XVe législature
Session ordinaire de 2018-2019

Séance du jeudi 21 février 2019

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion de la proposition de loi demandant l’interdiction du glyphosate (nos 1560, 1677).
Dans la discussion générale, la parole est à M. Jean-Hugues Ratenon. Le 10 février dernier, une nouvelle étude est sortie au sujet de l’impact des produits à base de glyphosate sur la santé des agriculteurs. Le constat est clair et sans appel : une exposition régulière au glyphosate augmente de 41 % les risques de souffrir d’une forme rare de cancer du sang. C’est un chiffre effrayant. D’autres études, comme celle de Gilles-Eric Séralini, ont déjà démontré que le glyphosate est cancérigène pour les animaux, et l’OMS reconnaît même ce pesticide comme cancérigène probable pour l’homme.
Au vu de ces éléments, il serait logique d’appliquer le principe de précaution. Or, le laboratoire fabriquant le glyphosate a lancé des campagnes de calomnie et de discrédit contre celles et ceux qui ont eu le courage de travailler sur le sujet et qui ont dit publiquement la dangerosité du pesticide le plus utilisé au monde. Rapports orientés et tronqués, expérimentations trompeuses, les industriels n’ont reculé devant aucune méthode.
Pourtant, nos concitoyens sont inquiets. Ils ont ouvert les yeux sur la qualité de leur nourriture et sur ce que nous déversons dans la nature. Le poison est là : on le répand dans nos champs, il coule dans nos rivières, dans nos nappes phréatiques, et maintenant dans nos veines. Il contamine l’eau, l’air et la terre...
Maintenant, je veux parler de mon île, La Réunion. Nous sommes le deuxième département qui achète le plus de glyphosate en France après celui de l’Aube, malgré la fragilité de notre économie. En 2017, nous avons répandu 51 887 kilos de glyphosate sur le sol réunionnais ; 51 887 kilos d’un pesticide qui ravage la biodiversité – notre biodiversité ; 51 887 kilos d’un produit qui provoque des cancers ; 51 887 kilos de poison, soit 1,2 kilo de produit par hectare – presque cinquante fois plus que chez nos amis corses !
Je suis particulièrement inquiet. Alors que mon île est un réservoir de biodiversité incroyable pour la France et le monde, nous y répandons du glyphosate, dont nous connaissons les effets destructeurs sur la vie animale et la biodiversité. Nous empoisonnons nos sols durablement. Nous ingérons du glyphosate, et les agriculteurs réunionnais s’empoisonnent un peu plus chaque jour. Le glyphosate rend malade. Il tue !
Il a raison ! Il est temps d’agir réellement. Assez de bavardages, de réunions interminables, de comités, de missions d’information, et j’en passe... C’est aujourd’hui qu’il faut trancher ! Lors de l’examen en commission de cette proposition de loi du groupe La France insoumise, plusieurs de nos collègues ont brandi l’agenda européen pour bloquer nos travaux ici. Comme le disait si bien le général de Gaulle, « on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant « l’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! », mais cela n’aboutit à rien » – et vous le savez.
Dernièrement, l’Union européenne a décidé de renouveler l’autorisation d’utiliser le glyphosate jusqu’en 2022. Si nous n’agissons pas, de cinq ans en cinq ans, l’Europe continuera à faire couler le poison des pesticides de nos parlements jusqu’à nos champs. Nous le savons, les lobbys sont très puissants en Europe, surtout ceux de l’agrochimie tels que Bayer-Monsanto, l’entreprise qui produit et vend le glyphosate. Ces lobbys ont obtenu la prolongation de l’autorisation du glyphosate.
C’est à nous désormais de montrer l’exemple : la France, deuxième puissance européenne, doit interdire le glyphosate sur son territoire et l’importation des produits qui en contiennent. C’est à cette condition que nous créerons l’électrochoc nécessaire à l’interdiction réelle et définitive de ce pesticide en Europe. Soyons courageux, soyons la France qui éclaire l’Europe plutôt que celle qui est à la traîne et qui se couche devant les puissants !
Les lobbys ont une responsabilité morale dans le désastre qui vient, et ils ont déjà sur leurs épaules la responsabilité de l’empoisonnement de milliers d’Antillaises et d’Antillais par le chlordécone. À ce sujet, il y a quelques mois,
Le Monde nous a appris que des Guadeloupéens avaient bu pendant deux mois de l’eau contaminée au chlordécone – un empoisonnement qui se poursuit. Pourtant, le 1er février, lors du grand débat national, le Président Emmanuel Macron a eu la bêtise de dire devant les élus d’outre-mer que le chlordécone n’est pas cancérigène – alors que toutes les études prouvent le contraire ! (« C’est vrai ! » et applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
Au-delà de la responsabilité morale, un jour nous devrons poser la question de la responsabilité pénale des vendeurs de poisons et des responsables politiques qui mentent et autorisent ces produits. (Mêmes mouvements.) Il a raison ! Aujourd’hui, nous devons cependant répondre au défi le plus urgent, consistant à protéger notre santé.
Autre critique que certains collègues ont pu faire : la place de l’examen de ce texte dans cette journée dédiée aux propositions de lois de La France insoumise. Vous nous avez accusés de vouloir simplement faire un coup politique en positionnant ce texte à un endroit de l’ordre du jour qui ne permettrait pas sa mise en débat. Eh bien, nous vous avons entendus, et désormais, vous ne pouvez plus fuir le débat !
Eh oui ! Votre motion de renvoi en commission est surtout un envoi à la poubelle qui ne dit pas son nom – un procédé inadmissible, qui prouve votre mauvaise foi ! (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
Autre critique qu’on nous a faite : la difficulté pour remplacer le glyphosate dans l’agriculture. Pourtant, des solutions existent, comme l’Institut national de la recherche agronomique l’a très bien montré dans un rapport sur les alternatives au glyphosate en France. Parmi ces solutions, on trouve l’emploi de produits moins dangereux et agressifs, mais aussi le paillage, le travail mécanique, etc. Les solutions sont disponibles, c’est à l’État d’aider les agriculteurs à les mettre en œuvre – c’est tout simplement une question de choix politique !
Je l’ai dit en introduction, les premières victimes du glyphosate sont nos agriculteurs, qui s’exposent à forte dose à ce poison qui augmente les risques de cancers. Or, au lieu de soutenir les agriculteurs qui veulent aller vers l’agriculture biologique, vous leur tournez le dos. Un seul exemple : en 2009, la loi dite Grenelle fixait l’objectif que 20 % de la surface agricole utile soit utilisée pour l’agriculture biologique à horizon 2020. Dans la loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine et durable, dite EGALIM, qui a été adoptée dans cet hémicycle il y a quelques mois, vous avez réduit cet objectif à 15 % !
Aujourd’hui, c’est vous qui empêchez l’agriculture biologique ! Aujourd’hui, c’est vous qui accablez les agriculteurs et les poussez dans la misère ! Aujourd’hui, en rejetant notre texte, vous ferez le choix de poursuivre l’empoisonnement de nos agriculteurs. Vous n’êtes pas dans le camp du progrès, mais dans le camp de la régression ! Cette fois encore, vous faites pire que Sarkozy !
Mes chers collègues, vous êtes aujourd’hui devant vos responsabilités. Reprenant la promesse d’Emmanuel Macron d’interdire le glyphosate, notre proposition de loi vise à l’appliquer à la date exacte avancée par le Président de la République, c’est-à-dire le 27 novembre 2020. Il faudra vous prononcer réellement pour ou contre l’interdiction du glyphosate. Ce vote sera public, les noms seront publiés, et vous serez comptables devant l’opinion publique de vos actes et de vos votes. Nous publierons tout, car nos concitoyens doivent savoir qui, dans cet hémicycle, est prêt à protéger la santé de la population
(Exclamations sur les bancs du groupe LaREM) et qui préfère se soumettre au pouvoir de l’argent. Ne vous donnez pas cette peine ! Ils doivent savoir qui, dans cette situation, tue et empoisonne en votant le renvoi en commission – ou par son absence organisée pour fuir le débat ! (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) La parole est à Mme Marie-Noëlle Battistel. Avant d’en venir au contenu de cette proposition de loi, je souhaite, au nom du groupe Socialistes et apparentés, exprimer notre regret que, sur un sujet aussi important et passionnel, la majorité ait fait le choix de déposer une motion de procédure. À quelques jours de la clôture du grand débat engagé par le Président de la République, n’est-il pas extrêmement étrange de vouloir promouvoir le débat partout dans le pays, sauf ici, au sein de l’Assemblée nationale, lorsqu’il s’agit d’une niche parlementaire de l’opposition ? Nous le savons, une motion de renvoi en commission, quand on a une seule journée par an pour les niches parlementaires, cela équivaut à une fin de non-recevoir définitive...
Si le groupe Socialistes et apparentés a connu meilleur sort lors de sa propre journée réservée, puisque nous avons pu avoir un débat sur la majorité de nos textes, la plupart de nos propositions ont été totalement édulcorées ou vidées de leur substance lorsqu’elles ont été adoptées : on ne peut s’empêcher de penser qu’il aurait été plus honnête de nous dire non dès le départ, en rejetant nos propositions de loi... Je ferme cette parenthèse, mais le groupe majoritaire aura à démontrer, lors des prochaines journées réservées à l’opposition, que sa volonté de débattre n’est pas qu’un slogan.
J’en viens à la proposition de loi de notre collègue Bénédicte Taurine et de son groupe. Le 27 novembre 2017, le comité d’appel de la Commission européenne a prorogé l’autorisation de la substance active glyphosate dans l’Union européenne pour cinq ans. Le même jour, le Président de la République s’est engagé à interdire son usage dans notre pays, au plus tard dans trois ans, soit le 27 novembre 2020.
Notre rapporteure nous propose de mettre en œuvre concrètement cet engagement en fixant dans la loi l’interdiction de l’usage de la substance active glyphosate au plus tard le 27 novembre 2020. Les députés du groupe Socialistes et apparentés adhèrent pleinement à cet objectif de sortie la plus rapide possible de l’agrochimie en général et du glyphosate en particulier – nous avions d’ailleurs proposé des amendements en ce sens dans le cadre du projet de loi EGALIM, avec une sortie de l’utilisation du glyphosate à l’horizon 2021.
Toutefois, ce combat commun ne pourra être mené sans – ou contre – nos agriculteurs. Nous pensons en effet qu’il faut lutter avec la même énergie contre l’agri-bashing, qui veut culpabiliser nos agriculteurs sur les modes de production qui sont les leurs, qu’ils ont été fortement incités à suivre dans le passé, qu’ils sont encore nombreux à être contraints de suivre pour des raisons économiques, et dont ils sont les premières victimes.
On pourra établir ici un parallèle avec le débat qui a émergé autour du diesel dans le cadre de la mobilisation des gilets jaunes : de même qu’on ne peut demander à nos paysans de modifier leurs pratiques du jour au lendemain, on ne peut sanctionner ceux qui routent au diesel parce qu’on leur a dit de le faire pendant quinze ans, et alors qu’ils n’ont pas les moyens de changer de voiture.
Si nous voulons réussir la transition vers l’agroécologie – un combat des socialistes depuis de nombreuses années – et permettre la sortie des produits phytopharmaceutiques, alors il nous faut accompagner cette transition. Afin d’atteindre ces objectifs, le groupe Socialistes et apparentés proposera donc, dans le cadre du projet de loi de finances pour 2020, un paquet social et fiscal permettant d’accompagner concrètement la transformation des modes de production à l’horizon 2021.
Alors que la dette des agriculteurs a triplé en trente ans et que leurs revenus stagnent ou baissent, nous ne pouvons accepter qu’ils supportent seuls la charge d’un tel mouvement, qui concerne toute notre société. Ce combat, pour être pleinement effectif, devra être mené au niveau européen par la France, afin que l’agroécologie devienne le modèle productif de l’Union européenne, dans l’intérêt des consommateurs, des producteurs et de nos terres.
L’interdiction du glyphosate en France, telle que promise, ne sera pas suffisante, si nous continuons d’importer des produits qui en contiennent provenant de nos voisins européens. Cela placerait, par ailleurs, nos producteurs dans une situation concurrentielle défavorable. Nous devons le faire en France, au plus vite, et exporter chez nos partenaires européens ces bonnes pratiques que la santé publique nous impose. Nous appelons donc le Président de la République à mener ce combat, lors du nouveau mandat européen et à l’occasion de l’examen du futur budget de l’Union européenne. À quelques mois des élections européennes, nous devons, plus que jamais, défendre une Europe qui place le progrès au cœur de son projet. La santé avant les marchés ! L’environnement avant les lobbys !
Nous craignons, cependant, que le Gouvernement ne partage pas totalement cette ambition. En effet, le 1er février dernier, celui-ci a soumis à une consultation publique un projet d’ordonnance concernant la mise en œuvre des certificats d’économie de produits phytopharmaceutiques. Or les dispositions envisagées apparaissent contraires à l’intérêt général au sens de la santé humaine, de la qualité environnementale et de notre économie rurale, ainsi qu’à l’esprit des trois lois ayant trait à ce dispositif. Les CEPP créent une obligation, pour les distributeurs, d’appliquer des solutions permettant de s’affranchir, progressivement, de la dépendance à l’usage excessif de la phytopharmacie. L’innovation repose sur le caractère progressif de la mesure et sur la capacité pour les parties prenantes de trouver des solutions au sein des filières et des territoires.
