, mais ce n’est certainement pas le point final de nos combats. C’est une déclaration, une affirmation nette et une ligne de principe que notre République trace pour elle-même et pour le monde : la France ne transige pas. Elle ne transige pas avec les droits des femmes et elle ne transigera jamais avec leur liberté.
J’appartiens à une génération à qui l’on a appris que la marche de l’histoire était une marche vers davantage de progrès, de droits et d’égalité. Nous avons grandi en pensant, sans doute naïvement, que certaines conquêtes étaient irréversibles. Nous avions tort. En 1974, Simone de Beauvoir nous avait pourtant alertés : « Il suffira d’une crise politique, économique et religieuse, pour que les droits des femmes, nos droits, soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez demeurer vigilante. » Ce moment, nous y sommes.
Les droits des femmes ne sont pas contestés à la marge, mais attaqués comme un front politique à part entière. Partout dans le monde et en Europe, parfois très près de nous, se déploient des offensives coordonnées. Elles visent le même objectif : réassigner les femmes à ce qu’on pense être leur place, restaurer des hiérarchies, réinstaller la domination comme norme.
Ces attaques ont mille visages. Ce sont des discours réactionnaires, des discours religieux, des discours masculinistes assumés qui invoquent l’ordre naturel, la tradition ou l’identité pour masquer des projets de régression et d’anti-choix. Ce sont des entreprises méthodiques de délégitimation de la voix des femmes, présentée comme une menace ou une dérive. Ce sont des stratégies politiques, plus sournoises encore, qui prétendent que l’égalité est déjà réalisée, que le problème est réglé et qu’il faut désormais apaiser, réconcilier, tourner la page. Dire que l’égalité est atteinte est la manière la plus efficace de ne plus agir. L’objectif de ces attaques est toujours le même : reprendre le contrôle des corps et des consciences. Ce ne sont pas des menaces lointaines ; ce sont des alertes.
Avant-hier, l’extrême droite proposait de rouvrir les maisons closes en proclamant que la prostitution était « le plus vieux métier du monde ». Non, elle est le plus vieux système de domination du monde ! Pour nous, en France, le corps des femmes n’est pas à vendre. Hier, le Parlement européen votait une résolution garantissant l’accès à l’IVG pour les femmes qui en sont privées dans leur pays. L’extrême droite a refusé de voter ce texte. Oui, il nous faudra demeurer vigilants toute notre vie durant.
Mesdames et messieurs les députés, nous avons aujourd’hui la responsabilité de réparer et, surtout, le devoir d’alerter. Je vous appelle donc à voter cette proposition de loi déposée par la sénatrice Laurence Rossignol, à laquelle je rends hommage pour sa constance, sa combativité et son universalisme. Nous rendrons ainsi justice à celles qui ont combattu dans l’ombre et à celles qui ont payé de leur liberté et parfois de leur vie le simple droit de disposer d’elles-mêmes et nous affirmerons une nouvelle fois haut et fort que la liberté des femmes n’a jamais été une concession. Elle a été, elle est et elle restera une conquête.
L’égalité entre les femmes et les hommes n’est ni acquise ni négociable. Elle n’est pas un luxe des démocraties tranquilles, mais une condition de la démocratie elle-même. Elle exige, hier, aujourd’hui et demain, une vigilance collective, permanente et intransigeante – pour nos mères, nos sœurs et nos filles, pour celles qui nous ont précédés et pour celles qui viendront après nous. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR et sur quelques bancs du groupe EcoS.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Marietta Karamanli, rapporteure de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République.
Mme Marietta Karamanli, rapporteure de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République
Notre société, l’État et le système juridique ont longtemps interdit l’avortement en le rendant passible de lourdes sanctions pénales, pour les femmes y ayant eu recours comme pour les personnes l’ayant pratiqué. Cette législation répressive condamnait ces femmes au désespoir et à la honte en les réduisant au silence et en mettant en péril leur vie et leur santé.
Il fallait du courage pour recourir à l’avortement et braver la loi. J’ai ici, parmi les nombreuses femmes concernées, une pensée pour Huguette Hérin, 86 ans, une femme engagée de ma connaissance et qui, pour un reportage, a raconté la douleur physique et l’humiliation de l’avortement clandestin. Entre 1870 et 1975, on estime que plus de 11 660 personnes ont été condamnées pour avortement. Des femmes ont défié la loi, comme d’autres femmes qui les aidèrent et les médecins qui furent leur seul recours.
Dès les années 1930, des médecins, mais aussi des femmes et des hommes politiques, ont critiqué cette législation. Les motifs de cette critique étaient simples. Si elles donnaient naissance, certaines femmes étaient condamnées à la détresse, d’autres à la mort. D’autres étaient déjà ce qu’on appelait des « éclopées du ventre ». Ce terme affreux, issu du discours d’un député à cette tribune en 1932, montre combien les risques présentés par un avortement clandestin étaient élevés : il était en effet, selon l’expression de l’époque, « le grand pourvoyeur de la chirurgie utéro-abdominale », un fléau sanitaire pour les femmes et toute la société. Enfin, la législation répressive était de fait inefficace et les femmes risquaient l’emprisonnement.
En 1974, comme chaque année, on a dénombré plus de 300 000 avortements clandestins en France – un chiffre probablement largement sous-estimé. Il cache une réalité bien plus terrifiante : le nombre inconnu de victimes silencieuses et, jusqu’à présent, oubliées. Jusqu’à la loi du 17 janvier 1975, le seul recours des femmes était d’avorter clandestinement, à l’étranger ou en France, dans des conditions dangereuses et indignes.
Derrière ces chiffres se trouvent l’oppression, la répression et l’omission. Une oppression qui s’est exercée sur les corps, qu’on considérait ne pas appartenir aux femmes, mais aussi sur les esprits, par la stigmatisation psychique et la désinformation – deux fléaux qui persistent aujourd’hui encore. La répression, quant à elle, a fait un nombre de victimes qu’il est encore difficile d’apprécier, cinquante ans après la loi Veil. Et enfin, l’omission.
Cette proposition de loi portée par notre collègue sénatrice Laurence Rossignol, que je remercie pour la constance de son engagement sur le sujet, vise à ce que soient enfin reconnues les souffrances infligées à ces femmes et aux personnes condamnées pour avortement. Ce n’est ni le texte idéal ni le texte que les femmes sont encore en droit d’attendre. Il marque néanmoins une étape importante pour sortir les victimes de l’oubli et préparer l’avenir.
Cette proposition de loi s’articule autour de deux articles que nous vous présenterons tour à tour avec Guillaume Gouffier Valente, corapporteur du texte. Nous sommes tous deux pleinement convaincus du caractère à la fois préliminaire et essentiel de ces dispositions, ce qu’a confirmé chacune des personnes auditionnées au cours de nos travaux préparatoires. Elles sont aujourd’hui en nombre dans les tribunes du public, et je les salue.
Cette loi est importante aussi pour les chercheurs et les enseignants désireux de documenter cette période de notre histoire juridique. Il ne s’agit pas d’aligner des faits mais, par l’histoire, d’examiner une société qui a littéralement aliéné des femmes, chacune différemment, mais toutes avec la même tristesse et la plus grande douleur. Reconnaître les souffrances provoquées par une législation inique à la lumière des traumatismes, des mutilations et des décès dont elle est la cause constitue une démarche indispensable et loin d’être uniquement symbolique.
À l’heure où certains États et mouvements remettent en cause le droit à l’avortement, cette proposition de loi rappelle l’importance de la mémoire, la nécessité de lutter contre l’illusion qu’il s’agit d’un droit définitivement acquis. Enfin, elle appelle à l’action pour encore renforcer la liberté des femmes à disposer de leur corps. (Mme Julie Delpech, Mme Sandra Regol et Mme Elsa Faucillon applaudissent, de même que M. le rapporteur.)
Mme la présidente
La parole est à M. Guillaume Gouffier Valente, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République.
M. Guillaume Gouffier Valente, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République
Anna Morice, 24 ans, femme de chambre, condamnée à six mois de prison avec sursis pour avoir eu recours à l’avortement. Pauline Lebel, 49 ans, ouvrière agricole, condamnée à sept ans de prison et 20 000 francs d’amende pour avoir eu recours à l’avortement. Madeleine Dubosq, 27 ans, femme de ménage, condamnée à six mois de prison avec sursis et 5 000 francs d’amende pour avoir eu recours à l’avortement et tentative d’avortement. Et tant d’autres femmes condamnées, comme Marie-Louise Giraud, guillotinée en 1943 pour avoir aidé des femmes à recourir à l’avortement !
De 1870 à 1975, près de 12 000 femmes furent condamnées en France en raison des lois pénalisant l’avortement. Tant d’autres, dans le silence le plus absolu, sont mortes des suites d’un avortement clandestin. Cette proposition de loi nous replonge avec gravité dans une autre époque, pas si lointaine, une époque où le mot « avortement » était comme interdit et où ce sujet – encore bien souvent tabou dans le débat public ou les familles – était, comme l’a écrit Annie Ernaux, « la rumeur du quartier et la conversation à voix basse ».
Nous devons cette proposition de loi à un collectif d’associations, de sociologues, de philosophes, d’historiennes et d’élues, dont je salue la présence dans les tribunes. Au début de cette année qui marque le 50e anniversaire de la loi Veil, une tribune rédigée à leur initiative a soulevé la question de la reconnaissance du préjudice subi par les femmes ayant eu recours à l’avortement avant 1975 – un avortement pratiqué dans la clandestinité et au prix de leur liberté, de leur santé et parfois de leur vie.
