XVe législature
Session ordinaire de 2017-2018

Séance du lundi 06 novembre 2017

L’ordre du jour appelle la discussion du projet de loi de finances rectificative pour 2017 (nos 363, 365). La parole est à M. le ministre de l’économie et des finances. Monsieur le président, monsieur le ministre de l’action et des comptes publics, monsieur le président de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire, monsieur le rapporteur général, mesdames, messieurs les députés, il y a des lundis plus faciles que d’autres. Cela dépend des week-ends ! Je dois dire que ce lundi, où nous allons examiner ensemble une contribution exceptionnelle pour les entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 1 milliard d’euros, ne restera pas dans ma mémoire comme le meilleur que j’aurai eu à passer en tant que responsable politique. C’est un aveu ! Pourtant, je suis convaincu que la décision que nous vous proposons et que nous soumettons aujourd’hui à votre examen est la bonne, que c’est la décision conforme à l’intérêt général de la nation française.
Je ne reviendrai pas sur le passé ; vous connaissez tous l’histoire de la taxe sur les dividendes. Vous savez qu’elle avait été mise en place pour à la fois solder le contentieux sur les organismes de placement collectif en valeurs mobilières – OPCVM –, trouver une ressource supplémentaire pour l’État et établir un distinguo entre les résultats qui étaient redistribués et ceux qui étaient réinvestis dans l’entreprise.
Cette taxe a été votée, puis maintenue malgré les avertissements de la Commission européenne. Elle a été sanctionnée par la Cour de justice de l’Union européenne et définitivement invalidée par la décision du Conseil constitutionnel du 6 octobre dernier.
La totale ! Cette décision contraint l’État à rembourser 10 milliards d’euros.
Dès lors, le Gouvernement, notamment son Premier ministre, et le Président de la République avaient donc un choix politique difficile à faire. Valait-il mieux mettre la poussière sous le tapis, faire comme si ces 10 milliards n’existaient pas, différer le remboursement de la taxe ? Ç’aurait été la solution de facilité, la mauvaise décision. Cela aurait conduit à une aggravation de la charge publique. Cela nous aurait empêchés de bien tenir les comptes publics de la nation française, alors que c’est là précisément ma responsabilité première en tant que ministre des finances et de l’économie. Pour que ces comptes soient bien tenus, il faut que les reliquats du passé soient soldés. Il faut donc que nous trouvions une solution pour ces 10 milliards d’euros.
Une deuxième solution aurait consisté à différer, à étaler dans le temps, à renvoyer aux calendes grecques le remboursement des 10 milliards d’euros en estimant que plus tard serait toujours mieux qu’aujourd’hui. Les décisions difficiles, c’est toujours mieux plus tard qu’aujourd’hui, mais à différer on les paie alors plus cher. Très précisément, le taux des intérêts moratoires qui pèsent sur le remboursement de ces 10 milliards d’euros est de 4,8 %. Je considère donc que la solution qui aurait consisté à attendre, à reporter le remboursement, n’était absolument pas envisageable au regard de l’exigence de bonne tenue des comptes de la Nation.
La décision que nous avons prise et que nous soumettons aujourd’hui à votre approbation est de solder le plus vite possible cette difficulté. Elle consiste à demander un effort exceptionnel qui, en même temps, ne portera que sur ceux qui peuvent le supporter, sans remettre en cause l’équilibre économique des entreprises concernées. Cet effort ne concernera que les entreprises qui ont un chiffre d’affaires supérieur à 1 milliard d’euros. Il ne concernera ni les PME, ni les TPE, ni les entreprises les plus fragiles. Il portera sur les bénéfices, donc par définition sur des entreprises qui ont de bons résultats.
Il aurait été plus simple pour nous de choisir une autre voie, comme la contribution sociale de solidarité des sociétés, la C3S, et de faire porter la charge sur toutes les entreprises françaises, y compris celles qui ont un chiffre d’affaires très élevé, mais des résultats très faibles. Cela aurait été économiquement stupide, et dangereux pour nos entreprises.
Nous avons donc décidé de concentrer cet effort et cette contribution exceptionnels sur les entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 1 milliard d’euros et qui sont bénéficiaires ; un peu plus de 300 entreprises seront concernées. Pour être plus justes encore, nous avons voulu distinguer parmi les entreprises dont le chiffre est supérieur à 1 milliard d’euros celles dont le chiffre d’affaires est supérieur à 3 milliards d’euros ; un peu plus de 100 entreprises sont concernées. Pour toutes celles dont le chiffre d’affaires est supérieur à 1 milliard d’euros, le taux d’impôt sur les sociétés sera exceptionnellement porté à 38,3 % pour la seule année 2017. Pour celles dont le chiffre d’affaires est supérieur à 3 milliards d’euros, et qui par définition sont bénéficiaires, puisqu’elles paient l’impôt sur les sociétés, le taux de cet impôt sera exceptionnellement augmenté.
Ce n’est pas la mort ! Un lissage a été envisagé par le rapporteur général. Il me paraît une bonne suggestion, car il évitera que certaines entreprises basculent trop brutalement dans le taux d’entrée à 38,3 %. J’accueille donc favorablement cette proposition.
J’insiste sur le fait que cette décision est exceptionnelle. Par définition, elle n’a pas vocation à se renouveler. Elle nous permet toutefois de tirer un trait sur le passé et de regarder avec confiance vers l’avenir.
Je rappelle que la trajectoire des finances publiques reste inchangée, tout comme nos ambitions de transformer la fiscalité du pays. Ce que le ministre de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin et moi-même avons proposé pour le quinquennat ne change pas d’une virgule. La baisse de l’impôt sur les sociétés reste inscrite dans la trajectoire, reste notre ambition. Celui-ci sera porté de 33,3 % aujourd’hui à 25 % d’ici à 2022. Au regard des 5 milliards d’euros réclamés aux plus grandes entreprises françaises, cette baisse coûtera plus de 11 milliards d’euros aux finances publiques de la Nation. L’effort pour les entreprises, pour toutes les entreprises, est donc bien réalisé. L’effort pour que notre économie retrouve sa compétitivité et nos entreprises leur profitabilité pour investir, innover et créer des emplois reste le même.
Le prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur les revenus du capital, que vous avez voté il y a quelques jours, et qui doit nous permettre de développer l’accès au capital pour financer nos entreprises et financer l’économie sera mis en place dans les conditions prévues. La décision de supprimer l’impôt sur la fortune sur les valeurs mobilières pour, là aussi, stimuler l’investissement dans notre économie, nous permettre d’innover, d’avoir les produits de la meilleure qualité possible pour gagner des parts de marché à l’exportation a été prise, et nous n’y reviendrons pas.
Ne confondons pas une contribution exceptionnelle rendue nécessaire par les circonstances avec la trajectoire des finances publiques et la détermination à changer la fiscalité que Gérald Darmanin et moi-même défendons au nom du Premier ministre et du Président de la République.
Cette décision permettra tout d’abord, je l’ai dit, de bien tenir les comptes publics. Les Français veulent que les comptes de la Nation soient rigoureusement tenus ; ils ont raison. Les Français ne supportent plus les expédients, les trucs, les inventions fiscales ; ils ont raison. Les Français et les entreprises françaises veulent de la lisibilité, de la simplicité, de la stabilité en matière fiscale ; ils ont raison, et c’est ce que nous vous proposons en soldant une bonne fois pour toutes les comptes du passé. La décision que nous vous proposons aujourd’hui permettra de remettre la trajectoire des finances publiques sur les bons rails et de redonner à notre fiscalité la simplicité, la stabilité, l’efficacité dont celles-ci ont besoin.
Elle nous permettra ensuite de respecter nos engagements européens. Nous resterons sous la barre des 3 % de déficit public à partir de 2017, et pour la première fois depuis dix ans nous pouvons envisager avec confiance que la France sorte de la procédure de déficit excessif.
Je sais bien qu’aux yeux de certains cela n’a aucune importance, que les engagements européens peuvent être balayés d’un revers de main. Ce n’est pas mon opinion, ce n’est pas ma conviction. Ce n’est pas sur de telles conceptions que le Président de la République et la majorité qui siège ici ont été élus. Nous avons été élus pour que la France retrouve sa crédibilité sur la scène européenne, et la première condition pour que cela se réalise est de respecter ses engagements européens.
Lorsque vous siégez au Conseil des ministres européen et que tous les ministres assis autour de vous représentent des États respectant leurs engagements et tenant leur parole, alors que la France seule, dernière, isolée, ne respecte pas ses engagements et demeure sous le coup d’une procédure de déficit excessif, cela ne peut pas fonctionner.
Vous exagérez ! Lorsque vous discutez avec les ministres des finances du Portugal, de l’Espagne ou de la Grèce, dont les pays ont consenti des efforts considérables pour respecter leurs engagements européens, vous sentez que la France ne peut pas leur faire la leçon en leur déclarant : « Voici ce qui est bon pour l’Europe mais pas pour la France ; voici ce qui est nécessaire pour l’Europe mais que la France n’appliquera jamais car nous estimons que c’est trop difficile et trop douloureux ». Donner des leçons aux autres sans jamais balayer devant sa porte, cela ne marche pas, cela ne marche plus et ce n’est pas ce que nous voulons faire !
Nous voulons retrouver une crédibilité. Nous voulons que la France retrouve son poids en Europe. Nous voulons qu’elle retrouve la première place et soit capable d’orienter les discussions européennes. Nous voulons que les géants du numérique soient taxés ; nous y parviendrons si nous respectons nos engagements européens et si notre parole retrouve son poids. Ainsi, nous avons obtenu la modification de la directive européenne relative aux travailleurs détachés, car nous avions au préalable commencé à recouvrer notre crédibilité européenne grâce au Président de la République.
C’est inapplicable ! Où est la crédibilité ? Nous voulons mieux contrôler les investissements étrangers dans les actifs stratégiques en France et en Europe ; nous y parviendrons uniquement si nous sommes capables de respecter nos engagements. Nous voulons promouvoir un commerce équitable fondé sur des règles de réciprocité. Nous voulons avoir accès aux mêmes marchés publics en Chine que ceux auxquels les Chinois ont accès en France ou en Europe. Nous ne parviendrons à faire évoluer l’Union européenne sur ces sujets que si la France retrouve sa crédibilité et sa légitimité en respectant ses engagements européens.
Comme vous le voyez, mesdames et messieurs les députés, la décision que nous vous proposons de prendre aujourd’hui, si difficile soit-elle, est indispensable pour assurer la puissance de la nation française. Celle-ci dépend de la bonne tenue de ses comptes publics. Elle dépend aussi de sa capacité à affronter les difficultés lorsqu’elles se présentent, à y faire face et à régler les problèmes sans délai. Elle dépend enfin de sa capacité à peser sur le débat européen et à obtenir des décisions conformes à nos ambitions et à nos convictions les plus profondes.
Voilà pourquoi je suis persuadé, même si ce lundi est un jour difficile pour chacun de nous, que, si vous votez les décisions que M. le ministre Gérald Darmanin et moi-même vous soumettons aujourd’hui, la France en sortira plus forte et plus digne !
(Applaudissements sur les bancs des groupes REM et MODEM, ainsi que sur quelques bancs du groupe LC.) La parole est à M. Joël Giraud, rapporteur général de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire. Monsieur le président, messieurs les ministres, monsieur le président de la commission des finances, chers collègues, le présent projet de loi de finances rectificative répond à une situation particulière et exceptionnelle issue du coût du contentieux relatif à la taxe sur les dividendes. Celui-ci nous impose de réagir vite, dans des délais hélas contraints.
Je reviendrai rapidement, après d’autres, sur ce qui nous amène ici. Jugée incompatible avec la directive mère-fille par la Cour de justice de l’Union européenne le 17 mai 2017, la taxe sur les dividendes ne pouvait plus porter sur la redistribution des dividendes provenant de filiales européennes. Il en est résulté une discrimination à rebours au détriment des autres dividendes entraînant une rupture d’égalité censurée par le Conseil constitutionnel le 6 octobre dernier.
Si l’incompatibilité de cette taxe avec le droit européen apparaît clairement aujourd’hui, elle n’était pas évidente lors de sa création en juillet 2012. Si certains de nos collègues, tels Gilles Carrez ou Charles de Courson, avaient émis des réserves sur son principe, personne dans cet hémicycle – et les membres du Gouvernement pas davantage – n’avait soulevé le risque qu’elle contredise le droit européen ni vu le problème posé par la redistribution de dividendes en provenance d’une filiale européenne, comme Gilles Carrez a d’ailleurs eu l’élégance de le rappeler vendredi en commission.
Certains de nos collègues ont critiqué le rapporteur général de l’époque, Christian Eckert, arguant que tout découle d’un amendement qu’il a proposé. Ce n’est pas vrai. La version initiale du texte proposée par le Gouvernement ne semblait pas plus robuste et l’amendement présenté par Christian Eckert a été très bien accueilli par notre assemblée, accepté par le Gouvernement puis voté par le Sénat qui le jugeait plus équitable et plus efficace. Cette brève digression historique vise à rappeler qu’en matière de droit, les choses ne sont pas toujours certaines à l’avance.
Mais reprenons. L’ampleur de la censure prononcée le 6 octobre, son effet immédiat et le volume croissant des réclamations ont accru le montant des sommes à rembourser. Celui-ci est passé de la somme prévue par le projet de loi de programmation des finances publiques 2018-2022, soit 5,7 milliards d’euros, à 10 milliards d’euros. Par ailleurs, l’effet immédiat de la censure impose de rembourser les entreprises dès 2017.
Le Gouvernement prévoit d’effectuer des remboursements de 5 milliards d’euros en 2017 et de 5 milliards d’euros en 2018. La solution consistant à étaler davantage les remboursements serait préjudiciable aux finances publiques en raison des intérêts moratoires. Le retour du déficit public sous la barre de 3 % du PIB et le respect par la France de ses engagements européens, rappelés à l’instant par M. le ministre des finances, seraient alors menacés. Ces engagements, j’en ai mesuré très concrètement l’importance auprès de nos partenaires européens lors de la conférence interparlementaire sur la stabilité, la coordination économique et la gouvernance au sein de l’Union européenne qui s’est tenue la semaine dernière à Tallinn.
Le surcoût dû au contentieux impose l’urgente nécessité de disposer de ressources budgétaires de l’ordre de 5 milliards d’euros dès 2017. Pour y faire face, le Gouvernement propose la mise en place de deux contributions exceptionnelles au titre de l’impôt sur les sociétés – IS – uniquement dues par les plus grandes entreprises, dont le chiffre d’affaires est supérieur à 1 milliard d’euros. Elles rapporteront environ 5,4 milliards d’euros, dont 4,8 milliards dès 2017, ce qui permet de maintenir un objectif de déficit public de 2,9 % du PIB pour 2017, de respecter nos engagements européens et de sortir de la procédure de déficit excessif.
Cela signifie aussi que l’État prendra à sa charge, à hauteur d’environ 4,6 milliards d’euros, le coût du remboursement de la taxe à 3 %. L’objectif de déficit public pour 2018 sera ainsi revu à la hausse de 0,2 point de PIB, passant de 2,6 % à 2,8 %. La solution retenue par le Gouvernement, qui n’a pas dû être facile à adopter mais témoigne d’un sens aigu des responsabilités, est la plus efficace de toutes celles qui étaient envisageables.
En premier lieu, elle est juridiquement bornée. Les surtaxes de l’IS étant bien connues, le principe des nouvelles contributions proposées et leurs modalités de paiement, inspirées de celles de la « surtaxe Fillon » de 2011, sont bien balisés.
En deuxième lieu, le versement anticipé de 95 % des sommes dues lors du paiement du dernier acompte d’IS permettra d’engranger l’essentiel des recettes fiscales dès 2017. Le texte du Gouvernement prévoit d’accorder aux entreprises dont l’exercice sera clos le 31 décembre 2017 un délai de paiement supplémentaire de cinq jours, repoussant l’échéance au 20 décembre.
Notre commission proposera d’étendre le bénéfice de ce délai supplémentaire à toutes les entreprises qui paieront leur dernier acompte d’IS le 15 décembre, soit celles dont l’exercice sera clos au plus tard le 19 février 2018. Ainsi, les entreprises placées dans la même situation seront traitées de la même manière.
En troisième lieu, afin de ne pas pénaliser les PME, les ETI ainsi que les entreprises de taille moins importante ou déficitaires, les nouvelles contributions porteront uniquement sur les entreprises bénéficiaires – puisqu’elles seront assises sur l’IS – et sur les plus grandes entreprises, dont le chiffre d’affaires est supérieur à 1 milliard d’euros. Celles-ci disposent en effet de la solidité financière suffisante pour faire face à l’effort demandé.
Deux cent neuf entreprises, dont le bénéfice moyen s’élève à 73 millions d’euros, seront concernées par la première contribution, et 109 autres, dont le bénéfice moyen est de 412 millions d’euros, seront concernées par les deux. Si je comprends les raisons ayant amené à envisager initialement un plafonnement fixe, je me réjouis de sa disparition, car il aurait fait courir au texte un trop grand risque constitutionnel.
Deux taux sont donc proposés, afin de lisser les conséquences des contributions. Cependant, les effets de seuil risquent d’être importants, comme l’ont indiqué lors des débats en commission Gilles Carrez et Lise Magnier. À cet égard, on peut regretter la rapidité d’élaboration du dispositif, qui pèsera très différemment sur deux entreprises aux situations analogues selon qu’elles dépassent ou non les seuils. Afin de corriger cet effet, nous proposerons un amendement lissant l’entrée dans le dispositif. Je remercie le Gouvernement, qui vient de se prononcer, par la voix de Bruno Le Maire à l’instant, en faveur de cet amendement.
Les débats en commission sur les entreprises gagnantes et perdantes ont été nourris. Ils ne sont pas illégitimes compte tenu des sommes en jeu. Il n’est nullement question de voter un texte les yeux bandés, sans se soucier de ses conséquences sur les acteurs concernés. Je tiens à souligner que les entreprises sont globalement gagnantes, car l’État prend à sa charge environ la moitié du coût du remboursement, lequel est concentré sur le dernier décile des entreprises les plus riches.
En tout état de cause, la question ne se pose pas vraiment en termes de gagnants et de perdants. Des remboursements sont dus ; ils creusent le déficit ; il faut trouver des moyens budgétaires. À cet égard, je rappelle que la « surtaxe Fillon » pesait sur les entreprises sans qu’un remboursement quelconque leur soit dû et que la taxe sur les dividendes ne portait pas sur les OPCVM, alors que c’est précisément leur remboursement qui avait amené à la créer.
Enfin, la solution retenue par le Gouvernement présente un dernier avantage : les contributions décidées seront ponctuelles. Elles ne font plaisir à personne mais sont nécessaires. Elles constituent la meilleure des solutions dans la mesure où elles permettent de respecter la trajectoire du solde public dès 2017, ce qui n’aurait pas été le cas si le Gouvernement avait opté pour une conversion du remboursement en émission d’obligations ou pour des contributions aux taux réduits mais portant sur deux exercices budgétaires.
Enfin, ces contributions ne remettent nullement en cause le programme du Gouvernement, soutenu par la majorité, visant à réduire les charges pesant sur les entreprises, notamment les cotisations sociales. La baisse du taux d’IS à 25 %, la transformation du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi – CICE – en allégements de cotisations avec année double en 2019 ou encore la suppression du taux supérieur de taxe sur les salaires, qui bénéficiera surtout aux établissements bancaires, y compris les établissements mutualistes, seront pérennes.
Au risque d’être un peu long, j’aimerais, avant de conclure, évoquer un point de méthode. S’il est indéniable que notre capacité d’évaluation doit faire l’objet de réflexions, nous devons aussi réfléchir à la manière dont nous faisons ce pour quoi nous sommes élus et pour quoi le Parlement existe : le pouvoir de faire la loi. Ce grand pouvoir implique un devoir de bien faire qui ne l’est pas moins. L’épisode qui nous réunit aujourd’hui doit nous amener à réfléchir à la manière dont nous élaborons la loi, notamment la loi fiscale.