Ce dispositif a été adopté dans la loi relative à la lutte contre l’accaparement des terres agricoles et au développement du biocontrôle du 20 mars 2017. Et l’article 88 de la loi EGALIM s’est inscrit dans cette dynamique, en visant à renforcer par voie d’ordonnance les dispositifs au-delà de la phase expérimentale.
Sur la forme, ce projet d’ordonnance, en supprimant toute perspective de sanction, revient, sans le dire, à annuler une loi, en outrepassant ainsi les prérogatives du pouvoir exécutif au détriment de celles du pouvoir législatif.
Sur le fond, le texte est absurde, au regard des affirmations du Gouvernement en faveur de l’agroécologie et du discours du Président de la République à Rungis en 11 octobre 2017. Comment pouvons-nous priver l’action publique du seul dispositif contraignant de nature à contribuer à rompre le cercle pernicieux de la hausse du recours aux solutions phytopharmaceutiques ? Notre collègue M. Dominique Potier a donc, officiellement, saisi le Premier ministre sur la conformité de cette ordonnance aux textes législatifs qui la fondent. Nous espérons qu’il apportera une réponse positive, qui témoignerait, concrètement, de l’engagement du Gouvernement à avancer dans ce dossier.
Enfin, sortir de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques, et du glyphosate notamment, implique de réparer les conséquences de leur utilisation dans le temps. C’est la prise en compte des phytovictimes et de leur préjudice. Les socialistes de l’Assemblée nationale et du Sénat ont travaillé, depuis plusieurs mois, sur la mise en œuvre d’un fonds d’indemnisation des victimes des produits phytosanitaires, dont le principe de création a été arrêté pour le 1er janvier 2020. Si nous n’avons, malheureusement, pas pu mener à bien l’examen de ce texte dans notre propre journée réservée, nous avons entendu l’engagement de la ministre à créer ce fonds, dans le cadre du prochain PLFSS – projet de loi de financement de la sécurité sociale.
Nous nous satisfaisons également de certaines évolutions dans la position du Gouvernement sur ce sujet, au gré des débats. Mais, lorsque le dispositif annoncé sera présenté au Parlement, nous veillerons, évidemment, à ce que celui-ci soit à la hauteur des enjeux et des attentes.
La parole est à M. Paul-André Colombani. Notre forte dépendance aux produits phytopharmaceutiques – corrélée à la confirmation de leur dangerosité pour l’environnement et pour la santé – fait l’objet, ces dernières années, d’une prise de conscience de la part de nos concitoyens et des pouvoirs publics. Ce sujet se situe à la croisée d’enjeux importants liés à l’agriculture, à la préservation de la biodiversité et au développement économique. Il y a trois semaines, nous examinions une proposition de loi du groupe socialiste, tendant à créer un fonds d’indemnisation des victimes de produits phytopharmaceutiques, conformément à l’engagement pris dans la loi EGALIM.
Le texte soumis, aujourd’hui, à notre examen vise à interdire l’utilisation des produits contenant la substance active du glyphosate, au 27 novembre 2020. Cette molécule, tombée dans le domaine public en 2000, est aujourd’hui l’herbicide le plus utilisé au monde, avec environ 800 000 tonnes de matière active vendues annuellement. Il représente 25 % du marché mondial des pesticides. La France, à elle seule, consomme environ 10 % des volumes de glyphosate vendus dans le monde.
Son succès tient à sa fonction d’herbicide non sélectif, tuant pratiquement toutes les plantes avec lesquelles il entre en contact, et ce, jusqu’aux racines. C’est ainsi que le glyphosate affecte, en premier lieu, fortement l’environnement et la biodiversité. Or ces plantes, auxquelles s’attaque le glyphosate, sont à la base de toute la chaîne alimentaire en milieu agricole, car certaines servent de plantes-hôtes aux insectes dont la culture a besoin.
Les études convergent sur la rapide dégradation des indicateurs de biodiversité. Cette évolution alarmante est, notamment, due à l’utilisation des pesticides, au premier rang desquels le glyphosate. Concrètement, dans notre pays, près de 75 % de la biomasse des insectes a disparu en un peu moins de 30 ans. Les insectes pollinisateurs sont en déclin rapide, et, par voie de conséquence, la population d’oiseaux a diminué de 30 %.
C’est vrai ! L’ensemble des chaînes alimentaires est bouleversée. Outre les effets sur l’environnement et sur la biodiversité – et en dépit des controverses scientifiques alimentée par les études fournies par les grandes firmes –, il est acquis que le glyphosate a des effets néfastes sur la santé humaine. Et les études scientifiques alertent sur les pathologies qui peuvent apparaître, à la suite d’une exposition prolongée.
Cela a été dit, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré, en 2015, le glyphosate comme « probablement cancérogène ». L’expertise collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale intitulée « Pesticides : Effets sur la santé », publiée en 2013, fait état d’associations positives entre l’exposition professionnelle à des pesticides et la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et différents cancers hématopoïétiques. Une nouvelle étude, publiée dans le
Journal of the National Cancer Institute , souligne la dangerosité de l’exposition au glyphosate, qui accroîtrait de 41 % le risque de lymphome non-hodgkinien, un cancer de la peau. La lutte contre le glyphosate emporte donc une importante dimension de santé publique. En tant que médecin, je ne peux qu’être sensible à ces éléments.
A la suite de ces découvertes, les pouvoirs publics se sont emparés de la question de son interdiction. Ce fut le cas, tout d’abord, à l’échelon européen. Après de longs mois de tractations, entre la Commission, le Parlement et les États membres, ces derniers ont voté, le 27 novembre 2017, la proposition de la Commission de renouveler l’autorisation du glyphosate pour cinq ans, après que l’Autorité européenne de sécurité des aliments a refusé de classer le glyphosate parmi les agents cancérigènes.
Nous savons que cette décision a été permise par un renversement de la position de l’Allemagne et qu’elle a été prise contre l’avis de la France, laquelle militait pour une interdiction plus rapide. La République française doit, d’ailleurs, continuer à œuvrer pour que l’autorisation du glyphosate ne soit pas prorogée dans l’Union européenne au-delà de 2022. Le même jour, le 27 novembre, le Président de la République avait réagi en déclarant : « J’ai demandé au Gouvernement de prendre les dispositions nécessaires pour que l’utilisation du glyphosate soit interdite dès que des alternatives auront été trouvées, et au plus tard dans les trois ans. »
La présente proposition de loi traduit donc, législativement, et de manière habile, l’engagement du chef de l’État. Mais nous nous souvenons, aussi, des débats parlementaires sur la loi EGALIM, au cours desquels le Gouvernement et la majorité ont refusé d’inscrire cet engagement présidentiel dans la loi. En juin dernier, le Premier ministre actait ce recul, en prévoyant « la fin des principaux usages du glyphosate d’ici 3 ans et de tous les usages d’ici cinq ans, en organisant cette transition avec les agriculteurs. » Cette position fut confirmée par le Président de la République, à Bourg-de-Péage, en janvier dernier.
D’aucuns considèrent pourtant – et telle est ma position personnelle – qu’il convient, impérativement, d’interdire le glyphosate dans trois ans. J’y vois deux raisons principales.
D’une part, dans un état de droit, ce qui n’est pas interdit est autorisé. Et j’estime que les agriculteurs n’ont pas à choisir entre leur santé et leur survie économique.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
D’autre part, l’inscription dans la loi comporte, toujours, une dimension politique et symbolique forte. En faisant ce choix, la France s’engagerait, réellement, dans un processus vertueux et se positionnerait comme un État précurseur en la matière.
Mais, puisqu’il importe, dans ce débat crucial, de sortir des postures, il me parait tout aussi, voire plus important, de s’interroger sur les conditions de l’application de cette interdiction et de ses conséquences. Autrement dit, puisque nous constatons que l’ensemble des acteurs politiques, économiques et agricoles souhaite s’engager dans cette sortie, autant travailler sans plus attendre pour l’organiser et en diminuer l’impact pour le monde agricole.
La position du groupe Libertés et territoires est unanime sur la nécessité de sortir du glyphosate de manière ordonnée, en mettant en œuvre des alternatives satisfaisantes et des mesures d’accompagnement pour les agriculteurs. Car, je répète qu’il ne faudrait pas que ces derniers soient les doubles victimes du glyphosate, d’une part du fait de leur exposition à cette substance, d’autre part du fait des conséquences d’une interdiction sans alternative !
Toutes les agences de l’État concernées sont actuellement mobilisées. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail et l’INSERM ont reçu du gouvernement mission d’établir les liens entre les pathologies et l’exposition professionnelle aux produits phytosanitaires. Notre assemblée a créé une mission d’information commune sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate, même si nous regrettons qu’aucun membre du groupe Libertés et territoires en soit membre. L’IINRA, de son côté, étudie les alternatives nécessaires à l’interdiction du glyphosate, en dégageant quelques axes de travail qui nous semblent autant de pistes intéressantes.
Ces mesures d’accompagnement des agriculteurs doivent être globales. Elles doivent inclure aides à l’investissement, mobilisation des mesures agro-environnementales et climatiques, ou encore diffusion des bonnes pratiques. Il est donc primordial que ces voies de recherche progressent rapidement. Monsieur le ministre, vous avez présenté les moyens – notamment financiers – engagés. Pouvez-vous nous informer concrètement de l’état d’avancement de tous ces chantiers ?
J’ai entendu l’expression de votre ambition. Je note, cependant, que le nombre de doses unités de produits phytosanitaires a augmenté de 12 % en 2014-2016, par rapport à la période 2009-2011, cette hausse concernant, notamment, les fongicides. Car la question ne doit pas se limiter au seul glyphosate, mais englober une réflexion plus large sur l’utilisation des produits phytopharmaceutique et, dans un premier temps, sur leur réduction.
Vous aurez compris que cette problématique complexe ne saurait trouver sa solution dans des recettes simplistes. La question des alternatives devra aussi correspondre à une filière donnée et à un territoire donné. Elle devra s’adapter à des conditions de sol différentes, à des conditions climatiques différentes et à des modes d’exploitations différents. Ainsi, il ne saurait exister de solution unique, mais plutôt une combinaison de techniques et de pratiques, qui doivent nous conduire à un changement de paradigme de notre système agricole.
La parole est à Mme Célia de Lavergne. Rétablissons la vérité ! Lorsque j’ai été nommée coordinatrice des états généraux de l’alimentation à l’été 2017, ma feuille de route était claire : remettre autour de la table des acteurs interdépendants qui ne se parlaient plus, ne se faisaient plus confiance, ne nous faisaient plus confiance.
L’une des demandes de la profession agricole qui a émergé de ces états généraux fut justement de leur faire confiance. Cet état d’esprit a conduit nos travaux et nos débats tout au long de l’examen du projet de loi dit EGALIM : faire confiance aux agriculteurs.
Nos agriculteurs sont responsables, ils nous le prouvent chaque jour. La terre qu’ils travaillent est leur outil et ils œuvrent pour son respect et sa préservation.
Je ne décrirai pas à nouveau les merveilleuses heures de débats que nous avons eues dans cet hémicycle à ce sujet, chaque personne présente s’en souvient. Ces débats nous auront permis de définir une méthode. Mieux, de la mettre en œuvre.
Je laisserai le soin à mes collègues de détailler nos avancées, notamment Jean-Luc Fugit, Jean-Baptiste Moreau et Julien Dive, rapporteurs et président de la mission d’information sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate. Ils se sont engagés au quotidien aux côtés des filières pour atteindre l’objectif que nous partageons tous : sortir du glyphosate pour le plus grand nombre d’usages d’ici 2021.
Les avancées sont là ! Un centre de ressources permettant d’accompagner les agriculteurs vers les solutions alternatives a été mis en ligne début février.
Un préfet coordinateur, en la personne de Pierre-Etienne Bisch, a été nommé.
Les organismes de développement agricole, les réseaux d’expérimentation et de démonstration, l’enseignement agricole et les organismes de recherche, sont plus que jamais mobilisés pour développer et tester des solutions de remplacement aux usages du glyphosate mais aussi pour former les principaux acteurs en ce sens.
La mission d’information animée par nos collègues poursuit ses travaux pour s’assurer que chaque acteur converge vers la sortie du glyphosate d’ici 2021. Un rapport d’étape sera remis à la fin de l’année.
Ce n’est pas tout. Je souhaite consacrer les quelques minutes qui me sont imparties à une problématique plus globale : la réduction de l’utilisation des produits phytosanitaires.
J’entends dire, sur certains bancs, que nous ferions peu, voire rien, pour lutter contre leur utilisation. C’est faux. Quand quatre ministres – le ministre de la transition écologique et solidaire, le ministre de l’agriculture, la ministre des solidarités et de la santé, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation – sont mobilisés dans le cadre du plan Ecophyto II + pour réduire de 50 % l’usage de produits phytopharmaceutiques d’ici 2025 : non, nous ne faisons pas rien !
On voit ce que cela donne ! Quand ce plan prévoit d’accélérer le retrait des substances les plus inquiétantes, de renforcer la prévention en matière d’exposition de la population aux pesticides ou de leurs conséquences pour l’environnement et la biodiversité, d’accompagner concrètement les agriculteurs dans cette transition : non, nous ne faisons pas rien !
Quand la loi prévoit de séparer la vente du conseil des produits phytosanitaires, d’interdire les remises, rabais et ristournes, d’encadrer la publicité pour les produits phytosanitaires ou d’élargir la définition des néonicotinoïdes à l’ensemble des substances chimiques présentant des modes d’actions identiques : non, nous ne faisons pas rien.
