XVe législature
Session ordinaire de 2018-2019

Séance du jeudi 21 février 2019

L’ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi constitutionnelle de M. Jean-Luc Mélenchon et plusieurs de ses collègues visant à instaurer la possibilité de référendums d’initiative citoyenne (nos 1558, 1680).
La parole est à M. Bastien Lachaud, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République. Depuis maintenant trois mois, des femmes et des hommes se rassemblent sur des ronds-points ou sur des places publiques, pour revendiquer ce qui leur a été confisqué pendant trop longtemps : une voix et une dignité. Ils ne sont pas là par plaisir ou par provocation. Ils sont là parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, parce que c’est la seule façon pour eux de se faire entendre.
Que veulent-ils ? La fin des inégalités qui gangrènent notre société. La politique fiscale et sociale de ce gouvernement les a aggravées. De sociale, leur revendication est rapidement devenue démocratique. Ils veulent la possibilité pour les citoyennes et les citoyens de décider eux-mêmes des règles qui nous gouvernent.
La majorité des Français se reconnaît dans cette exigence. Que l’on porte ou non un gilet jaune, le constat est partout le même : nos institutions sont verrouillées et notre société est profondément inégalitaire.
Comment accepter que même en travaillant, on puisse se retrouver à la rue ?
Eh oui ! Comment accepter que jeunes comme retraités n’aient aucune place dans notre société ? Comment accepter que rien ne soit fait contre le dérèglement climatique ? Et il faudrait, dans ces conditions, que les citoyens se contentent de voter une fois tous les cinq ans, puis rentrent chez eux ?
Quel élu, local ou national, ne constate pas que le lien avec les citoyens s’est érodé ? Qu’avec bon nombre d’entre eux, il est même complètement rompu ? Faute d’alternative politique et à cause de promesses non tenues, l’abstention lors des élections s’accompagne désormais d’un rejet profond de l’ensemble du personnel politique.
C’est vrai ! Plus grave encore, ce rejet est manifesté principalement par les jeunes.
La crise de la représentation est aiguë. Désormais, ce ne sont plus les représentants qui sont accusés de mal représenter, c’est l’idée même de représentation qui est mise à mal. Les gens n’ont plus confiance. Ils considèrent que tous les programmes politiques ne sont que de vaines promesses.
Entendez ce que vous disent les citoyennes et citoyens rassemblés.
Qu’ils sont insoumis ? Leur volonté est claire ; nul besoin de fumeux « Grand débat » pour l’apprécier. Ils veulent retrouver le goût du bonheur et le pouvoir de gouverner leurs propres vies. C’est un vaste mouvement de dignité humaine qui a lieu en ce moment dans le pays. (« Eh oui ! » sur les bancs du groupe FI.) Vous avez tort de le traiter avec mépris et suffisance comme vous le faites, car le souverain, c’est le peuple, et le souverain n’a pas à demander d’autorisation à qui que ce soit. (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) Nul n’autorise le souverain, car c’est lui qui décide. Si le peuple le veut, alors… Il vote ! …il faut le faire.
Aussi est-il parfaitement logique que le peuple veuille instaurer des mécanismes pour prendre l’initiative. Décider de la loi est, par excellence, l’exercice de la souveraineté.
Le référendum d’initiative citoyenne – RIC –, c’est la fin de la résignation face aux combines électorales, c’est la souveraineté retrouvée, c’est le peuple qui prend en main son propre destin.
(« Bravo ! » sur les bancs du groupe FI.)