À cet égard, le temps dont nous disposons est un facteur décisif. Je rappelle que vingt jours se sont écoulés entre le dépôt de la première partie du projet de loi de finances et son examen en séance, au cours desquels vingt heures ont été consacrées à son examen en commission et à l’étude de plusieurs centaines d’amendements, dont certains d’ailleurs ne procédaient pas de pures initiatives parlementaires, le tout sur des matières qui ne sont pas les moins techniques et dont les effets de bord peuvent être assez importants. Depuis plusieurs jours, nous débattons des missions budgétaires et examinerons jeudi en commission les articles non rattachés de la seconde partie du projet de loi de finances, ce collectif budgétaire exceptionnel s’intercalant entre les deux.
Nous débattrons des articles non rattachés de la seconde partie du projet de loi de finances en séance la semaine prochaine, lors de la probable présentation en commission du traditionnel collectif budgétaire de fin d’année, ce qui, à nouveau, nous laissera probablement une vingtaine de jours à peine avant sa discussion en séance pour des heures de débat en commission et l’examen de centaines d’amendements : bref, à nouveau, l’urgence ! Or, les projets de loi de finances rectificative – PLFR – comportent souvent, outre les nécessaires ajustements des prévisions budgétaires, des dispositions encore plus techniques que celles composant les projets de loi de finances, présentant donc potentiellement plus d’embûches.
Pourquoi ne pas intégrer ces dispositions techniques dans une loi fiscale examinée sereinement au printemps au lieu d’imposer le passage d’une voiture-balai à toute allure ? Pour illustrer mon propos, j’évoquerai les très nombreuses questions que j’ai posées aux services du ministère des finances, parfois dès le mois de juillet : elles n’ont toujours pas reçu de réponse, ce qui est tout de même gênant dès lors que la première partie du projet de loi de finances a déjà été votée et que la seconde est en cours d’examen ! Je suis parfaitement conscient de l’énorme charge qui pèse sur les services, mais cela montre précisément le caractère excessif de la concentration automnale des textes budgétaires : pas de temps pour les services, pas de temps pour le Parlement, pas de temps pour les échanges d’information !
En guise d’illustration supplémentaire, j’évoquerai la fréquence trop élevée des changements de la loi fiscale et le nombre élevé de censures, par le biais de questions prioritaires de constitutionnalité – QPC – de dispositifs fiscaux souvent issus d’amendements présentés à la dernière minute sans saisine du Conseil d’État ni délai permettant au Parlement d’en évaluer les effets. Un regard jeté de l’autre côté du Rhin, sur un pays que je connais bien, montre la parcimonie et le soin avec lesquels la loi fiscale peut être modifiée : pourquoi n’y parviendrions-nous pas ?
Si l’évaluation, c’est très bien et même nécessaire, mieux légiférer la rendrait moins impérative et plus qualitative !
Très bien ! Il a raison ! Donner plus de temps au Parlement ne consiste pas à en perdre, contrairement à ce que l’on peut penser dans certains bureaux. Ce temps est nécessaire. Il s’agit d’un temps d’appropriation démocratique consacré à débattre et à échanger. Il renforce la légitimité des mesures décidées, sans laquelle elles sont dépourvues d’efficacité. Telle est la leçon de 1776, résultant d’une taxation sans représentation ! Telle est la leçon de 1789, plaçant l’intervention du législateur fiscal au centre de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ! (Applaudissements sur les bancs des groupes REM et LC.) Voilà un bon rapporteur général ! Prenons le problème par le bon bout, si je puis m’exprimer ainsi, et sur ce point le président de notre assemblée sera d’accord avec moi : mieux vaut prévenir que guérir. Légiférons moins, légiférons mieux, évaluons plus ! (Applaudissements sur les bancs du groupe REM.) Le rapporteur général n’a pas dit s’il était pour le PLFR ! La parole est à M. le président de la commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire. Monsieur le président, messieurs les ministres, monsieur le rapporteur général, mes chers collègues, à chaque crise son nouvel impôt ! C’était vrai dans l’ancien monde, c’est toujours vrai dans le nouveau monde. Vous souhaitez régler rapidement le contentieux relatif à la taxe sur les dividendes afin qu’il n’affecte pas les futurs exercices budgétaires et vous avez raison, messieurs les ministres. Vous avez décidé de limiter le calendrier de remboursement à deux ans, à raison de 5 milliards d’euros en 2017 et 5 milliards en 2018, pour trouver les 10 milliards manquants. Très bien !
Mais se dépêcher, ce n’est pas la même chose que se précipiter ! Nous sommes très étonnés du dépôt rapide, à toute vitesse même, de ce PLFR. Vous mobilisez le Parlement presque en catastrophe, sans délai, comme l’a rappelé M. le rapporteur général, et sans lui laisser la possibilité d’analyser et d’amender correctement le texte.
Certes, après le plan de relance face à la crise de 2008 ou le plan de soutien à la Grèce, ce texte n’est pas le premier projet de loi de finances rectificative dédié. Mais, cette fois, on comprend mal pourquoi vous n’avez pas utilisé le projet de loi de finances rectificative que nous examinerons dans trois semaines. Selon vous, la question du solde budgétaire ne permettait pas d’attendre. En réalité, les créances sont définitivement acquises et les montants connus : rien ne justifiait un tel calendrier.
Face à ce que vous appelez un scandale d’État, vous scénarisez la réponse dans une forme de théâtralité fiscale. Je ne minimise pas les enjeux ; j’attends d’ailleurs du rapport de l’inspection générale des finances qu’il explique la chaîne des responsabilités et éclaire le Parlement et le Gouvernement, afin que cela ne se reproduise pas. Simplement, je m’étonne de la méthode.
L’État doit rembourser 10 milliards aux entreprises, dont plus de 1 milliard au seul titre des intérêts moratoires. Le taux de 4,8 %, fixé par la loi, est proche de l’usure ! Dans la situation économique que nous connaissons, nous pourrions modifier ce taux tout à fait excessif.
On peut changer la loi ! Nous avons déposé des amendements en ce sens. Ces amendements ont été rejetés en commission des finances ! Par ailleurs, vous connaissiez la situation. Vous avez rappelé tout à l’heure l’histoire de cette taxe, monsieur le ministre ; en mai 2017, on savait déjà vers quoi l’on se dirigeait et nombre d’observateurs, comme Gilles Carrez, avaient pointé le risque du doigt. Pourquoi avez-vous manqué à ce point de prévoyance ? Pourquoi n’avez-vous pas anticipé ce scénario dès mai 2017 ? Vous mettez le Parlement devant le fait accompli, en lui demandant d’aller vite, alors que l’on pouvait traiter le sujet autrement. Faut-il y voir un grand instinct de communication ?
Pour rembourser les entreprises au plus vite, vous avez décidé de créer une contribution exceptionnelle, avec deux seuils, sur l’impôt sur les sociétés. Ce sont 320 entreprises qui seront ponctionnées pour rembourser les 5 000 entreprises concernées par la taxe sur les dividendes. Voilà un ratio injuste ! Beaucoup d’entreprises se verront rembourser moins que ce qu’elles devront acquitter au travers de cette nouvelle taxe, ce qui est anormal. Les entreprises perdantes seront au nombre de 223, dix d’entre elles le seront particulièrement.
Comme l’a dit Gilles Carrez, nous devons savoir avec précision quelles sont les entreprises qui seront pénalisées par cette taxe. En effet, nous avançons à l’aveugle. Si des entreprises – ou des associations de chefs d’entreprise – ont l’air, ou feignent, de s’en satisfaire, vous conviendrez avec moi que ce n’est en aucun cas satisfaisant. En effet, ce ne sont pas forcément les entreprises bénéficiant des plus gros remboursements de la taxe de 3 % qui auront à régler les contributions exceptionnelles les plus élevées. Cette histoire a un côté extraordinairement injuste. Au fond, on fait payer à la victime – celle qui a payé une taxe considérée aujourd’hui comme illégale – une autre taxe. D’autres entreprises, qui étaient moins concernées, souffriront grandement de cette taxe exceptionnelle.
Comme beaucoup d’entre vous, chers collègues, j’ai reçu des messages électroniques ou des courriers dénonçant certaines situations. Ainsi, une entreprise familiale qui avait réglé 1,1 million d’euros de taxe sur les dividendes au titre de 2016 et 2017, devra payer 16 millions d’euros de surtaxe exceptionnelle, soit quatorze fois la taxe de 3 % ! Il est très difficile d’expliquer cela aux entreprises. Où est la cohérence ? Où est l’équité face à l’impôt ? Il serait pour le moins judicieux de lisser les prélèvements de cette taxe sur deux exercices. Si l’on veut considérer qu’il existe une morale à la fable, on conclura que l’État a toujours un droit à l’erreur, alors qu’il est très rare que les entreprises et les particuliers en aient un.
À partir du moment où vous décidiez d’un tel collectif budgétaire, vous deviez en profiter pour traiter globalement la question en présentant un paquet sur deux ans, au lieu de vous contenter d’une solution partielle. En 2018, en effet, les 5 milliards ne seront pas couverts par les entreprises. Comment allez-vous faire ? Vous expliquez que l’État imputera l’effort sur le solde budgétaire, en prévoyant une augmentation du déficit. Vous pouviez aussi envisager que les 5 milliards restants soient financés par un effort d’économies, ou peut-être même par des ressources tirées de la croissance. En effet, avec cette croissance, dont bénéficie la France tout entière, mais qui sert bien également les intérêts de l’État, vous héritez d’une situation économique exceptionnelle.
Au-delà de nos interrogations concernant le solde budgétaire pour l’année prochaine, nous sommes particulièrement inquiets quant à l’image de la France. Cette surtaxe est un message catastrophique adressé à l’étranger. Le choix de cette contribution exceptionnelle est, quoi que vous en disiez, contradictoire avec le choix du Gouvernement de baisser l’impôt sur les sociétés. D’un côté, vous baissez l’impôt, de l’autre, vous l’augmentez. Vous direz que c’est là une réponse très ponctuelle à une crise. Mais qui vous croira ? Vous expliquerez que vous voulez bien diminuer la pression fiscale sur les entreprises, mais pas tout de suite, car il y a encore un problème à régler ?
Ce que comprendront, à juste titre, les investisseurs étrangers, c’est qu’en France on peut augmenter massivement la fiscalité au moindre coup de vent, que nul n’est à l’abri d’un coup de force fiscal. Voilà le message que vous envoyez aux investisseurs du monde entier ! Je ne pense pas que cela soit souhaitable.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) J’ai reçu de M. André Chassaigne et des membres du groupe de la Gauche démocrate et républicaine une motion de rejet préalable déposée en application de l’article 91, alinéa 5, du règlement.
La parole est à M. Fabien Roussel.
Monsieur le président, messieurs les ministres, monsieur le président de la commission, monsieur le rapporteur général, mes chers collègues, dans l’urgence et la précipitation, l’Assemblée nationale se réunit aujourd’hui pour trouver la parade face à un trou de 10 milliards d’euros dans le budget. C’est une somme énorme, que réclament des groupes financiers, des multinationales, et qu’il faudrait donc trouver séance tenante.
Même si nous sommes loin d’en contester tous les arbitrages, nous considérons néanmoins qu’il y a lieu de rejeter en l’état ce projet de loi de finances rectificative. Nous aurions bien des raisons pour ce faire, mais, s’il n’en fallait qu’une, l’actualité vient de nous la fournir, et elle est édifiante. Avouez qu’au moment précis où éclate un nouveau scandale d’évasion fiscale – à hauteur de 350 milliards d’euros –, dans lequel seraient impliquées des multinationales bien connues, y compris françaises, notre débat prend un tout autre relief !
Il n’y a vraiment aucune urgence à rembourser 10 milliards d’euros, dont 1 milliard d’intérêts, à des entreprises qui seront peut-être citées demain dans le scandale des
Paradise papers . Comment ne pas songer à cette éventualité ? Ce sont peut-être les mêmes avocats, champions de l’évasion fiscale et impliqués dans ce scandale, qui ont conduit la France devant les tribunaux !
Il y a beaucoup trop de zones d’ombre, de précipitations et de parfum de scandale dans cette affaire des 10 milliards à rembourser. À commencer par le calendrier, largement précipité pour un problème au long cours, latent depuis 2012, récurrent depuis la rentrée parlementaire. La représentation nationale, les parlementaires que nous sommes, avons pris connaissance de ce projet de loi jeudi, alors que nous n’avons pas encore terminé l’examen de l’ensemble du projet de loi de finances pour 2018 ! Le lendemain, vendredi, le texte passait en commission. Nous sommes lundi, et c’est l’ensemble des députés qui l’examinent. Oui, monsieur le rapporteur général, légiférons moins, légiférons mieux !
Nous n’avons donc eu que trois jours pour examiner un budget joliment qualifié de
Blitz , trois jours pour rendre 10 milliards à quelques multinationales qui refusent une modeste taxe de 3 % sur quelque 300 milliards d’euros de dividendes – excusez du peu ! C’est un calendrier pour le moins inédit, qui nous interpelle forcément quant aux moyens accordés aux parlementaires pour exercer leurs fonctions de législateur. Certes, monsieur le ministre, nous sommes conscients des enjeux financiers. Pour autant, trouver une réponse à une question à 10 milliards mérite que les Français se penchent un peu sur le sujet ! Il s’agit de leur argent, il s’agit de l’argent des plus grandes multinationales, qui distribuent des sommes record de dividendes à leurs actionnaires plutôt que de les investir dans l’économie !
Nous apprendrons peut-être dans quelques jours que, parmi elles, des entreprises pratiquent l’optimisation fiscale et évitent de payer leurs impôts en France. Parmi ces groupes qui refusent de participer à l’effort de redressement de la Nation, on trouve des géants de la finance, dont des banques et des assurances, comme la BNP ou la Société Générale, qui ont encore des filiales dans des paradis fiscaux. En voulant aller vite, vous privez les Français de connaître tous les éléments de ce qui sera peut-être demain un nouveau scandale intitulé : « Comment ils ont braqué l’État de 10 milliards » !
À votre avis, que peuvent penser les Français de cette mobilisation générale du Gouvernement pour rembourser 10 milliards d’euros à de grands groupes financiers, à des actionnaires de sociétés du CAC 40, loin d’être dans le besoin ? Quel symbole, quel signal !
Car de quoi parle-t-on, au juste ? La fameuse taxe additionnelle de 3 % sur les dividendes, mise en œuvre en 2012 peu après la victoire de François Hollande à l’élection présidentielle, avait deux desseins. Elle relevait incontestablement d’une logique budgétaire, puisqu’elle devait permettre de compenser un manque à gagner sur un précédent contentieux fiscal, lié à la retenue à la source. Cette contribution, qui rapportait chaque année environ 2 milliards d’euros, obéissait aussi à une logique de justice sociale et économique. L’ambition était claire : récompenser les entreprises faisant le choix d’investir, plutôt que de garnir les poches déjà bien remplies des actionnaires.
C’était une bonne mesure, que nous avions d’ailleurs soutenue à l’époque, parce que la France est malade des dividendes, que les grands groupes privilégient sans cesse au détriment des investissements. Depuis cinq ans, dans un contexte de crise, nos multinationales sont les championnes d’Europe incontestées en la matière, avec 300 milliards versés aux actionnaires sur la période. Et l’on annonce déjà une année record en 2017.
La trajectoire pour notre économie est édifiante. À la fin des années 1980, nos entreprises distribuaient 30 % de leurs bénéfices sous forme de dividendes ; le reste était réinvesti ou redistribué aux salariés. Aujourd’hui, on frôle les 60 %, c’est-à-dire le niveau le plus haut de la répartition. En conséquence, nous avons subi des décennies de sous-investissement.
Dans les années 1970, le chancelier Helmut Schmidt nous avait gratifiés de cette formule restée célèbre : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain. » Plus près de nous, en 2009, le président Nicolas Sarkozy nous communiquait sa propre vision.
C’est bien de citer les grands auteurs ! (Sourires.) « Cela fait bien longtemps, disait-il, que je pense que la règle des trois tiers est une bonne règle. […] Sur 100 de bénéfice, il devrait y en avoir 33 qui reviennent aux salariés, 33 qui vont directement dans la poche de l’actionnaire et 33 qui servent à être réinvestis dans l’entreprise. » Monsieur le ministre, j’aimerais que vous nous fassiez part de votre vision sur ce sujet !
Toutes ces paroles ont volé en éclats devant l’appétit des entreprises du CAC 40 et face à la réalité du capitalisme financier d’aujourd’hui. Non, le cancer de notre société, ce n’est sûrement pas l’assistanat, c’est la voracité à capturer des dividendes au détriment de l’investissement, donc de la santé de notre économie nationale. Cette contribution de 3 % sur les dividendes allait donc dans le bon sens, celui de la justice fiscale, ce qui en a favorisé l’adoption.
Sur le plan juridique, en 2012, le Conseil constitutionnel n’avait d’ailleurs rien trouvé à redire.
Il n’avait pas été saisi ! C’était sans compter le zèle des grands groupes français et européens, toujours prompts à défendre leurs intérêts particuliers face à l’intérêt général. Les démarches juridiques et les contestations en droit se sont rapidement multipliées contre la puissance publique. Où se trouve le fameux civisme dont vous nous parlez tant ? Où est le patriotisme économique sur lequel il faudrait pourtant compter pour relancer l’économie ?
Finalement, c’est sur un recours porté contre l’État français par l’association française des entreprises privées, l’AFEP – en réalité le MEDEF version CAC 40 –, adossé à une dizaine de multinationales, que la Cour de justice de l’Union européenne a jugé la contribution additionnelle sur les dividendes, incompatible avec la directive mère-fille, au motif d’une double imposition des revenus. Dont acte. Mais comment voulez-vous que nos peuples se reconnaissent dans cette Europe si zélée à défendre des multinationales qui cherchent, par tous les bouts, à échapper à l’impôt !
La directive mère-fille, parlons-en ! C’est précisément par le biais des filiales que s’organisent, tout le monde le sait, les mécanismes d’optimisation fiscale. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle une directive de la Commission européenne, datant de juin dernier, impose aux multinationales le
reporting public, pays par pays. Autrement dit, de publier des informations sur leurs activités et les impôts qu’elles payent, dans chaque pays. C’était une avancée importante. Hélas, les eurodéputés, majoritairement libéraux, ont introduit une exception permettant aux entreprises de ne pas publier leurs données, si elles estiment que cela peut « leur nuire commercialement ». Et voilà comment, avec une telle exception, les grandes entreprises pourront continuer de cacher des profits dans les paradis fiscaux et jouer avec leurs filiales, pays par pays.
Après plus d’un an d’enquête sur les
Paradise papers, les journalistes ont révélé comment, en toute légalité, le cabinet d’avocats Appleby et son armée de 470 fiscalistes s’étaient mis au service de l’élite mondiale des affaires pour organiser l’optimisation fiscale. Tout le monde connaît ces pratiques, qui coûtent 1 000 milliards d’euros par an à l’Europe, à nos finances publiques. Où sont les condamnations par la Cour de Justice de l’Union européenne des politiques fiscales agressives que mènent certains États et qu’organisent leurs dirigeants ? On les attend toujours ! Tout cela paraît d’ailleurs bien mal engagé quand on sait que la Commission européenne est présidée par celui-là même qui a organisé l’évasion fiscale vers son pays, au détriment de ses voisins.
Il faut toute l’énergie et la fermeté de la commissaire européenne à la concurrence, la Danoise Margrethe Vestager, pour dénoncer les aides illégales versées par le Luxembourg à Amazon.
Mme Vestager, qu’il convient de saluer ici…
Je la salue ! …vient d’ailleurs d’annoncer que la Commission européenne allait saisir la Cour de justice de l’Union européenne pour attaquer l’Irlande, un pays qui n’a toujours pas récupéré auprès d’Apple les 13 milliards d’euros d’impôts impayés, comme Bruxelles le lui avait ordonné. Nous verrons bien avec quelle célérité la Cour de justice s’exécutera et quels recours Apple et l’Irlande utiliseront.