Enfin, quand nous prévoyons un programme Ambition Bio 2022 doté de 1,1 milliard d’euros – monsieur le ministre, nous comptons sur vous – ou que la dernière loi de finances permet d’augmenter de 450 000 euros le financement des fermes DEPHY pour les multiplier par dix d’ici 2021 : non, nous ne faisons pas rien !
Mes chers collègues, notre engagement pour réduire de façon pérenne l’utilisation des produits phytosanitaires est plein et entier mais nous choisissons une autre méthode. Contrairement à vous, qui prétendez vouloir protéger les agriculteurs et les consommateurs, en laissant les agriculteurs démunis et les consommateurs exposés à des solutions de remplacement mal maîtrisées, nous faisons le choix de la confiance.
C’est faux ! Cette confiance n’est pas sans contrepartie. Nous l’avons dit et répété : à la fin de l’année, si les filières ne prennent pas les engagements nécessaires pour sortir du glyphosate d’ici 202, nous inscrirons cette interdiction dans la loi.
Voici donc, mes chers collègues, les raisons qui laissent penser que cette proposition de loi n’arrive pas au bon moment. En 2021, nous sortirons du glyphosate pour le plus grand nombre d’usages, inscription dans la loi ou pas. À quelques jours de l’ouverture d’un salon aussi prestigieux que le salon international de l’agriculture...
On y sera ! …regardons ce qui fonctionne : la confiance. N’envoyons pas de message de défiance à nos agriculteurs.
Pour toutes ces raisons, notre groupe choisit de déposer une motion de renvoi en commission.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. Julien Dive. Nous voilà donc ce jeudi après-midi, quelques mois après la clôture des débats parlementaires autour de la loi dite EGALIM, à débattre d’une proposition de loi proposant d’interdire l’usage d’un herbicide, le glyphosate, pour novembre 2020.
Cette proposition de loi pose certaines questions, à commencer par celle de son contenu car elle ne comprend qu’un seul article, sans bibliographie ni rapport de terrain, sans confrontation avec les multiples acteurs. Pour ce qui est de son réel objectif, on peut légitimement penser que nous sommes dans le cas typique de « la politique du totem ».
Quant à sa temporalité ou au respect même du travail parlementaire, rappelons que l’Assemblée nationale a ouvert en septembre 2018 une mission d’information chargée du suivi de la stratégie de sortie du glyphosate à l’horizon 2021, que je préside pour une durée de trois ans, et au sein de laquelle un député représente le groupe La France insoumise. Cette mission est unique en France car elle n’a pas d’équivalent au Sénat. Elle est unique en Europe puisqu’aucun autre Parlement ne s’est saisi d’un tel travail. Elle a, depuis sa création, auditionné les acteurs de la recherche, les représentants des filières agricoles, le coordinateur ministériel du plan de sortie du glyphosate. De nombreuses autres auditions sont prévues ainsi que des visites dans les territoires.
Comme je m’y suis engagé avec les deux co-rapporteurs MM. Moreau et Fugit qui m’accompagnent, un rendu annuel sera disponible à compter de juin 2019.
Exactement ! Pour lever toute ambiguïté, rappelons tout d’abord que les collectivités locales n’ont plus le droit d’utiliser le glyphosate depuis le 1er janvier 2017. À titre personnel, j’avais même proscrit son usage ainsi que celui d’autres pesticides dès 2015 dans la commune où j’étais maire, parce que j’avais des alternatives. Très bien ! Son usage est également interdit en France pour les particuliers depuis le 1er janvier 2019. On oublie trop souvent que les utilisateurs du glyphosate étaient aussi des particuliers, qui ne disposaient pas toujours des bonnes préconisations d’usage et de dosage, dans les jardins privés et publics.
Soyons clairs : je ne connais personne, dans cet hémicycle ou sur le terrain, au cœur des exploitations agricoles, qui se déclare amoureux ou défenseur d’un quelconque produit phytopharmaceutique. En revanche, je connais des élus responsables qui cherchent à appliquer le principe du pragmatisme pour éviter des conséquences irréversibles. Je connais des agriculteurs amoureux de leur métier, passionnés de génération en génération, mais impuissants devant une mondialisation étourdissante où les règles du jeu sont faussées par certaines décisions nationales qui les mettent de plus en plus sur le banc de touche.
Avant d’incriminer, de pointer du doigt une profession dont le taux de suicide n’a pas d’égal en France – un agriculteur se donne la mort tous les deux jours, un hier, un autre demain…Avant de jeter l’opprobre sur les manières de cultiver la terre en France à la veille du cinquante-sixième salon international de l’agriculture, il serait utile de prendre du recul pour analyser un enjeu qui dépasse le seul cadre du glyphosate : celui d’une alimentation saine, durable, la plus respectueuse de l’environnement possible et dont la production est rémunératrice pour le producteur qui se trouve au premier maillon de la chaîne de valeur.
Cet enjeu, dans un contexte international, m’amène à vous poser cette question, madame la rapporteure : pensez-vous que l’adoption de votre proposition de loi, à l’unique article, permettra que plus aucun Français ne trouve de traces de molécules de glyphosate dans ce qu’il ingurgite ?
Bonne question ! Évidemment non, ce serait une pure malhonnêteté de le prétendre quand 80 % d’un produit comme le soja, brut ou transformé, consommé en France, provient de pays où l’usage du glyphosate est cinq à dix fois plus important qu’en France.
Évidemment non, quand le cacao qui ne pousse pas dans nos plaines de Champagne ou sur le plateau du Larzac est cultivé, récolté et transformé dans un continent où aucune préconisation d’usage n’est prodiguée lorsque cet herbicide est appliqué à main nue.
Évidemment non, car vous allez reproduire les effets du diméthoate, un insecticide utilisé dans la culture de la cerise ou de la tomate, qu’il fallait interdire et qui est interdit depuis 2016 en France alors que nous importons des tomates et des cerises d’Italie, de Turquie ou d’Espagne qui utilisent encore ce produit.
Exactement. Madame la rapporteure, je vous invite à venir visiter un champ, en Picardie, qui applique la technique dite de l’agriculture de conservation des sols – je vous y emmène quand vous voulez, pourquoi pas à l’issue des débats. Vous verrez une technique de culture qui consiste à ne plus labourer son champ mais à assurer la rotation des cultures en place, une technique de culture qui a divisé par quatre l’érosion des sols, qui a amélioré les réserves utiles en eau, où le sol joue le rôle de stockeur de C02, une technique qui a réduit de moitié, voire davantage, l’application d’intrants et de produits phytosanitaires, une technique qui a diminué la consommation de fioul jusqu’à quarante litres par hectare. Ces sols ont vu réapparaître une faune de rongeurs, de lombrics et de volatiles. Pourtant, cette technique nécessite l’application de cet herbicide.
Ce n’est pas de la théorie, ni de la spéculation, mais le résultat concret que j’ai pu constater. Or cet agriculteur, qui recourt à la technique de conservation des sols, laquelle présente de nombreuses vertus, qui répandra cinq à dix fois moins de  glyphosate qu’en Argentine pour produire du soja, l’adoption de votre proposition de loi le conduirait dans une impasse, faute d’alternative immédiatement exploitable. Et ce sera encore vrai dans quelques mois si nous ne l’accompagnons pas !
La sortie du glyphosate en France est en cours. Je suis persuadé que nous réussirons  dans la quasi-totalité des situations, mais je m’inquiète pour ceux que nous pourrions laisser de côté, mettre en péril, sans alternative possible, si nous ne prenons pas les bonnes décisions, avec pragmatisme et sans dogmatisme. Ce sont tous ceux à qui il sera laissé comme alternative le recours à des produits aux conséquences bien plus néfastes pour la sécurité sanitaire et l’environnement. Ce sont tous ceux pour qui les alternatives mécaniques ou robotiques ne sont pas au point pour répondre aux enjeux de leur exploitation. Ce sont tous ceux que certains ne veulent pas voir.
Pour conclure, je vous invite, madame la rapporteure, à participer aux travaux que nous menons au sein de la mission de sortie du glyphosate, pour trouver des solutions, sans coup de menton et sans mettre la charrue avant les bœufs.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LR et LaREM.) La parole est à M. Nicolas Turquois. Nous examinons de nouveau une proposition de loi visant à interdire l’utilisation du glyphosate après en avoir débattu il y a quelques mois dans ce même hémicycle.
Le groupe du Mouvement démocrate et apparentés partage votre sensibilité à ce sujet, comme nombre de nos concitoyens et, je pense, la quasi-totalité des membres de cette assemblée. Plusieurs études ont jeté le trouble en raison de la dangerosité potentielle de cet herbicide et nous devons en tenir compte.
En replaçant cette problématique au cœur du débat médiatique, le Président de la République a obtenu que l’Union européenne vote une réhomologation du glyphosate pour cinq ans seulement au lieu de quinze. Certes, le débat sera rouvert à l’issue de cette période mais cette avancée est déjà considérable.
La France ne s’est pas contentée de ce résultat car le Président, qui s’est très tôt emparé de ce sujet, nous a fixé des objectifs encore plus ambitieux, à savoir une sortie en trois ans de l’essentiel des usages. Nous saluons cette volonté et nous nous y associons.
Pour autant, inscrire d’ores et déjà une interdiction dans la loi nous semble contreproductif.
La plupart de nos agriculteurs utilisent fréquemment le glyphosate dans leurs exploitations. Le supprimer brutalement amènerait à des impasses techniques et économiques. Nous devons en tenir compte. Aujourd’hui, le glyphosate représente une solution simple, rapide et peu coûteuse pour répondre aux problématiques de désherbage.
Aucune solution de remplacement ne combine ces trois qualités.
On peut envisager de substituer au glyphosate d’autres désherbants, mais l’intérêt environnemental n’est évidemment pas flagrant. Il faut plutôt travailler à réduire, de façon générale, l’utilisation de produits phytopharmaceutiques dans notre agriculture. C’était l’un des objectifs majeurs de la loi EGALIM. La puissance publique doit favoriser le développement de filières agricoles beaucoup plus vertueuses du point de vue environnemental. Cela peut passer par le développement du bio, des approches à haute valeur environnementale, mais aussi par une meilleure formation et une plus grande sensibilisation des acteurs à ces enjeux. Les ordonnances sur la séparation du conseil et de la vente des produits de traitement relèvent de cette volonté.
On peut aussi envisager de remplacer le glyphosate par du désherbage mécanique. C’est, à mon sens, l’une des solutions qu’il faut privilégier, mais il faut garder à l’esprit qu’elle n’est pas applicable à toutes les situations, et que c’est une méthode beaucoup plus onéreuse. En ces temps de crise de l’agriculture, l’aspect économique ne peut pas être balayé d’un revers de main.
On le voit, il ne s’agit pas de décréter la fin du glyphosate, et de laisser ensuite nos agriculteurs dans de grandes difficultés. Nous avons choisi au contraire, à l’instar du Gouvernement et de son ministre, de faire confiance aux filières agricoles pour trouver des solutions pour chaque usage du glyphosate. Il s’agit d’être à la fois pragmatique, c’est-à-dire de trouver des solutions, et très ambitieux : viser à sortir du glyphosate en trois ans. C’est là, je crois, la manifestation d’une  grande responsabilité.
Dans ce débat, deux questions majeures se posent donc à nous. La première est de savoir si des enjeux économiques doivent être comparés à des enjeux sanitaires. Il est évident que non. Mais nous constatons, comme vient de le rappeler notre collègue Julien Dive, que l’Europe, pour des raisons historiques, est loin de produire suffisamment de certaines matières premières, nécessaires à l’alimentation de nos animaux : nous importons par bateaux entiers du soja et du maïs venant des États-Unis ou d’Amérique du Sud, où ces cultures, transgéniques, ont été traitées au glyphosate.
Je vous rappelle que l’usage du glyphosate sur les cultures en place est interdit en France : on ne peut l’utiliser qu’avant ou après le cycle cultural. Supprimer maintenant le glyphosate en France, c’est non seulement mettre en difficulté nos agriculteurs, mais c’est, en plus, favoriser l’importation de tels produits avec les résidus de glyphosate qui vont avec.
C’est faux ! Nous devons conduire une politique agricole cohérente, qui favorise nos productions au détriment de ce genre d’importations. D’où la nécessité de trois ans pour s’adapter, et trouver des solutions avec les acteurs concernés.
Deuxièmement, pourquoi ne pas inscrire l’interdiction dans la loi à l’issue des trois ans ? C’est qu’il n’existe, à ce jour, aucune solution réaliste pour certains usages résiduels. Je les ai cités à plusieurs reprises lors des travaux de la mission parlementaire sur le glyphosate, dont je vous invite, madame la rapporteure, à consulter le rapport.
Je rappellerai ici les plus importants de ces usages, afin que nos agriculteurs sachent que nous sommes pleinement conscients de leurs difficultés, et que nos délibérations ne portent pas uniquement sur des concepts généraux.
Il y a d’abord, dans les grandes cultures, le problème des vivaces, notamment du chardon et du liseron, qui sont des plantes très préjudiciables aux cultures. Elles ont des organes de réserve souterrains, les rhizomes, qui leur permettent à la fois de se multiplier rapidement, mais aussi de résister aux désherbants classiques. Le glyphosate est pratiquement la seule solution.
Il y a aussi le cas de l’agriculture en pente. Travailler le sol sur des terrains très pentus est parfois impossible, notamment dans certains vignobles ; mais c’est aussi favoriser une érosion des sols, et parfois leur destruction très rapide. Là encore, le glyphosate est très utile dans ces conditions, car le désherbage manuel n’est plus envisageable.