Notre République est pourrie par des institutions qui ont progressivement dépouillé le peuple des moyens d’exercice de sa souveraineté. (Exclamations sur les bancs du groupe LT. – « Il a raison !» sur les bancs du groupe FI.) Le mouvement des gilets jaunes aura réussi à imposer le débat, non seulement sur la condition sociale, mais aussi sur l’urgence de la question démocratique. Seuls les riches et leurs alliés peuvent se satisfaire d’un tel système, qui prive le peuple de ses droits. Vive Mao ! Que le peuple participe directement à la vie politique par l’intermédiaire du référendum d’initiative citoyenne, que celui-ci soit législatif, abrogatoire, révocatoire ou constituant, est juste et légitime. C’est le retour du stalinisme ! Vous avez grand tort de mépriser la voix du peuple. Nous sommes ses représentants ! Une fois encore, c’est la peur du peuple qui vous guide ! (Exclamations sur plusieurs bancs des groupes LaREM, MODEM et LT.) C’est elle qui, à de nombreuses occasions dans l’histoire, a cherché à exclure une partie du peuple des instances politiques. Déjà, Maximilien Robespierre (Exclamations sur plusieurs bancs des groupes LaREM et LT) avait dû lutter pour que les juifs et les comédiens aient le droit de vote. Bravo ! Robespierre ? Bel exemple ! Vous n’allez pas huer Robespierre ? Vous ne savez pas de qui vous êtes les enfants ! Mes chers collègues, nous ne sommes qu’au début de la journée. Merci d’écouter tranquillement et sereinement l’orateur qui présente la proposition de loi. M. Lachaud, et seul M. Lachaud, a la parole. Merci, monsieur le président. Quelle agitation dès qu’on parle du peuple dans cette assemblée !
Ensuite, ce sont les pauvres qu’on a cherché à exclure, avec le suffrage censitaire. On disait que les pauvres, n’étant pas propriétaires, n’étaient pas responsables et ne défendraient pas le bien public.
Exactement ! Ensuite, ce sont les femmes qu’on a voulu continuer d’exclure du vote. La République a établi le suffrage universel masculin, mais il a fallu attendre 1945 pour que les femmes puissent enfin voter. Merci pour la leçon d’histoire ! À l’époque, des arguments dignes de ceux des opposants actuels du RIC étaient avancés : les femmes seraient influençables, inaptes à prendre des décisions. Encore les mêmes préjugés, toujours les mêmes préjugés sur le peuple ! On dirait n’importe quoi pour justifier l’exclusion du peuple ou d’une de ses parties. On a affirmé en commission que le peuple aurait refusé à plusieurs reprises le droit de vote aux femmes. Quelle mauvaise foi ! Qui a refusé le droit de vote aux femmes au début du XXsiècle ? Le Sénat ! Voilà les hordes réactionnaires dangereuses pour les droits nouveaux : les sénateurs, pas le peuple. (M. Jean-Luc Mélenchon applaudit. – Exclamations sur divers bancs.) Et c’est un ancien sénateur qui applaudit ! Il faut dire qu’il a refusé de siéger au Sénat… Toutes les catastrophes annoncées avec le RIC ne se vérifient nulle part dans les pays qui le pratiquent. Nulle part !
C’est par référendum que les Irlandaises ont enfin obtenu le droit à l’IVG.
Le RIC est pratiqué dans une quarantaine de pays sous des formes diverses. Lequel d’entre eux a rétabli la peine de mort par suite d’un RIC ? Aucun !
(M. Jean-Luc Mélenchon applaudit.) Pensez-vous que les peuples italien, suisse, japonais, allemand, portugais et tant d’autres encore soient injustes, impulsifs ou obscurantistes ? Leurs textes sont travaillés pour ça ! Le diriez-vous de notre peuple ? Vos faibles arguments ne sont que des prétextes nourris par la peur profonde du peuple et la volonté de l’écarter de la politique ! (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) Ils n’aiment pas le peuple ! Le peuple est, selon vous, suffisamment responsable pour élire un Président de la République, monarque républicain qui a tous les pouvoirs, mais il ne pourrait pas trancher des questions par référendum parce qu’il serait trop impulsif ? Quelle incohérence ! Nous n’avons jamais dit ça ! Vous voulez bien du peuple pour vous faire élire, mais, ensuite, vous voulez vous en débarrasser le plus vite possible ! (Vives protestations sur les bancs des groupes LaREM, MODEM et LR.) C’est précisément l’absence des citoyens des grandes décisions publiques qui fragilise notre République, pas sa trop grande présence ! Non, c’est vous ! Vous, qui vous faites les chantres opportunistes de la défense des droits fondamentaux,… Comme opportunistes, vous vous posez là ! …que disiez-vous en juillet dernier, lorsque nous voulions inscrire ces mêmes droits dans la Constitution pour les protéger d’une assemblée réactionnaire ? « Pas maintenant, pas comme ça, pas ces droits. »
Qui a adopté des lois sécuritaires, attentatoires aux libertés publiques ? Vous, ici même, il y a une semaine !