Pour notre part, nous constatons malheureusement que les lobbies à l’œuvre dans les couloirs du Parlement, du Conseil et de la Commission européenne semblent décidément bien puissants. Mais face à ce mur de l’argent, face aux bataillons d’avocats champions de l’optimisation fiscale, faut-il se décourager et renoncer à l’esprit de cette taxe ? Faut-il cesser d’encourager ceux qui investissent ? Faut-il renoncer à adapter notre système fiscal afin de le rendre incitatif pour ce qui est bénéfique à notre société et dissuasif pour ce qui lui est nocif ? Non et trois fois non !
Pas question de renoncer, surtout après que nous avons appris, jeudi, du ministre lui-même, que ce ne sont pas 5,7 milliards que nous réclament ces grands groupes financiers, mais 10 milliards d’euros, dont 1 milliard pour les seuls intérêts ! C’est énorme ! C’est un vrai hold-up !
Voilà les noms de ces
bankers , ceux qui nous ont envoyé leurs spécialistes fiscaux pour traduire la France devant un tribunal et lui réclamer 10 milliards d’euros : l’AFEP en premier de cordée, avec Axa, Michelin, Danone, Engie, Eutelsat, LVMH, Sanofi, Suez Environnement, Technip, Total, Vivendi. Ce sont 10 milliards d’euros que la France devra rembourser, rubis sur l’ongle, à des groupes qui n’acceptent pas qu’elle leur ait taxé, il faut le rappeler, 3% sur les 300 milliards d’euros de dividendes si généreusement distribués au cours des cinq dernières années. Et les voilà qui, par l’intermédiaire du MEDEF, montrent les dents pour récupérer ce qu’ils estiment être un dû, sans rien laisser sur le bord du chemin.
Et c’est bien cela qui nous est imposé, puisque la décision du Conseil constitutionnel est plus sévère que celle de la Cour de justice de l’Union européenne, en nous obligeant à rembourser la totalité de la taxe, intérêts compris. C’est ainsi que nous sommes passés, en l’espace de quelques jours, de 5 à 10 milliards d’euros.
Face à ce contentieux fiscal, le schéma que vous nous proposez aujourd’hui, monsieur le ministre, est le suivant : créer une surtaxe exceptionnelle sur l’impôt sur les sociétés, à la charge des très grandes entreprises, qui devrait rapporter environ 5 milliards d’euros dès cette année. Les 5 milliards restants seraient supportés par les Français, par le biais de mesures d’économies sur la dépense publique ou par du déficit supplémentaire. C’est une honte pour notre pays où la pauvreté s’aggrave, où la société doit faire face à des déserts médicaux, où des millions de familles sont mal logées.
À la base, pourtant, l’idée de surtaxer l’impôt sur les sociétés pour les grands groupes est bonne. Nous l’avions d’ailleurs proposée, sous la forme d’une taxe sur le chiffre d’affaires, lors de la discussion du projet de loi de finances. Vous aviez rejeté cet amendement, mais nous resterons beaux joueurs : une bonne initiative, même lorsqu’elle est reprise par d’autres, reste une bonne initiative !
C’est bien pourquoi nous vous proposons de la pérenniser ! Cette contribution, d’abord exceptionnelle, pourrait devenir ensuite une contribution de solidarité. Dès la deuxième année, nous pourrions baisser le taux de 15 % à 7,5 %, ce qui nous paraît un taux responsable et juste, en échange d’une pérennisation. C’est la proposition que nous vous faisons.
Cette pérennisation présenterait trois avantages. Elle remplacerait la perte de recettes pour l’État qui découle de la suppression de la contribution additionnelle de 3 % – 2 milliards d’euros environ. Elle éviterait le pilotage des résultats et des pratiques d’optimisation fiscale. Enfin, elle permettrait de ne pas faire payer la note aux Français en dégageant les 5 milliards d’euros manquants.
En effet, monsieur le ministre, le projet de budget qui nous réunit aujourd’hui ne remplit que la moitié de l’objectif. Vous restez au milieu du gué, ce qui est une position fort inconfortable, convenez-en. Il reste ainsi 5 milliards d’euros à trouver pour solder ce contentieux fiscal.
En commission, jeudi dernier, vous nous avez expliqué que ces 5 milliards seraient financés à partir de 2018 par du déficit supplémentaire. De tels propos m’ont surpris, car cette soudaine tolérance au déficit, quand il s’agit de rembourser les grands groupes, pose question.
Quid du fumeux argument du « poids de la dette que l’on ferait peser sur les générations futures », moult fois entendu lors des discussions budgétaires ? Quid des intérêts que devra payer la population sur ce surplus de déficit ?
Votre choix renforce le sentiment d’un « deux poids, deux mesures » absolument injuste au regard des efforts que vous imposez déjà à nos concitoyens. Comment demanderez-vous aux Français de rogner sur des dépenses essentielles quand, dans le même temps, vous multipliez à l’infini les cadeaux aux plus fortunés et aux grands groupes ? Ainsi, vous allez rembourser ces 10 milliards, dont 5 milliards que paieront directement les Français, quand des retraités sont frappés de plein fouet par la hausse de la CSG, sans être exonérés de la taxe d’habitation ? Certains couples de retraités vont ainsi perdre l’équivalent d’un mois de SMIC net par an : il est à présent certain que ce budget n’est pas fait pour eux.
Pire, en leur demandant de payer, dès 2018, les 5 milliards à régler sur ce contentieux, vous demandez aux Français de financer les dividendes de ces grands groupes. Où partiront ces 10 milliards d’euros ? Personne n’est dupe.
Face à une telle injustice, malgré ce déséquilibre flagrant, le MEDEF, dans une indécence assumée, continue de réclamer « son dû », sans imaginer un instant devoir contribuer à l’effort national. Monsieur le ministre, vous en avez appelé au sens civique des grandes entreprises pour faire accepter votre surtaxe exceptionnelle.
C’est vrai. Cet élan tarde à se manifester. D’ailleurs, à observer la levée de boucliers des sociétés cotées en bourse, il semble que le sursaut citoyen attendu n’arrive pas de sitôt. C’est une preuve supplémentaire qu’il est illusoire d’espérer un quelconque renvoi d’ascenseur – un « ruissellement », pour reprendre l’expression consacrée – de la part de ceux qui vont déjà tant recevoir. Faut-il leur rappeler les cadeaux qu’ils trouveront à Noël au pied du sapin ?
À ce sujet, une information obtenue par la commission des finances du Sénat auprès de votre ministère est particulièrement édifiante. Elle concerne les conséquences de vos mesures pour les cent plus fortunés et pour notre économie. Selon cette note de la direction générale du Trésor, le prélèvement forfaitaire unique – le PFU – rapportera, pour les cent premiers contribuables, 582 380 euros par an. Si l’on ajoute à cette généreuse mesure la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, l’ISF, le gain s’élève à 1,5 million d’euros, soit un montant supérieur à l’ISF qu’ils acquittaient jusqu’à présent !
Ce n’est pas tout. Pour mesurer l’impact de ces deux réformes sur notre économie, la direction générale du Trésor elle-même a fait tourner ses ordinateurs et son modèle informatique « Mésange » : un gain de 0,5 point de PIB et la création de 50 000 emplois seulement. C’est écrit en toutes lettres dans la note. On pensait déjà avoir atteint des sommets d’inefficacité avec les 400 000 euros par emploi du CICE, mais, en l’espèce, tous les records sont battus !
À elles seules, ces deux réformes coûteront donc au budget 5 milliards d’euros par an à partir de 2019 et 4,5 milliards tout de suite, selon vos projections. D’autres économistes ont en effet estimé le coût de la
flat tax à 10 milliards d’euros à terme.
Messieurs les ministres, loin de moi l’idée de vous faire un procès d’intention, mais reconnaissez tout de même que vous faites un sacré pari, un pari audacieux mais qui coûtera cher aux Français, car vous espérez que ces milliards distribués aux plus riches et aux financiers redescendront naturellement vers l’économie réelle. Sincèrement, j’aimerais que cela marche, pour les Français, pour mon pays. Mais l’histoire a malheureusement montré que, sans règles, la nature humaine pouvait se laissait emporter par ses plus vilains défauts.
En effet ! La cupidité, l’individualisme, le chacun pour soi l’emportent naturellement sur la solidarité, le partage et la fraternité. Les Paradise papers , avec leurs 350 milliards d’euros planqués dans des comptes offshore , nous le rappellent depuis hier. Nous devons faire preuve de la plus grande vigilance. Les députés communistes ne croient pas à votre conte pour enfants d’un réinvestissement massif de cet argent dans l’économie réelle. Qui peut encore penser que, comme par enchantement, l’argent dissimulé dans les paradis fiscaux reprendra sagement le chemin de la mère patrie ? N’a-t-on pas au contraire sous les yeux, en ce moment même, du fait de ce nouveau scandale, la preuve que ces grandes sociétés ne lâchent jamais rien, qu’elles sont prêtes à faire travailler leurs meilleurs bataillons d’avocats fiscalistes pour récupérer jusqu’au dernier centime d’euro, « jusqu’au dernier p’tit sou », comme disait Michel Piccoli aux spéculateurs, dans le film Le Sucre . Bonne référence ! Monsieur a des lettres ! Ne soyons pas naïfs. Arrêtons de faire des cadeaux sans rien demander en contrepartie, de donner de l’argent public sans jamais rien réclamer en retour. Si les grandes entreprises, fortes des milliards d’euros de dividendes engrangés en quelques années, peuvent apporter 4,5 milliards d’euros en quelques jours, elles peuvent le faire tous les ans !
Au-delà de cet aspect, pérenniser le dispositif, c’est en garantir l’efficacité. Pourquoi, monsieur le ministre ? Parce que, en l’appliquant, comme vous le faites, pour une seule année, en l’occurrence 2017, il est à craindre que ces grands groupes ne procèdent à des arbitrages comptables permettant de minorer leur contribution. Les services comptables des grands groupes sont très probablement déjà au travail pour identifier les possibilités de diminuer au maximum le montant à régler à l’État. On sait, par le jeu de provisions ou d’écritures comptables, que c’est faisable. Nous n’avons pas affaire à des enfants de chœur.
En tant que responsables politiques, nous ne pouvons être naïfs. Ce seul argument doit nous convaincre, mes chers collègues, d’inscrire la proposition du Gouvernement dans le temps long, sur plusieurs années. Rappelons à nos concitoyens que l’optimisation, la fraude et l’évasion fiscales nous coûtent chaque année entre 60 et 80 milliards d’euros, soit l’équivalent de notre déficit budgétaire annuel.
Les
Panama papers , les Luxleaks et maintenant les Paradise papers sont autant de scandales qui choquent nos concitoyens. Vous ne pouvez plus vous payer de mots sur ces sujets. Il est urgent, pour la France et les pays concernés, d’agir fermement, résolument, en y consacrant les moyens appropriés.
Quand les délinquants en col blanc et les fraudeurs seront-ils enfin condamnés, et avec fermeté ? Quand le verrou de Bercy va-t-il enfin sauter ? Quand pourrons-nous imaginer – pourquoi pas ? – la création d’un conseil de sécurité de la finance au sein des Nations unies ?
Si nous voulons conserver et développer notre modèle de société, c’est-à-dire répondre aux vrais besoins de nos concitoyens en matière de santé, de logement, d’emploi, et d’éducation, il est vital de mettre en place une fiscalité équitable, en vertu de laquelle chacun – entreprise comme citoyen – contribue à la juste proportion de ses capacités.
Outre la pérennisation de la contribution, nous pourrions envisager son extension aux entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 500 millions d’euros, ce qui nous permettrait de dégager les ressources nécessaires pour financer une partie des 5 milliards restants.
Mes chers collègues, monsieur le ministre, il reste une zone d’ombre, majeure, dans ce dossier, que nous avons commencé à aborder en commission et sur laquelle nous attendons des explications : les intérêts dus.
D’après les estimations dont nous disposons, sur les 10 milliards d’euros à régler au titre du contentieux lié à la contribution de 3 % sur les dividendes, les intérêts représentent 1 milliard d’euros : 9 milliards d’euros sont ainsi dus à titre principal et 1 milliard au titre des intérêts, soit 11 % d’intérêts. À l’heure où les taux d’intérêt sont si bas, ce taux usurier est une honte, un vol, une escroquerie, le casse du siècle pour les grands groupes qui, à ce prix-là, ont fait le meilleur placement financier de ces vingt dernières années !
C’est vrai ! En acceptant de régler ces intérêts sans négocier, sans en revoir les conditions, l’État se ferait hara-kiri sur le plan budgétaire. Un milliard d’euros : combien d’hôpitaux de proximité pourrions-nous construire avec cette somme ?
A minima , nous proposons donc un moratoire sur le versement des intérêts jusqu’au retour à l’équilibre budgétaire. Par ailleurs, une enquête, à laquelle les parlementaires seraient associés, doit être menée pour comprendre comment nous avons abouti à une telle situation et pour en tirer des leçons, notamment sur le plan légal.
Enfin, monsieur le ministre, si vous choisissez de ne pas pérenniser la taxe, vous disposez d’une autre possibilité pour sortir de cette crise sans faire payer la note aux Français : reportez la mise en œuvre de la suppression de l’ISF et du prélèvement forfaitaire unique à 2019. Vous trouveriez ainsi les 5 milliards d’euros qui manquent dès 2018.
Oui, monsieur le ministre, comme à ses plus grandes heures, lorsque notre pays est au bord du gouffre et doit trouver les ressorts pour se redresser, il peut prendre de telles mesures. Les Français seraient certainement fiers d’un gouvernement qui aurait le courage de s’attaquer aux inégalités et au mur de l’argent.
Pérenniser la nouvelle taxe pour la mettre au service de l’intérêt général ou reporter la suppression de l’ISF et la
flat tax , voilà les choix qui s’offrent à nous. Ce sont des solutions cohérentes, justes et modernes, car le civisme de ces grands groupes, lui, ne saurait être qu’exceptionnel. En revanche, faire supporter la charge des 5 milliards par nos concitoyens serait un vrai scandale. C’est eux qui seraient les grands perdants, une nouvelle fois.
Pour toutes ces raisons, pour prendre le temps de connaître l’identité des multinationales qui réclament le remboursement des 10 milliards avec intérêts, pour éviter de faire payer la moitié de la note aux Français et pour faire la lumière sur ce milliard d’euros d’intérêts que la France devrait verser, les députés communistes et républicains vous demandent le retrait de ce projet de loi de finances rectificative.
Nous en venons aux explications de vote sur la motion de rejet préalable.
La parole est à M. Laurent Saint-Martin, pour le groupe La République en marche.
Le groupe REM votera contre la motion de rejet préalable.
Mon cher collègue, nous sommes surpris à plus d’un titre par votre argumentation.
Je vous rappelle d’abord qu’en France le Conseil constitutionnel est indépendant. Il n’est pas question de « braquage », pour reprendre votre expression, mais du respect de la Constitution.
De manière plus politique, je suis un peu surpris que vous ne votiez pas cette taxe. Je pensais que le groupe GDR accueillerait très favorablement une surtaxe qui concerne les plus grandes entreprises. En effet, cette taxe – vous avez en partie reconnu cette vertu – est un outil solide et sécurisé. Nous ne sommes pas les premiers à y recourir – Dominique Strauss-Kahn pour la gauche et François Fillon pour la droite en 2011 l’ont fait avant nous. Nous n’inventons pas un outil, ce qui apporte des garanties quant à sa sécurité.
Ensuite, il s’agit d’une mesure d’intérêt général, vous le reconnaîtrez aisément. Je tiens à saluer ici quelques chefs d’entreprise, parmi lesquels Thierry Breton, le président-directeur général d’Atos, qui, tout en avouant ne pas payer cette taxe de gaieté de cœur, a reconnu son utilité pour notre pays.
Enfin, cette mesure est juste et équitable : elle est juste parce que, en surtaxant l’impôt sur les sociétés, nous évitons de mettre en difficulté des entreprises – et par conséquent, leurs salariés – dont la rentabilité et la bonne santé financière ne seraient pas suffisantes ; elle est équitable puisque nous faisons payer les entreprises les plus fortunées pour permettre à 5 000 sociétés de bénéficier du remboursement. Et nous prévoyons deux tranches de 15 %.
Pour toutes ces raisons, nous voterons contre la motion de rejet préalable.
La parole est à M. Jean-Paul Mattei, pour le groupe du Mouvement démocrate et apparentés. Le groupe MODEM ne votera pas la motion de rejet préalable.
Je suis surpris par les arguments que vous développez. Vous refaites le débat sur la première partie de la loi de finances pour 2018 qui a pourtant été votée en première lecture.
Vous préconisez la pérennisation de la surtaxe, ce qui me semble hors sujet.
La mesure est courageuse, j’y reviendrai. Elle est exceptionnelle, mais elle n’est pas neutre – le taux de l’impôt sur les sociétés pour les grandes entreprises est important. Elle va dans le bon sens et elle corrige une incohérence.
Je ne reviens pas sur la décision du Conseil constitutionnel : dont acte.
Pour toutes ces raisons, et en particulier parce que vos arguments dépassent le sujet qui nous réunit aujourd’hui, le groupe MODEM ne votera pas la motion.
La parole est à M. Charles de Courson, pour le groupe Les Constructifs : républicains, UDI, indépendants. L’intervention de M. Roussel était intéressante, mais inquiétante.
Elle était intéressante parce qu’elle reprochait au Gouvernement de ne pas aller assez loin dans l’augmentation du taux d’impôt sur les sociétés. Elle proposait de rendre permanente la hausse considérable que propose le Gouvernement, alors même que tous les pays européens sont en train de baisser leur taux, à des niveaux bien inférieurs au nôtre – je vous rappelle, monsieur Roussel, que la France détient le taux le plus élevé de l’Union européenne, avec 33 %.
Tant mieux ! Certains s’en féliciteront, mais que ceux qui voient un peu plus loin que le bout de leur nez sachent que les entreprises ne réfléchissent pas seulement dans un cadre national, elles sont internationales. Nous n’en sommes pas capables, nous ne sommes pas aussi intelligents que vous ! D’ailleurs, nous n’avons même pas de nez ! Pour des gens qui ont milité pour l’internationalisme, votre repli sur la Nation et votre conception de l’économie fermée sur elle-même sont déroutants. C’est la noblesse qui va nous expliquer l’internationalisme ! Votre intervention est inquiétante, car j’ai d’abord pensé que vous alliez voter le projet de loi, et cette mesure formidable, à rebours de ce que font tous les autres pays européens, que vous suggériez même de pérenniser. Or, à la fin de votre propos, vous demandez le rejet préalable au motif que le texte ne va pas assez loin.
Vous avouerez que l’exercice intellectuel est un peu compliqué. Nous souhaitons discuter sur le fond. C’est pourquoi nous voterons contre le rejet du texte.
La parole est à Mme Valérie Rabault, pour le groupe Nouvelle Gauche. Monsieur le ministre, cette motion a le mérite de mettre le doigt sur l’absence de données précises. Lors de la réunion de la commission des finances, nous avons été plusieurs à vous interroger sur ce point. Vous nous l’avez dit, 223 entreprises sont perdantes, et 95 gagnantes. Mais vous avez également annoncé que vous feriez connaître les montants – on suppose que les gains et les pertes sont concentrés sur quelques-unes, certaines étant très gagnantes, d’autres très perdantes. Ce ne sont pas celles que vous croyez ! Je ne crois rien, monsieur de Courson. Nous recevons des lettres à ce sujet. C’est vous qui recevez des lettres, mais c’est moi qui devrais croire ? Je ne crois rien.
Monsieur le ministre, cette motion a le mérite de poser la question des sommes, en millions ou milliards d’euros, que les perdantes et les gagnantes récupèrent. Il serait intéressant que vous puissiez nous les préciser avant que nous n’entamions l’examen des articles.