Pourquoi ? Il y a encore le cas de l’agriculture dite de conservation. C’est un type d’agriculture très protecteur du sol, qui ne se trouve presque jamais à nu, contrairement à ce qu’impliquent les systèmes classiques. Dans ce cas, l’agriculteur sème à chaque fois une nouvelle culture dans les chaumes de la culture précédente ; mais, là encore, un usage de faibles quantités de glyphosate est nécessaire. Et, paradoxalement, l’agriculture de conservation est, pour moi, la méthode agricole de protection de l’environnement la plus aboutie. Je vous invite vivement, toutes et tous, à regarder des vidéos sur ce sujet pour mieux la comprendre.
Si l’on ajoute quelques usages en arboriculture fruitière, sur la luzerne porte-graine, sur la destruction de cultures intermédiaires, et pour quelques productions mineures, on aura dressé la liste des vraies difficultés auxquelles l’agriculture sera confrontée sans glyphosate.
Si l’on limitait, d’ici trois ans, le glyphosate à ces quelques usages, je suis intimement persuadé que 70 % à 80 % du problème serait réglé. Ayons conscience de cela.
Vous le voyez, l’objectif du Président de la République d’engager la sortie du glyphosate avant 2021, pour la majorité des usages, est une décision réaliste.
Si nous partageons, je l’ai dit, votre volonté de sortir du glyphosate, nous ne partageons pas votre méthodologie. Nous sommes évidemment soucieux, tout comme vous, de la protection de l’environnement et de la santé de nos agriculteurs et de nos concitoyens. Mais nous estimons qu’une interdiction brutale serait contreproductive par rapport à ces mêmes enjeux d’environnement et de santé, du fait notamment de l’importation massive de denrées traitées qu’elle entraînerait.
Nous sommes, nous, favorables à une politique qui passe à la fois par la formation des agriculteurs et de leurs conseillers, par des solutions construites filière par filière d’ici deux ans, et par une recherche active, le temps d’imaginer des réponses pour les quelques usages sans alternative aujourd’hui. C’est, je crois, l’ambition que défend le ministre de l’agriculture, et c’est la raison pour laquelle le groupe MODEM et apparentés ne votera pas cette proposition de loi.
(Applaudissements sur les bancs des groupes MODEM et LaREM.) La parole est à M. André Chassaigne. Nous nous réjouissons d’examiner cet après-midi un texte dont l’ambition est de remettre sur le tapis la question de l’interdiction du glyphosate, quelques semaines après que le Président de la République a déclaré, lors d’un débat à Bourg-de-Péage, près de Valence, en janvier, renoncer à interdire le glyphosate d’ici 2021, comme il s’y était engagé.
L’annulation en justice de l’autorisation de mise sur le marché du Roundup Pro 260 aurait pourtant dû inciter le chef de l’État à renouveler cet engagement.
Il faut certes admettre que nous sommes devant un débat complexe. Nous avons d’un côté la question des impacts sur la santé humaine de cet herbicide systémique, qui nous impose au moins, malgré la guerre des études scientifiques contradictoires, d’appliquer un principe de précaution. Nous devons le faire avec d’autant plus de conviction que, même si l’impact sanitaire du seul glyphosate est, paraît-il, difficile à établir avec certitude, il ne fait aucun doute, à cause du nombre de substances auxquelles sont exposés les agriculteurs, que nous devons limiter les risques avérés des effets cumulatifs et des interactions entre substances.
Nous devons également prendre la mesure des effets désastreux du glyphosate sur la biodiversité. Ils sont indubitables, même si l’on en  parle moins. En détruisant toutes les plantes adventices, le glyphosate sape le socle de la chaîne alimentaire. Comme le rappelle Vincent Bretagnolle, biologiste au CNRS, les plantes adventices servent d’hôtes à des insectes nécessaires aux cultures. « Les insectes », souligne-t-il, « sont absolument indispensables, non seulement pour la pollinisation, mais aussi pour tout le travail de décomposition et de remise des éléments minéraux à disposition des plantes. »
(Mme Delphine Batho applaudit.)
Les plantes cultivées ont donc besoin d’un peu de plantes adventices. Nous savons cependant que la gestion de ces « mauvaises herbes » demande beaucoup de travail aux agriculteurs. Dans un climat concurrentiel extrêmement tendu, renoncer au glyphosate apparaît à beaucoup d’utilisateurs comme proprement impossible, pour des raisons de rentabilité, et, disons-le, parfois même pour la survie de leur exploitation. Nous devons donc réfléchir collectivement, avec détermination, aux mesures d’accompagnement de la transition vers des alternatives, notamment, monsieur le ministre, dans le cadre de la future PAC, à laquelle nous travaillons.
Car cet accompagnement financier et technique est un impératif absolu, je dis bien : absolu. Il impose de prendre en considération toutes les difficultés. Le glyphosate est employé par certains agriculteurs engagés dans une démarche visant à limiter les labours profonds, qui ont un effet dévastateur, en détruisant la vie et la structure des sols, lorsqu’ils sont pratiqués trop fréquemment. C’est le cas de nombreux agriculteurs qui cherchent les moyens d’augmenter la teneur en matière organique de leurs sols, notamment par l’agriculture dite de conservation. Ajoutons à cela les surcoûts importants des passages plus fréquents sur les parcelles, des consommations de gazole et des émissions de gaz à effet de serre supérieures, des charges de matériels plus lourdes, et plus de temps de travail. Cependant, d’autres agriculteurs travaillent sans glyphosate, et ne labourent pas plus profondément pour autant. Inversement, d’autres labourent tout en utilisant le glyphosate.
Notre responsabilité est donc de chercher un équilibre entre, d’un côté, rendement des exploitations et valeur ajoutée permettant aux agriculteurs de vivre du fruit de leur travail, et, de l’autre, préservation de la santé humaine et de nos écosystèmes. Cette exigence nous oblige à emprunter une ligne de crête, sur laquelle il ne faut pas reculer, mais s’engager au contraire de manière déterminée. Soyons donc cohérents : la transition agroécologique ne peut se réduire à de la communication et de l’affichage. Elle nécessite de vrais moyens et de forts soutiens publics. Tout le contraire, monsieur le ministre, des politiques d’austérité conduites en Europe comme en France !
Notre responsabilité politique est ainsi engagée : pour mener à bien cette transition, il nous faut protéger nos agriculteurs des effets délétères de la libre concurrence, voulue par Bruxelles et encouragée par le Gouvernement. Dans votre intervention, monsieur le ministre, vous avez occulté cette question essentielle : cette libre concurrence est l’une des causes de l’échec des politiques successives de réduction des usages des produits phytopharmaceutiques.
Rendre nos systèmes de production moins dépendants des produits phytopharmaceutiques suppose d’exclure le secteur agricole et l’alimentation de la concurrence mondialisée, en stoppant les accords de libre échange en cours de ratification ou de négociation.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
C’est aussi la condition pour aller vraiment vers une montée en gamme de toutes les productions communautaires, une meilleure qualité alimentaire et environnementale, et davantage de valeur ajoutée pour les producteurs.
Soyons cohérents : si nous interdisons le glyphosate en France, comme nous le souhaiterions tous ici, semble-t-il, il faut aller jusqu’au bout de la logique, en interdisant toutes les importations de productions utilisant du glyphosate, afin de ne pas accentuer les dumpings sanitaires et environnementaux qui accompagnent aujourd’hui l’ouverture du marché agricole européen. Et cela va très loin, puisqu’il s’agit à la fois de productions végétales directement importées, mais aussi de viandes dont le cycle de production inclut, via l’alimentation animale, l’utilisation du glyphosate.
La transition vers une agro-écologie implique que, du même mouvement, on mette un coup d’arrêt à la guerre de profitabilité que se livrent les grands groupes de l’agroalimentaire et de la distribution. Arrêtons de tergiverser : cette guerre sape toutes les bases de revenus justes pour les producteurs, fondés sur des prix d’achat couvrant les coûts de production, et sape la transition vers des pratiques plus vertueuses.
Mais la plus grande hypocrisie politique se révèle dans le constat que la France, gouvernement après gouvernement, a non seulement accompagné la libéralisation des échanges agricoles, mais aussi soutenu la dérégulation des activités commerciales, et favorisé ainsi le dumping environnemental, dont l’utilisation du glyphosate est une conséquence parmi d’autres.
Chers collègues, je le dis et le répète, nos agriculteurs sont prêts à s’adapter si leur travail est justement rémunéré, et si l’harmonisation des pratiques se fait à l’échelle européenne, afin d’interdire des dumpings sociaux et sanitaires intracommunautaires aujourd’hui insoutenables. La balle est dans le camp des responsables politiques, dans celui de cette assemblée, et dans le vôtre, monsieur le ministre.
Or, à cet égard, le moins que l’on puisse dire est que le Gouvernement non seulement ne prend pas ses responsabilités, mais aggrave la situation. Dernier exemple en date, l’ordonnance sur les certificats d’économie de produits phytopharmaceutiques, qui propose la suppression de la pénalité sur les distributeurs qui n’atteignent pas le nombre de certificats de leur obligation. Comme l’a souligné récemment mon collègue Dominique Potier, comme l’ont souligné également les organisations professionnelles, ONG et autorités scientifiques, cette mesure, si elle est définitivement adoptée, privera de toute efficacité le seul dispositif contraignant visant à limiter l’usage des produits phytosanitaires.
Nous avons là une parfaite illustration du double discours, de cet « en même temps » prononcé par le Gouvernement et la majorité en matière d’environnement.
Le constat qui s’impose est que rien n’est entrepris au niveau européen afin que l’agroécologie devienne le modèle productif de l’Union européenne, dans l’intérêt à la fois des consommateurs, des producteurs et de l’avenir de la planète. Rien n’est fait non plus pour combattre le poids des lobbys tout puissants de l’agrochimie au plan européen.
Marx notait dans
Le Capital , en 1867, que « chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. »
La situation n’a malheureusement guère changé. Dans une société réduite au tout marché, horizon prétendument indépassable du libéralisme, les liens de dépendance de nos agriculteurs à l’égard des multinationales de l’agrochimie, de l’industrie agroalimentaire et des distributeurs forment un goulot d’étranglement qui prépare des printemps bien silencieux.
C’est, monsieur le ministre, chers collègues de la majorité, ce goulot d’étranglement qu’il convient de faire totalement sauter. Prenons dès aujourd’hui des engagements dans le cadre du débat sur la proposition de loi qui nous est soumise. Débattons de façon critique, avec courage et sans rien cacher.
(Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, FI et SOC.) La parole est à M. Philippe Gomès. Je crains de ne pas avoir le verbe du président Chassaigne pour m’exprimer au nom du groupe UDI, Agir et indépendants sur ce texte. Fausse modestie. Non, c’est un éclair de lucidité. Vous n’avez pas les mêmes références. Sans être poétique ni enthousiaste, je tiens à souligner que le groupe La France insoumise, par cette proposition de loi, nous donne l’occasion pertinente de revenir sur le sujet du glyphosate, déjà traité lors de l’examen de la loi EGALIM. Cette proposition de loi est l’occasion d’aborder plus longuement cette substance pour le moins controversée, voire honnie et, plus largement, de m’exprimer au nom de mon groupe sur l’utilisation des produits phytosanitaires en France.
Nous partageons tous la vision et le souhait d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement, de la qualité et de la fertilité de nos terres, des agriculteurs, bien sûr, qui la travaillent, plus respectueuse enfin des consommateurs qui en mangent les fruits. C’est une ardente obligation, une nécessité impérieuse.
Nous convenons tous également que le rôle de l’agriculture est de nourrir les peuples de l’humanité et qu’elle doit, à ce titre, avoir un rendement suffisant pour répondre aux besoins alimentaires de la planète entière.
Alors que les produits phytosanitaires, en général, et le glyphosate, en particulier, ont, jusqu’à présent, été au centre de l’équation, la priorité étant donnée aux rendements agricoles, nous changeons progressivement de paradigme, trop progressivement aux yeux de certains. J’insiste sur le fait que ce changement est progressif : car, n’en déplaise à ceux qui tirent leurs références des auteurs du siècle passé, il ne saurait être radical, sauf dans les discours – il est vrai que nous avons l’habitude des discours au sein de notre assemblée.
Si le glyphosate est un produit dangereux pour la santé, nous en convenons tous, il faut, pour l’interdire, pouvoir le remplacer par d’autres produits ou techniques permettant d’assurer des rendements agricoles s’approchant des rendements actuels. Ce n’est pas seulement la molécule de glyphosate contenue dans les 8 000 tonnes de produits que la France utilise chaque année, qu’il faut pouvoir mettre en cause, c’est bien l’ensemble des 75 000 tonnes de produits phytosanitaires – herbicides, fongicides, insecticides – que la France consomme annuellement. Il nous faut donc élargir le débat pour avoir une vision d’ensemble de la dépendance de notre agriculture aux produits phytosanitaires et ne pas le réduire à une seule molécule médiatique.
Nous sommes en chemin. La France et l’Europe progressent, trop doucement, assurément, mais elles progressent. Depuis le 1er janvier 2017, les collectivités territoriales, les établissements publics et l’État ne peuvent plus utiliser ou faire utiliser des pesticides pour l’entretien de leur domaine public. L’interdiction des néonicotinoïdes est entrée en vigueur le 1er septembre 2018. Enfin, la commercialisation et la détention de produits phytosanitaires à usage non professionnel sont interdites depuis le 1er janvier 2019. Nos gouvernements successifs ne sont donc pas restés inactifs et la majorité actuelle – je la salue – s’est engagée pour une réduction massive de l’utilisation du glyphosate d’ici trois ans.