(« Bravo ! » et applaudissements sur les bancs du groupe FI. – Exclamations sur les bancs du groupe LR.) Vous avez inventé qu’il était urgent d’attenter au droit constitutionnel de manifester. Vous avez inscrit l’état d’urgence dans le droit ordinaire. Vous jetez les enfants en centre de rétention. (« Eh oui ! » sur les bancs du groupe FI.) Vous avez démantelé le droit social. Vous avez décidé de saboter l’éducation nationale et le service public du rail, et j’en passe. (Vifs applaudissements sur les bancs du groupe FI.) Voilà les réactionnaires : ils sont ici, dans cette assemblée, et ils refusent le contrôle du peuple !
C’est pourquoi La France insoumise a déposé la présente proposition de loi et qu’il a voulu l’inscrire à l’ordre du jour. Nul opportunisme là-dedans : ce débat est opportun, parce qu’il est sur toutes les lèvres. Nous soutenons ces mesures de longue date. Nous considérons, en effet, que nous ne pourrons résoudre les grands défis auxquels nous devons faire face, qu’ils soient démocratiques, sociaux, économiques ou environnementaux, sans passer par une nouvelle Constitution écrite par le peuple.
Le régime, déjà gravement déséquilibré en 1958, a considérablement dérivé au fil des réformes vers une monarchie présidentielle : le quinquennat crée de petits roitelets, l’inversion du calendrier électoral réduit le Parlement à l’état de chambre d’enregistrement docile.
Vous nous renvoyez au référendum plébiscitaire et à notre propre critique de la VRépublique. C’est un renversement rhétorique vaseux !
Et il sait de quoi il parle ! Le référendum n’est plébiscitaire que s’il émane de l’exécutif et sert à justifier le pouvoir présidentiel. C’est par un usage césarien du référendum que Bonaparte, Napoléon III ou le général de Gaulle en ont fait un instrument de légitimation de leurs personnes. Le RIC est tout le contraire : il permet l’intervention du collectif dans les institutions. Et, à la fin, c’est le peuple qui tranche !
Certains essayent de mettre des verrous à l’intervention populaire. Pourquoi établir un quorum pour les référendums d’initiative citoyenne et pas pour les autres référendums ? Je vous rappelle que le quinquennat a été adopté avec 70 % d’abstention. Personne n’a parlé de quorum à ce moment-là !
En effet ! Le renouvellement de la confiance dans la vie politique, que la majorité pensait pouvoir décréter en début de législature, s’est heurté au mur de la réalité. Rien n’a changé. Le pouvoir est toujours concentré entre les mains d’un seul homme. La majorité parlementaire est aux ordres. Les propositions de l’opposition sont à peine discutées et systématiquement rejetées. Ça, c’est vrai. Il suffit de regarder comment va se dérouler la journée : des motions de rejet préalable ou de renvoi en commission ont été déposées sur presque tous les textes. Belle preuve d’ouverture ! Sur ce point, nous sommes d’accord. Vous allez chercher à enterrer notre proposition de loi sous prétexte qu’il y aurait le Grand débat. Vous présentez une motion de renvoi en commission ridicule : vous n’avez pas présenté le moindre amendement en commission, ni témoigné de la moindre volonté de travailler sur le sujet. Encore eût-il fallu que le texte tienne la route ! C’est pur autoritarisme ! (Applaudissements sur les bancs des groupes FI et GDR.)