La parole est à M. Jean-Luc Mélenchon, pour le groupe La France insoumise. Nous allons voter la motion, non pas parce que la mesure nous paraîtrait excessive, mais parce qu’elle est insuffisante. Nous n’avons pas d’autres moyens. Nous pensons qu’il revient aux grandes entreprises de payer la totalité de l’ardoise, et non une partie seulement. Mettre le reste sur le dos du contribuable et des ménages nous paraît absolument injuste.
Monsieur Le Maire, vous connaissez mon grand âge : j’ai donc connu la période bénie au cours de laquelle l’impôt sur les sociétés atteignait 43 %…
Même 50 % ! …et distinguait les dividendes et les bénéfices réinvestis. Tout cela a disparu et nous voici à verser des grosses larmes parce que le taux s’élèvera à 33 %, à titre exceptionnel de surcroît. Franchement ! Et il s’en trouve encore certains pour pleurer !
Quel est le point de départ de cette histoire ? Une décision du Conseil constitutionnel qui elle-même est sujette à caution. Depuis quand doit-on tomber à genoux parce que le Conseil a parlé ? Le Conseil n’est qu’une assemblée humaine. Pour qui veut changer la Constitution, il faut réfléchir à changer ce conseil. Le Conseil dit
expressis verbis que la décision du législateur – l’objectif de rendement poursuivi – ne constitue pas en elle-même un motif d’intérêt général. Le fait que l’impôt vienne compenser les manques pour le budget de l’État n’est donc pas un motif suffisant ? Mais alors qu’est-ce que l’impôt ? L’impôt lui-même n’est-il pas une injustice absolue ? Tout cela ne tient pas debout.
Nous sommes en train de nous aligner par le bas sur la fiscalité européenne.
Vive l’Europe ! Et quand le faisons-nous ? Le jour où nous apprenons que l’évasion fiscale règne dans le monde, qu’elle est consubstantielle du capitalisme de notre époque.
Nous votons donc cette motion de rejet en attendant de vous régaler de nos arguments pour demander le renvoi en commission.
Quant à vous, monsieur de Courson, rappelez-vous que nous sommes mieux placés que vous pour ce qui est de commenter l’internationalisme.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
(La motion de rejet préalable, mise aux voix, n’est pas adoptée.) J’ai reçu de M. Jean-Luc Mélenchon et des membres du groupe La France insoumise une motion de renvoi en commission déposée en application de l’article 91, alinéa 6, du règlement.
La parole est à M. Éric Coquerel.
Et M. Darmanin s’en va ! M. Roussel a tout dit ! Monsieur le président, messieurs les ministres, mes chers collègues, tout dans ce projet de loi de finances rectificative est leçon de choses : ses causes, l’appartenance sociale de ceux qui en sont les responsables, la méthode qui nous est proposée pour y remédier, ses conséquences pour la Nation résument très exactement ce dont nous ne voulons plus et, au fond, ce que nous dénonçons dans votre budget pour les hyperriches. S’il était adopté, ce texte deviendrait la chronique d’un scandale annoncé.
Commençons par les causes. La directive européenne du Conseil, en date du 30 novembre 2011, dite directive mère-fille, a pour objet notamment d’exonérer de retenue à la source les dividendes et autres bénéfices distribués par des filiales à leur société mère, et d’éliminer la double imposition de ces revenus au niveau de la société mère.
Je traduis : si vous êtes une filiale en France d’un groupe domicilié au Luxembourg, en Irlande ou ailleurs, vous ne pouvez pas voir taxer vos profits à la source – donc les dividendes –, générés par votre activité en France, au prétexte qu’ils le seront ensuite dans le pays de la société mère. On voit bien là tout l’avantage si la société mère se situe dans un pays qui offre une fiscalité avantageuse pour les profits du capital.
C’est même le but recherché : la directive a en effet été conçue pour abaisser au maximum la taxation du capital, au nom de la concurrence libre et non faussée. Elle fait partie de ces mécanismes sur lesquels s’appuient les grands groupes pour faire de l’optimisation fiscale au sein de l’Union européenne.
On se souvient du récent exemple de Google que, sur la foi de ces diverses astuces légales, un tribunal administratif a dispensé de payer 1,115 milliard d’arriérés d’impôt réclamé par le fisc.
Au moment où les
Paradise papers fiscal dans l’Union européenne entraîne en effet un nivellement par le bas dans chaque pays membre. Là encore, le capital est le grand gagnant.
La leçon annexe à tirer de tout cela, c’est que, au nom de cette égalité devant l’impôt, il sera compliqué pour le Conseil constitutionnel, quand nous l’interpellerons, de ne pas annuler la disparition de fait de l’ISF pour les biens mobiliers, puisque sa conservation pour les seuls biens immobiliers entraîne
de facto une rupture d’égalité entre les plus riches.
Venons-en maintenant aux responsables. L’Association des entreprises privées et dix-sept sociétés ont porté plainte contre le ministère. Ils ont préféré l’intérêt de leurs actionnaires à l’intérêt général, car, si le projet de loi de finances rectificative est adopté, ces 10 milliards pèseront en grande partie sur la Nation.
Après tout, ils avaient le choix de porter plainte ou de ne pas le faire. Une fois la taxe annulée, ils avaient aussi celui de demander ou non son remboursement, voire – pourquoi pas – de négocier avec l’État. N’ont-ils pas reçu en effet de nous tous, de la Nation, des milliards d’euros au titre du CICE entre 2013 et 2016 ?
Veut-on quelques chiffres ? Axa a reçu 60 millions d’euros, Safran 150 millions, Orange 380 millions, Total 110 millions, Sanofi 50 millions. En 2016, les entreprises du CAC 40 n’ont-elles pas distribué 55,7 milliards d’euros sous forme de dividendes et de rachat d’actions ? À eux seuls, les dix-sept groupes qui portent aujourd’hui réclamation face à l’État français représentent plus de 50 % des dividendes versés.
Ne vont-ils pas recevoir aussi grâce à vous, monsieur le ministre, et au Gouvernement, une bonne part des 9 milliards au moins que vous vous apprêtez à enlever des recettes de l’État pour les donner aux plus riches de nos actionnaires, par le biais de la suppression de l’ISF ou l’instauration de la
flat tax  ? Et voilà que vous nous demandez de rembourser séance tenante 10 milliards de plus !
Telle est la quatrième leçon de choses. Le moteur du capitalisme financiarisé n’obéit ni à une morale, ni à l’intérêt général de la patrie, ni même à un intérêt entrepreneurial. Il a le nez collé sur le court-termisme des marchés financiers et ne cherche que la meilleure façon de nourrir une rente devenue insatiable.
Ce qui est en train de se passer révèle là encore le jeu de dupes dans lequel votre politique entraîne le pays. Dans votre projet de loi de finances pour 2018, vous vous apprêtez à donner 9 milliards aux mêmes pour qu’ils transforment ce capital épargné en investissement productif – sans aucune condition ni contrainte, faut-il le rappeler ?
Les voilà qui vous donnent leur réponse avant même que vous n’ayez signé ce chèque en blanc. C’est « Touche pas au grisbi, amène plus de fric » ! En effet, que n’ont-ils négocié, proposant par exemple que ces 10 milliards soient directement versés à des PME ou à la Banque publique d’investissement ? Cela leur aurait offert une occasion de se rattraper, eux qui avaient promis de créer 1 million d’emplois en échange du CICE.
Mais, au lieu de saisir cette possibilité de prouver que les cadeaux financiers qu’ils ont reçus alimenteraient bien l’économie réelle, M. Thibault Lanxade, vice-président du MEDEF, s’oppose déjà à la partie que vous entendez faire payer aux plus grosses entreprises par une augmentation passagère de leur impôt sur les sociétés. Sans doute verrait-il d’un meilleur œil qu’on aille chercher ces 5 milliards en abaissant l’APL – l’aide personnalisée au logement – de 80 euros par locataire.
Tout cela prouve que nous n’aurons que nos yeux pour pleurer – au mieux – votre naïveté ou – au pire – votre complicité, quand vous aurez ainsi dilapidé à leur profit ces 9 milliards de cadeaux fiscaux supplémentaires.
Notons au reste que cette taxe se sera révélée un excellent placement. Non seulement le cumul des sommes versées se monte à 8,7 milliards, mais il faut ajouter des intérêts au taux légal de 0,4 % par mois – soit le taux d’intérêt auquel la France emprunte sur les marchés en un an – pour aboutir au taux rondelet de 4,8 % par an. La loi fixe en effet ce taux d’intérêt moratoire en cas de contentieux amenant un remboursement. Là encore, pourquoi une telle décision venant de qui, votée par qui ? Les plaignants n’ont pas à se plaindre. Dans cette affaire, ils gagneront 1 milliard d’euros.
sont révélés, il faut rappeler que la triche légale qu’est l’optimisation fiscale coûte au bas mot 20 milliards à la France, lesquels s’ajoutent aux 80 milliards de l’évasion proprement dite, contre laquelle vous ne tentez rien, pas même de faire sauter le verrou de Bercy. C’est d’ailleurs l’un des trous noirs que le capital fait peser sur la Nation.
Revenons à la directive. Au fond, elle est à la fiscalité du capital ce que la directive des travailleurs détachés est à l’exploitation du travail. Dans le cas des travailleurs détachés, ce sont les cotisations sociales du pays d’origine qui sont appliquées ; dans le cas de la directive mère-fille, c’est la fiscalité sur les profits du pays d’origine. Dans les deux cas, ce sont les mêmes qui profitent de ce dumping interne.
Doit-on rappeler que cette directive découle directement du traité de Lisbonne, qui n’est autre que le traité constitutionnel européen refusé majoritairement par le peuple français et de nouveau introduit par la fenêtre du Congrès que Nicolas Sarkozy a réuni à Versailles en 2007 ?
C’est là, mes chers collègues, la première leçon de choses : non seulement l’harmonisation fiscale dans l’Union européenne n’est pas à l’ordre du jour, mais les traités européens conduisent exactement à l’inverse. La prime est à un moins-disant fiscal tout à l’avantage des actionnaires et au détriment des recettes des États. Ceux qui affirment l’inverse sont soit des naïfs, soit des hypocrites lucides, certains de ce qu’ils font. C’est ainsi – pour répondre à votre introduction, monsieur le ministre – qu’ils organisent l’impuissance des États.
Restons sur le rapport entre l’Union européenne et les peuples. Pensez-vous que beaucoup de nos concitoyens savaient qu’une règle empêchait de taxer à la source le capital sur des filiales œuvrant sur notre sol ? Nous touchons là un principe de base de l’actuelle construction européenne : son opacité.
On l’a vu pour les négociations sur le TAFTA –
Transatlantic Free Trade agreement – ou le CETA – Comprehensive Economic and Trade Agreement  : ce ne sont jamais nos gouvernements ni a fortiori la Commission qui proposent, qui défendent, qui expliquent les mauvais coups préparés dans l’ombre, mais bien des associations, des syndicats, des citoyens, parfois des parlementaires, qui en révèlent la nocivité.
L’opacité est la règle d’or de la Commission européenne et plus largement de toutes ses institutions. Des traités sont adoptés sans l’accord du peuple – celui de Lisbonne, le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, plus récemment le CETA – et parfois contre son avis. Les directives et règlements qui en découlent se décident dans le secret de l’administration bruxelloise, avec la complicité parfaite et l’hypocrisie de ceux qui nous gouvernent depuis des années. Certains de ces complices gouvernent encore le pays. Nous y reviendrons. Certains, qui ont participé aux décisions, sont assis sur les bancs de l’Assemblée.
Tous ces mécanismes font partie intégrante du droit communautaire, qui, en réalité, prime désormais sur celui des États, au point que les parlementaires français sont non seulement contraints de respecter la règle d’or pour échafauder le budget de la Nation, mais se retrouvent à voter en urgence un plan de loi de finances rectificative de 10 milliards au nom d’une directive dont aucun de leurs électeurs ne connaissait l’existence avant cette heure.
Rappelons l’article 55 de notre Constitution : « Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l’autre partie. » Voilà ce qui a amené le Conseil constitutionnel à juger que la transposition en droit interne d’une directive communautaire résulte d’une exigence constitutionnelle à laquelle il ne pourrait être fait obstacle qu’en raison d’une disposition expresse contraire de la Constitution.
Il y a donc une deuxième leçon de choses à tirer de cette affaire : comment admettre que les traités européens, cadre d’un droit communautaire supérieur au droit national, puissent être adoptés sans véritable débat et sans le consentement direct des peuples par référendum ? Voilà encore une démonstration du funeste contournement de la souveraineté des peuples. Cette affaire le prouve : les traités sont devenus un carcan constitutionnel sans que personne ne s’en soit vraiment vanté.
C’est pour cette raison – autre réponse que je tenais à vous apporter, monsieur le ministre – qu’aucune construction européenne ne pourra se bâtir sans qu’on revienne sur cette primauté et qu’on sorte de ces traités.
Passons à une dernière leçon sur les causes. En dernière instance, c’est le Conseil constitutionnel qui a tranché pour annuler l’ensemble de la taxe de 3 %. Interrogée par le Conseil d’État, la Cour de justice européenne n’a en effet retoqué la taxe que sur les dividendes reçus d’une filiale établie dans l’Union européenne. Mais, bien évidemment, d’autres types de dividendes, dont ceux provenant de filiales établies en France ou dans des États hors Union européenne y étaient toujours assujettis.
Le Conseil constitutionnel a estimé que cette différence de situation méconnaissait les « principes d’égalité devant la loi et devant les charges publiques » et était « contraire à la Constitution ». Estimant en conséquence que toutes les filiales n’étaient pas sur un pied d’égalité face à l’impôt à partir du moment où seules celles appartenant à une société mère domiciliée dans l’Union européenne étaient exonérées, il a jugé cette taxe contraire à la Constitution et a donc censuré le reste de la taxe.
Voici donc la troisième leçon de choses : ici, l’égalité invoquée s’applique par le bas. La logique de ce
dumping Et voilà ! Il s’ensuit une cinquième leçon de choses, en forme de question. Je sais que l’Inspection générale des finances enquête actuellement pour déterminer les responsables de ce fiasco. Elle s’intéresserait à MM. Sapin, Eckert, Moscovici et à François Hollande. Franchement, je m’étonne que le nom d’Emmanuel Macron ne soit pas cité, puisqu’il était secrétaire général adjoint de l’Élysée chargé notamment de toutes les questions budgétaires, fiscales et économiques, lorsque cette taxe a été instituée sous le gouvernement Ayrault en 2012. Devenu ministre de l’économie, il a maintenu la taxe. À une telle fonction, pouvait-il ignorer qu’il y aurait des recours de la part du patronat ? On ne le sait toujours pas ! Selon moi, poser la question, c’est y répondre.
Ma question va plus loin. Sachant que l’AFEP et les dix-sept sociétés n’ont déposé leur requête au Conseil d’État que les 22 avril et 27 mai 2016, soit quatre ans après l’entrée en vigueur, le 16 août 2012, de la taxe additionnelle, que les plaignants disposent d’une armée de juristes connaissant par cœur les textes des directives européennes et des lois – que d’ailleurs ils inspirent souvent – et que, en définitive, cette taxe se sera révélée un excellent placement, ne serait-il pas bon que l’Inspection générale des finances examine aussi de plus près les conditions dans lesquelles s’est opéré ce qui, à ce jour, ressemble de plus en plus à un scandale d’État ?
Monsieur Le Maire, vous nous avez promis des réponses ! Examinons maintenant les méthodes que vous nous proposez pour y remédier, et tout d’abord la célérité de la réparation.
Les 10 milliards sont rendus quasiment aussi vite qu’ils ont été demandés. Ni une ni deux ! L’encre de la signature du Premier ministre était à peine sèche que, après le Conseil des ministres, la commission des finances s’est réunie pour prendre connaissance du projet de loi, qu’elle a adopté dès le lendemain. Et nous voilà aujourd’hui dans l’hémicycle.
On nous répond qu’il fallait aller vite, mais on pourrait citer bien des textes à valeur législative importante dont la réalisation n’obtient pas le même succès. Ainsi, les associations attendent toujours l’application pleine et entière de la loi sur le handicap de 2005. Combien de collectivités territoriales réclament en vain les sommes correspondant à des transferts de compétences non financés par l’État, soit 1 milliard pour le seul conseil régional d’Île-de-France ?
Je pense aussi aux salariés de GM&S vilipendés en direct par le Président de la République sur une grande chaîne de télévision parce qu’ils ont osé réclamer une indemnité extralégale pour avoir été jetés à la rue après des décennies de bons services. Cumulées, ces indemnités auraient atteint 4,6 millions d’euros. Une goutte d’eau en comparaison de 10 milliards !
Notons enfin que bien des jugements de la Cour de justice de l’Union européenne et des exigences de l’Union ne rencontrent pas non plus le même succès. Je ne citerai qu’un exemple, parmi des dizaines. Le 13 juin 2013, la France a été condamnée par la Cour européenne et sanctionnée par l’Union pour sa politique de protection des eaux contre la pollution par les nitrates. On attend toujours la moindre mesure d’application de ce jugement.
J’en viens donc à ma sixième leçon de choses : pour exiger une réparation du Gouvernement et l’application de directives européennes, mieux vaut être un lobby de riches détenteurs de capitaux que des associations de l’environnement, des syndicats ou des citoyens. Cette construction européenne est décidément faible avec les forts, dure avec les faibles.
Considérons à présent les moyens du remboursement. Vous proposez deux sources : la première est une taxe exceptionnelle sur l’impôt sur les sociétés frappant les plus grosses entreprises ; la deuxième, à hauteur de 5 milliards, reposera sur la collectivité tout entière. Nous sommes en effet appelés à voir le déficit de la Nation se creuser d’un montant de 0,2 % supplémentaire pour payer la moitié de ces 10 milliards. C’est d’ailleurs, à l’origine, le seul moyen que vous envisagiez, monsieur Le Maire, quand on estimait que le remboursement n’excéderait pas 5 milliards.
Cela nous conduit à une septième leçon de choses : là où l’urgence sociale ne trouve pas grâce à vos yeux quand elle impliquerait une dépense publique supplémentaire, en revanche, dès que le capital est en danger, ou simplement exigeant, on ne compte plus les sous. Cela s’est vérifié avec l’explosion de la dette, à la suite de la crise financière de 2008, pour socialiser les pertes des banques et les renflouer par la dette publique ; cela se vérifie à nouveau aujourd’hui, puisque vous voulez alourdir le déficit du pays pour assurer la moitié du remboursement des 10 milliards.
À vrai dire, on ne peut pas vous le reprocher : vous êtes cohérent avec vous-même et avec votre PLF. La solution que vous préconisez obéit en effet à la même logique, consistant à distribuer 9 milliards de cadeaux fiscaux aux plus riches, et à compenser cette dépense, pour respecter la sacro-sainte règle d’or européenne, par une baisse de 15 milliards de la dépense publique, dont nous allons tous pâtir. À titre d’exemple, ce 0,2 % de déficit supplémentaire convoqué pour rembourser 5 milliards aux plus riches, pourrait nous servir, tout à la fois, à ne pas affaiblir les collectivités territoriales cette année – alors que vous entendez leur prendre 2,6 milliards – et à ne pas abaisser les APL, étant rappelé que vous avez décidé de placer 1,8 milliard à la charge des locataires les plus défavorisés.
Nous avons d’autres solutions à vous proposer, qui, au moins, présentent toutes l’avantage de faire payer la facture aux plaignants – car, si la loi est pour eux, la vertu, elle, ne l’est pas. De fait, cela fait déjà des années qu’ils se sont largement gavés de la richesse produite par tous ceux qui, en définitive, par leur travail, payent leurs profits. Le mammouth financier ne mérite pas que la Nation paye, encore, pour l’engraisser un peu plus.
La première solution, que vous retrouverez dans nos amendements, consiste à doubler la taxe sur l’impôt sur les sociétés des plus grosses entreprises. Étant donné les centaines de milliards qu’elles ont empochés en quelques années – comme l’attestent les dividendes versés –, elles auront largement de quoi payer et, au moins, l’opération sera quasiment nulle pour les comptes de la Nation.