Le Gouvernement a également relancé le plan Écophyto en avril 2018, afin d’accompagner une réduction de l’utilisation de produits phytosanitaires. Nous pouvons toutefois souligner et regretter les faibles montants financiers associés à ce plan.
De même, en Nouvelle-Calédonie, dans le Pacifique sud, le sujet est pleinement d’actualité, puisque le Gouvernement de notre archipel a interdit, le 7 février dernier, l’usage du glyphosate aux particuliers. À l’inverse de la métropole, d’ailleurs, en Nouvelle-Calédonie, les produits phytosanitaires sont consommés à 95 % par les particuliers, l’usage agricole ne représentant que 5 %. Quant à la consommation de glyphosate, elle se répartit pour moitié entre l’usage agricole et l’usage par les particuliers. Compte tenu des enjeux d’autonomie alimentaire, nous n’avons pas encore trouvé de solution de substitution suffisamment réaliste.
Comment faisait-on auparavant ? C’était la préhistoire. On faisait du feu avec des silex. Nous pouvons le regretter, mais nous avons, depuis, inventé d’autres moyens.
Ce qui est certain, c’est qu’en Nouvelle-Calédonie, comme en métropole, il n’est pas possible de cesser, aujourd’hui, de recourir à un produit dont les agriculteurs sont totalement dépendants, sans une phase de transition, sans des techniques et des produits de substitution éprouvés.
Or – tel est l’intérêt de la proposition de la France insoumise, que nous devons saluer…
Merci. …et ses limites, que nous devons souligner –, j’ai beau parcourir votre texte, avec une attention soutenue, voire un œil bienveillant, je ne vois aucune mesure transitoire, aucun dispositif d’accompagnement vers des techniques alternatives de travail de la terre pour les agriculteurs, aucune mesure de soutien à l’investissement dans du matériel ou encore de conversion à la permaculture, ni de nouveaux débouchés commerciaux, si bien que l’arrêt pur et simple menace l’équilibre économique, donc la survie des exploitations. Eh oui ! Parce que ces mesures ne sont pas du domaine de la loi ! Finalement, le verbe est bien plus important que la survie de dizaines de milliers de paysans français. (M. Sylvain Maillard applaudit.)
En revanche, si les outils existants ne permettent pas d’interdire brutalement l’utilisation du glyphosate, il est néanmoins possible – soyons réalistes et responsables, en un mot un peu moins démagogiques – de réduire ses usages et de les différencier.
Notre collège du MODEM, Nicolas Turquois, l’a souligné en commission : quatre usages du glyphosate restent aujourd’hui sans solution crédible : la destruction des vivaces, l’agriculture en pente, l’agriculture de conservation et son utilisation par la SNCF, première personne morale consommatrice de glyphosate avec 38 tonnes par an – supprimons non seulement les exploitations agricoles mais également les trains : ainsi, le retour à la préhistoire sera plus rapide. Il faut continuer ce travail.
Par ailleurs, l’interdiction du glyphosate, donc le choix, nécessaire, d’une agriculture différente de l’agriculture intensive, doivent être suffisamment préparés pour qu’ils ne provoquent pas une baisse de la compétitivité des produits agricoles français. Notre agriculture occupe une place centrale – les domaines économiques où nous occupons une telle place sont rares : il serait dommage de la perdre. Nous nous trouvons au milieu d’un océan de pays producteurs, qui sont beaucoup moins regardants que nous ne le sommes en matière d’éthique : la leur est bien moins contraignante que la nôtre.
Nous devons, à cette fin, changer de paradigme et œuvrer à créer une véritable valeur ajoutée, à la fois nutritive, qualitative et environnementale, suffisamment forte, de l’agriculture raisonnée, pour compenser la baisse des rendements et favoriser la compétitivité commerciale de produits issus de l’agriculture biologique ou raisonnée, face à la concurrence des produits issus de l’agriculture intensive. La demande existe et la prise de conscience locale et mondiale est incontestable. Il nous faut la saisir.  Les produits responsables issus de l’agriculture biologique et raisonnable trouvent progressivement leur marché en France. Dans les années à venir, leur part sera de plus en plus importante.
Outre la construction de débouchés pour l’offre nouvelle de produits agricoles biologiques, il faut également réfléchir au renforcement des conditions d’importations de produits agricoles traités avec des quantités massives de produits phytosanitaires, sans que les vigies nationales soient au rendez-vous.
Mes chers collègues, les élus du groupe UDI, Agir et indépendants sont bien conscients des enjeux soulevés par le texte et les partagent. Toutefois, comme il arrive souvent, cette proposition de loi, armée des meilleures intentions, est mal ficelée : elle ne répond objectivement à aucune des observations réalistes que j’ai pu faire. Pour cette raison, je m’abstiendrai et le groupe UDI, Agir et indépendants votera majoritairement contre sa rédaction actuelle. La parole est à M. Pascal Lavergne. Il n’est pas question, aujourd’hui, de remettre en cause la fin de l’utilisation du glyphosate. Le monde agricole sait parfaitement que cette sortie est inéluctable. La décision est prise.
Je suis éleveur et viticulteur d’une circonscription agricole de Gironde et ancien conseiller d’entreprises à la chambre d’agriculture de 1990 à 2000. Les agriculteurs ont su faire évoluer leurs pratiques, en matière tant de santé publique que de respect de l’environnement. Ils ont assumé ces changements avec une grande lucidité, souvent au prix d’un endettement important de leurs entreprises. Ils se diversifient, s’adaptent et recherchent de nouvelles pratiques.
La remise en question du monde paysan est permanente : si le climat évolue, le marché, lui aussi, évolue, au plan tant national qu’international. L’agriculture peut être assimilée à une industrie lourde : les équipements sont coûteux et difficiles à rentabiliser. La faiblesse des revenus dégagés par les exploitations ne permettent pas de prendre à la légère les conséquences financières de nouveaux investissements. Selon la Mutualité sociale agricole, 19 % des exploitations sont déficitaires en 2016 et le revenu de 20 % des exploitants ne dépasse pas 4 315 euros par an.
Saluons avec vous, monsieur le ministre, la loi EGALIM, dont notre collègue Jean-Baptiste Moreau a été le rapporteur : son entrée en vigueur, encore récente, permettra d’améliorer les conditions de vie des agriculteurs. Je le répète, c’est dans trois ans qu’aura lieu la sortie du glyphosate. Ces trois ans sont nécessaires, vous l’avez souligné vous-même, madame la rapporteure.
On peut toujours, comme l’avait observé le Général de Gaulle, « sauter sur sa chaise comme un cabri en disant », non pas, en l’occurrence, « l’Europe, l’Europe, l’Europe », mais « une date, une date, une date », « mais cela n’aboutit à rien ». À quoi sert, en effet, de fixer une date sans se donner les moyens de la respecter et sans prendre d’engagements ?
Le Parlement, dans le projet de loi de finances pour 2019, a prévu des moyens pour l’expérimentation des fermes DEPHY et a augmenté la redevance pour pollution diffuse, afin d’accompagner le financement et le développement de l’agriculture biologique. Le Gouvernement a dégagé des moyens à la hauteur de nos responsabilités : nomination d’un préfet coordinateur et mise en place d’un centre de ressources piloté par les chambres d’agriculture et l’INRA. Les chambres, au travers de leurs réseaux de techniciens, sont engagées dans une mission-conseil de coconstruction et de vulgarisation des pratiques alternatives au glyphosate selon une approche territoriale.
Un suivi des quantités vendues et utilisées est instauré, afin de garantir la transparence des usages. Un nouvel examen par l’ANSES de l’ensemble des autorisations de mise sur le marché des produits contenant du glyphosate est demandé, avec une date butoir à trois ans. Un programme prioritaire de recherche sur la sortie du glyphosate est lancé par le ministère de l’enseignement et la recherche.
Tout va donc très bien ! Comme ma collègue Célia de Lavergne, je fais confiance aux agriculteurs, eux-mêmes exposés aux risques de leurs propres pratiques – cela a été dit à plusieurs reprises –, pour réussir cette révolution technique dans leurs exploitations. Les trois années qui nous séparent de l’échéance fixée par la loi seront plus que nécessaires.
Je rappelle qu’une mission d’information parlementaire, dont il a été question tout à l’heure, travaille depuis septembre 2018 sur ce sujet. Permettez-moi de vous saluer, mes chers collègues, pour votre travail. Cette mission d’information, unique en France et en Europe, rendra un rapport d’étape avant l’été.
Tout à l’heure, j’ai dit que l’agriculture ressemblait, en termes d’investissements, à l’industrie. Mais la similitude s’arrête là. L’industrie produit et assemble sur des chaînes toute l’année ; elle peut faire évoluer ses processus de production à l’envi, et le résultat est immédiat. Or l’agriculture est soumise à des cycles de production annuels ; elle doit anticiper et attendre la bonne saison pour éprouver et valider des techniques ou pratiques nouvelles.
C’est vrai ! En agriculture, la pratique de l’expérimentation est réelle, même si c’est aussi la nature qui décide.
Est-il utile de rappeler que l’agriculture française évolue dans un environnement mondial qui lui permet d’écouler sa production ? Est-il utile de rappeler que notre balance commerciale agroalimentaire était excédentaire de 6,9 milliards d’euros en 2018 ?
Et nous en sommes fiers ! Faut-il rappeler que des distorsions de concurrence avantagent déjà certains produits agroalimentaires importés ? Pour rester compétitive, l’agriculture française ne peut se payer le luxe d’être soumise à des règles de production à des années-lumière de ses concurrents.
Laissez à l’agriculture le temps que lui donne la loi aujourd’hui ! Elle en a besoin pour s’organiser et poursuivre la révolution permanente qu’elle vit depuis trente ans et qui lui a permis de se hisser au premier rang des agricultures en matière de sécurité alimentaire.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) Excellent ! La parole est à Mme Emmanuelle Ménard. Bon marché et efficace, le glyphosate imprègne nos sols depuis plus de quarante ans. Sa consommation est exponentielle. En 2014, 825 000 tonnes de glyphosate ont été déversées dans le monde, soit une multiplication par douze en dix ans. L’agriculture française n’est malheureusement pas en reste : accro au glyphosate, elle en utilise en moyenne 7 000 tonnes par an. Cette substance est l’une des plus vendues, avec le soufre.
Pourtant, depuis plusieurs années, l’image du produit se dégrade. Accusé d’être probablement cancérigène par le centre international de recherche sur le cancer de l’OMS, il y a maintenant quatre ans, le Roundup de Monsanto est sur la sellette. On peut le comprendre quand on sait que le glyphosate augmente de plus de 40 % le risque de lymphome non hodgkinien. En France, en 2011, 11 600 nouveaux cas de ces lymphomes ont été recensés par l’Institut national du cancer.
Mais il est tout simplement détestable de laisser penser que les agriculteurs sont de vilains pollueurs qui se fichent de l’environnement et empoisonnent sciemment leurs concitoyens. Comme souvent, ceux qui trinquent sont ceux qui n’ont pas le choix et qui utilisent ces produits pour travailler. Pour eux, c’est la double peine : non seulement ils sont exposés toute la journée à ces molécules nocives, mais en plus, personne ne se donne vraiment la peine de leur apporter des solutions concrètes pour ne plus utiliser ces produits nocifs.
Le Gouvernement l’a d’ailleurs reconnu : pour 10 % des agriculteurs, il n’existe aucune alternative au glyphosate, aucun plan B. Chez moi, dans le Biterrois, croyez bien que les agriculteurs et les viticulteurs seraient ravis de pouvoir travailler sans ces produits pollueurs. Mais c’est tellement facile de donner des leçons ! Un vigneron près de Béziers, sensible au discours appelant à protéger les sols, a choisi de se passer du glyphosate ; cette année, il a subi une baisse de production de 80 %, sa récolte ayant été ravagée par le mildiou. Emmanuel Macron lui-même est d’ailleurs bien embarrassé : il a dû annoncer que l’interdiction du glyphosate sous trois ans pour les agriculteurs serait assortie d’exceptions pour ceux qui ne peuvent pas s’en passer.
Pour ne pas sembler en reste, le ministère de l’agriculture a cru bon de faire savoir qu’il mettait en place un véritable plan pour aider le monde agricole à sortir du glyphosate. Le communiqué de presse du 1er février dernier laissait presque rêveur. On pouvait y lire : « Plan de sortie du glyphosate : le centre de ressources, mis en ligne ce jour, apporte des solutions concrètes aux agriculteurs ». Je me suis dit qu’il allait enfin se passer quelque chose... Mais non ! Comme souvent, c’était une fausse joie : le centre de ressources se limite à une petite vidéo sur les différents outils de destruction de prairies et à un petit mot sur le désherbage thermique, étant précisé que le procédé coûte extrêmement cher. Bref, pas de quoi rassurer nos agriculteurs !
Heureusement, tout n’est pas perdu. L’actualité de cette semaine est des plus encourageantes : alors qu’on avait du mal à imaginer un monde sans Roundup, il est désormais permis de penser qu’un monde sans Monsanto est possible. C’est ce que nous révèlent les études entreprises par le professeur Klaus Brilisauer, chercheur à l’université de Tübingen, en Allemagne, et sa découverte d’une nouvelle molécule de sucre, le 7-deoxy-sedoheptulose ou « 7dSh ». Issue d’une algue d’eau douce, elle est tout ce qu’il y a de plus naturel et, apparemment, de plus efficace. Version verte du glyphosate, elle inhibe la croissance des plantes en les privant d’acides aminés, ce qui tue naturellement les mauvaises herbes par carence nutritionnelle. Son efficacité semble redoutable, équivalente au principe actif chimique de Monsanto, et permet de lutter efficacement contre les mauvaises herbes et autres micro-organismes. Selon les chercheurs, même à faible concentration, son effet est aussi puissant que celui du glyphosate. Par ailleurs, cette molécule naturelle présente une excellente dégradabilité et aucun risque écotoxique. Nous y voyons d’excellentes raisons de l’utiliser comme herbicide. Voilà donc peut-être la bonne nouvelle tant attendue.