Les Français ne veulent pas se prononcer par un référendum à la main du seul Président de la République, qui déciderait seul des thèmes sur lesquels le peuple voterait.
Le RIC concurrencerait le Parlement ? Mais où est le Parlement dans le Grand débat décidé par le Président ?
Bonne question ? Quelle place occupe-t-il dans le référendum d’initiative présidentielle ? Aucune. De même, votre révision constitutionnelle, avortée grâce à l’affaire Benalla, n’accordait au Parlement aucun rôle sinon celui de se taire devant l’exécutif, et elle ne laissait aucune place aux citoyens. Vous n’êtes que des hypocrites ! (Exclamations sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
Les citoyens vous regardent. L’intérêt pour le sujet est immense. Je le dis solennellement : nous voici à la croisée des chemins. Ou bien vous choisissez la cohérence démocratique et reconnaissez que le peuple est maître en toute chose, ou bien vous optez pour le bonapartisme et l’autoritarisme, selon lesquels le peuple a besoin d’un guide et d’un maître. Vous avez la possibilité d’accomplir un acte fondateur et de faire entrer la démocratie dans une ère nouvelle. (Vifs applaudissements sur les bancs du groupe FI.) Excellent ! La parole est à Mme la garde des sceaux, ministre de la justice. Les mains en l’air, tout le monde ! Le groupe La France insoumise a choisi d’inscrire à l’ordre du jour de votre assemblée une proposition de loi constitutionnelle déposée en application de l’article 89 de la Constitution. M. le rapporteur Lachaud vient de vous présenter ce texte qui, évidemment, ne doit rien au hasard.
Le dépôt de cette proposition de loi visant à instaurer la possibilité de référendums d’initiative citoyenne date, en effet, du 8 janvier dernier. Cette initiative répond, je le crois, à une opportunité politique, à un moment où la France connaît une crise à la fois aiguë et profonde, qui nous oblige à réfléchir ensemble à l’avenir de notre pays.
Cette crise aiguë est née ponctuellement du refus de certaines taxes et traduit, sous une forme inédite, le mécontentement d’un nombre important de nos concitoyens, face à une situation économique et sociale très difficile, depuis maintenant plusieurs années.
Que vous avez aggravée ! Cela doit être dit, monsieur le rapporteur, sans mépris ni suffisance à l’égard de personne.
Cette crise est également profonde, car elle nous interroge sur notre capacité collective à vivre ensemble et à préserver cette nécessaire relation de confiance qui doit exister entre les citoyens et ceux qu’ils désignent pour les représenter.
Proposer un tel texte peut être considéré comme une volonté d’esquisser un commencement de réponse à cette crise. On pourrait aussi y voir une autre volonté qui a, certes, le mérite d’être marquée du sceau de la cohérence pour les auteurs de cette proposition de révision constitutionnelle. Avec ce texte, vous tentez, en tirant parti d’une crise grave, de réintroduire l’idée que nous devons changer de République.
(« Oui ! » sur les bancs du groupe FI.) Ne nous y trompons pas, et l’article 5 de votre texte est sans ambiguïté : tel est bien votre dessein. Exactement ! Sous prétexte de référendum d’initiative citoyenne, vous voulez profiter de ces événements pour réintroduire l’idée d’une assemblée constituante… Vous avez tout compris ! …et, d’une certaine manière, pour mettre à bas la VRépublique et instituer le régime politique que vous appelez de vos vœux. Quelle perspicacité ! Tel était, d’ailleurs, le programme du candidat de La France insoumise, M. le président Jean-Luc Mélenchon, lors de l’élection présidentielle de 2017. Quelle clairvoyance ! Or tel n’a pas été le choix des Français lors de ce grand rendez-vous démocratique. (« Oh là là ! »sur les bancs du groupe FI.)