La solution alternative consiste à conserver votre taxation de 5 milliards sur l’impôt sur les sociétés et à ajouter à la caisse la suppression de la disparition de l’ISF sur les biens mobiliers – ce qui représenterait une ressource de 3,5 milliards – et l’annulation de la
flat tax , pour un gain global de 5 milliards. On atteindra ainsi sans peine les 10 milliards.
En agissant de la sorte, d’ailleurs, vous vous éviterez peut-être des problèmes à l’avenir. En effet, tout indique que la
flat tax coûtera beaucoup plus cher que prévu. De fait, vous avez calculé votre 1,5 milliard sur la base du stock actuel de dividendes. Mais l’économiste Gabriel Zucman a montré depuis lors que cela nous coûtera beaucoup plus cher ; en effet, ceux qui, aujourd’hui, se paient par honoraires ou salaires, ont évidemment avantage à se payer par dividendes, puisque la taxation de ces derniers sera plafonnée à 30 %. Cela conduit à un budget que je n’hésite pas à qualifier d’insincère, dont il vous faudra bien combler le déficit pour respecter la fameuse règle communautaire des 3 %. Il s’ensuivra peut-être un futur projet de loi de finances rectificative en août 2018, dont nous pâtirons autant que celui que nous examinons.
Je rappelle le contenu de nos deux solutions, au demeurant aisées à mettre en œuvre : première possibilité, vous doublez l’impôt sur les sociétés ; deuxième possibilité, vous conservez la taxation de 5 milliards de l’impôt sur les sociétés et vous annulez la suppression de l’ISF sur les biens mobiliers ainsi que l’instauration de la
flat tax . Cela vous éviterait aussi une faute plus lourde. En effet, comment ne pas comprendre que cette politique des deux poids, deux mesures n’est pas supportable dans un pays abritant 9 millions de pauvres, 4 millions de mal logés, 9,2 % de chômeurs et dans lequel le revenu médian n’est que de 1 800 euros ?
Les chiffres des profits et des cadeaux fiscaux sont tellement vertigineux qu’on tend à perdre de vue leur grandeur réelle et leur impact sur l’économie. Je me souviens, pour ma part, d’une manifestation, il y a peu, de gens demandant que vous reveniez sur la baisse des APL. Il y avait parmi eux un locataire qui expliquait que la disparition des 5 euros, dont vous entendez faire l’économie, marquait le passage d’une vie certes très difficile à une situation de survie. Combien de ces billets de 5 euros sont-ils ainsi distribués à ceux qui ont déjà tant ? Jusqu’à quelle accumulation de richesse faut-il aller pour nourrir ce minotaure impitoyable ? À quoi vous sert de le servir toujours plus ? Enfin, ces chiffres astronomiques ne finissent-ils pas, chers collègues, par vous ébranler ? À quoi sert-il d’alimenter cette machine folle ?
D’autres solutions existent, que nous voulons bien partager avec vous, puisque nous sommes partageux. Imaginons que, non seulement, vous souhaitiez faire peser ces 10 milliards sur ceux qui se plaignent, mais également que vous entendiez compenser la perte pour le budget de l’État des 2 milliards qui résultent de la suppression de cette taxe sur les dividendes. Grâce à notre contre-budget, que nous avons présenté récemment, nous pouvons faire rentrer l’équivalent de ces sommes, voire davantage, dans les caisses de l’État, au moyen de mesures telles que l’instauration d’une TVA grand luxe à 33 % – qui représenterait une ressource de 5 milliards –, un renforcement de l’ISF, doublé de l’instauration d’un héritage maximum au-delà de 33 millions d’euros – qui ne toucherait que 0,01 % des foyers mais rapporterait 3 milliards – ou la création d’une taxe sur les transactions financières
intra day , pour un montant de 1,5 milliard. Nous avons ainsi 33 milliards à votre service, énumérés dans notre contre-budget, qui permettraient de financer l’équivalent en dépenses courantes et de répondre aux besoins urgents des Français en matière de santé, de logement, d’emploi, d’éducation ou d’enseignement supérieur, pour ne citer que ces domaines. En outre, cela redonnerait à la fiscalité toute sa valeur redistributive, qui est la base du consentement républicain à l’impôt.
Les solutions que nous proposons reposent d’abord sur une bifurcation écologique de la société. À cet égard, la seule dette que vous devriez évoquer est la dette écologique, laissée aux générations à venir, qui pourrait conduire à leur léguer une Terre invivable, et non cette dette financière dont vous nous parlez sans arrêt. En effet, cette dernière est largement supportable par notre pays et peut, de toute façon, être effacée au moyen d’un outil politique au service de notre projet, à savoir une politique monétaire différente. Nos solutions traduisent aussi une autre façon de voir l’économie, qui a pour objet d’enclencher un cercle vertueux. Rappelons à cet égard que 1 million d’euros investis dans la dépense publique, dans l’investissement, rapportent 1,4 milliard à l’économie. Nous proposons de lancer un grand plan d’investissement pour le bâtiment, le logement social, mais aussi d’engager une politique économique fondée sur le partage des richesses.
Vous l’aurez compris, chers collègues, nous n’acceptons pas les traités européens sur lesquels s’appuie cette directive, la logique de la concurrence, du dumping fiscal et, en définitive, de l’affaiblissement des États dans leur fonction économique, sociale, redistributive. Quand nous gouvernerons la France, nous refuserons de nous y soumettre, tout en entamant des négociations avec les États membres, qui auront pour point de départ la sortie des traités. Malheureusement pour le pays, nous n’en sommes pas là, puisque c’est vous qui gouvernez.
Notre réponse à votre projet de loi de finances rectificative consiste donc à trouver la meilleure méthode pour remédier à l’annulation et au remboursement de la taxe sur les dividendes. Nous proposons un principe simple : si l’on peut regretter que les pollueurs polluent, au moins faisons en sorte qu’ils soient les payeurs. Autrement dit, à la finance de payer ce qu’elle nous impose de lui concéder. Ce n’est pas ce que vous proposez dans ce projet de loi de finances rectificative, manifestement échafaudé, messieurs les ministres, dans la panique et l’impréparation. Voilà pourquoi, chers collègues, nous vous appelons à voter cette motion de renvoi en commission.
Bien dit ! C’est clair ! Nous en venons aux explications de vote sur la motion de renvoi en commission.
La parole est à M. Fabien Roussel, pour le groupe de la Gauche démocrate et républicaine.
Nous voterons le renvoi en commission de ce texte, pour plusieurs raisons. D’abord, en raison de l’impréparation qui entache ce PLFR : cela a été dit, nous n’avons pas eu le temps d’appréhender de manière satisfaisante ce qui nous attend. De surcroît, le scandale de l’évasion et de l’optimisation fiscales, qui a éclaté hier, impliquerait des multinationales françaises. Il est donc important d’y voir plus clair s’agissant d’une taxe qui a trait aux relations entre les multinationales et leurs filiales ; il faut savoir exactement ce à quoi nous avons affaire.
Par ailleurs, même si la mesure que vous nous proposez est juste – parce qu’elle est exceptionnelle et s’arrête au milieu du gué, nous ne pouvons pas la voter, puisque vous demandez que les Français payent la moitié de la note, soit 5 milliards d’euros. C’est cela que nous ne pouvons pas accepter.
Il m’a été reproché précédemment de reparler du projet de loi de finances, mais force est de constater que, alors que l’on n’a pas encore adopté ce dernier texte, il nous est déjà proposé d’alourdir la note des Français, en leur demandant de participer, à hauteur de 5 milliards d’euros, au remboursement de ces grandes multinationales. Voilà ce qui est pour nous profondément injuste. Telle est la raison pour laquelle nous demandons le renvoi de ce texte en commission.
La parole est à Mme Cendra Motin, pour le groupe La République en marche. Pourquoi souhaitons-nous voter contre cette motion de renvoi en commission et défendre ce PLFR-ci, et pas un autre ? En premier lieu, parce qu’il propose une solution fiscale fiable, quelque chose qui a déjà été éprouvé, une mesure sécurisée juridiquement. C’est justement ce qui manquait à la précédente taxe sur les dividendes. Ce n’est ni une solution improvisée, ni une mesure précipitée, c’est au contraire un dispositif sûr, qui, nous le savons, ne sera pas censuré.
En deuxième lieu, nous défendons ce PLFR-ci parce qu’il propose une solution exceptionnelle, qui ne sera pas pérenne, une taxe additionnelle qui ne durera qu’une année. C’est important, parce que notre projet, notre PLF 2018 repose avant tout sur la libération des entreprises, sur leur capacité à investir, à être moins asphyxiées par les impôts qui pèsent aujourd’hui sur elles. Ce caractère exceptionnel, très clairement indiqué dans ce projet de loi de finances rectificative pour 2017, est important.
En troisième lieu, cette solution va nous permettre de respecter nos engagements européens. Nous oublions trop de le dire, me semble-t-il, aujourd’hui : nous poursuivons un objectif important, consistant à rester sous les 3 % de déficit public dès 2017 – et donc, évidemment, en 2018. La solution qui nous est proposée nous permettra de tenir cet objectif, qui est pour nous essentiel. En effet, nous retrouvons à présent notre place en Europe, nous arrivons à faire avancer des projets – citons, par exemple, la directive travailleurs détachés ou la solution trouvée sur les GAFA – Google, Apple, Facebook, Amazon. Tout cela avance parce que la France est redevenue un moteur et, pour qu’elle le demeure, elle doit rester sous les 3 % de déficit. C’est pourquoi le groupe La République en marche votera contre cette motion de renvoi en commission.
(Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe REM.) La parole est à M. Jean-Paul Mattei, pour le groupe du Mouvement démocrate et apparentés. Même si nous prenons beaucoup de plaisir à écouter les argumentations développées, même si ce que nous avons entendu sur les paradis fiscaux nous choque aussi, à l’évidence, et suscite des interrogations, on nous demande de nous prononcer sur une mesure d’urgence. Bien évidemment, nous ne voterons pas cette motion de renvoi en commission. Nous accompagnons la démarche engagée, qui n’est pas anodine, puisqu’elle porte le taux de l’impôt sur les sociétés à 38,33 % pour les entreprises réalisant un chiffre d’affaires compris entre 1 et 3 milliards d’euros, et à 43,33 % pour celles qui réalisent un chiffre d’affaires d’au moins 3 milliards d’euros. Ce n’est pas, j’y insiste, une petite mesure.
Pour votre part, vous proposez de doubler, tripler, voire quadrupler l’imposition des entreprises, mais, soyons sérieux, notre territoire doit être attractif. Même si le débat est intéressant, il nous conduit à nous écarter de notre sujet.
Pour toutes ces raisons, nous ne voterons pas cette motion de renvoi en commission.
(Applaudissements sur les bancs du groupe MODEM.) Très bien ! La parole est à M. Philippe Vigier, pour le groupe Les Constructifs : républicains, UDI, indépendants. Le groupe Les Constructifs a annoncé tout à l’heure, par la voix de Charles de Courson, qu’il ne s’associerait pas à la motion de rejet préalable, présentée par notre collègue Fabien Roussel. En effet, un problème se pose à nous, et nous devons le régler, même si nous avons bien entendu l’argumentation, qui ne nous a pas surpris et que je ne partage pas.
En revanche, nous voterons cette motion de renvoi en commission. Valérie Rabault a dit fort justement tout à l’heure que l’on attendait des réponses du ministre sur un certain nombre de questions : qui sera perdant ? qui sera gagnant ? Notre collègue Cendra Motin nous a expliqué que tout était formidable, que le déficit budgétaire ne dépasserait pas la limite de 3 % du PIB et que la solution était sécurisée. Ma chère collègue, en prenant quelques jours de plus pour travailler en commission, nous pourrions éviter à Bruno Le Maire des déconvenues – que je ne souhaite vraiment pas – dans les prochaines semaines ou dans les prochains mois.
Rappelez-vous les propos de Gilles Carrez et de Charles de Courson : j’étais à côté d’eux lorsqu’ils les ont prononcés et personne ne leur a prêté attention ! Où en sommes-nous quelques années plus tard ? Nous devons régler un problème dans l’urgence.
Monsieur le ministre, vous avez dit quelque chose de très important et pris une initiative très forte en demandant un rapport à l’Inspection générale des finances. Ce rapport vise à comprendre ce qui s’est passé, et je retrouve là votre schéma de pensée. Qui a dit de prendre telle décision ? Toutes les garanties constitutionnelles ont-elles été prises, si tant est que l’on puisse en prendre ? Toutes les garanties auprès de l’Union européenne ont-elles été prises ? Bien sûr que non, puisque nous nous trouvons dans l’urgence.
Si nous revenions en commission, nous pourrions approfondir les questions qui sont sur toutes les lèvres. En outre, Lise Magnier a proposé l’autre jour, au nom du groupe Les Constructifs, un autre chemin, parce qu’il faut trouver rapidement 10 milliards d’euros.
La parole est à Mme Valérie Rabault, pour le groupe Nouvelle Gauche. J’ai rappelé tout à l’heure que certaines questions, restées jusqu’à maintenant sans réponse, avaient été posées au ministre en commission des finances. Je rejoins les propos de notre collègue Vigier sur la motion de rejet préalable, mais il s’agit là d’une motion de renvoi en commission, qui nous permettrait de prendre un peu plus de temps en commission pour se poser des questions et y répondre.
Par conséquent, nous voterons pour la motion de renvoi en commission, qui vient d’être présentée par notre collègue Éric Coquerel. Nous souhaitons en effet obtenir les montants, en euros sonnants et trébuchants, perçus par les entreprises gagnantes et manquants aux entreprises perdantes.
Par ailleurs, certaines entreprises forment actuellement des recours contre l’État : nous voudrions avoir une base juridique, qui nous assure, comme l’a dit notre collègue de La République en marche, qu’il n’y aura pas, dans quelques mois, dans un an ou dans deux ans, de nouveaux recours contre ces dispositions, qui coûteraient encore plus que 10 milliards d’euros. C’est pour cette raison, monsieur le président, que nous voterons cette motion de renvoi en commission.
Très bien ! La parole est à M. Jean-Luc Mélenchon, pour le groupe La France insoumise. Je ne voudrais pas que la qualité des arguments de mon camarade Éric Coquerel fasse perdre de vue les questions qui ont été posées et dont la pertinence me semble appeler des réponses.
D’abord, il y a anguille sous roche : une mesure a été prise par le Gouvernement, qui avait été mis en garde par des parlementaires dans cet hémicycle. La mesure s’applique et il ne se passe rien ; des armadas de juristes n’y voient que du feu. Et puis soudain, un matin, quatre ans après, ces derniers se réveillent et affirment que quelque chose ne va pas. Quatre ans après ! Comment expliquez-vous un tel décalage ? La question est posée au Conseil d’État, qui la renvoie au Conseil constitutionnel, lequel aperçoit une différence de traitement entre les filiales au motif, évidemment, de la législation européenne, devant laquelle nous nous inclinons.
Je vous ai posé une question pendant le débat sur le projet de loi de finances, monsieur le ministre, et, si urgente que soit la décision à prendre, elle pouvait attendre dix ou quinze jours. Il nous faut une réponse à cette question : comment se fait-il que personne dans l’État, ni à Bercy ni parmi les responsables politiques – ministres ou proches du Président de la République, François Hollande –, ne se soit rendu compte de quelque chose ? Quelqu’un a-t-il donné l’alerte ? Dans ce cas, qui était-ce et pourquoi n’en a-t-il pas été tenu compte ?
Vous m’avez alors répondu, monsieur le ministre – et je suis persuadé de votre bonne foi –, que vous alliez enquêter et que nous le saurions bientôt. J’ai lu depuis, dans le journal d’un palmipède satirique, que le chef de l’État en aurait pris ombrage, et contre vous spécialement, parce que vous feriez des inquisitions qui l’approcheraient de trop près. Naturellement, cela ne doit pas être vrai. Mais enfin, vous nous devez une réponse : qui a permis qu’un désordre pareil s’établisse, dont la conséquence est que l’État doit 10 milliards d’euros, qu’il ait fallu quatre ans pour s’en rendre compte et que nous n’ayons qu’à peine quinze jours pour le réparer ?
Chers collègues de La République en marche, dont je suis également persuadé de l’absolue bonne foi, vous pensez que vous allez libérer l’énergie de je ne sais trop quoi en cessant de taxer. Permettez-moi de vous dire que la classe sociale qui a été capable d’engranger 55,5 milliards d’euros de dividendes plutôt que d’investir, est parfaitement capable de trouver dans le fond de ses poches les 10 milliards qui nous manquent, de même que les 9 milliards que vous êtes en train de leur offrir avec la suppression de l’impôt sur la fortune.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
(La motion de renvoi en commission, mise aux voix, n’est pas adoptée.) Dans la discussion générale, la parole est à M. Fabien Roussel. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le rapporteur général, mes chers collègues, permettez-moi de revenir une nouvelle fois sur l’actualité et de remettre ce projet de loi de finances rectificative dans le contexte du nouveau scandale d’évasion fiscale qui implique des multinationales françaises et révèle encore l’ampleur de l’optimisation fiscale : en toute légalité, des multinationales font tout pour échapper à l’impôt. Et vous voulez ramener celui-ci à 25 %, parce que, comme l’a dit ma collègue Cendra Motin, il asphyxie nos entreprises ! Pour ces entreprises-là, il y aura toujours trop d’impôt.
D’ailleurs, monsieur le ministre, les
Panama papers . Quoi que vous en disiez, nous sommes encore en train de discuter du PLF pour 2018.
Allez-vous mettre en place des mesures de contrôle et de vérification pour traquer les montages d’optimisation fiscale que les grands groupes pourraient mettre en place pour contourner cette contribution exceptionnelle ? Il est à craindre que les entreprises réalisent des écritures comptables ou passent des provisions dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines, afin de réduire le montant qu’elles devront effectivement verser à l’État au titre de cette contribution. Nous ne pouvons fermer les yeux sur cette éventualité. Les révélations des
Paradise papers doivent nous servir de piqûre de rappel.
Monsieur le ministre, vous nous dites également que cette contribution permettra de rapporter entre 4 et 5 milliards d’euros aux caisses de l’État dès 2017. Quelles procédures de contrôle effectif comptez-vous mettre en œuvre pour garantir ce rendement ? Si, en définitive, il n’y avait pas 4 ou 5 milliards d’euros perçus par l’État cette année, mais 2 ou 3 milliards, que se passerait-il en 2018 ? Le reste à charge pour les Français, pour le moment chiffré à 5 milliards d’euros, passerait-il à 7 ou 8 milliards d’euros l’année prochaine ?
En réalité, la nécessité de pérenniser cette contribution est inévitable, même à un taux moindre, pour en garantir le rendement dans la justice sociale et fiscale. Nous vous proposerons un amendement en ce sens, fixant le taux des contributions additionnelles à 7,5 % dès 2018, afin de garantir les ressources attendues par l’État, contourner les éventuelles pratiques d’optimisation fiscale et compenser dans le budget de l’État la suppression unilatérale de la contribution de 3 % sur les dividendes.
Enfin, le fait de recourir à l’endettement pour financer les 5 milliards d’euros soulève bien des questions, car la dette et les déficits publics cessent d’être des problèmes lorsqu’il s’agit des grandes entreprises et des riches contribuables. En revanche, quand il faut financer des investissements majeurs pour l’avenir, trouver des fonds pour nos hôpitaux, pérenniser des contrats aidés, les choses deviennent plus compliquées. C’est tout simplement déconcertant.
L’État va devoir verser des intérêts sur cette somme : disposez-vous, monsieur le ministre, d’un chiffrage précis de la charge d’intérêts qui sera à verser au titre du recours à l’endettement sur ces 5 milliards d’euros ? En clair, quel sera le coût net de ce choix budgétaire ?
Il y a, on le voit bien, un autre chemin à prendre pour répondre aux enjeux liés à ce contentieux, à ce fiasco fiscal. Un chemin plus juste et plus durable, car il est incontestable que les premiers perdants du plan que vous nous proposez aujourd’hui seront les Français. Pérennisez donc cette contribution et ôtez-lui son caractère exceptionnel. Revoyez en profondeur la question du milliard d’euros d’intérêt à verser au titre de ce contentieux. La puissance publique ne saurait se soumettre au versement d’un tel montant. Voilà quelques pistes sur lesquelles nous pourrions avancer et que nous aborderons au cours de la discussion.