Il reste une question que je ne cesse de répéter dans cet hémicycle : à quoi sert-il d’interdire le glyphosate chez nous si nous continuons d’importer massivement des produits agricoles traités en pleine culture avec du glyphosate,…
Eh oui ! …comme c’est le cas pour 98 % du soja que nous consommons et qui vient d’Amérique ou pour des vins espagnols issus de vignes traitées avec des produits phytosanitaires interdits en France ? Très bien ! Ces importations sont hypocrites envers nos agriculteurs, mensongères pour les consommateurs et dangereuses pour tous.
Voter cette proposition de loi en l’état serait simpliste, réducteur et même démagogique. Nos agriculteurs méritent vraiment mieux que cela !
(M. Bruno Millienne et M. Philippe Vigier applaudissent. – Exclamations sur plusieurs bancs du groupe FI.) La parole est à M. Grégory Besson-Moreau. Cette proposition de loi, qui comporte un article unique, vise à interdire l’utilisation des produits phytopharmaceutiques contenant la substance active du glyphosate sur le territoire français à compter du 27 novembre 2020.
Sur la forme, cette proposition de loi a été inscrite à l’ordre du jour de notre assemblée alors que nous avons déjà longuement débattu de cette question. Je précise que ce texte a été déposé par le groupe La France insoumise, dont un seul député était présent au moment du vote en septembre 2018. Ce député n’était même pas notre rapporteure, qui a déclaré ce matin sur une grande chaîne nationale qu’au débat sur le glyphosate, visiblement important à ses yeux, elle avait préféré les bras de Morphée.
Oui, et alors ? Je suis donc très heureux de pouvoir faire un point sur la situation aux députés du groupe La France insoumise qui étaient absents – autrement dit, à l’ensemble du groupe.
Avant de déposer une proposition de loi sur le sujet du glyphosate, la bonne méthode n’est-elle pas de commencer par écouter les premiers concernés, dont le métier, souvent exercé depuis des générations, consiste à tenter de cultiver de bons produits tout en respectant au maximum la qualité des sols et l’environnement ? C’est en tout cas la méthode des députés de la majorité.
Quelle modestie ! Dès lors que nous avons confiance en notre méthode, certains nous demanderont pourquoi nous refusons d’inscrire l’interdiction du glyphosate dans la loi.
Tout d’abord, nous préférerons toujours le contrat de confiance à la contrainte législative.
Cela ne marche pas ! Dans le cadre de la loi EGALIM, nous avons conclu avec les agricultrices et les agriculteurs français, dans toute leur diversité, un contrat de solution visant à les accompagner dans le changement de certaines pratiques. Ils ne sont pas contre le changement, mais contre l’ultimatum décrété par ceux qui ne sont même pas allés dans leurs champs ou leurs exploitations pour voir comment ils travaillent.
Ensuite, nous prenons en compte la dimension humaine. Certaines exploitations ont besoin de temps et de soutien. Fixer un ultimatum n’est donc pas une méthode moderne sur les sujets agricoles.
Plus globalement, le débat autour du glyphosate ne porte pas sur l’interdiction ou la non-interdiction du glyphosate dans trois ans, car cet objectif est bien évidemment porté par la majorité et le Gouvernement, mais uniquement sur son inscription dans la loi.
C’est la détermination et la position forte de la France qui ont permis de diminuer sensiblement la durée de l’autorisation initialement proposée par la Commission européenne.
Eh oui ! Le Président de la République a souhaité engager la France dans une démarche ambitieuse et pragmatique, qui mobilise l’ensemble des moyens permettant de sortir du glyphosate en trois ans.
Aussi, les députés de la majorité que nous sommes restons persuadés que c’est en travaillant main dans la main avec le monde agricole, en responsabilisant les filières, en mobilisant la recherche et en développant des alternatives que nous pourrons parvenir à l’objectif fixé. C’est en étant à l’écoute du monde agricole que l’on devient un ambassadeur de la ruralité.
Eh oui ! Depuis l’examen du projet de loi EGALIM, de nombreuses actions concrètes ont été lancées dans le cadre d’un plan de sortie du glyphosate, qui s’articule autour de plusieurs points : un centre de ressources accessible à tous, le renforcement des mesures d’accompagnement pour diffuser les solutions et trouver des alternatives, la mobilisation des réseaux territoriaux des chambres d’agriculture et de l’enseignement agricole pour promouvoir ces alternatives.
Par ailleurs, les parlementaires de la majorité se mobilisent. Mes chers collègues, je veux vous le dire sans détour : nous ne sommes ni pessimistes, ni optimistes, mais déterminés.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) Excellent ! Il ne sert à rien de s’agiter sur son siège en disant « Non au glyphosate, non au glyphosate ! ». Il est bien plus utile de visiter les exploitations et de discuter avec les représentants agricoles.
Une mission d’information sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate, demandée par le groupe La République en marche, a donc été créée. Cette mission d’information, dont l’excellent Jean-Baptiste Moreau, Jean-Luc Fugit et Julien Dive sont respectivement les co-rapporteurs et le président, poursuit ses travaux, qui doivent permettre de compléter la réflexion collective et de suivre au plus près la sortie progressive de l’utilisation du glyphosate.
Si la sortie du glyphosate en trois ans et, plus globalement, la réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques sont des objectifs partagés, l’inscription dans la loi n’est clairement pas la solution. La sortie effective du glyphosate se fera en mobilisant la recherche et les instituts techniques, ainsi qu’en se tenant aux côtés des professionnels du monde agricole. C’est ce que nous faisons, et c’est pourquoi le groupe La République en marche s’oppose à cette proposition de loi du groupe La France insoumise.
Au-delà de la question du glyphosate, le projet de loi EGALIM a notamment permis de mettre en pratique certains engagements forts du Président de la République. Je pense à la séparation de la vente et du conseil, à l’interdiction des remises, rabais et ristournes, ou encore à l’élaboration de chartes de bonnes pratiques pour l’épandage des produits phytopharmaceutiques. Nous agissons et nous allons continuer d’agir, uniquement guidés par l’intérêt général.
Chers collègues du groupe La France insoumise, on ne fait pas de politique autrement que sur des réalités.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM. – M. Bruno Millienne applaudit également.) Cela fait du bien d’entendre un député qui connaît son sujet ! La discussion générale est close.
La parole est à Mme Bénédicte Taurine, rapporteure de la commission des affaires économiques.
Pour vous, monsieur le ministre, nous jouons petit bras en interdisant uniquement le glyphosate. Or vous savez que nous avons élaboré un projet agricole et alimentaire d’intérêt général,… Il fallait le mettre sur la table ! …qui développe notre vision de l’agriculture et ne sert pas les intérêts des industries chimiques.
Plusieurs amendements visent à étendre cette proposition de loi à d’autres molécules, mais ils ne seront pas examinés puisque le groupe majoritaire a déposé une motion de renvoi en commission.
C’est parti pour la victimisation ! Nous voulons interdire l’utilisation des produits phytopharmaceutiques contenant la substance active du glyphosate.
Vous avez également affirmé, monsieur le ministre, que la France serait le premier pays qui interdirait le glyphosate.
C’est vrai ! Or le Sri Lanka a déjà interdit cette molécule en raison des maladies rénales qu’elle provoquait. Ce n’est pas une interdiction totale ! Il est vrai que certaines cultures bénéficient de dérogations. L’usage du glyphosate a donc été rétabli ! Pas du tout, monsieur le ministre.
En France, un agriculteur sur cinq souffre de troubles de santé directement liés à l’usage des pesticides : cela nous amène à nous interroger.
En choisissant de ne pas s’abstenir, l’Allemagne a permis la réautorisation du glyphosate pour cinq ans : celui-ci ne sera donc pas interdit, comme vous l’avez souligné, monsieur le ministre. Dans cinq ans se tiendra un nouveau débat qui, espérons-le, sera plus éclairé : le rapport sur lequel se sont fondés les députés européens était un copier-coller de l’argumentaire de la firme Monsanto, rachetée depuis par Bayer.
(M. Loïc Prud’homme applaudit.)
Le débat devrait donc reprendre, puisque les députés européens n’ont pas été éclairés dans leur choix, le rapport n’étant pas indépendant. Ils ont été trompés ! Concernant les importations, nous ne pouvons pas, en effet, exposer nos agriculteurs et nos paysans à une concurrence déloyale. Sauf erreur de ma part, il existe une clause de sauvegarde liée au principe de précaution, dont il a été question un peu plus tôt : elle peut être utilisée pour interdire l’importation de fruits et légumes contenant des pesticides, comme l’illustre l’exemple des cerises turques traitées au diméthoate. Par conséquent, la loi permet de résoudre ce problème.
Concernant la concurrence subie par nos agriculteurs, nous avons appris que le traité de libre-échange serait renégocié. Or, l’année dernière, les agriculteurs présents au salon de l’agriculture n’étaient pas favorables à ces traités de libre-échange et avaient affiché leur désaccord.
Il faut les rencontrer ! Nous les avons rencontrés… Auditionnez-les ! Je suis allée les voir au salon de l’agriculture ! De plus, je viens de l’Ariège : les agriculteurs sont à proximité ! Laissez parler Mme la rapporteure ! Merci, monsieur le président. Je veux bien que vous ayez une discussion entre vous, mais le cadre ne se prête pas au dialogue ! Je vous remercie, madame la présidente.
Concernant le glyphosate, le Canada a levé des inquiétudes relatives à une éventuelle interdiction du glyphosate en Europe : nous nous interrogeons ! Comment défendre nos agriculteurs quand vous soutenez le modèle des traités de libre-échange – TAFTA, CETA, JEFTA et autre Mercosur ? Certains ont affirmé que nous pointions du doigt les agriculteurs, alors que nous savons qu’un agriculteur se suicide tous les deux jours et qu’un agriculteur sur cinq tombe malade. Nous considérons donc que le problème tient à ce modèle, qui provoque le mal-être des paysans, pris à la gorge par l’endettement et par un travail qui n’est pas correctement rémunéré. Tout cela est lié aux traités de libre-échange.
Monsieur le député Julien Dive, vous avez demandé si nous étions en mesure d’affirmer que, grâce à l’adoption de ce texte, plus personne ne trouverait de traces de glyphosate dans ce qu’il ingurgite. Pas dans l’immédiat, en effet.
Et dans trois ans ? Si nous ne faisons rien, que se passera-t-il ? Pensez-vous qu’il y en aura moins ? Si nous ne l’interdisons pas, pensez-vous que les gens n’en ingurgiteront plus ? C’est déjà interdit ! Inscrire l’interdiction dans la loi, c’est répondre à la promesse de M. le Président de la République, tout simplement !
Avec quelques parlementaires, dont certains de la majorité, nous avons fait mercredi matin des analyses pour déterminer si nous avons du glyphosate dans notre corps ; nous verrons bien les résultats. Des associations comme Campagne Glyphosate sont en train de faire des relevés du taux de glyphosate contenu dans les urines de différentes personnes. Elles mènent une étude sérieuse : cela doit être pris en considération.
Monsieur Turquois, vous et plusieurs de vos collègues avez affirmé que la date d’interdiction du glyphosate serait fixée au 1er janvier 2021. Nous nous interrogeons sur la pertinence de cette date, car le Président de la République a affirmé, dans un tweet du 27 novembre 2017, que l’interdiction interviendrait dans les trois ans : cela nous mène donc au 27 novembre 2020, d’où notre proposition. Nous ne demandons pas l’interdiction immédiate, comme j’ai pu l’entendre : nous n’avons fait que reprendre l’engagement du Président de la République.
Par ailleurs, vous avez dit qu’aucune solution n’existait pour certaines cultures. Vous ne pouvez donc pas être d’accord avec l’interdiction dans trois ans ! Si certaines cultures ne peuvent pas se passer du glyphosate, ne dites pas que vous êtes d’accord avec la sortie du glyphosate !
On aura trouvé une alternative, dans trois ans ! Il faut faire confiance à la science ! Monsieur Gomès, je vous ai trouvé un peu caricatural quand vous avez parlé des silex ! (Sourires.) Cela pourrait être drôle si vous n’affirmiez pas qu’il est impossible d’arrêter l’utilisation du glyphosate en Nouvelle-Calédonie. Proposez-vous aux habitants de la Nouvelle-Calédonie le même scandale sanitaire que celui du chlordécone aux Antilles ? Est-ce là votre proposition ?
Quant à la SNCF, responsable de 0,4 % de la consommation nationale du glyphosate, elle est effectivement concernée par cette molécule. Nous rappelons, dans le rapport que nous avons rédigé, qu’elle a divisé par trois en vingt ans les quantités de produits phytosanitaires utilisés. Ce n’est certes pas suffisant, mais la démarche est enclenchée : épandage choisi hors des zones protégées, éloigné des points d’eau et de zones habitées, augmentation de 5 % de la tolérance sur la hauteur de la végétation, etc.