Cette tribune est devenue une proposition de loi grâce à notre collègue Laurence Rossignol, que je tiens à saluer. Pendant nos travaux préparatoires, celle-ci nous rappelait que cette proposition de loi transformait ce qui a longtemps été vécu comme un drame personnel et silencieux en un drame social et national réellement reconnu et collectivement assumé.
Au cours de ces derniers jours, avec ma collègue Marietta Karamanli, nous nous sommes efforcés de prendre en compte toutes les dimensions de ce drame. Le résultat, c’est un texte essentiel qui fait enfin entendre les voix de ces millions de femmes, afin qu’elles ne soient pas oubliées, nous rappellent notre passé et éclairent nos combats ; un texte empreint d’émotion qui permet à cette histoire de s’écrire enfin.
À titre personnel, à travers de nombreux échanges, des auditions et des lectures, j’ai redécouvert cette histoire faite de violences insoutenables qui est si peu racontée, comme si le tabou demeurait. J’ai beaucoup appris sur la vie des femmes avant la loi de 1975 et sur ces pionnières du Mlac – Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception –, du MLF – Mouvement de libération des femmes – et du Planning familial qui se sont battues pour la décriminalisation du droit à l’avortement. C’est un combat indissociable d’autres « sur le viol, l’inceste, l’inégalité des salaires, les femmes battues », comme l’écrit Claudine Monteil, présente dans les tribunes du public et que je salue.
Tous ces combats primordiaux ont été menés par des femmes, connues ou non, de tout âge et de toute catégorie sociale, des femmes « courageuses », pour reprendre le qualificatif retenu par Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971 lorsqu’il publia le Manifeste des 343. C’est le qualificatif qu’il faut retenir pour évoquer les femmes qui se sont battues hier pour la reconnaissance de ces droits et qu’il faut continuer d’utiliser, que ce soit publiquement ou en privé, pour parler de celles qui continuent de le faire.
La présente proposition de loi marque la transmission d’une mémoire, mais aussi le début de la reconnaissance d’un préjudice ; nous le devons à ces femmes et à ces hommes qui ont connu ces avortements clandestins, comme nous le disaient hier Bibia Pavard et Mariana Otero, de l’association Aux avortées inconnues. Comme ma collègue Marietta Karamanli, je suis convaincu qu’un jour, il faudra aller plus loin en garantissant une réelle réparation dudit préjudice ; c’est ce que prévoyait le texte initial, mais le Sénat l’a supprimée. Ce texte est un acte mémoriel majeur, mais aussi le point de départ de futurs travaux susceptibles de renforcer encore davantage l’accès au droit à l’IVG.
Examiner une telle proposition de loi incite aussi à regarder le présent avec lucidité. Ce qui relève pour nous du passé est encore une réalité pour des millions de femmes à travers le monde, qui sont persécutées, humiliées, poursuivies, condamnées, emprisonnées, violentées pour avoir eu recours à l’avortement ou tout simplement pour avoir eu le courage d’en défendre la légalisation et l’accès.
Il existe encore trop de lois qui, en interdisant l’avortement ou en en restreignant l’accès, tuent des femmes. Partout à travers le monde, des représentants politiques, des mouvements anti-choix et des mouvements masculinistes s’attaquent quotidiennement aux droits des femmes, à commencer par le droit à l’avortement. Cette semaine encore, au Parlement européen, des eurodéputés conservateurs et d’extrême droite ont tenté d’empêcher l’adoption de la résolution sur l’inscription du droit à l’avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, issue de l’initiative My Voice, My Choice – Ma voix, mon choix –, alors que dans le même temps, l’entreprise Meta supprimait une cinquantaine de comptes délivrant des informations sur l’accès à l’avortement. Cette semaine encore, un homme radicalement opposé au droit à l’avortement a été élu président du Chili, agrandissant la famille politique de l’internationale réactionnaire.
Ce combat n’appartient pas au passé ; le mener, c’est choisir la cause des femmes, la liberté, l’égalité et la démocratie. Si puissants et visibles que soient les mouvements réactionnaires et misogynes, jamais nous n’abandonnerons ; nous resterons toujours vigilants. Cette proposition de loi est une pierre essentielle à l’édifice de cette lutte. C’est avec conviction, avec l’envie de continuer à transmettre l’histoire des femmes de notre pays et des luttes pour leurs droits, mais aussi avec la détermination de poursuivre ces combats dès demain, que nous formulons le souhait de voir ce texte définitivement adopté ce matin. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe EPR ; Mme Sandra Regol, Mme Elsa Faucillon et Mme la rapporteure applaudissent également.)
Discussion générale
Mme la présidente
La parole est à Mme Virginie Duby-Muller.
Mme Virginie Duby-Muller
Cette proposition de loi touche à une page douloureuse de notre histoire juridique et sociale. Elle nous invite non à réécrire le passé, mais à le regarder avec lucidité, responsabilité et humanité. Pendant plus d’un siècle, notre droit a pénalisé l’avortement. Cette pénalisation n’a pas empêché les femmes d’y recourir ; elle les a exposées à la clandestinité, à la souffrance, à la peur et parfois à la mort. Elle a aussi conduit à la condamnation pénale de milliers de personnes, femmes et praticiens, dont la seule faute fut d’agir dans un contexte de détresse extrême.
La droite républicaine a toujours été au rendez-vous des grandes avancées en matière de liberté et de santé des femmes, lorsqu’il s’est agi de faire progresser la dignité humaine face à des réalités sociales incontestables. Ce fut le cas dès 1967 avec Lucien Neuwirth, parlementaire gaulliste qui mena avec courage et persévérance le combat pour la légalisation de la contraception orale. Soutenu par le général de Gaulle, il fit adopter une loi décisive mettant fin à l’interdiction de la contraception issue de la loi de 1920. Ce combat ne fut ni facile ni consensuel, mais il fut mené au nom de principes simples et profondément républicains : faire confiance aux femmes, protéger leur santé, reconnaître leur liberté.
Quelques années plus tard, ce fut Simone Veil qui défendit une réforme historique, soutenue par Jacques Chirac. Sa loi de 1975 n’a pas fait la promotion de l’avortement : elle a mis fin à un drame sanitaire et social. Elle a remplacé la clandestinité par l’encadrement médical, la peur par la protection, la répression par la responsabilité. Elle a sauvé des milliers de vies, réduit drastiquement les complications médicales et mis un terme à une hypocrisie collective dont chacun avait connaissance.
C’est dans cette filiation que s’inscrit la présente proposition de loi. Reconnaître le préjudice subi par les femmes ayant avorté avant 1975 et par les personnes condamnées sur le fondement de ces lois désormais abrogées, ce n’est ni faire le procès du passé ni remettre en cause les équilibres actuels, c’est faire œouvre de vérité et de cohérence républicaine. Les chiffres sont sans appel : plus de 11 000 condamnations pénales entre 1870 et 1975 ; des centaines de milliers d’avortements clandestins chaque année à la veille de la loi Veil ; des milliers de drames humains, de complications médicales – septicémies, hémorragies, perforations de l’utérus, stérilité –, de souffrances physiques, mais aussi psychologiques, souvent tues pendant des années.
La force de cette proposition de loi, c’est aussi ce qu’elle ne fait pas. Elle ne rouvre pas les dossiers judiciaires. Elle ne crée aucun droit à indemnisation. Elle ne remet pas en cause l’équilibre juridique actuel. Elle reconnaît, elle nomme, elle transmet. La création d’une commission à vocation mémorielle est, à cet égard, essentielle ; elle permettra de recueillir les témoignages encore possibles, de documenter une réalité historique majeure et d’éviter que cette mémoire ne disparaisse avec celles et ceux qui l’ont vécue.
Une République solide est une République qui conserve la mémoire de ses erreurs pour ne pas les reproduire. Alors que la liberté d’accès à l’IVG est désormais protégée constitutionnellement, reconnaître les injustices du passé donne de la cohérence et de la profondeur à cette avancée. Cela rappelle que les droits ne sont jamais acquis définitivement et qu’ils ont toujours été le fruit de combats politiques courageux. Recueillir les témoignages, les documenter, les transmettre, c’est donner un socle historique solide à notre compréhension collective et prévenir toute tentation de régression ou de banalisation.
Pour toutes ces raisons, le groupe Droite républicaine soutient cette proposition de loi. Nous le faisons en étant fidèles à notre histoire, à celle de Lucien Neuwirth, de Simone Veil, et à une tradition politique qui sait conjuguer responsabilité, humanité et respect de la dignité des femmes. (M. Joël Bruneau, Mme Graziella Melchior et M. Jean Moulliere applaudissent.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol.
Mme Sandra Regol
Interroger le passé est un outil essentiel pour construire un avenir dans lequel les mêmes choix ne produisent pas les mêmes erreurs – le texte précédent a déjà largement illustré ce constat. Condamner ce qui a été pour apprendre ensemble, analyser notre évolution collective, écouter et structurer le droit en conséquence : là est notre devoir. C’est ce que nous venons de faire à propos des discriminations commises à l’encontre des personnes LGBTQIA+ ; c’est ce que nous devons faire globalement pour tout ce dont la France a pu se rendre coupable. Ce n’est pas abîmer l’image de la France, c’est montrer au contraire combien elle est forte et grande – il n’y a que les faibles qui, effrayés par leurs erreurs, s’emploient à les cacher.