Le Gouvernement ne vous suivra évidemment pas dans cette voie,… Il a tort ! …car, non, monsieur le rapporteur, nous ne pensons pas que notre République est pourrie ! Juste Benalla ! Je m’en tiendrai ici au référendum d’initiative citoyenne – le fameux RIC. Cette procédure existe dans d’autres démocraties, où elle fonctionne avec plus ou moins d’efficacité. L’instauration d’une telle procédure pose des questions théoriques autour des concepts de souveraineté nationale ou populaire, autour des notions de représentation politique, de légitimité, de l’idée même de démocratie, toutes notions extrêmement délicates.
Cette procédure du RIC pose également des questions pratiques qui, je l’imagine, ne manqueront pas d’être abordées : comment doivent s’organiser les initiatives ? Quels seuils faut-il fixer pour les valider ? Quel champ matériel devrait-on retenir pour l’application de ce type de référendum ?
Déposez des amendements, madame la ministre ! Faut-il le limiter à des initiatives législatives ? Faut-il l’étendre à l’abrogation de dispositions en vigueur ? Le RIC doit-il permettre de révoquer des élus, des membres du Gouvernement ? Nous sommes ouverts à vos propositions ! Doit-il être étendu à l’échelon local ? Oui ! Bref, des questions théoriques et des questions pratiques extrêmement complexes sont posées par votre initiative. Vous avez toujours un problème avec les questions pratiques ! Elles sont complexes au point que, par le jeu d’une telle procédure, des principes profondément ancrés dans notre culture politique pourraient être réinterrogés. Je pense, par exemple, à la prohibition de tout mandat impératif, qui, non seulement, figure à l’article 27 de la Constitution, mais qui constitue le noyau dur de notre démocratie représentative depuis plus de deux siècles.
J’entends bien que cette procédure existe dans d’autres pays. Votre rapport, que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt, le rappelle, sans d’ailleurs dresser un bilan très clair de l’impact de ces procédures sur la bonne santé démocratique de certains de ces États. Sage est le proverbe selon lequel « comparaison n’est pas raison ». Il faut savoir mesurer les spécificités d’une culture politique, prendre en compte l’histoire qui va fonder la construction d’un État. Ai-je besoin de rappeler que le général de Gaulle concluait le discours de Bayeux, le 16 juin 1946, en citant la réponse de Solon aux Grecs qui lui demandaient quelle était la meilleure constitution : « Dites-moi d’abord pour quel peuple et à quelle époque » ?
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM et sur plusieurs bancs des groupes LR et LT.)
Or, je ne vous apprends rien, notre histoire politique a été marquée par l’instabilité profonde et récurrente des régimes constitutionnels. Le XIXsiècle a été celui de la construction de notre système politique moderne, qui n’a cessé d’hésiter entre l’Ancien régime et la Révolution. Les deux se sont parfois conjugués dans la tentation du césarisme, c’est-à-dire d’un pouvoir fort qui s’appuie sur le peuple. Entre ces écueils, la démocratie représentative s’est frayé un passage, étroit d’abord, puis plus large ensuite, pour s’imposer enfin. La démocratie représentative n’est pas seulement un régime politique fondé sur l’élection au suffrage universel, mais aussi un régime de libertés garanties par la Constitution et les juges. Ça, c’est la République des juges ! On connaît ! La démocratie, c’est le peuple, et c’est aussi l’État de droit. À la volonté de la majorité, il est apporté des tempéraments destinés à préserver les minorités et leurs droits. L’équilibre auquel est parvenu la VRépublique est une forme de miracle dans notre histoire constitutionnelle. La Constitution de 1958 a offert aux Français un gouvernement stable,… Avec vingt-quatre révisions ! …des assemblées qui, contrairement à ce que vous avez dit, monsieur le rapporteur, ne sont en rien des chambres d’enregistrement et un puissant régime de liberté garanti – je le répète, c’est essentiel. Nous vivons dans le même pays ? On peut donc se demander quel serait l’impact sur cet équilibre de l’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne. Une telle réforme aurait certainement un effet systémique dont il est difficile de mesurer les conséquences. C’est l’idée ! Dans sa préface à l’ouvrage de Guy Carcassonne La Constitution commentée , le doyen Georges Vedel nous mettait en garde : « L’ingénierie constitutionnelle ne doit pas s’inspirer de l’archer. » Gérard ? (Rires.) Non, pas Gérard Larcher. C’est une autre interprétation, mais ce n’est pas celle à laquelle pensait le doyen Vedel ! (Sourires.)