Enfin, concernant les zones protégées, je rappelle que vous avez refusé l’amendement présenté par notre groupe pour proscrire le recours aux pesticides dans une bande de 200 mètres autour des lieux publics et des écoles.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) La parole est à M. le président de la commission des affaires économiques. C’est la sixième fois que nous avons ce débat en huit mois : j’ai l’impression d’être dans un film que j’adore, Un jour sans fin , dans lequel Bill Muray revit sans fin le même jour. Il est vrai que, chaque jour, il se passe quelque chose de différent, et je note que les arguments des uns et des autres s’affinent au fur et à mesure que ces discussions reprennent, encore et toujours, que ce soit en commission des affaires économiques ou dans cette assemblée.
Pour ma part, je trouve que ce sont les deux fois de trop : on peut ne pas être d’accord mais, depuis que cette loi a été discutée dans cet hémicycle, certains continuent à parler tandis que d’autres se sont mis au travail, y compris ici, sous votre impulsion, monsieur le ministre, mais aussi sous l’impulsion des députés déjà mentionnés – MM. Dive, Moreau et Fugit, notamment. Toutes les filières se sont mobilisées et ont compris que la sortie du glyphosate était inéluctable. Je pense qu’elles ne l’avaient pas bien compris avant mais que, désormais, tout le monde se mobilise dans cette direction.
Ce n’est pas vrai ! Elles demandent des dérogations ! Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans Un jour sans fin mais dans une bande dessinée d’Astérix ! Nous sommes dans « Astérix et le glyphosate » ! Le monde entier est victime des légions romaines de Bayer et de Monsanto et nous, alors que nous sommes en train de montrer l’exemple, nous nous disputons, nous discutons, nous débattons pour savoir si le poisson est frais ou pas frais ! (Sourires sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Et vous, vous embastillez le barde ! La seule différence avec les BD d’Astérix, monsieur Prud’homme, c’est que, pour remplacer le glyphosate, il n’y a pas de potion magique ! (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Il y a des alternatives ! Certains pensent, et vous en faites partie, que la loi serait cette potion magique, que nous pourrions voter une loi-couperet, que nous passerions des mois à discuter des exceptions – parce qu’il en faudra, ne vous en déplaise ! Plutôt que de continuer à travailler pour en sortir, nous discuterons des exceptions ! Des exceptions, alors que vous ne pouvez pas en sortir ! Monsieur Prud’homme, rejoignez-nous ! Travaillez avec vos agriculteurs sur le terrain ! Travaillez avec les centres de recherche ! (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Et que croyez-vous que je fasse, monsieur Lescure ? Travaillez avec nous pour nous assurer que nous aurons les budgets pour financer la transition ! Mettez la pression sur Bercy ! Travaillez avec nous ! Serrons-nous les coudes ! Travaillons ensemble pour que la France montre l’exemple !
La France joue aujourd’hui un rôle unique. Vous avez parlé du Salvador et du Sri Lanka : ils reviennent sur l’interdiction du glyphosate ! Travaillons ensemble pour que la France montre l’exemple, montre la voie de la sortie du glyphosate…
Ce n’est pas la bonne voie ! …comme cela a été fait par le Président de la République quand il a convaincu ses vingt-sept collègues de ne pas attendre cinq ou dix ans, s’engageant lui-même à en sortir en trois ans ! Eh oui ! Ce n’est pas vrai ! Cela tombe bien, monsieur Prud’homme : dans trois ans, nous serons en 2022, à la veille du salon de l’agriculture. Alors faisons comme dans toutes les bonnes BD d’Astérix : dans trois ans, organisons un bon gueuleton au salon de l’agriculture pour célébrer tous ensemble le fait que la France sera sortie du glyphosate ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Excellente idée ! La parole est à M. le ministre de l’agriculture et de l’alimentation. Je souhaite tout d’abord saluer la qualité du débat qui se tient depuis ce matin. Je salue également Mme la députée Taurine pour ses convictions, ses explications et sa volonté de faire avancer le débat.
Sur le fond, nous sommes tous d’accord.
Non ! Nous devons sortir du glyphosate. Mais utiliser ce débat pour polémiquer et faire de la politique politicienne (« Mais non ! » sur les bancs du groupe FI) n’est pas à la hauteur de l’enjeu ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) Comme personne ne le fait ici, personne ne se sent concerné, évidemment ! Ne caricaturez pas ! Non, monsieur Prud’homme, je ne caricature jamais ! Si, un peu quand même ! Vous êtes spécialistes en la matière ! Sortir du glyphosate, sortir des produits phytopharmaceutiques, nous n’y arriverons pas avec ce modèle – je partage votre point de vue, monsieur Prud’homme ! Alors changez de modèle ! C’est précisément pour cela que le programme présidentiel d’Emmanuel Macron et le programme de cette majorité proposent de changer de modèle : la transition écologique, voilà ce que cette majorité veut faire concrètement ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) C’est faux ! Ce ne sont pas des incantations mais des actions ! Non ! Il ne s’agit pas de débattre sans fin sur les estrades mais d’avancer ! Alors pourquoi ne versez-vous pas les aides au maintien de l’agriculture biologique ? Je vous ai répondu ce matin ! Vous pouvez toujours refuser de croire la réalité, mais je veux vous rappeler les chiffres. Nous créons un centre de ressources avec plusieurs instituts pour aider au changement de modèle : il existe, vous n’y croyez pas ! Nous consacrons 71 millions d’euros à la recherche pour des produits alternatifs et non chimiques : vous n’y croyez pas ! Nous soutenons l’investissement avec les PCAE, les plans de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles, à hauteur de 500 millions d’euros d’aides publiques : vous n’y croyez pas ! Et les aides au maintien du bio, vous avez l’intention de les verser ? Nous nous engageons à consacrer 540 millions jusqu’en 2022 à la prise de risques dans les mesures agroenvironnementales : vous n’y croyez pas ! Nous prévoyons 1,1 milliard en faveur du bio : vous n’y croyez pas – et la liste est encore longue ! Alors accompagnez-nous ; soyez beaux joueurs ! Travaillons ensemble à ce mouvement et à la transition : c’est comme cela que nous y arriverons ! (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
Retrouvons-nous tous au salon de l’agriculture pendant dix jours : allons sur les stands, allons voir les filières ! (« Nous y serons ! »sur les bancs du groupe FI.) Parfait ! Allons voir les filières et regardons celles qui fonctionnent – il y en a beaucoup ! Regardons celles qui ne fonctionnent pas et discutons avec les professionnels pour savoir ce qu’il faudrait faire pour parvenir à la transition. Commencez par verser les aides au maintien du bio ! Les agriculteurs ne mettent pas des produits phytopharmaceutiques dans les sols pour se faire plaisir ! Nous n’avons jamais dit ça ! Parfois, certains y sont contraints tandis que d’autres sont en train de muter : la mutation de l’agriculture est réelle !
Monsieur Ratenon, vous évoquiez tout à l’heure avec raison le problème des importations. Si la France sortait aujourd’hui du glyphosate – nous le ferons en 2021 –, elle importerait des produits contenant du glyphosate : ce n’est pas ce que veulent les Français.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM. – Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Eh oui ! C’est la raison pour laquelle, tout comme Mme Battistel, tout comme le président Chassaigne, qui a fait une excellente intervention, nous voulons inscrire la transition agroécologique dans la PAC 2020. Vous pouvez ne pas y croire, mais nous le ferons!
Par ailleurs, le président Chassaigne et Julien Dive, président de la mission d’information, ont évoqué ce sujet, nous changerons notre modèle. Il faut arrêter de labourer des hectares de champs, de les laisser s’épuiser et de les empêcher ainsi de stocker le carbone. C’est tout ce travail que nous voulons faire !
À la demande du Président de la République, nous allons mettre en place un grand plan pour l’autonomie en protéines végétales en Europe : vous n’y croyez pas, mais nous le ferons ! De grâce, avançons sur les points positifs.
Et passons sous silence les points négatifs ? C’est important, car c’est ce que nous demandent les agriculteurs.
Plusieurs d’entre vous, notamment Mme Battistel et M. Chassaigne, ont évoqué la question des CEPP. Nous n’avons pas du tout reculé : il s’agit simplement d’éviter qu’une fois de plus l’amende soit due par le paysan. Vous l’avez tous rappelé, un paysan se suicide tous les deux jours. Son revenu mensuel tourne autour de 400 euros, et on veut encore l’accabler de pénalités, alors que ce n’est pas lui le coupable ?
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
S’il utilise des produits phytopharmaceutiques, c’est qu’on l’y a habitué, et c’est ce que nous voulons changer. C’est la raison pour laquelle nous avons supprimé cette pénalité, et je le revendique. En revanche, l’agrément de distribution des produits phytosanitaires est désormais conditionné à l’obtention d’un CEPP, car, ce qui compte, ce n’est pas de taper en bas, c’est de taper en haut ! Eh oui ! C’est ce que fait ce Gouvernement. Nous sommes donc d’accord, président Chassaigne : je vous remercie !
Monsieur Colombani, j’ai bien entendu vos propos sur la spécificité territoriale de l’utilisation des produits phytosanitaires, mais il n’y a pas que le glyphosate dans la vie : c’est ce que cette majorité et ce gouvernement veulent dire ici. Le glyphosate n’est qu’un symbole momentané. Sur ce point, nous avançons…
En marche arrière ! …et, conformément au principe de précaution et pour protéger la santé des Français, nous allons l’interdire au 1er janvier 2021, mais c’est de la dépendance de tous les produits phytosanitaires qu’il faut sortir. Très bien ! C’est ce à quoi nous devons nous engager, et de cela je serai un militant inlassable !
Madame Célia de Lavergne, vous représentez un département magnifique où vivre est un pur bonheur
(Rires sur les bancs du groupe LaREM) et qui est au cœur de la transition agro-écologique et de l’agriculture biologique. Vous avez eu raison de citer la mission d’information sur le glyphosate ainsi que les plans écophyto, que vous avez été la seule, je crois, à évoquer. Ceux-ci ne me satisfont pas pleinement à la place où je suis. Certes, ils ont constitué une avancée à laquelle tous les gouvernements ont contribué. La mise en œuvre du plan Écophyto II + a commencé, mais nous devons aller plus loin. C’est ce à quoi vous travaillez avec l’ensemble de la majorité et, au-delà, avec tous ceux qui s’intéressent à l’agriculture. Il faut aller plus loin dans la réduction de l’utilisation des produits écophyto, mais vous avez eu raison de le répéter : nous ne faisons pas rien !
Vous avez eu raison d’évoquer l’agriculture de conservation, monsieur Dive. De ce point de vue, la transition agroécologique est une aubaine, et vous avez invité Mme Taurine à venir le constater chez vous.
On ne vous a pas attendus ! Je ne sais pas si elle acceptera votre invitation, mais, à sa place, j’irais constater chez vous les bonnes pratiques de beaucoup d’agriculteurs qui jouent le jeu sur le terrain. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
Monsieur Turquois, vous avez demandé qu’on fasse confiance aux filières agricoles. Or tous les plans de filière mis en place conformément aux préconisations des états généraux de l’alimentation, que vous avez lancés, et de la loi EGALIM, comportent, conformément à la demande du Président de la République, l’engagement de sortir de la dépendance aux produits phytopharmaceutiques, notamment au glyphosate. C’est comme cela que nous allons réussir : pas à coups de grandes phrases, de grandes envolées, mais par la pratique propre à chaque filière, parce que  pratiquer une agriculture irriguée ou une agriculture de montagne sèche, ce n’est pas pareil, les grandes cultures céréalières ou l’arboriculture, ce n’est pas pareil. Il ne peut pas y avoir une seule réponse, parce qu’il n’y a pas qu’une agriculture en France.
Vous avez raison, monsieur Turquois, l’horizon 2021 est un objectif réaliste. Vous l’avez dit, nous sommes tous d’accord sur le fond, seules les méthodes divergent.
Vous avez évoqué le revenu des agriculteurs, monsieur le président Chassaigne. C’est précisément l’objet de la loi EGALIM et  des négociations commerciales en cours. Vous avez cité Marx, je répondrai par un mot de Jaurès : « aller à l’idéal et comprendre le réel ». Je sais que vous comprenez le réel. Notre idéal, c’est de sortir du glyphosate ; le réel c’est de le faire de façon pragmatique, sans ralentir sur la ligne, et c’est ce que nous allons faire.
Vous proposez, monsieur Gomès, de remplacer le glyphosate par un autre produit, mais, si nous remplaçons une molécule chimique par une autre molécule chimique, nous n’aurons rien compris et nous aurons tout raté ! Ce qu’il faut changer ce sont les méthodes, et moi qui suis un militant forcené du bio-contrôle, je vous engage à regarder tout ce qui est fait dans ce domaine : vous vous apercevrez que, là aussi, les choses avancent vite.
Comme vous avez raison d’évoquer les DEPHY, monsieur Lavergne ! Comment peut-on dire qu’il ne se passe rien quand 3 000 fermes sont engagées dans la transition et n’utilisent plus de glyphosate ? L’objectif est de 30 000 fermes.
Sur 400 000, ça ne fait pas lourd ! Vous avez inscrit au budget des moyens pour ces fermes et, à la suite d’une demande qui m’avait été adressée ici, les services du ministère ont attribué trois postes supplémentaires à l’agence Bio pour assurer l’animation de cette initiative très importante.
Vous avez raison, madame Ménard, y en a marre : ras-le-bol d’entendre les paysans se faire traiter de pollueurs et d’empoisonneurs.