, les Luxleaks et maintenant les Paradise papers sont autant de scandales dénoncés grâce au travail exemplaire de plus de quatre cents journalistes, répartis dans quatre-vingt-quinze médias et soixante-sept pays. Est-il normal de laisser une telle somme d’investigations aux seuls journalistes ? N’est-il pas temps pour les pays concernés d’agir fermement et résolument, en y mettant les moyens appropriés ? Après tout, ce sont quand même les États les premiers lésés. Oui, il devient urgent de lutter efficacement contre des mécanismes toujours plus élaborés d’évitement fiscal. Il en va de la finance comme du dopage : les tricheurs ont toujours un temps d’avance ! Force est de constater qu’aujourd’hui les multinationales et les groupes financiers paient en proportion moins d’impôt qu’une PME.
C’est dans ce contexte que l’État doit verser 10 milliards d’euros aux grands groupes français, en demandant à nos concitoyens d’en financer la moitié. Vous nous proposez donc de financer ces 10 milliards d’euros en mettant à contribution les grandes entreprises, à hauteur de 5 milliards d’euros. Selon votre schéma budgétaire, le reste à charge devra être supporté par les Français, ce qui nous paraît tout simplement inacceptable, pour au moins deux raisons.
La première tient aux profits accumulés et aux dividendes versés depuis cinq ans par les grands groupes financiers. Quand j’entends parler d’asphyxie des grandes multinationales, laissez-moi, mais je pouffe ! Les dividendes versés par ces groupes ont atteint 38 milliards d’euros en 2013, 56 milliards en 2014, 47 milliards en 2015, 56 milliards en 2016 et peut-être encore davantage en 2017 – on parle bien de dividendes versés après bénéfices. Ces chiffres montrent que la contribution de 3 % sur les dividendes, dont il est ici question et que vous proposez de supprimer sans compensation, n’a pas freiné la distribution des dividendes dans notre pays. Malheureusement, en cinq ans, l’État n’aura ainsi prélevé que 9 milliards d’euros sur les 300 milliards d’euros de dividendes versés. Ces montants montrent que nous devons en réalité aller beaucoup plus loin sur le plan fiscal pour favoriser la redistribution des richesses et améliorer le financement de l’économie réelle.
La seconde raison du caractère inacceptable de votre décision de faire payer l’addition de 5 milliards d’euros à nos concitoyens tient aux choix fiscaux que vous avez opérés dans le cadre du budget pour 2018. C’est là que le bât blesse : vous demandez aux Français de payer 5 milliards d’euros en plus en 2018, alors qu’ils devront déjà accepter la réduction des APL, une période de vaches maigres pour les collectivités locales et la hausse massive de la CSG, quand, dans le même temps, vous disloquez l’impôt de solidarité sur la fortune et mettez en place le prélèvement forfaitaire unique. Ces deux réformes vont coûter
a minima 5 milliards d’euros à l’État. C’est d’ailleurs le montant que vous proposez de faire payer aux Français pour rembourser cette taxe de 3 % sur les dividendes.
Monsieur le ministre, il est encore temps de revenir sur la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune et sur l’entrée en vigueur de la
flat tax La parole est à Mme Amélie de Montchalin. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le rapporteur général, monsieur le président de la commission des finances, mes chers collègues, « nous voyons l’avenir par un seul côté, le passé nous apparaît sous plusieurs faces », disait Goethe. Elle a des lettres ! Comment voyons-nous l’avenir ? Par un seul côté, en effet : celui du sérieux, de la responsabilité et de la sincérité. Ce côté est celui des engagements enfin tenus et d’une trajectoire budgétaire ambitieuse mais réaliste. Ce côté, cet avenir, c’est celui d’un cap doublement clair : des dépenses publiques plus efficaces et une fiscalité au service du pouvoir d’achat, de l’investissement et de l’emploi. Ce côté, cet avenir, c’est celui qui nous a poussés à prévoir la baisse de l’impôt sur les sociétés jusqu’à 25 % en 2022 – en commençant par les PME –, qui nous a poussés à prévoir la transformation du CICE en une baisse de cotisations sur le travail pour tous les secteurs et tous les salariés, et qui nous a poussés à prévoir un grand plan d’investissement public pour soutenir l’innovation et compléter l’investissement privé.
Mais cet avenir ne peut pas se construire aveuglément. Comme nous le dit Goethe, le passé, lui, nous apparaît aujourd’hui sous plusieurs faces. Cet été, le passé se présentait sous la face du doute, de l’insincérité pointée par la Cour des comptes. Face à l’insincérité, nous n’avons pas quant à nous détourné le regard et avons pris par décrets des décisions difficiles mais courageuses pour nous redonner les moyens de retrouver enfin un déficit inférieur à 3 % de PIB en 2017.
Plus tôt cette année, le passé se présentait sous une face d’imprévision : aucune provision budgétaire sérieuse n’a été faite sous le précédent quinquennat alors que, depuis la fin de 2015, nous savions que la Cour de justice de l’Union européenne ne permettrait pas à la France de taxer sans distinction les dividendes distribués, qu’ils soient générés par des activités de filiales européennes ou françaises. Face à l’imprévision, nous n’avons pas détourné le regard, nous avons pris acte de la fin de cette taxe sur les dividendes et provisionné dans notre loi de programmation 5,7 milliards de remboursements d’ici à 2021 aux entreprises concernées.
Mais, depuis quelques semaines, le passé se présente sous sa face d’urgence : urgence à respecter le jugement du Conseil constitutionnel, urgence à rembourser 10 milliards aux 5 000 entreprises indûment taxées depuis 2012, urgence à agir pour que nous ne fassions pas payer encore plus longtemps aux Français les 4,8 % d’intérêts moratoires que nous impose la loi à chaque instant où nous tardons.
Face à l’urgence, nous ne détournons pas le regard. Nous agissons pour que cesse enfin ce qui prend aujourd’hui des allures de feuilleton à rebondissements. Nous sommes députés, pas scénaristes. Les Français attendent de nous du sérieux ; ils n’attendent pas de nous du suspens.
Très bien ! Alors oui, sans suspens, nous rembourserons d’ici à la fin de l’année prochaine les 10 milliards d’euros et, oui, nous le ferons sans mettre en péril nos engagements européen et national de rester sous la barre des 3 % de déficit.
Oui, nous faisons appel à 320 très grandes entreprises qui font des bénéfices en 2017 pour contribuer à hauteur de 5 milliards d’euros afin de financer ce remboursement rapide.
Oui, nous faisons un choix assumé, celui d’une surtaxe dont certains trouveront peut-être que les paramètres sont assez peu sophistiqués. Il n’en reste pas moins que notre but, compte tenu des circonstances, ce n’est pas d’être sophistiqués mais efficaces, solides budgétairement, juridiquement et constitutionnellement pour que cette surtaxe exceptionnelle le reste.
Chers collègues, le groupe La République en marche soutient ce projet de loi de finances rectificative exceptionnel. Il permet de traiter séparément un problème spécifique et unique que nous devons solder pour avancer.
Mais nous sommes lucides, car il est de notre devoir de parlementaires de rester pleinement mobilisés pour suivre au plus près, avec le Gouvernement, l’évolution des contentieux et questions prioritaires de constitutionnalité en cours.
Très bien ! Nous demandons donc ici très solennellement toutes les informations, toutes les données et tous les moyens nécessaires pour évaluer les provisions pour contentieux, qu’elles soient comptables ou budgétaires, qu’elles soient existantes ou à venir. Très bien ! Comme Dominique Lefebvre il y a un an dans son rapport spécial, nous demandons très solennellement au Gouvernement « d’appliquer l’article 104 de la loi de finances pour 2014 pour que le Parlement reçoive automatiquement tous les six mois les lettres de mise en recouvrement et les avis motivés de la Commission européenne pouvant avoir une incidence sur les finances de l’État ». Très bien ! Nous agissons aujourd’hui pour solder le passé sous toutes ces faces, mais nous souhaitons également ici nous assurer que nous ne gageons pas plus loin l’avenir et son seul côté qui vaille à nos yeux, celui du soutien à l’emploi, au travail, à l’épargne des Français et surtout, avant tout, à l’activité de nos entreprises. (Applaudissements sur les bancs du groupe REM.) La parole est à M. Gilles Carrez. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission des finances, monsieur le rapporteur général, mes chers collègues, le conseil des ministres a adopté dans la matinée de jeudi dernier le texte qui nous est soumis cet après-midi. Dans la foulée, le ministre, M. Le Maire, a été auditionné par la commission des finances. Le lendemain matin, celle-ci s’est réunie pour examiner les rares amendements qui ont pu être présentés jusqu’au délai fatidique du jour même, à dix heures. Cet après-midi, nous voilà donc réunis pour examiner ce collectif. En vingt-quatre ans de présence continue sur ces bancs, je n’ai jamais connu une cadence aussi infernale.
À quoi sert donc ce rythme forcené ? À créer un impôt, une contribution exceptionnelle, en quelques jours, qui rapportera plus de 5 milliards d’euros. Sous la même cadence, la majorité votera, les yeux bandés, aveuglément, un dispositif dont nous ne connaissons rien.
Vous avez opposé un silence à Valérie Rabault qui, tout à l’heure, vous a demandé à nouveau de connaître les 320 entreprises concernées par cette contribution exceptionnelle, de même que la répartition des éventuels remboursements de la taxe sur les dividendes qui a été annulée – dans son rapport, le rapporteur général ne peut rien dire sur cette ventilation.
Face à une telle absence de chiffres, face à une telle opacité, une évidence – grave –, que j’illustrerai par deux exemples, s’impose malgré tout : celle de l’injustice.
Soit une entreprise qui, depuis 2013, n’a pas distribué de dividendes, qui a tout réinvesti pour autofinancer ses investissements.
C’est bien ! Grâce à eux, en 2017, elle fait un bon résultat. Elle sera taxée au maximum et son comportement vertueux sera pénalisé : pas ou peu de remboursements, une contribution exceptionnelle maximale.
Soit, à l’inverse, une entreprise dont les actionnaires voraces…
Il y en a ? (Sourires). …ont exigé que la quasi-totalité du résultat soit distribué depuis 2013 sous forme de dividendes et qui, en 2017, réalise conséquemment un résultat nul, voire négatif : elle bénéficiera d’un maximum de remboursements.
Derrière une telle injustice se cache quelque chose de beaucoup plus grave, et c’est pourquoi, monsieur le ministre, nous avons besoin de données. Je crois que vous ne pourrez pas nier cette réalité : ce sont avant tout les entreprises françaises, qui font des résultats en France, qui seront taxées. À travers cette contribution exceptionnelle, c’est donc l’emploi et l’investissement en France que vous sanctionnez !
Bien sûr, vous arguerez de l’héritage, de la nécessité de trouver des recettes et de ce que cette surtaxe a déjà été utilisée à plusieurs reprises : surtaxe Juppé en 1996 afin de se qualifier pour l’euro, surtaxe Strauss-Kahn en 1998, plus récemment, à la fin de 2011, surtaxe Fillon pour réduire le déficit. Vous vous dites donc, face à l’imbroglio juridique : « Choisissons une solution à peu près solide juridiquement, choisissons la solution de facilité ! » Je pense, quant à moi, que votre précipitation conduira à prendre une mauvaise option.
De surcroît, monsieur le ministre, vous êtes – nous sommes, d’ailleurs – en pleine schizophrénie. Il y a quelques jours à peine, vous nous avez annoncé à cette tribune, triomphant, que le taux de l’impôt sur les sociétés passerait à 25 % au plus tard en 2022. A peine êtes-vous nommé, dès 2017, que votre première action est de porter cet impôt à 45 %.
Vous êtes un peu de mauvaise foi, monsieur Carrez ! D’ailleurs, monsieur le ministre, si l’on ajoute 45 % à 30 % de prélèvement forfaitaire unique, cela fait 75 %. Or le Conseil constitutionnel a jugé il n’y a pas si longtemps que, au-delà d’un certain taux de cumul – vers 70 % ou 75 % –, l’impôt devient confiscatoire.
Hormis ce problème juridique, que j’évoque au passage, quelle éclatante démonstration faites-vous, monsieur le ministre, de ces maux français que sont l’instabilité et l’imprévisibilité fiscale ? En France, un ministre dit une chose puis son contraire à quelques jours de distance !
Je conteste formellement l’analyse de M. Carrez ! Je ne conteste pas l’héritage : il y a eu un engrenage fatal. L’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne de mai dernier a provoqué une question prioritaire de constitutionnalité et, le 6 octobre dernier, le Conseil constitutionnel, saisi par le Conseil d’État, a annulé la totalité de la taxe.
Lorsqu’elle a été créée, en juillet 2012, nous n’avons été que deux députés, Charles de Courson et moi-même, à demander au Gouvernement s’il était bien sûr que la création de cette taxe sur les dividendes était judicieuse. J’ai l’honnêteté de reconnaître, comme le rapporteur général l’a dit, que nous n’avions pas soulevé la question d’un risque d’incompatibilité européenne.
Personne ne l’a fait ! En séance publique, en tout cas. Mais Charles de Courson et moi-même avions tout de même dit que d’autres choix étaient peut-être possibles. Je me souviens très bien qu’il avait déposé un amendement visant à proposer une surtaxe à l’impôt sur les sociétés… Epsilonesque ! …et que j’avais moi-même proposé une généralisation de la retenue à la source – mais avec un taux beaucoup plus bas – sur les OPCVM. Comme je trouve que la surtaxe que vous proposez pénalisera la France, je trouvais alors inadmissible que la suppression pure et simple de la retenue à la source sur les OPCVM revienne à supprimer toute taxe sur les transferts gigantesques de dividendes vers les fonds de pension américain et canadien, sans aucune contrepartie. Quand je lis ce matin dans la presse qu’une taxe de 20 % sera créée aux États-Unis sur tous les produits fabriqués à l’extérieur, je me demande ce que nous faisons, monsieur le ministre, pour défendre les intérêts fiscaux de notre pays et de l’Europe. Très bien ! Nous n’arrêtons pas d’assister à des défaites fiscales qui pénalisent avant tout l’activité, l’emploi et l’investissement en France et en Europe ! Je souhaiterais que vous soyez beaucoup plus actif, monsieur le ministre, quant à l’harmonisation de l’assiette de l’impôt sur les sociétés. Depuis vingt ans que je suis dans cette maison, nous avons plus reculé qu’avancé en la matière. C’est vrai ! Le rapporteur général l’a dit, le président de la commission des finances l’a dit : comme eux, je conteste la manière dont notre commission est informée. Je reprends donc le fil précisément. En fait, nous n’avons eu aucune information sincère ou fiable, jusqu’à la mi-octobre. Dans son rapport sur le projet de loi de finances pour 2018, qui date d’une quinzaine de jours, le rapporteur général fait état d’informations inexactes. En effet, la programmation des remboursements au titre de l’annulation de la taxe sur les dividendes suite au contentieux s’élève à 300 millions en 2018 et à 1,8 milliard les années suivantes, pour un coût total de 5,7 milliards.
Or, monsieur le ministre, depuis le mois de juillet, voire depuis la fin du mois de juin, vous disposiez des informations qui permettaient de dire que ce contentieux allait déboucher sur des montants très importants.
Non, vous ne pouvez pas dire cela, monsieur Carrez ! Monsieur le ministre, dans la décision du Conseil constitutionnel, j’ai regardé à quelle date les différents avocats fiscalistes qui défendent les intérêts des entreprises ont envoyé leur mémoire au Conseil d’État : tous l’ont fait au mois de juillet. C’est faux, monsieur Carrez ! Or je me souviens qu’au début du mois de juillet, nous avons eu à traiter des décrets d’avance et du décret d’annulation pour un autre héritage, le fameux héritage que vous avez tellement mis en avant, celui des 4 milliards de sous-budgétisation dans le budget pour 2017 fabriqué par le précédent gouvernement. Et vous vous êtes bien gardé, à l’époque, de nous donner des informations ! Je me souviens très bien qu’en commission nous n’avons pas eu le début d’une information sur ce contentieux, alors que les choses étaient déjà nouées dans le cadre de la QPC, au Conseil d’État, et même au Conseil constitutionnel, qui avait déjà les éléments du dossier. Vous ne me ferez jamais croire que le Gouvernement ne disposait pas des éléments dont disposaient le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel dans le courant du mois de juillet.
Nous travaillons dans des conditions absolument déplorables. C’est, monsieur le président, la négation d’un travail parlementaire de qualité. Cet après-midi, nous allons voter un texte à l’aveugle et prendre une décision à la va-vite – peut-être qu’il n’y en avait pas d’autre à prendre, mais il faudrait au moins y réfléchir…
Si, si ! …tout simplement parce que le Parlement n’a pas été correctement informé. En 2012, vous avez eu du temps, et cela ne vous a pas empêché de prendre de mauvaises décisions ! En 2012, monsieur le ministre, vous étiez membre de la commission des finances et je ne vous ai pas entendu pointer les difficultés, comme nous avons été quelques-uns à le faire. D’ailleurs, puisque vous parlez de 2012, nous, nous avons proposé que l’on ne traite pas la question du contentieux des OPCVM, dont nous avons hérité, dès le collectif de l’été, mais qu’on attende le collectif de fin d’année. Et c’est exactement ce que je veux vous proposer cet après-midi. Attendons quelques semaines, pour être sûrs que nous prenons la bonne décision.
Il y a un autre point qui m’échappe un peu. Je relisais tout à l’heure l’avis du Haut Conseil des finances publiques, qui présente la comptabilisation en budgétaire, mais surtout en maastrichtien, ce qui nous intéresse, car je pense comme vous qu’il faut coûte que coûte atteindre notre objectif et passer sous les 3 % en 2017. La France est le dernier pays en déficit excessif depuis 2009 et on ne peut pas continuer comme cela. Mais, qu’est-ce que l’on nous dit ? On nous dit que, pour que le remboursement soit vraiment comptabilisé en dépenses maastrichtiennes, il faut que la créance de l’entreprise sur l’État soit certaine. Est-ce que vous allez réellement faire valider l’équivalent de 4 milliards de remboursement par vos services fiscaux d’ici à la fin de l’année ? Permettez-moi d’en douter, monsieur le ministre. Je souhaiterais donc que nous nous donnions un peu de temps pour trouver une solution plus appropriée.
Je voudrais terminer cette intervention en formulant une proposition et trois questions.
La proposition a déjà été faite excellemment par le rapporteur général et rappelée tout à l’heure par Amélie de Montchalin. On ne peut pas continuer ainsi et je vous invite, monsieur le président, monsieur le rapporteur général, à lancer une mission d’information pour examiner tous les contentieux européens qui sont en cours. Je songe à Steria, aux OPCVM ou à De Ruyter, qui m’inquiète. Il faut que nous examinions tout cela, en ajoutant – et c’est une proposition très importante de notre collègue François Pupponi – les QPC en cours, car elles deviennent diaboliques. C’est une QPC qui nous coûte aujourd’hui 10 milliards d’euros, il ne faut pas l’oublier. Il faut donc que nous fassions ensemble ce travail objectif, en associant tous les groupes. Et, pour ma part, je suis vraiment prêt à y participer.
J’en viens à mes trois questions. Je passe rapidement sur la première, car Charles de Courson la développera. Êtes-vous sûr que ce que vous proposez ne nous fait pas courir le risque d’une rupture d’égalité, notamment pour les groupes français qui ont beaucoup de filiales à l’étranger ?
Deuxièmement, notre collègue Jean-Paul Mattei a posé, jeudi, une très bonne question, à laquelle vous n’avez pas répondu. Il vous a demandé quelle serait l’incidence de cette mesure sur les recettes du PFU en 2018. Il est évident qu’il y aura moins de dividendes, et vous ne corrigez rien du tout, comme le signale d’ailleurs le Haut Conseil des finances publiques, qui est incapable de donner un avis, alors que, d’habitude il donne un avis sur chaque collectif budgétaire.