Il en va ainsi de cette proposition de loi. Nous aurions préféré que des réparations financières complètent ce dispositif, mais nous n’avons pas le droit de créer de charges sur un texte qui n’en propose pas. J’espère que la commission de reconnaissance du préjudice nous permettra un jour d’avancer sur ce point. En attendant, nous avons déposé un amendement pour demander des indemnisations. Nous aurions aussi souhaité que la nomination des membres de la commission soit plus transparente ; c’est l’objet d’un autre amendement, pour lequel nous espérons un débat et des réponses.
À l’heure où l’accès réel à un droit pourtant entré dans notre cadre constitutionnel s’avère de plus en plus complexe et douloureux pour les femmes de notre pays, à l’heure où la dénonciation des violences gynécologiques est encore un travail compliqué, il n’est pas anodin de rappeler que les violences et les humiliations continuent malheureusement d’avoir cours. Pire, des soignants moralisent encore les femmes qui souhaitent recourir à l’avortement, et certains refusent même de le pratiquer.
Ce que rappelle ce texte, c’est que les lois condamnant le recours à l’IVG ou sa pratique n’ont pas seulement criminalisé des femmes qui demandaient juste le droit de choisir leur vie, elles ont aussi porté atteinte à leur santé, ont restreint leur liberté sexuelle et reproductive et, plus globalement, leurs droits. Malgré la victoire citoyenne de la campagne européenne Ma voix, mon choix, les difficultés pour y parvenir rappellent que rien n’est jamais gagné. À l’heure où les mouvements contre l’IVG bénéficient du soutien financier sans précédent de richissimes mécènes, du soutien politique de l’extrême droite et d’une partie de la droite européenne, à l’heure où ils font l’objet d’une énorme exposition médiatique, aussi bien sur les chaînes de télévision desdits mécènes que, plus insidieusement, sur les réseaux sociaux, le tout dans un but de désinformation, il est vital de comprendre que le travail de sape de ces réseaux très organisés peut tout détruire.
Il y a quelques mois, nous avons été plusieurs députés à recevoir par courrier un fœtus en plastique ; il s’agissait de nous dire que faire entrer le droit à l’IVG dans la Constitution était une faute morale. Dans le même temps, l’extrême droite européenne organisait sur fonds publics des réunions, au Parlement européen, visant à planifier la destruction du droit à l’IVG dans le monde entier. Oui, de l’argent public, via l’extrême droite européenne, dont font partie le Rassemblement national et l’UDR, finance la destruction des droits des femmes à travers l’Europe ! Alors que ces mouvements gagnent du terrain partout dans le monde et particulièrement en Europe, souvenons-nous de celles qui furent poursuivies pour avoir aidé leurs amies à avorter, de celles qui ont sauvé des femmes en pratiquant des IVG, et de celles qui ont failli mourir entre les mains de médecins indifférents à leur santé mais prompts à leur soutirer de l’argent, sans se soucier des conséquences de leurs actes, dont des vies dépendaient pourtant.
Il faut se souvenir des 343, des mobilisations, de celles qui ont parlé et de celles qui ont milité, mais aussi et surtout de celles qui se sont tues, de celles qui ont ravalé leurs larmes, de celles qui ont chuchoté et surtout de la sororité qui a souvent été le seul moyen pour elles de s’en sortir. Il faut se souvenir du pire pour l’empêcher de revenir, se souvenir du meilleur pour se rappeler qu’ensemble, les femmes vont toujours plus loin ; se souvenir surtout pour transmettre, pour que cette mémoire nourrisse les jeunes générations et leur permette de faire mieux.
Ce texte est l’héritier de toutes celles qui ont souffert pour que nous cessions de souffrir, et nous devons nous rappeler que nous leur devons tout. Nous leur devons surtout d’aller plus loin, en déployant des moyens pour que l’IVG et le recours à la contraception soient une réalité partout en France, en adoptant des lois novatrices qui respectent notamment les souffrances des femmes – je pense à la proposition de loi de Sébastien Peytavie visant à instaurer un arrêt menstruel. Pour toutes ces raisons, le groupe Écologiste et social votera pour ce texte, en attendant d’aller plus loin. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS et sur quelques bancs du groupe SOC. – Mmes Nicole Dubré-Chirat et Elsa Faucillon applaudissent également.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Géraldine Bannier.
Mme Géraldine Bannier
C’est avec une gravité particulière que nous examinons la présente proposition de loi. Il y a cinquante et un ans, presque jour pour jour, s’ouvraient dans notre assemblée les débats historiques qui allaient aboutir à la loi du 17 janvier 1975. Aujourd’hui, nous avons la responsabilité non de refaire l’histoire, mais de la regarder en face, avec la lucidité que nous imposent notre mandat et le respect dû aux souffrances passées.
Ce texte ne nous arrive pas par hasard ; il s’inscrit dans un temps politique majeur. Il n’y a pas si longtemps, nous étions réunis en Congrès à Versailles pour graver dans le marbre de notre Constitution la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse. Par ce geste, nous avons collectivement choisi de protéger l’avenir. Mais ce travail serait inachevé si nous refusions de regarder le passé. C’est tout le sens de cette proposition de loi, qui vise à mettre nos actes d’aujourd’hui en cohérence avec notre histoire. Nous ne pouvons pas, d’un côté, sanctuariser l’IVG comme une liberté fondamentale et, de l’autre, laisser dans l’ombre les milliers de condamnations prononcées par la République contre celles qui ont exercé cette liberté avant l’heure.
Les travaux historiques nous rappellent une réalité brutale : avant 1975, l’avortement n’était pas seulement un interdit, c’était une condamnation sociale, physique et pénale. Les femmes subissaient ce qui pourrait être qualifié de double peine, la détresse d’une grossesse non désirée et la violence de la clandestinité, parfois suivie de l’infamie des tribunaux.
Reconnaître ce préjudice n’est pas la preuve d’une repentance stérile. C’est acter juridiquement que la République a changé. La rédaction proposée a le mérite de la clarté puisqu’elle lève toute ambiguïté sur la nature de la démarche. Loin de chercher à évaluer financièrement des souffrances, par nature inestimables et intimes, elle fait le choix exigeant d’apporter une réponse immédiate : la réhabilitation mémorielle et symbolique par la nation.
Cette exigence de rigueur se retrouve dans le dispositif central du texte, qui institue une commission chargée de recueillir cette mémoire. Le choix de confier cette mission à des personnalités qualifiées pour leurs travaux de recherches historiques est la garantie d’un travail sérieux et exigeant. L’histoire de ces souffrances intimes ne s’écrira pas au moyen d’un vote partisan, mais par la recherche, l’archive et le recueil scientifique rigoureux des témoignages.
En adoptant ce dispositif, la France ne fait pas cavalier seul ; elle rejoint les grandes démocraties qui, tels le Royaume-Uni ou l’Allemagne, ont utilisé la loi pour apaiser les mémoires blessées par des législations devenues obsolètes.
Pour toutes ces raisons, vous l’aurez compris, le groupe Démocrates votera ce texte. Nous le voterons par fidélité à l’esprit de 1975, mais aussi par cohérence avec nos engagements constitutionnels récents et par tradition humaniste. Nous le voterons en pensant à toutes les femmes blessées. Si ce texte ne modifie pas le passé, il restaure l’honneur de la République. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe EPR. – M. Joël Bruneau applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à M. Jean Moulliere.
M. Jean Moulliere
Dans la vie d’une femme, il est des choix difficiles. Celui de recourir à une interruption volontaire de grossesse en fait partie. Il est peut-être le choix le plus difficile à poser, car le plus intime ; c’est un choix que seule la femme ressent au plus profond de sa chair. Pour reprendre les mots prononcés par Simone Veil le 26 novembre 1974 à l’Assemblée nationale, « aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. »
Aussi difficile soit-il, le recours à l’IVG doit relever du choix de la femme. Depuis les Lumières, le libre arbitre est un principe cardinal de notre société et la liberté est érigée en boussole de nos choix individuels et collectifs. Pourtant, jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, la moitié de la population fut exclue de ces avancées philosophiques majeures. Les activités comme les ressources des femmes restaient contrôlées, les épouses ne pouvant travailler ou ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari. Le contrôle s’étendait au corps des femmes, car le code pénal de 1810 s’était immiscé au plus profond de leur intimité en posant l’interdiction générale de recourir à une IVG. Crime ultime, l’IVG était passible d’une peine de réclusion pour la femme ayant avorté et de travaux forcés pour les médecins ayant pratiqué l’acte.
Bravant cette pénalisation de l’avortement, des femmes se sont levées pour porter la voix des autres femmes et pousser la société à respecter leur choix. Je pense notamment aux 343 Françaises qui ont fait bouger les choses et changé la vie des femmes en publiant, le 5 avril 1971, un manifeste pour la légalisation de l’avortement. La lente évolution de l’opinion publique permise par leur action courageuse s’est traduite par une avancée législative : l’inscription dans la loi du droit des femmes de recourir à une IVG en 1975. Elle fut portée, tout aussi courageusement, par Simone Veil, qui fit preuve d’une volonté politique sans faille.
Si, cinquante ans après la légalisation de l’IVG, notre nation ne peut réécrire l’histoire, elle peut toutefois reconnaître que « l’application par l’État des dispositions législatives et réglementaires pénalisant le recours, la pratique, l’accès et l’information sur l’avortement, aujourd’hui caduques ou abrogées, a constitué une atteinte à la protection de la santé des femmes, à l’autonomie sexuelle et reproductive, à l’égalité entre les femmes et les hommes, aux droits des femmes et au droit au respect de la vie privée. » Tel est l’objet de la présente proposition de loi, à laquelle le groupe Horizons & indépendants apporte tout son soutien. (M. Xavier Albertini applaudit.)