Ce n’est pas ce que nous avons fait ! Caricature ! Démagogie de bas étage ! « Produisez ! Endettez-vous pour acheter des intrants et de gros tracteurs », voilà ce qu’on a dit aux paysans français aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, parce qu’il fallait nourrir tout le monde, et ils l’ont fait ! Et voilà que, maintenant, on leur dit qu’il faut faire différemment ! Comme pour le diesel ! Eh bien, cette transition, nous allons l’enclencher, mais nous ne vous avons pas attendu pour la faire. Ce n’est pas ce que nous avons dit ! Elle a commencé depuis longtemps ! Je sais, madame Ménard, que, dans votre belle région du Biterrois, beaucoup d’agriculteurs participent à la transition agroécologique, et c’est tant mieux !
Vous avez évoqué le problème des importations. Je vous répondrai ce que j’ai dit à M. Chassaigne : si nous nous contentons d’interdire le glyphosate en France sans harmonisation au niveau européen, nous ne nous en sortirons pas.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)
Monsieur Grégory Besson-Moreau, j’approuve complètement ce que vous avez dit à propos du contrat de confiance et du contrat de solution. La confiance est indispensable. Si l’on veut que les gens bougent, il faut qu’ils aient envie de le faire. Venez toutes et tous au salon de l’agriculture constater combien l’agriculture a évolué depuis l’année dernière sur ce sujet, car elle évolue d’année en année. C’est toute l’année que nous nous intéressons à l’agriculture, pas seulement pendant le salon ! Vous avez évoqué la suppression des 3R : rabais, remises, ristournes. Elle a fait débat au sein de la profession agricole, mais nous étions arrivés à la conclusion qu’ils constituaient un véritable handicap pour l’agriculteur.
Je crois vraiment, mesdames et messieurs les députés, que nous partageons tous le même objectif, même si nous ne sommes pas d’accord sur la façon d’y arriver. Ce qui compte, c’est que la France soit le premier pays au monde à se libérer de la dépendance aux produits phytosanitaires et à sortir du glyphosate.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
J’ai reçu de M. Gilles Le Gendre et des membres du groupe La République en marche une motion de renvoi en commission déposée en application de l’article 91, alinéa 10, du règlement.
La parole est à M. Jean-Baptiste Moreau.
(Vifs applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.) Que d’honneurs ! Merci beaucoup !
Madame la rapporteure, par cette proposition de loi, vous souhaitez inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que je ne suis pas d’accord avec cette proposition : je m’y étais déjà opposé il y a six mois en tant que rapporteur de la loi sur les états généraux de l’alimentation.
La majorité n’a pas attendu votre intérêt soudain pour l’interdiction du glyphosate pour prendre ses responsabilités.
(Protestations sur les bancs du groupe FI.) La cessation progressive de l’utilisation des phytopharmaceutiques les plus dangereux figurait déjà dans le programme d’Emmanuel Macron pour la campagne présidentielle et dans celui que nous avons défendu lors des élections législatives.
L’interdiction du glyphosate a été décidée : il y a un peu plus d’un an, le Président de la République a pris l’engagement de mettre fin à l’utilisation du glyphosate d’ici à 2021.
Il a dit le contraire ! Il est hors de question de revenir là-dessus.
La solution ne sera pas nécessairement le recours à une autre molécule ; c’est d’abord par un changement des pratiques culturales que nous sortirons du glyphosate. Mais ce changement ne peut pas se faire du jour au lendemain. Nous ne pouvons pas imposer un tel bouleversement à une profession en souffrance. C’est ensemble, main dans la main avec les paysans, que nous allons avancer.
Exactement ! Concrètement, notre majorité a déjà pris des mesures fortes pour la réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques et la transition de notre agriculture avec, notamment, dans le cadre du projet de loi agriculture et alimentation, le principe de la séparation de la vente et du conseil des produits phytopharmaceutiques – l’ordonnance doit être publiée avant le 30 avril 2019 – ; l’interdiction des remises, rabais et ristournes sur la vente de produits phytopharmaceutiques ; la définition de l’objectif de 15 % de surface agricole utile consacrés à l’agriculture biologique ; l’extension de l’interdiction des néonicotinoïdes à toutes les molécules ayant le même mode d’action, c’est-à-dire qui s’attaquent au système nerveux central des insectes ; la fixation d’un objectif de 20 % de produits bio parmi 50 % de produits locaux et sous signes officiels de qualité dans la restauration collective d’ici à 2022.
Dans le cadre du dernier projet de loi de finances, nous avons engagé des financements supplémentaires en faveur de l’expérimentation des fermes DEPHY qui permettent une réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques, et voté l’augmentation des taux de la redevance pour pollution diffuse, RPD, qui permettra de financer le développement de l’agriculture biologique. Cette augmentation est notamment de 50 % pour le glyphosate et tous les produits en contenant.
Quatre ministères sont mobilisés pour la sortie du glyphosate : le ministère de la transition écologique et solidaire, celui de l’agriculture et de l’alimentation, celui des solidarités et de la santé et le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.
Le Gouvernement s’est donné des moyens à la hauteur de nos responsabilités et a pris plusieurs engagements pour accompagner la stratégie de sortie du glyphosate d’ici à 2021,  s’agissant notamment de la mise en place d’un centre de ressources piloté par les chambres d’agriculture, l’ACTA et l’INRA, accessible à l’ensemble de la profession agricole et dédié aux alternatives au glyphosate, qui vise à proposer des solutions concrètes aux agriculteurs selon une approche territoriale ; du renforcement des mesures d’accompagnement pour diffuser les solutions et trouver des alternatives et du suivi des quantités vendues et utilisées de ces produits afin de faire la transparence sur leurs usages.
L’ANSES a également remis à plat l’ensemble des autorisations de mise sur le marché des produits contenant du glyphosate afin de les limiter à 2021.
Un programme prioritaire de recherche sur la sortie du glyphosate et la réduction des produits phytopharmaceutiques sera élaboré par le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. Tout le monde sera mis à contribution pour sortir du glyphosate : les régions, l’Agence française de la biodiversité, les agences de l’eau, les collectivités territoriales  et les groupes de professionnels agricoles.
Pour reprendre une citation de quelqu’un qui vous est familier, chers collègues de la France insoumise, à savoir Lénine
(Exclamations sur les bancs du groupe FI) , « la confiance n’exclut pas le contrôle ». C’est pour cette raison que nous avons mis en place une mission d’information commune sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate, présidée par Julien Dive, et dont Jean-Luc Fugit et moi-même sommes les corapporteurs. Je salue l’assiduité de Loïc Prud’homme, qui est présent à chaque audition, et son implication totale dans les travaux de la mission.
Je rappelle que les travaux de cette mission d’information ont débuté le 27 septembre 2018. Après l’audition conjointe des ministres Didier Guillaume et François de Rugy, la mission a notamment entendu le président de l’INRA, des représentants de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture, IRSTEA, le président de l’Association des chambres d’agriculture de France APCA ainsi que le préfet Bisch, qui a été nommé en novembre coordinateur interministériel du plan de sortie du glyphosate et du plan de réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques. Le préfet est également chargé d’évaluer l’accompagnement nécessaire à la sortie du glyphosate : c’est lui qui coordonne l’ensemble des actions ministérielles et qui préside aux destinées de la
task force .
La mission que nous menons a pour but de contrôler et d’évaluer sur trois ans la stratégie de sortie du glyphosate et la mise en place du plan Écophyto II +. J’invite tous ceux qui sont intéressés par ce sujet à assister à ces auditions, notamment à la prochaine qui aura lieu le 7 mars, celle de Brune Poirson qui a beaucoup œuvré pour convaincre nos partenaires européens de ne pas renouveler l’autorisation du glyphosate au-delà de cinq ans au lieu des quinze ans souhaités par la plupart des pays européens.
Je vous demande, mes chers collègues, de prendre un peu de hauteur et de vous mettre à la place des autres pays européens : en 2017, la France, grand pays agricole, est la première à militer pour un renouvellement de l’autorisation limité à cinq ans au lieu de quinze. Elle parvient ensuite à convaincre sept partenaires européens de voter contre le renouvellement, c’est-à-dire à faire, au niveau européen, ce que vous demandez aujourd’hui par cette proposition de loi ! Les représentants de la France ont eu le courage de défendre une position audacieuse là où se place la vraie difficulté : sortir ensemble du glyphosate.
Vous êtes-vous demandé ce qu’en pensent les autres pays du monde, notamment ceux d’Amérique latine ? Leurs pratiques sont considérablement plus dangereuses que les nôtres : ils aspergent leurs cultures d’OGM avec du glyphosate quand, en France, nous ne l’utilisons qu’en interculture. Nous travaillons avec l’INRA et l’ACTA à restreindre encore davantage l’utilisation du glyphosate pour aboutir progressivement à  la cessation de tous les usages de la molécule.
Notre méthode est à des années-lumière des pratiques agricoles mondiales que je condamne fermement. Nous sommes à la pointe des techniques et de l’ambition. Je suis fier que ce soit le chemin tracé par la France et vous vous en féliciterez vous aussi dans trois ans.
Je remercie Mme la rapporteure pour son travail, qui met en évidence les différentes positions des États membres et le besoin de crédibiliser la parole scientifique des experts. Les accusations de conflits d’intérêts de l’Autorité européenne de sécurité des aliments avec le groupe industriel Monsanto ont mis à mal la parole scientifique. Ce scandale montre que nous avons besoin d’une agence véritablement indépendante, sur le modèle de l’ANSES française, qui assure un contrôle strict des produits sur le plan européen. Notre santé mérite la transparence : c’est pourquoi nous avons besoin d’études réellement indépendantes et coordonnées.
La parole de la France est essentielle : grâce à la détermination et à l’engagement du Président de la République, nous avons réussi à réduire à cinq ans au lieu de quinze la période de renouvellement de l’autorisation du glyphosate sur le plan européen, mais nous devons encore convaincre nos voisins d’aller plus loin. Une coordination est indispensable pour apporter une réponse globale à la réduction de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques.
Au nom du principe de précaution, il faut interdire le glyphosate, et nous le ferons, tous ensemble, de manière coordonnée et en bonne intelligence. Ce sont les paysans qui sont les principaux exposés et les premières victimes. Depuis 2012, tous ceux qui, parmi eux, manipulent des produits phytosanitaires doivent se munir d’équipements de protection normés pour l’ensemble des produits phytosanitaires. Les pulvérisateurs sont contrôlés tous les quatre ans, chaque agriculteur doit tenir un carnet sanitaire dans lequel il enregistre ses pratiques, les produits et les quantités utilisés.
La loi de la jungle ne s’applique donc nullement en la matière : l’utilisation des produits phytosanitaires est déjà très strictement encadrée et contrôlée. Depuis le 1er janvier  2017, leur utilisation, dont celle du glyphosate, est interdite pour les collectivités publiques, et depuis le 1er janvier 2019 pour les particuliers. La transition est donc en cours. D’ici à trois ans, ce sera chose faite pour la très grande majorité des cultures, nous en sommes convaincus.
Si nous voyons que l’utilisation ne diminue pas et que la prise de conscience ne se fait pas, nous ne nous interdirons pas d’inscrire, à terme, l’interdiction du glyphosate dans la loi. Ce temps n’est toutefois pas encore venu, et c’est pour cela que nous proposons cette motion de renvoi en commission.
Bravo ! Aujourd’hui, c’est le temps de la recherche : nous avons besoin de faire l’état des lieux, filière par filière, culture par culture, pour déterminer celles dans lesquelles nous pouvons déjà nous passer du glyphosate et celles qu’une interdiction brutale mettrait en difficulté.
Aujourd’hui, il importe de convaincre nos partenaires européens de se battre avec nous afin de mener une recherche coordonnée en Europe dans le cadre d’une synergie entre les instituts de recherche et avec une vraie impulsion de la part du Parlement européen, du Conseil des ministres et de la Commission européenne – le Parlement européen vient d’ailleurs d’adopter un rapport recommandant une refonte du système d’évaluation des pesticides afin d’obtenir plus de transparence de la part d’agences européennes plus indépendantes et une stricte application du principe de précaution. C’est la première étape avant une interdiction radicale et dogmatique comme celle que vous proposez.
Madame la rapporteure, vous jugez vous-même dans votre rapport que le délai de trois ans est suffisant pour accompagner les agriculteurs dans la transition agroécologique et trouver des alternatives au glyphosate pour les usages restants. Nous aussi, députés de la majorité, en sommes persuadés : dans trois ans, nous aurons trouvé des solutions pour la très grande majorité des cultures ; dans trois ans, nous interdirons le glyphosate et nous n’avons pas besoin d’une loi idéologique pour cela. Laissons-nous donc le temps de travailler et accompagnons ensemble les paysans et les professionnels du monde agricole vers la fin de l’utilisation du glyphosate. Je vous demande donc de voter cette motion de renvoi en commission le plus largement possible.
Ne nous faites pas le coup du déni de démocratie.
Il a raison ! Cette proposition de loi ne contenant qu’un seul article, la discussion générale de plus de deux heures et demie qui vient d’avoir lieu a largement permis d’éclairer la représentation nationale sur ces enjeux, sans compter nos discussions lors de l’examen de la loi issue des états généraux de l’alimentation.
Nous maintenons la possibilité d’inscrire cette interdiction dans la loi, mais pas maintenant, et pas de cette façon. Nous préférons la confiance envers le monde agricole et un travail collectif, pragmatique, pour mettre un terme à l’utilisation du glyphosate d’ici à 2021.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) Excellent ! Bravo ! La parole est à Mme la rapporteure. Comme cela a été dit ce matin, personne n’est dupe : cette motion de renvoi en commission est en fait une motion de rejet préalable déguisée. Cela n’a pas empêché le débat. Il aurait pu avoir lieu avec la discussion des amendements…