J’en viens à ma dernière question. Votre précipitation, votre volonté de trouver 5 milliards d’euros si rapidement, dès 2017 – car si vous attendiez le collectif budgétaire de fin d’année, la recette ne viendrait qu’en 2018 – est-ce que cette précipitation n’est pas aussi une manière de vous assurer à bon compte que vous atteindrez l’objectif des 2,9 % ? Si, dans quelques semaines, vous venez nous expliquer triomphalement que vous avez réussi à atteindre 2,8 %, 2,7 %, voire 2,6 % en vous félicitant d’avoir fait mieux que 2,9 % grâce à votre excellente gestion, ce sera en réalité parce que vous aurez instauré dans l’urgence une surtaxe qui ne s’imposait pas.
Toutes ces questions méritent des réponses. Je ne veux pas vous faire un procès d’intention. Il est vrai que vous héritez d’une situation budgétaire que vous devez prendre en compte, mais ce que je souhaiterais – et vous ne pourrez qu’être d’accord avec moi, monsieur le président – c’est que l’Assemblée nationale soit davantage respectée et que, avant de faire la loi, et pour qu’il s’agisse d’une bonne loi, on lui donne toutes les informations utiles et le temps de réfléchir, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) Vous avez raison ! Vous savez, monsieur Carrez, que je m’interdis, comme tous les autres présidents de l’Assemblée nationale avant moi, et comme, en général, tous les présidents de séance, d’intervenir sur le fond dans les débats de notre assemblée. Il ne m’appartient pas de le faire et je ne peux donc pas répondre à votre intervention.
Sur la forme, néanmoins, vous savez comme moi, pour avoir été président de la commission des finances et rapporteur général du budget, que nous sommes un certain nombre à penser qu’il faut renforcer les moyens de notre assemblée, notamment en termes d’évaluation et de contrôle. Peut-être cela permettrait-il d’éviter le genre de problèmes que nous avons connus par le passé.
Vous savez aussi que j’ai installé des groupes de travail, qui vont bientôt rendre leurs premières conclusions, pour améliorer le fonctionnement de notre assemblée sur l’évaluation et le contrôle, comme sur la procédure législative, y compris l’examen du budget.
Je tenais à faire cette mise au point sur la forme, qui n’implique pas une participation au débat sur le fond.
La parole est à M. Jean-Paul Mattei.
Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission, monsieur le rapporteur général, il n’est pas évident de passer dans la discussion générale entre Gilles Carrez et Charles de Courson. C’est un honneur pour nous ! (Sourires.) Comme j’ai eu l’occasion de le dire en commission des finances : à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Après une présentation du texte jeudi dernier en Conseil des ministres et un examen en commission vendredi, au moment même où différentes missions budgétaires étaient discutées en commission élargie et en séance, nous examinons aujourd’hui ce texte nécessaire à l’équilibre budgétaire des années 2017 et 2018.
Il est nécessaire, et même capital, pour notre équilibre budgétaire et notre sortie programmée de la procédure de déficit excessif. Le groupe du Mouvement démocrate et apparentés, vous le savez, monsieur le ministre, est particulièrement attaché à cet objectif, qui nous permettra de retrouver notre voix en Europe. Nous n’aurions jamais dû entrer dans ce processus de déficit excessif et nous soutenons donc sans réserve cette volonté du Président de la République et du Gouvernement d’en sortir enfin.
Ce premier projet de loi de finances rectificative pour 2017 prévoit donc la mise en place de deux contributions additionnelles exceptionnelles à l’impôt sur les sociétés pour assurer le maintien du déficit public sous les 3 % du PIB. Cette décision, cela a été dit maintes fois, fait suite à la décision de la Cour de justice de l’Union européenne du printemps dernier et, surtout à celle du Conseil constitutionnel du 6 octobre de censurer intégralement la contribution de 3 % sur les dividendes mise en place dès 2013. Qu’une taxe qui a été votée en 2012 – et à laquelle le Conseil constitutionnel n’avait rien trouvé à redire à l’époque – et qui a produit près de 10 milliards d’euros en moins de cinq ans puisse être jugée inconstitutionnelle après tant de temps laisse un peu perplexe – cela a déjà été dit maintes fois.
Il n’en demeure pas moins que c’est au gouvernement actuel d’assumer les faits et de trouver des solutions pour ne pas enrayer la machine que les textes budgétaires en cours d’examen ont façonnée. Face à ces circonstances exceptionnelles, qui prennent la forme d’un remboursement de près de 10 milliards d’euros, répartis de manière équitable sur 2017 et 2018, la réponse du Gouvernement est à la fois forte et courageuse : forte, car elle intervient moins d’un mois après la décision du Conseil constitutionnel – qui, à mon sens, n’était pas forcément prévisible –, le temps de prévoir un dispositif assurant pas moins de 5 milliards d’euros de recettes dès 2017, dans un cadre juridique solide ; courageuse, car, dans une telle situation, il n’y avait pas de solution idéale.
Pour le groupe du Mouvement démocrate et apparentés, la proposition du Gouvernement est celle qui paraît la plus juste et la plus adaptée. Il faut assumer ensemble le fait que les entreprises qui paieront ne seront pas forcément celles qui seront remboursées – en tout cas, pas dans les mêmes proportions. Cette taxe n’est peut-être pas idéale, c’est vrai, mais elle est calibrée de telle façon qu’elle sera acceptable pour les redevables et ne mettra pas en péril les entreprises.
Vous avez, monsieur Carrez, soulevé le problème des sociétés qui auront distribué des dividendes et qui n’auront pas investi. Je ne vous ferai pas l’injure de vous expliquer la technique de l’amortissement, qui vient un peu atténuer le bénéfice. Si nous sommes techniciens, soyons-le jusqu’au bout. Cette mesure, disais-je, est acceptable et ne mettra pas en péril les entreprises, d’autant que certains amendements, qui devraient être acceptés, corrigeront les effets de seuil.
Nous souhaitons saluer une nouvelle fois le Gouvernement pour sa volonté de concertation avec les acteurs concernés, car je crois, monsieur le ministre, que vous avez beaucoup consulté. Efficacité, justice et concertation sont les piliers de l’action de notre majorité.
Notre groupe souhaite cependant appeler l’attention du Gouvernement et du Parlement sur deux points. Tout d’abord, la procédure budgétaire, telle qu’elle existe aujourd’hui, montre ses limites. Concevoir une taxe, ou même une loi, au détour d’un amendement déposé à la hâte et examiné seulement en séance, cela ne permet ni au Gouvernement de s’assurer de la solidité du dispositif proposé, ni au Parlement de jouer son rôle de contrôle et de proposition.
Par ailleurs, l’examen du texte dans un délai contraint fait que certains collègues devraient se trouver au même moment en commission des finances, en commission élargie, en séance, voire dans leur circonscription. Et que dire, enfin, de l’examen en séance jusqu’au milieu de la nuit ou le week-end, ce qui ne favorise ni la lucidité ni la sérénité des débats !
Des travaux sont en cours sur ce sujet, mais nous insistons ici sur l’importance d’être ambitieux, pragmatiques et concrets dans la rénovation du fonctionnement de notre assemblée, comme le disait tout à l’heure M. Carrez.
D’un point de vue budgétaire, ce projet de loi de finances rectificative, couplé à l’impact de la bascule du CICE en baisse de cotisations, ne prévoit une baisse significative du déficit public qu’en 2020, après une baisse de 2,9 % en 2017, 2,8 % en 2018 et 3 % en 2019, malgré une croissance qui s’accélère en 2017 et plusieurs réformes sectorielles d’ampleur. Cette trajectoire nous demande de maintenir au moins jusqu’en 2020 une maîtrise rigoureuse des finances publiques, tout en poursuivant la transformation annoncée dans le programme présidentiel autour des axes « Libérer » et « Protéger ».
Notre groupe, monsieur le ministre, sera particulièrement attentif à ces exigences. Malgré ces deux questions en suspens, qui trouveront leur réponse au cours de nos travaux, je vous confirme que le groupe du Mouvement démocrate et apparentés apportera son plein soutien à ce projet de loi de finances rectificative.
(Applaudissements sur les bancs des groupes MODEM et REM.) La parole est à M. Charles de Courson. Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, le projet de loi qualifié de « projet de loi de finances rectificative » plonge tous les spécialistes des questions fiscales, économiques et budgétaires dans un abîme de perplexité. En effet, ce texte pose trois types de question, d’ordre procédural, juridique et économique.
Tout d’abord, la procédure utilisée n’est pas respectueuse des droits du Parlement. Approuvé en Conseil des ministres le jeudi 2 novembre au matin – le jour des défunts –, ce texte a été présenté le jour même, à douze heures, en commission des finances. Il a été examiné par cette commission le lendemain, vendredi 3 novembre, et sa discussion en séance publique a été fixée au lundi 6 novembre à quinze heures.
Cette incroyable précipitation a abouti à vider largement le droit d’amendement de son contenu, puisque le délai séparant l’examen en commission de l’examen en séance publique a été fixé par le Bureau de l’Assemblée nationale en dérogation au principe des trois jours francs et s’est réduit, en fait, à une journée.
De plus, pour la première fois dans l’histoire parlementaire, le Parlement va discuter en même temps deux projets de loi de finances rectificative, le PLFR exceptionnel dont nous discutons aujourd’hui, qui a été approuvé en Conseil des ministres le 2 novembre dernier, et le PLFR traditionnel de fin d’année, qui, d’après les déclarations ministérielles, sera approuvé en Conseil des ministres le mercredi 15 novembre prochain. En effet, la discussion du premier ne sera pas terminée lorsque l’examen du second commencera. Vous avouerez qu’il y a là quelque chose de tout à fait absurde.
Comme le souligne le Haut Conseil des finances publiques dans son avis du 30 octobre 2017, ce PLFR est « singulier », car les évaluations de recettes pour 2017 ont été actualisées sur la base de celles qui figurent dans le PLF pour 2018, c’est-à-dire sur des informations remontant au début du mois de septembre 2017, soit à une date antérieure de deux mois à la date de dépôt du présent PLFR. Vous auriez dû, monsieur le ministre, réaliser les évaluations à la date de ce dépôt.
Plus grave encore : aucune actualisation des crédits budgétaires n’a été opérée dans ce PLFR au motif de « l’urgence entourant la préparation de cette mesure » – je cite l’exposé des motifs.
Nous le ferons pour le deuxième PLFR. Or cette pratique est contraire à l’article 32 de la loi organique relative aux lois de finances, qui dispose : « Les lois de finances présentent de façon sincère l’ensemble des ressources et des charges de l’État. » Vous avez donc, en procédant de la sorte, commis une première faute au regard de la loi organique. Aussi le Haut Conseil a-t-il refusé de donner son avis – ce qui ne s’était jamais vu depuis qu’il existe –, estimant, à juste raison, que : « Cette absence d’actualisation ne met pas le Haut Conseil en situation de porter une appréciation d’ensemble sur le cadre macroéconomique et la prévision de finances publiques associées à ce PLFR. »
On peut donc se demander non seulement si la procédure utilisée n’est pas contraire à l’esprit du règlement de l’Assemblée nationale s’agissant du respect des délais de dépôt des amendements, mais encore si la non-actualisation des recettes et des crédits budgétaires à la date de dépôt du projet de loi ne constitue pas une violation de l’article 32 de la loi organique relative aux lois de finances.
Ensuite, le projet de loi qui nous est proposé pose de redoutables problèmes juridiques.
En premier lieu, au regard du droit budgétaire. Lors de la discussion générale sur le projet de loi de finances pour 2018, le groupe Les Constructifs avait salué l’effort de sincérité de ce projet mais en assortissant ce commentaire de deux réserves de taille : la première concernait les dotations pour les opérations extérieures, sous-évaluées d’environ 500 millions d’euros ; la seconde portait sur l’annulation par le Conseil constitutionnel de la taxe de 3 % sur les dividendes. Alors même que le coût de cette annulation est estimé aujourd’hui à 10 milliards d’euros, seule une provision de 300 millions figurait dans le projet de budget pour 2018, 1,8 milliard étant par ailleurs prévu pour chacune des années 2019, 2020 et 2021. J’avais appelé votre attention sur ce point, monsieur le ministre, notamment lors des questions au Gouvernement. Il m’avait alors été répondu que les entreprises concernées mettraient beaucoup de temps à demander le remboursement. Aujourd’hui, vous dites l’inverse.
À cet égard, les auteurs du texte dont nous sommes saisis estiment, sans donner aucune explication, que la somme de 10 milliards sera répartie pour moitié sur 2017 et 2018. Cette répartition n’est pas conforme à la réalité : comment expliquer aux 318 entreprises frappées par les deux nouvelles taxes qu’elles devront les payer, pour l’essentiel, le 20 décembre 2017, sous la forme d’un acompte de 80 % du montant de ces deux impôts, et que celles d’entre elles qui ont payé la taxe de 3 % sur les dividendes seront remboursées sur deux exercices ? Vous avouerez que c’est un peu surprenant. Ainsi, le principe de sincérité pourrait ne pas avoir été respecté dans la présentation de ce PLFR pour 2017.
Un second problème concerne le risque de condamnation pour concussion des fonctionnaires des services fiscaux qui ont recouvré en 2017, postérieurement à la décision de la Cour de justice de l’Union européenne du 17 mai 2017 et à celle du Conseil constitutionnel du 6 octobre 2017, une partie des 2 milliards que cet impôt a produits en 2016. Dans les rapports annexés au PLFR et en commission, le Gouvernement a indiqué qu’il s’agissait d’une somme d’environ 200 millions d’euros, mais nous ne savons pas très bien quelle partie de la somme a été recouvrée postérieurement à ces dates – il s’agit probablement de la majeure partie. Des recours contentieux ont été déposés par des entreprises. Or, monsieur le ministre, aucune disposition qui tendrait à protéger les fonctionnaires concernés ne figure dans votre projet de loi.
Plus grave encore : ce PLFR, qui vise à créer deux nouveaux impôts, la contribution exceptionnelle et la contribution additionnelle, pour une recette de 5,4 milliards d’euros – 4,8 milliards en 2017 et 600 millions en 2018 –, paraît contraire à trois principes constitutionnels.
Le texte proposé par le Gouvernement est d’abord contraire au principe d’égalité. En créant deux taxes majorant chacune de 15 % l’impôt sur les sociétés des 318 entreprises réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 1 milliard d’euros et des 110 entreprises réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 3 milliards, il crée une rupture d’égalité entre ces deux catégories d’entreprises, car le montant du bénéfice, indicateur pertinent des facultés contributives des entreprises, n’est pas lié au montant de leur chiffre d’affaires.
D’autre part, la notion retenue pour le chiffre d’affaires n’est pas le chiffre d’affaires consolidé pour les groupes consolidés fiscalement, alors que c’est la société mère qui sera chargée de payer ces taxes. À l’inverse, pour les groupes étrangers, ce sont les filiales implantées en France qui régleront ces taxes.
Il existe une autre rupture d’égalité, manifeste : si une entreprise qui n’a pas distribué de dividendes entre 2013 et 2016 et n’a donc pas payé la taxe de 3 % est bénéficiaire en 2017, elle devra payer ces nouvelles taxes ;
a contrario , une entreprise qui a beaucoup distribué de dividendes entre 2013 et 2016 mais est déficitaire en 2017 se verra rembourser le montant des taxes réglées sur les dividendes versés tout en étant exonérée des nouvelles taxes.
La rupture d’égalité est également manifeste pour les mutuelles d’assurance : ne pouvant pas, statutairement, distribuer de dividendes, elles n’ont pas payé la taxe de 3 %, mais elles paieront ce nouvel impôt.
On pourrait aussi citer le cas des sociétés d’investissement immobilier cotées, qui étaient exonérées de la taxe de 3 % mais seront imposables à ces deux nouvelles taxes, et celui des réseaux bancaires mutualistes, qui, souvent, ne distribuent pas de dividendes ou fort peu, et seront eux aussi frappées par lesdites taxes.
Ce PLFR violerait un deuxième principe constitutionnel : le principe de non-rétroactivité. En effet, il crée deux taxes manifestement rétroactives. Dans sa jurisprudence, le Conseil constitutionnel considère que la rétroactivité en matière fiscale est constitutionnelle sous deux réserves : le respect de la non-rétroactivité des sanctions fiscales plus sévères ; l’existence d’un motif impérieux d’intérêt général. S’il n’y a pas de problème, en l’espèce, au regard de la première réserve, il y en a un au regard de la seconde, car le Conseil constitutionnel n’admet pas qu’un motif purement financier puisse justifier l’atteinte à des situations légalement acquises. Or tel semble être le cas, puisque, d’après l’exposé général des motifs, la création de ces deux nouvelles taxes a pour objectif d’ « assurer le retour du déficit public sous le seuil de 3 % du PIB ».
Si le Conseil constitutionnel venait à considérer que l’article 1er du PLFR pour 2017 constitue en fait une loi de validation partielle, dans la mesure où il fait payer les nouvelles taxes, pour un produit de 5,4 milliards d’euros, à une partie des contribuables qui avaient déjà réglé la taxe de 3 % sur les dividendes entre 2013 et 2017, pour un montant de 10 milliards, les risques d’annulation seraient encore plus élevés. Or la présentation de cette mesure, qui aggrave les charges nettes des remboursements pour 223 entreprises et l’allège pour 95 autres, tend à montrer qu’il peut s’agir d’une loi de validation partielle.
Le texte pose un problème au regard d’un troisième principe constitutionnel : le droit de propriété. En effet, on peut se demander si l’article 1er n’aboutit pas à une pression fiscale dépassant le plafond constitutionnel de 70 à 75 % des revenus. Prenons le cas d’une société industrielle. Après application de l’impôt sur les sociétés majoré, il ne restera que 55,6 % du bénéfice avant impôt. Puis l’actionnaire paiera ensuite la CSG à 15,5 % et l’impôt sur le revenu, le cas échéant au taux maximal de 45 %. L’ensemble de ces impôts représentera alors 78,3 % du bénéfice avant impôt.
Enfin, ce PLFR pose un problème au regard du droit européen. Compte tenu de la jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne, on peut s’interroger sur la compatibilité des deux taxes qu’il crée avec les principes de libre circulation des capitaux et de non-discrimination entre les entreprises au sein de l’Union européenne. En effet, les groupes français fiscalement intégrés pourront compenser les déficits de leurs filiales avec les bénéfices de leurs autres filiales situées en France ou dans d’autres pays, puisque les deux taxes s’appliqueront sur un bénéfice consolidé, alors que les groupes dont la société mère est implantée dans un autre pays européen ne pourront pas imputer sur les bénéfices de leurs filiales françaises les déficits de leurs filiales situées dans un pays tiers.
J’en viens à mon avant-dernier point :…
Je vous prie de conclure, monsieur de Courson. …ce texte visant à une hausse brutale de l’impôt sur les sociétés est contradictoire avec la politique d’allégement programmé du taux de l’impôt sur les sociétés et de redressement des finances publiques.
Notre groupe est hostile à la solution préconisée par le Gouvernement, mais, comme nous sommes constructifs, monsieur le ministre, je termine mon propos en vous faisant une proposition.
(« Ah ! » sur divers bancs.) Il s’agit d’une mesure très simple, déjà utilisée, qui consisterait à cristalliser les créances fiscales, y compris les intérêts de retard, que détiennent sur l’État les entreprises ayant réglé la taxe de 3 %. Cette créance serait remboursable sur dix ans et porterait un intérêt fixé au taux des obligations assimilables du Trésor à dix ans, soit actuellement 0,8 %, ce qui permettrait de résoudre le problème des intérêts légaux de 4,8 %. Cette créance serait mobilisable.
En conclusion, en juillet 2012, nous avions été deux députés, Gilles Carrez et moi-même, à soulever des objections contre la taxe de 3 % sur les dividendes ; nous n’avions pas été entendus. Aujourd’hui, Gilles Carrez et moi-même vous faisons part de nouvelles objections ; écoutez-nous avant qu’il ne soit trop tard !