Mme la présidente
La parole est à M. Stéphane Lenormand.
M. Stéphane Lenormand
Avant que Simone Veil ne défende courageusement la loi autorisant l’IVG en 1975, notre pays a organisé pendant des décennies une répression ferme et injuste de cette pratique au nom d’un ordre moral inégalitaire. L’État a poursuivi et condamné, parfois à la peine de mort, celles qui n’avaient commis qu’un acte simple et intime : reprendre la maîtrise de leur corps. Notre loi pénale ne protégeait pas : elle punissait les femmes et ceux qui les accompagnaient ou les aidaient.
Cette proposition de loi doit permettre à l’État de reconnaître tant ses défaillances passées que sa responsabilité dans ce système générateur de peur, de honte, de clandestinité et de drames humains. Elle démontrera que notre nation ne craint pas de dire ce qu’elle a appris, ce qu’elle a corrigé et ce qu’elle protège désormais. Il s’agit d’envoyer un signal fort à toutes les générations, celles d’hier et celles de demain. La liberté d’avorter n’est pas une concession, c’est un droit fondamental qui n’est pas né par accident, mais au terme d’un combat politique et humain.
De son entrée en vigueur en 1810 jusqu’en 1975, l’article 317 de notre ancien code pénal a interdit l’IVG et fondé de nombreuses condamnations. La répression s’est accrue tout au long de la première partie du XXe siècle. En 1939, l’IVG est qualifiée de « fléau social compromettant l’avenir de la race ». Le régime de Vichy en fait un crime contre la famille et contre la sûreté de l’État, passible de la peine de mort. Si, à la Libération, les mesures vichystes sont abrogées, la police et la justice maintiennent un niveau de répression élevé. Ces poursuites et ces condamnations ont profondément marqué des générations de femmes.
Tout a commencé à changer avec la loi Veil. En un demi-siècle, les idées de liberté individuelle, de santé des femmes et d’égalité ont progressé. Le droit a suivi : dépénalisation de l’avortement en 1975, remboursement de l’IVG en 1982, allongements successifs des délais pour pratiquer l’avortement, création du délit d’entrave à l’IVG et, plus récemment, inscription du droit à l’IVG dans la Constitution. Nous pouvons être fiers de ces évolutions, même si subsistent des difficultés concrètes dans l’accès à l’IVG et des fractures territoriales inacceptables. Parallèlement au droit, la société a elle aussi changé : en 1974, moins d’un Français sur deux soutenait la légalisation de l’avortement ; aujourd’hui, plus de 75 % l’approuvent.
La fierté n’exonère pas la mémoire : c’est pourquoi cette proposition de loi est légitime et s’inscrit pleinement dans la lignée des précédentes décisions législatives. Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de reconnaître un fait simple : notre code pénal a porté atteinte aux droits fondamentaux des femmes, à leur santé, à leur autonomie et à leur vie privée.
Cette mesure de reconnaissance sera renforcée par la création d’une commission nationale indépendante chargée du recueil et de la transmission de la mémoire. Sa mission est claire – documenter, comprendre et transmettre – et son rôle, essentiel. L’histoire de l’avortement clandestin reste encore très fragmentaire car, si des milliers de témoignages existent, seule une petite partie a pu être recueillie jusqu’à présent.
Dans un monde où les droits des femmes reculent et où le droit à l’avortement est remis en cause dans des démocraties que l’on croyait solides, ce texte enverra un signal politique fort. La France affirme une ligne claire : elle continuera à protéger la liberté de la femme. En 2024, en inscrivant le droit à l’IVG dans la Constitution, nous l’avons consacré en tant que droit fondamental. Nous devons à présent reconnaître la mémoire des femmes qui ont été privées de ce droit.
Vous l’aurez compris, le groupe LIOT soutient ce texte. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe SOC.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Elsa Faucillon.
Mme Elsa Faucillon
La loi du 17 janvier 1975 constitue l’aboutissement d’une longue lutte d’émancipation féministe pour reconnaître aux femmes la liberté de disposer de leur corps.
Un an après l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution et cinquante ans après sa légalisation, il importe de raconter la souffrance physique et psychologique, ainsi que la mise au ban de la société des femmes ayant avorté clandestinement. Avec cette proposition de loi, la nation admet que l’interdiction de l’IVG constituait une atteinte à la santé des femmes, à leur autonomie sexuelle et reproductive, à l’égalité entre les femmes et les hommes, aux droits des femmes et au droit au respect de la vie privée. Elle reconnaît la répression patriarcale exercée sur des centaines de femmes : celles qui ont avorté clandestinement, celles qui en sont mortes, celles qui ont eu le courage de les aider malgré l’interdit. J’espère qu’en libérant la parole et en facilitant le témoignage des femmes, cette reconnaissance permettra d’engager un travail de mémoire.
L’expression de cette expérience traumatique reste encore difficile tant la douleur, et parfois la honte, sont prégnantes. La création d’une commission nationale indépendante chargée de recueillir la parole des femmes afin de documenter leur vécu, d’enrichir les travaux historiques et de transmettre la mémoire des préjudices subis, est cruciale. Cette commission mettra en lumière la violence du patriarcat et son impact sur la liberté et le corps des femmes. Elle agira, je l’espère, comme une vigie pour rappeler que la maîtrise du corps des femmes, vieille lune du patriarcat, est un enjeu de pouvoir et que le droit à avorter est remis en cause partout et tout le temps.
En cohérence avec ce devoir de mémoire, il nous faut garantir l’effectivité du droit fondamental à l’IVG sur l’ensemble du territoire de la République. Le rapport d’information de la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes publié le 16 septembre 2020 a démontré que ce droit, chèrement et durement acquis, demeurait fragile. Trop souvent, dans de nombreux départements, l’accès à l’IVG est encore un parcours semé d’embûches, car les infrastructures ne sont pas à la hauteur des besoins. J’en profite pour dire qu’il nous faut soutenir le Planning familial et lui accorder les subventions nécessaires. Malheureusement, nous devons le répéter souvent. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Mme Marie Pochon
Eh oui !
Mme Elsa Faucillon
Déserts médicaux, insuffisance des capacités d’accueil, hétérogénéité des politiques hospitalières, délais de prise en charge trop longs, fermeture en dix ans de 130 centres pratiquant les IVG, à l’occasion de restructurations hospitalières : toutes ces défaillances engendrent des inégalités territoriales inacceptables dont les principales victimes sont les femmes, en particulier les plus vulnérables et les plus démunies. Je vous demande d’y penser lors du vote sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS).
En juillet 2020, lors de son audition par la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes, le professeur Yves Ville, chef de service de la maternité de l’hôpital Necker et membre de l’Académie nationale de médecine, rappelait qu’en France, l’IVG est souvent simplement tolérée, mais non pleinement garantie. Garantir l’effectivité du droit à l’IVG nécessite qu’il soit assuré sur tout le territoire dans des délais appropriés. Pour ce faire, il est indispensable de renforcer notre service public de santé, de financer les centres de santé et d’assurer leur présence sur l’ensemble du territoire. Il faut aussi permettre aux associations de vivre, et non simplement de survivre. L’offre de soins doit être bien répartie. Chaque hôpital public doit assurer la prise en charge des IVG et garantir un niveau adéquat de qualité et de sécurité des soins.
En définitive, cette proposition de loi nous rappelle à notre responsabilité collective. Garantir le droit à l’IVG, c’est assurer à toutes les femmes de pouvoir y accéder de manière égalitaire, dans le respect de leur vie privée et de leur dignité. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et SOC.)
Mme la présidente
La parole est à M. Olivier Fayssat.
M. Olivier Fayssat
Il y a cinquante ans, dans cet hémicycle, Simone Veil montait à la tribune. Sous les huées, dans un climat de tension extrême, elle défendit une loi qui allait changer le visage de la société française.
Aujourd’hui, c’est dans ce même esprit de responsabilité et avec la même exigence que nous examinons cette proposition de loi transmise par le Sénat.
Ce texte nous invite à un exercice difficile mais nécessaire : regarder notre histoire sans détourner les yeux, non pas pour la juger avec l’arrogance du présent – il est toujours facile de faire le procès du passé –, mais pour constater, avec humilité, des réalités humaines et sanitaires parfois désastreuses.
Avant 1975, l’hypocrisie sociale régnait : d’un côté, celles qui avaient les moyens de partir à l’étranger, souvent en Angleterre ou en Suisse, pour bénéficier d’actes médicaux sécurisés ; de l’autre, les plus modestes, livrées à la clandestinité. Telle était la réalité de l’avortement en France : la détresse sanitaire, la solitude, l’angoisse des faiseuses d’anges et parfois, trop souvent, la mort ou la mutilation.
L’article 317 du code pénal, durci par des décennies de politiques natalistes, n’a jamais empêché les avortements ; il les a seulement rendus dangereux, créant une inégalité de fait en matière de sécurité sanitaire.
En reconnaissant aujourd’hui que cette législation a constitué une atteinte à la santé et à l’intégrité des femmes, la nation ne fait pas acte de repentance larmoyante, mais de lucidité politique. Elle reconnaît que la puissance publique a failli, à cette époque, dans sa mission première : protéger la vie et la santé des citoyens.
Le groupe UDR votera l’article 1er de ce texte, d’abord parce qu’il s’inscrit dans une stricte continuité historique et juridique. En 1975, la République a aboli l’interdiction. En 2025, la République reconnaît les souffrances causées par cette interdiction. C’est un cheminement cohérent, la dernière pierre de l’édifice posé par Simone Veil.