(Applaudissements sur les bancs des groupes LC et LR.) Vous avez largement dépassé votre temps de parole, monsieur de Courson. La parole est à Mme Valérie Rabault, pour dix minutes maximum. Vous n’y arriverez pas, chère collègue ! Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission des finances, monsieur le rapporteur général, mes chers collègues, nous nous retrouvons cet après-midi pour examiner un projet de loi de finances rectificative pour 2017 qui tend à créer une surtaxe à l’impôt sur les sociétés pour les entreprises réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 1 milliard d’euros.
Comme vous l’avez indiqué, monsieur le ministre, cette proposition vise à compenser le remboursement de la taxe de 3 % sur les dividendes qui s’appliquait depuis 2013, que la Cour de justice de l’Union européenne a jugée contraire au régime mère-fille et que le Conseil constitutionnel a déclarée inconstitutionnelle le 7 octobre dernier.
Permettez-moi tout d’abord de revenir sur le contexte de cette séquence, qui n’est pas des plus glorieuses, ni pour le Gouvernement ni pour le Parlement.
Le 10 mai 2012, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé contraire au droit de l’Union la réglementation française qui instaurait un régime fiscal différent pour les dividendes d’origine nationale selon qu’ils étaient perçus par des OPCVM résidents ou non résidents. Ainsi, selon la Cour, le droit de l’Union « [s’oppose] à une réglementation d’un État membre qui prévoit l’imposition, au moyen d’une retenue à la source, des dividendes d’origine nationale lorsqu’ils sont perçus par des OPCVM résidents dans un autre État, alors que de tels dividendes sont exonérés d’impôts dans le chef des OPCVM résidents dans le premier État ».
Ce contentieux a coûté 6,5 milliards d’euros à la France. Pour tenter de le compenser, cela a été rappelé, a été mise en place, en juillet 2012, la taxe de 3 % sur les dividendes versés par les filiales à leur société mère. Cette disposition était incluse dans le premier projet de loi de finances rectificative pour 2012, à propos duquel l’opposition avait saisi le Conseil constitutionnel, certes en incriminant d’autres articles que l’article 6 qui créait la taxe. En tout cas, en août 2012, le Conseil constitutionnel n’avait rien dit.
C’est vrai ! Il ne pouvait pas soulever la question d’office ! Le Conseil ne l’a pas soulevée ! D’ailleurs, personne ne l’a soulevée ! En 2015, vous l’avez rappelé, monsieur Carrez, le secrétaire d’État chargé du budget de l’époque avait fait quelques commentaires au Sénat, mais c’était à l’occasion de l’examen d’un amendement déposé par Mme Marie-Noëlle Lienemann qui visait à doubler la taxe. Nous en étions restés là. Pour sa part – je parle sous le contrôle des collègues qui étaient présents lors de la précédente législature –, la commission des finances de notre assemblée n’a jamais été saisie de quoi que ce soit concernant cette taxe.
Le 17 mai dernier, la Cour de justice de l’Union européenne a déclaré que la taxe de 3 % sur les dividendes était contraire au régime mère-fille des entreprises. À la suite de cette décision, monsieur le ministre, il me semble que le Gouvernement aurait pu prendre les devants et rendre compte des impacts de cette décision dès l’été 2017 – Gilles Carrez, ancien président de la commission des finances, l’a d’ailleurs relevé. Or il n’en a rien été.
Provisionner 5 milliards d’euros, ce n’est tout de même pas rien ! Il a fallu attendre que le Conseil constitutionnel déclare inconstitutionnelle la taxe de 3 % sur les dividendes, le 7 octobre dernier, à la suite d’une question prioritaire de constitutionnalité posée par le Conseil d’État.
Selon moi, nous pouvons tirer plusieurs enseignements de cette séquence.
D’abord, en ce qui concerne l’information du Parlement en temps réel. Ces contentieux coûtent une fortune aux finances publiques, donc aux Français, sans que notre assemblée en soit précisément informée. Tous ces contentieux, comme l’a également rappelé Gilles Carrez, découlent du fait que nous votons, dans cet hémicycle, une législation française qui a des impacts hors de nos frontières et entre en collision soit avec la libre circulation des capitaux, soit avec des schémas juridiques précisés dans les directives – je pense notamment à la directive « mère-fille » de l’Union européenne.
Or comme l’Europe vit avec le principe de libre circulation des capitaux sans jamais avoir défini ce que doit être une assiette fiscale cohérente avec ce principe, il est certain qu’il y aura à l’avenir d’autres contentieux de ce type, qui auront encore un coût faramineux pour le budget de l’État. Dès lors, monsieur le ministre, il est crucial d’avancer sur une définition commune de l’assiette fiscale en matière d’impôt sur les sociétés et sur les revenus du capital.
C’est exact ! Dans cette attente, le groupe Nouvelle Gauche a déposé plusieurs amendements. L’un d’entre eux vise à allouer 50 000 euros par an à la commission des finances pour qu’elle puisse rémunérer des études, en sollicitant notamment des avocats fiscalistes qui interviennent devant la juridiction européenne, afin d’obtenir des points de vue contradictoires. Ainsi, nous ne serons pas dépendants des seuls avis de votre ministère, qui a tendance à ne jamais nous présenter clairement les risques. Ce n’est pas vrai ! J’espère, monsieur le ministre, que vous soutiendrez notre amendement.
Concernant la manière dont nous légiférons, je crois, là aussi, qu’on ne peut pas continuer à voter des articles avec des œillères. Jeudi dernier, en commission des finances, je vous ai demandé de nous indiquer le nombre d’entreprises gagnantes et perdantes. Vous nous avez dit que 95 d’entre elles étaient gagnantes – elles seront remboursées d’un montant supérieur à ce qu’elles paieront au titre de la surtaxe –, et que 223 seraient perdantes.
Dont dix très perdantes ! Absolument ! Je vous ai alors demandé de nous indiquer les montants. Vous m’avez répondu expressément que vous ne pouviez me les communiquer, mais que vous demanderiez au directeur de la législation fiscale de me les transmettre ultérieurement. Je vais le faire, ne vous inquiétez pas ! Après le vote ? Pour l’heure, nous n’avons rien ! Continuer à travailler ainsi, c’est courir le risque de nouveaux contentieux.
Alors, pour vous inciter à changer les méthodes de travail de Bercy, nous aurions souhaité déposer un amendement sur cette question. C’est compliqué, car la Constitution corsète les députés et les sénateurs. Je rappelle tout de même que l’article 8 de la loi organique n2009-403 du 15 avril 2009 prévoit que les études d’impact des projets de loi de finances et des projets de loi de finances rectificative doivent exposer avec précision l’évaluation des conséquences économiques, financières, sociales et environnementales, ainsi que les coûts et bénéfices financiers attendus des dispositions envisagées pour chaque catégorie d’administrations publiques. Dès lors, monsieur le ministre, je considère que, sur la base des informations que vous nous avez transmises pour cette surtaxe, le Gouvernement ne respecte pas l’article 8 de la loi organique.
Il est écrit, à la page 41 de votre étude d’impact, que la prévision de l’impôt sur les sociétés, en brut pour 2017, est estimée en appliquant un taux d’évolution du bénéfice fiscal de 8 % – on ne sait pas d’où sort ce taux. Vous ajoutez que ce taux d’évolution est supérieur au taux de bénéfice fiscal de 4,8 % obtenu entre 2016 et 2017 pour l’ensemble des entreprises, dès lors que le bénéfice fiscal des grandes entreprises est plus dynamique que celui calculé sur l’ensemble des entreprises.
Ce n’est pas évident ! Vous avouerez, monsieur le ministre, qu’une évaluation pareille ne satisfait personne. D’où sort ce taux de 8 % ? De votre chapeau, ou de celui de Bercy ? Nul ne le sait ! Comment voulez-vous que nous puissions accepter de telles évaluations ?
Enfin, je crois qu’il faut saisir l’opportunité de cet article pour revoir le niveau des intérêts moratoires, qui s’établit à 4,8 %, et qui oblige la France, si elle ne rembourse pas tout de suite, à payer 1,3 million d’euros par jour d’intérêts.
Bien sûr ! Des amendements en ce sens ont été refusés en commission des finances ! Et encore, j’ai divisé par 365 jours, et non par le nombre de jours ouvrés – j’aurais obtenu un montant encore supérieur.
Pour mémoire, ce niveau des intérêts moratoires a été modifié par la loi de finances pour 2006. C’est donc bien que le Parlement a le pouvoir d’en fixer le taux. Aussi, monsieur le ministre et mes chers collègues, avec Gilles Carrez et d’autres députés, nous vous proposons une série d’amendements visant à abaisser le taux pour le rendre cohérent avec l’environnement économique actuel.
En 2006, ce taux a été abaissé de 0,75 % à 0,4 % par mois. Nous pensons qu’il faut le diminuer bien davantage. Aujourd’hui, le taux de rendement de l’obligation assimilable du Trésor – l’OAT – 10 ans s’établit à 0,6 %. En 2006, lorsque le taux a été modifié, il s’élevait à 4 %. Il est donc grand temps de rendre cohérent le taux des intérêts moratoires.
Je suis d’accord ! Si vous êtes d’accord, j’espère que vous donnerez un avis favorable à l’ensemble des amendements qui vont dans ce sens. Pas de précipitation ! (sourires) Je ne me précipite pas ; j’espère simplement que vous serez favorable à nos amendements.
Enfin, monsieur le ministre, vous avez profité de ce PLFR pour glisser le petit article 5, qui vise à nous faire ratifier le décret d’avance du 20 juillet 2017. Là aussi, il s’agit d’un tour de passe-passe, car cela se fait d’habitude dans le cadre du PLFR de fin d’année. Je vous le dis tout de suite, monsieur le ministre, nous ne pouvons pas voter cet article, qui prévoit de raboter de 5 euros les APL – aides personnalisées au logement – de 6,5 millions de Français, parmi lesquels 60 % vivent en dessous du seuil de pauvreté. Vous avez prélevé 300 millions d’euros sur les dotations aux collectivités territoriales destinées à soutenir leurs investissements – la dotation d’équipement des territoires ruraux, la DETR, et le fonds de soutien à l’investissement local, le FSIL. Vous avez enfin amputé le budget du travail et de l’emploi, ce qui explique que les emplois aidés ont fait « pschitt » à la fin de l’année. Pour toutes ces raisons, nous ne pourrons pas voter ce projet de loi de finances rectificative pour 2017.
(Applaudissements sur les bancs du groupe NG.) La parole est à Mme Muriel Ressiguier. Monsieur le président, monsieur le ministre, monsieur le président de la commission, monsieur le rapporteur, chers collègues, nous faisons face aujourd’hui à une situation qui peut laisser perplexe. La taxe de 3 % sur les dividendes, instaurée sous le quinquennat de François Hollande, a été invalidée par le Conseil constitutionnel. Cette taxe visait à compenser une perte de recettes budgétaires de près de 5 milliards, qui elle-même datait du quinquennat de Nicolas Sarkozy – dont vous étiez d’ailleurs ministre, monsieur Le Maire. Elle visait à encourager les entreprises à réinvestir leurs bénéfices, plutôt que de distribuer des dividendes.
Assez rapidement, les spécialistes de droit fiscal avaient alerté sur l’incompatibilité de cette taxe avec le régime fiscal des sociétés-mères et de leurs filiales au sein de l’Union européenne. Le président Hollande, avec l’appui de son fidèle conseiller économique de l’époque, Emmanuel Macron, avait décidé d’introduire une contribution additionnelle à l’impôt sur les sociétés. Tout cela allait dans le bon sens, mais, sans surprise, la mesure a été retoquée par le Conseil constitutionnel, après l’invalidation partielle de la Cour de justice de l’Union européenne. Cette façon de persister dans l’erreur laisse songeur.
En 2015, la Commission européenne avait lancé contre la France une procédure de mise en demeure portant sur cette taxe. À ce moment-là, la facture était estimée à seulement 2 à 3 milliards d’euros. On peut donc se demander pourquoi l’État a maintenu la taxe sous cette forme aussi longtemps. Il ne s’agit donc pas tout à fait de gérer un imprévu, mais plutôt d’apporter un correctif nécessaire, à la suite d’une gestion juridique que l’on pourrait qualifier, dans le meilleur des cas, de hasardeuse.
Peu importe que notre président actuel se soit précisément occupé de la fiscalité des entreprises à cette période, et que de nombreux membres de l’actuelle majorité aient participé au vote de cette loi et accepté l’amendement non conforme à la Constitution ; peu importe que des parlementaires devenus ministres de l’actuel gouvernement aient voté tout cela. Nous voilà rassurés.
Désormais, en tenant compte des pénalités et des intérêts, la facture a grimpé à près de 10 milliards d’euros. Voyant la douloureuse arriver, le nouveau gouvernement a décidé de supprimer purement et simplement la taxe de 3 % sur les dividendes au lieu de la remanier pour essayer de la rendre applicable. Pour le reste, Bercy propose la solution que vous connaissez. Au grand désespoir du MEDEF, la moitié sera financée par une nouvelle taxe exceptionnelle et ponctuelle applicable aux grandes entreprises, et l’autre moitié par le contribuable.
Il est peut-être temps de réformer le Conseil constitutionnel, dont la composition et l’orientation idéologique posent question. En effet, ses membres, que la presse qualifie curieusement de « sages », peuvent interpréter la Constitution et décider de l’équilibre entre les intérêts économiques particuliers et l’intérêt général. Ils semblent avoir souvent fait primer la défense de l’ordre économique établi, et donc des privilèges des multinationales, sur les objectifs de justice sociale et fiscale, empêchant toute forme de vision alternative.
Les grands groupes en jouent, comme l’a démontré l’enquête de Mathilde Mathieu pour Mediapart, qui évoque les « portes étroites » : ces contributions informelles qui sont commandées à d’éminents professeurs de droit constitutionnel, ou à des cabinets d’avocats spécialisés, moyennant une rémunération de plusieurs dizaines de milliers d’euros, et envoyées au Conseil pour tenter d’influencer sa décision.
Le Conseil constitutionnel a ainsi censuré de nombreuses mesures législatives bénéfiques à l’intérêt général ces dernières années : la proposition de taxer les très hauts revenus à 75 % sur la dernière tranche ; la loi Florange, censée mettre fin aux licenciements boursiers en imposant des pénalités aux entreprises qui ferment des sites rentables ; la taxe sur les dividendes. Il s’est également opposé aux sanctions contre les lobbyistes qui ne respecteraient pas les obligations liées aux registres imposant un minimum de transparence de leurs activités, à l’Assemblée ou au Sénat. Il a même censuré la disposition prévoyant la création d’une aide financière pour les lanceurs d’alerte. Étonnamment, nous n’avons pas eu connaissance de la réaction du Conseil constitutionnel sur la baisse des APL, sur la casse du code du travail, sur les pertes de libertés individuelles ou sur le démantèlement de la protection sociale, qu’il s’agisse de l’assurance chômage ou de l’assurance maladie.
Ne nous y trompons pas. Il s’agit là non d’une fatalité insurmontable pour la France comme pour l’Europe, qui nous empêcherait de rendre notre société plus juste, mais d’un basculement idéologique. Comme le dit très justement Emmanuel Todd : « Dans un monde où les inégalités de revenus primaires s’accroissent dans des proportions démesurées, les riches exigent et obtiennent que leurs impôts diminuent. Ils veulent toujours moins d’État, toujours moins de fonctionnaires. Nous n’avons plus affaire à une logique d’efficacité économique, mais à une dynamique de pouvoir. Ce glissement inquiétant, de la recherche du profit à celle du pouvoir, traduit la mutation du capitalisme, passé par étapes du stade industriel au stade financier. »
Profitons de ce projet de loi de finances rectificative pour nous poser la bonne question : quelle fiscalité, pour quelle société ? De l’argent, il y en a, mais il est capté par quelques-uns, au lieu d’être mis au service de l’intérêt général par l’impôt. Le système fiscal doit être entièrement refondé sur des bases justes et claires, en appliquant le principe de la progressivité, selon lequel plus on gagne d’argent, plus on contribue au bien public. Nous considérons que le partage de la valeur entre salariés et actionnaires est injuste et inefficace, et que la fiscalité doit davantage taxer l’économie financière. Louise Michel avait raison : « Notre plus grande erreur fut de n’avoir pas planté le pieu au cœur du vampire : la finance ».
Non seulement ce système ne fonctionne pas, mais il détruit des millions de vies. Vous avez sacrifié le code du travail, piétiné la loi qui protégeait les plus faibles, supprimé l’impôt de solidarité sur la fortune – l’ISF. Il faut renverser les perspectives et orienter l’économie vers de nouvelles valeurs. Il est indispensable que l’accumulation des biens et la thésaurisation de capitaux financiers soient très sérieusement encadrées, et qu’une fiscalité plus juste réduise les écarts extravagants qui ne cessent de se creuser.
L’argent a perdu sa vocation initiale, qui était de favoriser les échanges entre les hommes, pour devenir une finalité en soi. Introduit dans tous les aspects de la vie, développé de manière démesurée, il devient un écran qui nous sépare. Accumulé, il consolide la séparation entre ceux qui le maîtrisent et ceux qui en subissent le manque. Dans un monde où l’argent règne, en manquer rend esclave, le posséder devient domination, et l’accumuler tyrannie. En effet, les réalités concrètes de nos quotidiens ne peuvent se résumer aux seules lois de l’argent et du marché. Et vous savez aussi bien que moi que cet argent ne reviendra jamais dans le circuit de l’économie réelle, et qu’aucun emploi ne sera créé.
C’est clair, nous avons donc deux visions différentes de l’économie. Comme certains d’entre vous le savent peut-être, le terme « crise », en chinois, provient de l’association de deux notions : celle de « danger » et celle « d’opportunité ». Derrière la crise du système capitaliste débridé, il y a aussi une opportunité : nous devons nous saisir de cette bifurcation pour redonner sa place à l’humain. Commençons par construire une fiscalité plus respectueuse des gens et de leur environnement, une fiscalité socialement et écologiquement responsable.
Mettre l’économie au service de l’humain, c’est résister à une mondialisation dépersonnalisante et destructrice, mais c’est aussi réaffirmer la volonté de partager les biens et les richesses créées par le travail. La dérive des institutions, l’abstention de masse, l’uniformité médiatique, le rétrécissement du débat politique aux dogmes de la pensée unique font prévaloir les normes néolibérales. Pour stopper la folie des marchés, il faut simplement que le peuple se mette en mouvement, et cela commence par chacun d’entre nous. L’explosion des inégalités, de la précarité et de la pauvreté, les violations répétées de la démocratie, le dénigrement des rapports humains basés sur la solidarité et la coopération : tous ces phénomènes, en apparence inéluctables, dépendent entièrement de nos choix politiques.
Par exemple, vous aviez le choix d’augmenter l’ISF, mais vous l’avez supprimé. Vous aviez le choix de renforcer les droits des travailleurs, mais vous les avez dégradés. Vous aviez le choix de permettre véritablement l’accès aux soins pour tous, mais vous avez supprimé les cotisations sociales de l’assurance maladie, ce qui contribue à fragiliser son financement. Vous aviez le choix de permettre à chaque bachelier d’avoir une place dans l’université de son choix, et vous laissez perdurer un système qui généralise le tirage au sort.
Ce sont des exemples parmi de nombreux autres, qui reflètent le délitement de l’État, un État qui a renoncé à protéger les plus faibles, un État qui abandonne peu à peu son rôle, être présent sur tout le territoire, un État qui permet à la population de consommer des produits alimentaires toxiques et qui recule sur le CETA et le glyphosate.
Je conclurai avec Jean-Claude Besson-Girard : « Après la fin du développement, la décroissance soutenable, avec la sortie de la société de marché qu’elle implique, est la réponse logique pour permettre à l’humanité d’échapper aux conséquences désastreuses de la barbarie consumériste, pour que l’humanité s’accomplisse comme l’humanité, si tel est son désir, en prenant conscience d’elle-même. »
(Applaudissements sur les bancs des groupes FI et GDR.)