Nous le voterons aussi parce que le texte, dans sa version sénatoriale, reste fidèle à un principe essentiel : le refus de la marchandisation de la mémoire. Le Sénat a eu la clairvoyance de préserver la nature exclusivement morale de ce texte. Il ne s’agit pas d’engager une transaction financière avec l’histoire ni d’ouvrir un guichet d’indemnisation où l’on viendrait monnayer sa douleur, mais d’acter officiellement les conséquences dramatiques d’une politique de santé publique révolue. Cette lucidité de l’État, gravée dans la loi, vaut toutes les indemnisations du monde.
Cependant, notre soutien de principe s’accompagne d’une réserve majeure sur la méthode. Si nous approuvons la reconnaissance prévue par l’article 1er, nous sommes beaucoup plus sceptiques – pour ne pas dire hostiles – à l’égard de l’article 2, qui prévoit de créer une nouvelle commission nationale.
Encore une fois, le législateur cède à un réflexe pavlovien bien français : à chaque problème sa commission, à chaque symbole sa structure administrative, à chaque émotion son comité Théodule. Était-il vraiment nécessaire d’ajouter une couche au millefeuille bureaucratique pour gérer cette mémoire ? Nous ne le croyons pas.
Nous contestons cette approche pour deux raisons. La première est le souci d’efficacité. L’histoire s’écrit dans les livres des chercheurs, dans les thèses universitaires, dans les archives de nos hôpitaux. Elle n’a pas besoin d’une commission administrative nommée par décret pour exister. Laissons les historiens travailler, ne nationalisons pas l’écriture de l’histoire.
Plus fondamentalement, nous refusons la bureaucratisation du symbole. La reconnaissance de la nation est un acte d’autorité. Elle se proclame et ne saurait faire l’objet d’une décision d’ordre administratif. Dès lors que la représentation nationale aura voté l’article 1er, l’acte sera posé, de façon entière et définitive. Il se décrète ici et s’impose à tous par sa seule existence. Lui adjoindre un comité ad hoc composé de magistrats et de fonctionnaires, chargé de gérer cette mémoire a posteriori, revient à affadir la portée de notre vote, à laisser croire que la parole du peuple français aurait besoin d’une validation technocratique pour exister. Nous déplorons cette inflation institutionnelle qui vient, selon nous, alourdir inutilement un texte dont la force résidait justement dans sa sobriété. La mémoire mérite mieux que la bureaucratie.
Cependant, ne nous trompons pas de combat. Malgré cette divergence sur l’outil bureaucratique, le groupe UDR ne manquera pas le rendez-vous car, sur le fond, cette proposition de loi permet d’acter une vérité historique sans menacer nos finances publiques et de rendre hommage, sans verser dans l’excès procédural, à des milliers de femmes qui ont souffert dans leur chair. Il est temps, cinquante ans après, de pacifier notre mémoire.
Nous voterons donc pour cette proposition de loi. Nous le ferons avec gravité, fidèles à l’exigence de vérité qui s’impose à nous, mais en rappelant une dernière fois que la meilleure manière d’honorer la mémoire est de recourir à la simplicité de la loi plutôt qu’à la complexité de l’administration.
Mme la présidente
La parole est à Mme Pascale Bordes.
Mme Pascale Bordes
Le texte que nous examinons aujourd’hui nous oblige à regarder avec lucidité une longue – trop longue – période de notre histoire juridique et sociale, durant laquelle la situation des femmes était traitée avec une extrême violence, sur le plan pénal comme sur le plan social, en raison de la pénalisation de l’avortement.
Avant la loi du 17 janvier 1975, pour des centaines de milliers de femmes, l’avortement apparaissait comme une impasse, pavée de peur, de silence, de clandestinité et parfois – souvent – de mort. L’interdiction pénale n’a jamais empêché l’avortement ; elle l’a rendu dangereux, inégalitaire et profondément violent sur le plan social. Elle a exposé les femmes, en particulier les plus modestes – celles qui ne pouvaient pas partir à l’étranger pour subir une interruption volontaire de grossesse –, à des pratiques médicales hasardeuses, sans protection, sans recours et sans dignité.
Quand on parle d’avortement clandestin, il faut avoir le courage de dire ce que cela signifie concrètement. Ces femmes ont dû affronter les chambres sordides, les tables de cuisine, les cataplasmes brûlants, les aiguilles à tricoter, les cintres tordus, les fils de fer et les sondes de fortune. Voilà ce que la clandestinité imposait à des femmes déjà en détresse : des pratiques d’une violence extrême, traumatisantes, bien souvent mutilantes et parfois mortelles.
C’est cette réalité que Simone Veil a évoquée avec dignité et courage à la tribune de l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974, dans un hémicycle composé majoritairement d’hommes. Elle déclarait alors : « […] personne n’a jamais contesté, et le ministre de la santé moins que quiconque, que l’avortement soit un échec quand il n’est pas un drame. Mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, bafouent nos lois et humilient ou traumatisent celles qui y ont recours. »
Ces mots ne relevaient pas de l’idéologie : ils décrivaient simplement une réalité bien connue, mais trop longtemps tue. On doit également à Simone Veil cette phrase essentielle : « […] aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. » Elle parlait de détresse, d’isolement, de contrainte. Surtout, elle parlait de l’échec criant d’un système qui, au lieu de protéger les femmes, les exposait plus que jamais au danger.
Un demi-siècle après la dépénalisation de l’avortement, nul ne saurait contester les souffrances, qu’elles aient été physiques ou morales, endurées par les femmes contraintes de subir des avortements clandestins et, dans certains cas, par les personnes ayant procédé à ces actes dans des conditions extrêmes, hors de tout cadre sécurisé.
C’est à la lumière de cette histoire qu’il faut comprendre l’objet précis de la proposition de loi qui nous est soumise aujourd’hui. Il s’agit bien d’un texte mémoriel, qui vise à reconnaître une réalité historique et humaine et n’ouvrira aucun droit à indemnisation ou à compensation financière ni ne remettra en cause les décisions judiciaires prononcées à l’époque.
Cette reconnaissance ne constitue ni une repentance ni un jugement du passé. Elle est au contraire un acte de vérité, une manière de regarder enfin, avec lucidité, les effets d’un cadre pénal aujourd’hui fort heureusement abrogé.
Enfin, alors que nous débattons ici, dans un État de droit, d’un sujet relatif à la mémoire et à la reconnaissance, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces femmes qui, ailleurs dans le monde, sont toujours privées de toute autonomie,…
Mme Mathilde Panot
Dans les pays gouvernés par l’extrême droite, par exemple !
Mme Pascale Bordes
…réduites à l’état d’esclavage, de meuble ou d’objet sexuel.
Mme Mathilde Panot
Hongrie, Pologne, États-Unis…
Mme Pascale Bordes
Cette réalité nous oblige à mesurer la portée de nos débats et la valeur de la dignité humaine.
Parce que ce texte permet une reconnaissance nécessaire, sobre et juridiquement encadrée de la clandestinité et des souffrances qu’elle a engendrées, le groupe Rassemblement national votera en faveur de cette proposition de loi – n’en déplaise à certains esprits chagrins.
Mme la présidente
La parole est à Mme Julie Delpech.
Mme Julie Delpech
Nous débattons aujourd’hui d’un texte qui ne relève ni de la nostalgie, ni du symbole creux, ni d’un exercice mémoriel confortable : nous débattons d’un texte de justice.
Avant 1975, en France, des milliers de femmes ont vécu dans la peur, le silence et la clandestinité pour accomplir un geste qui relevait pourtant de l’intime et de l’essentiel : décider de leur corps, de leur santé, de leur vie – certaines, trop nombreuses, y ont laissé la leur. D’autres ont porté, des décennies durant, des blessures physiques, psychologiques et sociales ainsi que cette honte injustement imposée par la loi et par la société. D’autres personnes encore – médecins, proches, militantes – ont été condamnées, poursuivies ou stigmatisées pour avoir simplement aidé une femme en danger. Pendant trop longtemps, ces violences légales ont été tues, minimisées, reléguées au rang d’erreurs du passé.
La proposition de loi que nous examinons aujourd’hui rompt avec ce déni. Elle vise à affirmer une vérité simple : oui, la loi a fait du tort ; oui, la République doit le reconnaître.
Cette reconnaissance est urgente, parce que les femmes concernées appartiennent désormais à la dernière génération en mesure de témoigner. Si nous n’agissons pas maintenant, le silence risque de reprendre sa place – et avec lui l’oubli, qui est une forme d’injustice.
Je veux rappeler un moment fondateur de cette histoire : le Manifeste des 343, publié le 5 avril 1971 : 343 femmes, célèbres ou anonymes, ont alors eu le courage de déclarer publiquement : « J’ai avorté. » Elles savaient qu’elles s’exposaient à des poursuites pénales, à l’opprobre, à la violence symbolique et sociale. Elles ont pourtant parlé, pour briser le silence et ainsi rendre visible une réalité que la loi refusait de regarder. Leur courage a ouvert une brèche, leur prise de parole a préparé le terrain à la loi Veil.
Cependant, nombre d’autres femmes n’ont jamais pu parler. Elles ont été condamnées, parfois incarcérées, souvent marquées à vie. C’est pour elles que nous légiférons aujourd’hui.
Cette proposition de loi constitue une étape essentielle. Elle s’inscrit dans un chemin de reconnaissance, de transmission et de protection d’un droit désormais constitutionnel. À cet égard, je veux saluer le travail des rapporteurs, Marietta Karamanli et Guillaume Gouffier Valente, notamment leur volonté de prolonger cette démarche par une proposition de résolution européenne et une proposition de loi plus ambitieuses. En effet, cette réflexion dépasse nos frontières et engage notre responsabilité collective.
L’article 2, qui prévoit la création d’une commission nationale indépendante, est à cet égard fondamental. Cette commission ne sera ni un tribunal du passé ni un exercice symbolique. Elle aura pour mission de recueillir la parole, de transmettre, de documenter, de faire exister ce que l’histoire a trop longtemps tenu à distance. Elle donnera un visage, une voix, une dignité retrouvée à celles qui ont été jugées quand elles auraient dû être protégées.
Centrale, la dimension mémorielle et pédagogique permettra de rappeler aux femmes d’aujourd’hui et aux générations futures que ce droit que nous considérons parfois comme acquis a été conquis de haute lutte, au prix de drames humains considérables.
Le groupe Ensemble pour la République soutient pleinement ce texte dans la continuité d’un engagement clair. Depuis 2017, nous avons renforcé l’accès à l’IVG, allongé les délais, lutté contre les entraves et, le 4 mars 2024, nous votions pour inscrire dans la Constitution la liberté de recourir à l’interruption volontaire de grossesse.
Ce texte s’inscrit dans ce chemin collectif, qui fait l’objet d’un large consensus au sein de notre assemblée. Je parle bien d’un chemin, et non d’un point d’arrivée, car nous devons le redire avec lucidité : ce droit est fragile. Le contexte international nous le rappelle chaque jour. Dans de nombreux pays, en Europe comme ailleurs, le droit à l’avortement n’existe pas. Là où il existe, il est parfois remis en cause, restreint, menacé.
Reconnaître les préjudices causés par notre propre législation, c’est envoyer un message clair : la France n’accepte ni l’oubli, ni le relativisme, ni l’attentisme lorsqu’il s’agit des droits des femmes. Regarder notre histoire en face, ce n’est pas se fragiliser : c’est se renforcer, c’est tirer les leçons du passé pour empêcher les régressions de demain.
Mes chers collègues, ce texte oblige à choisir. Nous avons choisi la liberté, la responsabilité et la fidélité aux combats qui ont ouvert ces droits. Reconnaître les fautes de la loi d’hier, c’est empêcher les injustices de demain. Ce droit est désormais constitutionnel : à nous d’être à la hauteur de celles qui en ont payé le prix.
Pour toutes ces raisons, avec détermination, le groupe Ensemble pour la République votera cette proposition de loi. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR. – M. Éric Martineau applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Mathilde Panot.
Mme Mathilde Panot
Avec cette proposition de loi, nous rendons leur dignité aux femmes criminalisées pour avoir exercé ce qui est désormais reconnu comme un droit fondamental : le droit de disposer de son corps, de choisir d’avoir ou non un enfant. Entre 1870 et 1975, 11 660 personnes ont été condamnées pour avoir pratiqué ou eu recours à un avortement. Avant d’être reconnues comme des militantes, beaucoup ont été traitées comme des criminelles. Celles qui ont ouvert la voie à ce droit humain ont été hier humiliées, traquées, emprisonnées.
Reconnaître le préjudice qu’elles ont subi, c’est rendre justice à cette histoire collective. C’est dire que les militantes féministes ne sont pas des « sales connes » (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur quelques bancs du groupe EcoS) ; affirmer que, pour la République, elles ne sont pas des menaces, mais une force motrice.
Il y a moins de deux ans, nous arrachions la constitutionnalisation du droit à l’avortement, une victoire associative, militante, à mettre à l’actif des Insoumis – puisque j’ai eu l’honneur de la défendre et de la faire voter lors de la niche parlementaire de notre groupe (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP) – et parlementaire. Cette victoire résonne comme une promesse faite à nos filles, à nos petites-filles et à nos arrière-petites-filles qu’elles n’auront pas moins de droits que nous, que les générations futures n’auront jamais à ingurgiter de l’eau oxygénée ou du détergent ni à s’introduire dans l’utérus une aiguille à tricoter dans des arrière-cuisines, causant parfois leur propre mort.
Hier, le Parlement européen a adopté, malgré l’obstruction indigne de la droite et de l’extrême droite, l’initiative citoyenne européenne Ma voix, mon choix. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) Les féministes de toute l’Europe ont fait entrer au Parlement une revendication historique : garantir l’accès à l’avortement sûr et universel partout en Europe.
Ces victoires doivent d’abord nous rappeler que le droit à l’avortement reste l’enjeu d’une bataille permanente. Rappelons au Rassemblement national que sa criminalisation est l’œuvre de ceux dont ils héritent : le régime de Vichy condamna 5 000 femmes pour avortement. (Mme Pascale Bordes proteste.)
M. Olivier Fayssat
C’est nul !
Mme Mathilde Panot
En corollaire de sa politique nataliste, il avait fait de l’avortement un crime contre la sûreté de l’État, passible de la peine de mort.
Rappelons qu’aujourd’hui encore, sur les bancs du RN – étrangement vides ce matin –…
M. Rodrigo Arenas
Eh oui, il n’y a personne !
Mme Mathilde Panot
…siègent pêle-mêle Laure Lavalette, qui a écrit vouloir abroger le droit à l’avortement (Applaudissements prolongés sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandrine Rousseau applaudit également), Hervé de Lépinau, qui compare l’avortement à quatorze semaines aux génocides arménien et rwandais, à la Shoah et aux crimes de Daech, ou encore Christophe Bentz, jamais en reste, selon lequel l’avortement est un génocide de masse. Hier encore, votre groupe au Parlement européen s’est opposé ou abstenu sur l’initiative Ma voix, mon choix, tandis que vos alliés, partout dans le monde, attaquent le droit des femmes à être les sujets de leurs vies, à choisir librement. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP et sur plusieurs bancs du groupe EcoS. – Mme Céline Thiébault-Martinez applaudit également.)
De Trump, qui a abrogé le droit constitutionnel à l’avortement et a même supprimé l’obligation pour les hôpitaux de pratiquer un avortement lorsque la vie de la femme est en danger ; à Orbán, premier ministre hongrois d’extrême droite, qui impose aux femmes d’écouter le cœur du fœtus lorsqu’elles souhaitent mettre fin à une grossesse ; en passant par Meloni, en Italie, qui laisse les associations anti-droits entrer dans les centres de planification familiale – ces mêmes associations qui mettent en scène d’abjects cimetières de fœtus, avec des croix portant le nom des femmes qui ont avorté –, l’extrême droite est et restera à jamais l’ennemi des droits des femmes. Nous la combattrons toujours ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandrine Rousseau applaudit également.)
Je regrette que cette proposition de loi, si elle prévoit de reconnaître le préjudice infligé à ces femmes condamnées, n’envisage ni indemnisation ni réparation. Au-delà du travail de mémoire, madame la ministre, il faut poser des actes et regarder en face ce qui continue de mettre en danger les droits sexuels et reproductifs dans notre pays. Je veux parler des coupes budgétaires qui ont causé la fermeture de 130 centres IVG en quinze ans et forcent nombre de femmes à changer de département pour exercer leur droit à disposer de leurs corps, qui accablent aussi le Planning familial dans sa mission d’accueil, de prévention et d’accompagnement.
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
C’est faux.
Mme Mathilde Panot
Je pense aussi à l’aberration que constitue la double clause de conscience, toujours pas abolie ; au non-respect de la loi sur l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, pour lequel l’État a été condamné à la suite d’une action du Planning familial, de SOS homophobie et de Sidaction (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Sandrine Rousseau applaudit également) ;…
M. Andy Kerbrat
C’est vrai !
Mme Mathilde Panot
…ou encore au silence de la France et du gouvernement, malgré ses grandes déclarations sur la diplomatie féministe, alors que 10 millions de dollars de contraceptifs états-uniens sont détruits en Europe.
M. Rodrigo Arenas
Eh oui !
Mme Mathilde Panot
Huit femmes sur dix sont toujours confrontées à un frein à l’avortement en France, tandis que plus d’une femme sur deux déclare avoir attendu plus de sept jours pour obtenir un rendez-vous, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de ne pas dépasser un délai de cinq jours. Le combat féministe, cette lutte multimillénaire pour l’émancipation, continue plus que jamais.
J’évoque pour finir des femmes qui ne sont pas mentionnées dans ce texte bien qu’elles méritent d’obtenir réparation. Alors que l’État, en France hexagonale, refusait aux femmes de disposer de leur corps, des milliers de femmes étaient stérilisées et forcées à avorter dans les années 1960 et 1970 sur l’île de La Réunion, au nom d’une politique coloniale et raciste. Nous leur rendons hommage ! (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP et sur quelques bancs du groupe EcoS.)
L’histoire que nous reconnaissons aujourd’hui doit nous rappeler ce que nous risquons de perdre demain si nous baissons la garde. (Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent et applaudissent. – Mme Marie-Charlotte Garin applaudit également.)
Mme la présidente
La parole est à Mme Céline Thiébault-Martinez.
Mme Céline Thiébault-Martinez
« Elles sont 300 000 chaque année. » Par ces mots, prononcés dans cet hémicycle il y a cinquante ans, Simone Veil défendait la loi dépénalisant l’IVG. Avant 1975, l’avortement était interdit en France, mais cette interdiction n’a jamais empêché les femmes d’avorter. Comme le rappelait Delphine Seyrig en 1972, lorsque les femmes avortent, elles le font en toute responsabilité et, à cette époque, elles le faisaient en sachant que leur santé était en jeu. Notre pays les avait condamnées à le faire dans la clandestinité, dans la peur, dans la douleur, au prix de leur liberté, au prix aussi de leur vie.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les historiens estiment qu’entre 300 000 et 1 million d’avortements clandestins étaient pratiqués chaque année. Entre 1870 et 1975, 11 660 personnes ont été condamnées pour avoir pratiqué ou eu recours à un avortement. Et il y eut ces dizaines de femmes qui en mouraient. Derrière ces chiffres, des vies brisées, des femmes contraintes de subir des gestes dangereux, mortels, des femmes qui se cachaient, des femmes réduites au silence, privées de mots, privées d’histoire.
Cette proposition de loi déposée par la sénatrice Laurence Rossignol, que je salue, vise précisément à reconnaître, au nom de la nation, la souffrance, les traumatismes et les violences causés par l’interdiction et la pénalisation de l’avortement jusqu’en 1975. C’est un acte de mémoire, car écrire l’histoire des femmes est indissociable du chemin qui conduit vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.
En effet, l’effacement des femmes est probablement l’un des maux les plus sourds de notre société. Cette invisibilisation est si puissante que les chercheurs créent des mots pour la qualifier : le « manswering », lorsqu’un homme répond à une question à la place d’une femme, l’effet Matilda, lorsqu’on nie ou que l’on minimise la contribution de femmes scientifiques à la recherche, la cryptogynie ou « mentrification », qui efface les femmes de notre histoire.
C’est l’un des enjeux majeurs de ce texte. Que sait-on des femmes qui recouraient à des avortements clandestins ? Qu’avons-nous à dire de celles qui les pratiquaient dans des conditions difficiles et portaient parfois la responsabilité de complications, voire d’un décès ? Ce texte tend à créer une commission dont le rôle sera précisément de collecter les témoignages et de les exploiter pour leur donner un sens historique.
L’avortement, ce n’est pas une histoire de bonnes femmes. C’est un combat fondamental des femmes pour leur émancipation, un combat mené par des médecins, par des responsables politiques, par des militantes. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, LFI-NFP et EcoS ainsi que sur les bancs des commissions.) Je rends hommage à ces gardiennes qui sont ce matin dans les tribunes, et je salue en particulier Claudine Monteil, l’une des signataires du manifeste des 343. (Les membres des groupes SOC, LFI-NFP, EcoS, LIOT, quelques membres du groupe EPR ainsi que les députés siégeant au banc des commissions se lèvent et applaudissent longuement, tournés vers les tribunes du public.)
Ne nous y trompons pas : ce combat, nous le menons encore aujourd’hui. Cinquante ans après la loi Veil, il n’est pas achevé. Sa forme a changé, mais le fond demeure. Partout dans le monde, aux États-Unis, au Nicaragua, au Sénégal, les droits des femmes sont menacés par la montée des mouvements masculinistes, conservateurs et réactionnaires. Ne croyons pas que l’Europe est un sanctuaire. En Pologne, l’accès à l’avortement a été drastiquement réduit. À Malte, il demeure presque totalement interdit. Et la France, selon un rapport du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, apparaît comme le champion des financeurs des réseaux anti-genre, juste derrière la Hongrie. Ces financements soutiennent des structures qui s’attaquent aux droits des femmes, aux droits des personnes LGBT, à l’égalité entre les sexes. Et le milliardaire Pierre-Édouard Stérin en est le grand chef d’orchestre !
M. Antoine Léaument
Oui, c’est vrai !
Mme Céline Thiébault-Martinez
Les faits sont têtus. Il y a à peine deux mois, au Parlement européen, le Rassemblement national votait contre un rapport sur la stratégie en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Avant-hier, Jordan Bardella et ses collègues se sont abstenus sur la résolution promue par le mouvement My Voice, My Choice, résolution qui appelle les États membres à créer « un mécanisme financier aidant les États membres qui y adhèrent volontairement à fournir des soins liés à l’avortement sûrs à toutes les personnes qui n’ont pas accès à de tels soins. »
Mme Sandrine Rousseau
Eh oui !
Mme Céline Thiébault-Martinez
Soyons clairs : lorsqu’elle enfile des habits violets pour se donner les apparences du féminisme, on se pince, car l’extrême droite est en première ligne de cette contre-offensive ! (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, LFI-NFP et EcoS et sur quelques bancs du groupe Dem. – M. Olivier Fayssat proteste.)
M. Théo Bernhardt
On est les premiers à défendre les femmes !
Mme Céline Thiébault-Martinez
Chers collègues, en votant ce texte, nous allons reconnaître les souffrances du passé. Nous allons refuser l’oubli. Nous allons affirmer une fois encore que le droit à disposer de son corps est un droit fondamental et qu’il fait pleinement partie de notre histoire, celle qui s’écrit avec un grand H. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et EcoS.)
Mme la présidente
La discussion générale est close.
Je suis saisie de plusieurs demandes de scrutin public : sur les articles 1er et 2, par le groupe Socialistes et apparentés ; sur l’ensemble du texte, par les groupes Socialistes et apparentés et Libertés, indépendants, outre-mer et territoires.
Les scrutins sont annoncés dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.
Discussion des articles
Mme la présidente
J’appelle maintenant, dans le texte de la commission, les articles de la proposition de loi.
Article 1er
Mme la présidente
Je mets aux voix l’article 1er.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 71
Nombre de suffrages exprimés 71
Majorité absolue 36
Pour l’adoption 71
Contre 0
(L’article 1er est adopté à l’unanimité.)
(Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes EPR, LFI-NFP, SOC, EcoS, Dem, HOR et LIOT.)
Article 2
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol, pour soutenir l’amendement no 2.
Mme Sandra Regol
Je présente un amendement qui, pour être d’appel, n’en est pas moins nécessaire. Nous venons de discuter, dans le cadre de l’examen d’un autre texte, du versement d’une indemnisation pour ce que la France a fait à une partie des personnes qui vivaient sur son sol. Cette question de l’indemnisation, qui était abordée dans le présent texte avant sa modification par le Sénat, reste un angle mort. On ne peut pas faire comme si elle ne se posait pas.
Madame la ministre, monsieur et madame les rapporteurs, il faut que nous en débattions et surtout que des outils et des engagements nous permettent d’avancer vers des indemnisations.
Mme la présidente
Quel est l’avis de la commission ?
M. Guillaume Gouffier Valente, rapporteur
Par les deux amendements d’appel que vous avez déposés, chère collègue, vous nous proposez d’examiner en quoi ce texte mémoriel permettra progressivement de reconnaître le préjudice dont il est question et en quoi il constitue un point de départ.
L’amendement no 2 soulève la question de la création et de la composition de la commission, et je vous remercie pour vos travaux à ce sujet. Le texte borde juridiquement cette création et il est important que nous échangions à ce sujet avec la ministre Aurore Bergé.
À la suite de l’audition, hier, de l’association Aux avortées inconnues, il me semble important que cette commission, qui sera peut-être le premier organe à mener un véritable travail sur cette longue mémoire – des études ont déjà été réalisées par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et par Bibia Pavard –, n’oublie surtout pas les femmes décédées des suites du recours à l’avortement dans la clandestinité avant 1975.
La ministre vous répondra sur la composition de la commission. Je vous demande de retirer l’amendement no 2, sans quoi la commission émettra un avis défavorable.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Madame la députée, je vous remercie d’avoir souligné qu’il s’agissait d’un amendement d’appel. Nous partageons en effet l’objectif que le texte soit voté conforme pour une adoption immédiate. Nous avons volontairement donné une dimension scientifique à la commission instituée auprès du premier ministre et en lien direct avec le ministère dont j’ai la responsabilité, car il faut qu’elle s’appuie sur des travaux de recherche, une dimension médicale et une dimension militante – cette dernière doit être reconnue, car les militantes et les militants des droits des femmes accomplissent un travail important, singulièrement sur la question de la libre disposition par chacune de son corps. Ainsi, l’ossature de cette commission sera suffisamment solide. En lien étroit avec Laurence Rossignol ainsi qu’avec les rapporteurs et ceux qui ont défendu cette proposition de loi, nous allons constituer la liste des membres de la commission, afin que celle-ci soit instituée et produise des effets le plus rapidement possible.
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol.
Mme Sandra Regol
Je vous présente toutes mes excuses, car dans mon enthousiasme j’ai défendu par erreur l’amendement no 1, qui porte sur l’indemnisation, au lieu de l’amendement no 2, qui porte sur le détail de la composition de la commission.
Je vous remercie d’avoir apporté quelques éléments de réponse sur ce point, car nous souhaitions obtenir l’assurance que personne ne serait laissé de côté. Surtout, il était important de doter la commission d’outils lui garantissant qu’elle pourra fonctionner en toute sécurité, quels que soient les pressions politiques et les changements à venir. Ces garanties nous ayant été apportées de façon formelle et devant témoins, je retire l’amendement no 2.
Je précise pour les personnes qui assistent à la séance depuis les tribunes que la volonté générale de l’Assemblée est d’adopter un texte conforme à celui adopté au Sénat. Ne pas le modifier permettra qu’il soit adopté beaucoup plus rapidement.
(L’amendement no 2 est retiré.)
Mme la présidente
Je mets aux voix l’article 2.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 87
Nombre de suffrages exprimés 85
Majorité absolue 43
Pour l’adoption 80
Contre 5
(L’article 2 est adopté.)
Après l’article 2
Mme la présidente
L’amendement no 1 de Mme Sandra Regol, portant article additionnel après l’article 2, est défendu.
Quel est l’avis de la commission ?
Mme Marietta Karamanli, rapporteure
Il s’agit d’un amendement d’appel dont nous partageons l’objectif. Le Sénat a choisi d’exclure toute référence à la notion de préjudice dans ce texte, éludant la question de la réparation du préjudice des femmes et des personnes condamnées pour avortement. Mon collègue corapporteur et moi-même l’avons déploré, d’autant plus que nous avons examiné, juste avant ce texte, une proposition de loi portant réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982. Il est frustrant de ne pas pouvoir adopter ici une disposition similaire, mais nous souhaitons effectivement l’adoption conforme de cette proposition de loi afin qu’elle puisse s’appliquer plus rapidement.
Je profite de cette prise de parole pour m’adresser au gouvernement : il faudra engager la réflexion sur des critères clairs permettant de reconnaître les victimes et d’assurer leur juste réparation. Nous partageons aussi, avec mon collègue corapporteur, le constat qu’il sera nécessaire de prolonger les dispositions à caractère essentiellement mémoriel en engageant des travaux plus concrets.
Enfin, au cours de nos auditions, certaines personnes nous ont fait part du fait que l’accès à l’IVG pouvait se révéler problématique en certains points du territoire, parfois pour des raisons tenant à la double clause de conscience ou aux inégalités sociales et culturelles, qui peuvent constituer une sorte de barrière de verre. C’est pourquoi nous continuerons, madame la ministre, de travailler sur ces sujets dans le cadre d’une future proposition de loi. Il ne s’agit pas de parler du passé au passé, mais de comprendre les causes des phénomènes observés, de réparer les erreurs et les omissions commises et de préparer l’avenir des générations nouvelles en promouvant l’égalité des sexes. Ce combat a une dimension européenne : nous pensons en effet qu’il est important de porter cet exemple de loi mémorielle à la vue des autres pays membres de l’Union européenne qui peuvent, même si la Commission européenne n’a pas de compétence sur ce sujet, reprendre l’exemple français.
Mme la présidente
Quel est l’avis du gouvernement ?
Mme Aurore Bergé, ministre déléguée
Comme Mme la rapporteure, je vous demande de retirer l’amendement no 1 afin que l’Assemblée puisse voter la proposition de loi dans les mêmes termes que le Sénat.
Au-delà de la question du vote conforme, la comparaison entre la proposition de loi portant réparation des préjudices subis par les personnes condamnées pour homosexualité entre 1942 et 1982 et celle dont nous débattons actuellement a ses limites. La proposition de loi précédente concerne en effet des personnes condamnées, ce qui leur permet d’accéder de plein droit, si je puis dire, à une réparation dans les termes définis par celle-ci. Dans le cas présent, les femmes n’ont heureusement pas toutes subi une condamnation à la suite de l’IVG à laquelle elles ont eu recours, ce qui rend leur identification plus difficile.
La commission doit pouvoir se fonder sur des travaux de recherche bien plus poussés que ceux dont nous disposons actuellement, à la fois pour mieux qualifier ce qui s’est passé, pour mieux identifier les victimes – elles ont effectivement été victimes de lois qui les empêchaient d’exercer leur pleine liberté – et pour, un jour peut-être, ouvrir droit à une forme de réparation. Je le répète, le travail de recherche doit être consolidé, raison pour laquelle la commission comprendra dans sa composition des personnes qui se consacrent à la question mémorielle et au travail scientifique qu’il est nécessaire d’accomplir.
Le gouvernement demande donc le retrait de l’amendement no 1, sans quoi il émettra un avis défavorable.
Mme la présidente
La parole est à Mme Sandra Regol.
Mme Sandra Regol
J’entends vos arguments et retirerai l’amendement no 1.
Je souligne cependant que plus nous attendons, moins il y aura de personnes indemnisées et moins la reconnaissance du préjudice subi par ces personnes sera effective. Le plus tôt sera le mieux.
(L’amendement no 1 est retiré.)
Mme la présidente
Nous avons achevé l’examen des articles de la proposition de loi.
Explication de vote
Mme la présidente
La parole est à Mme Anaïs Belouassa-Cherifi.
Mme Anaïs Belouassa-Cherifi (LFI-NFP)
Fidèle à son engagement, La France insoumise inscrit son action dans le soutien constant aux luttes d’émancipation, en particulier en faveur des droits des femmes. Notre engagement est total et intransigeant pour la liberté des femmes à disposer de leur corps, pour des droits réels et effectifs, pour la fin définitive des violences et du système patriarcal.
Le 24 novembre 2022, à l’occasion de notre niche parlementaire et par la voix de notre présidente Mathilde Panot, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi constitutionnelle, prenant ainsi une position claire en faveur de l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Ce jour marquait le début d’un long processus qui a abouti le 4 mars 2024, lorsque le Parlement, réuni à Versailles, a enfin intégré le droit à l’IVG dans la Constitution.
Ce jour-là, la France devenait le premier pays au monde à reconnaître dans sa loi suprême la liberté pour chaque femme de recourir à l’avortement. Ce jour-là, nous étions toutes fières d’être Insoumises et j’étais particulièrement fière d’appartenir à un mouvement politique dont tous les parlementaires ont voté pour. (Mêmes mouvements.) Inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution était un acte fondamental, mais la bataille continue pour faire en sorte que ce droit soit effectif.
M. Andy Kerbrat
C’est vrai !
Mme Anaïs Belouassa-Cherifi
Nous sommes réunis aujourd’hui pour panser les plaies des actes passés de l’État français. Cette proposition de loi exprime une exigence fondamentale : réparer une injustice commise par la nation. Celles qui ont vécu cette expérience le savent : aucune femme ne recourt à l’avortement par gaîté de cœur. Ce choix, je l’ai fait, et je peux affirmer avec certitude que je ne me tiendrais pas devant vous, à cette tribune, si je n’avais pas pu faire ce choix. Merci, mesdames. (L’oratrice se tourne vers les tribunes du public. – Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Ce choix, cette vie, cette place, je les dois à toutes les femmes qui se sont battues pour nos droits et pour notre liberté à disposer de notre corps.
Il n’y a pas si longtemps, des femmes ont été condamnées, stigmatisées, humiliées pour avoir eu recours à l’avortement ou pour avoir aidé des femmes à y avoir recours. Ces femmes n’étaient pas des criminelles, mais des personnes confrontées à une société qui leur refusait un droit élémentaire, celui de disposer de leur corps.
Il était temps de le reconnaître. L’État a puni des mères, des jeunes femmes précaires, des femmes seules, des femmes dont les ressources ne leur permettaient pas d’avoir recours à l’avortement. Ce sont des vies brisées, des carrières interrompues, des dossiers judiciaires infamants, une honte imposée que nous devons réparer aujourd’hui.
J’appartiens à une génération qui a grandi avec l’idée que le droit à l’IVG était acquis et inaliénable. Pourtant, ce combat n’est pas achevé. Il ne le sera que le jour où aucune femme ne sera entravée dans son droit à avorter – ni par la loi, ni par la morale, ni par la précarité. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Actuellement, partout sur le territoire, des centres IVG ferment, des médecins refusent d’accomplir ces actes au nom de la clause de conscience, voire désinforment. Dans la France de Macron et dans les collectivités territoriales réactionnaires, les coupes budgétaires drastiques aboutissent à la fermeture de centres IVG et de centres du Planning familial, ce qui remet directement en cause le droit à disposer de son corps. Comment parler de liberté quand des femmes doivent parcourir des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour avoir recours à un soin ? Nous refusons que l’IVG devienne un droit théorique, existant sur le papier mais inaccessible dans la réalité. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.) Le droit à l’IVG doit être garanti, proche, gratuit, disponible partout et pour toutes.
La réalité est que le droit à l’IVG est menacé. Partout où l’extrême droite s’immisce dans les institutions, elle menace les droits des femmes.
M. Théo Bernhardt
Ça y est, c’est reparti !
Mme Anaïs Belouassa-Cherifi
Dans les États-Unis de Trump ou la Hongrie d’Orbán, partout le droit à l’IVG est menacé, mais heureusement des voix se font entendre. Cette semaine, le Parlement européen s’est prononcé en faveur de la résolution Ma voix, mon choix. Aujourd’hui, avec cette proposition de loi, ce n’est pas seulement une réparation administrative que nous nous apprêtons à voter : il s’agit de reconnaître le courage et rôle historique des femmes qui, en risquant tout, ont permis à toutes les femmes de notre pays, comme à moi, d’accéder au droit à disposer de leur corps librement. Merci à elles et à eux.
La France insoumise votera donc ce texte. (Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent et applaudissent.)
Vote sur l’ensemble
Mme la présidente
Je mets aux voix l’ensemble de la proposition de loi.
(Il est procédé au scrutin.)
Mme la présidente
Voici le résultat du scrutin :
Nombre de votants 93
Nombre de suffrages exprimés 93
Majorité absolue 47
Pour l’adoption 93
Contre 0
(La proposition de loi est adoptée à l’unanimité.)
(Les députés des groupes EPR, LFI-NFP, SOC, EcoS, Dem et HOR se lèvent et applaudissent en se tournant vers les tribunes du public.)
3. Ordre du jour de la prochaine séance
Mme la présidente
Prochaine séance, cet après-midi, à quinze heures :
Suite de la discussion du projet de loi relatif à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2030.
La séance est levée.
(La séance est levée à treize heures.)
Le directeur des comptes rendus
Serge Ezdra