« L’archer a un arc, une cible, il faut que la flèche soit bien droite et au centre de la cible pour obtenir un résultat. En matière constitutionnelle, ce qu’il faut, c’est un bon joueur de billard qui sait qu’il y a plusieurs boules et quatre bandes ». Eh ben ! Autrement dit, réviser la Constitution, c’est ne jamais être certain des conséquences d’un tel acte.
À vrai dire, monsieur le rapporteur, je ne crois pas que cela soit votre préoccupation principale, pas plus d’ailleurs que celle du groupe que vous représentez. Votre dessein est plus clair. J’utilise peut-être des termes un peu durs, mais que je crois être assez justes au fond : vous combattez un régime constitutionnel que vous voulez détruire.
Oui ! Tu parles d’une découverte ! Plutôt remplacer ! Oui, ils veulent remettre en place Maduro ! Bienvenue à Maduro ! J’entends bien la rhétorique habile, qui n’est d’ailleurs pas très originale, consistant à opposer le peuple à ses représentants. Vous ne prenez, d’ailleurs, même pas la peine d’user de termes aussi neutres, puisque vous n’hésitez pas à qualifier vos adversaires de « membres d’une oligarchie qu’il faut balayer ». Absolument pas ! C’est ce que j’ai entendu ici même il y a quelques jours, et ce que j’ai lu sous votre plume !
Bien sûr, dans ce schéma fort simple, vous développez une équation sans inconnue, puisque vous êtes censés être le peuple, alors que tous les autres ne seraient que les représentants des intérêts d’une caste. Sur fond de discours anti-élitiste que je ne crois pas déformer,…
Nous ne sommes jamais anti-élite, madame la ministre ! Nous n’avons jamais utilisé ce vocabulaire ! …le RIC est dès lors un instrument puissant.
La réalité est évidemment beaucoup plus complexe, et il est très présomptueux de prétendre savoir mieux que quiconque  ce que veut le peuple et plus encore ce qu’est le peuple.
Donnez-lui la parole ! Le peuple, quel est-il ? Est-ce le défilé de personnes qui entendent exprimer des revendications qui leur sont propres ? Est-ce une minorité active qui veut mettre à l’agenda politique l’abrogation d’une loi qui offre de nouveaux droits à certaines personnes ? Sont-ce plus simplement les citoyens qui votent aux élections ? C’est tout cela à la fois et en même temps ! Il est difficile de répondre à ces questions. C’est d’ailleurs pour cela que les révolutionnaires de 1789 ont inventé ces concepts complexes de souveraineté nationale et de nation. La démocratie est un matériau extrêmement composite, vous le savez, produit de savants dosages entre expression directe des citoyens et délégation par le biais des élections. (Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Permettez-moi de vous interrompre, madame la ministre. Mes chers collègues, nous allons examiner des textes dont vous êtes les auteurs, et que vous allez défendre tout au long de la journée. Vous allez pouvoir les exposer, les défendre et avancer, j’imagine, des arguments qui auront vocation à convaincre l’ensemble de la représentation nationale. Nous sommes passionnés par les propos de la ministre ! Il me semble que le respect, non seulement envers la représentation nationale, la ministre et tous ceux qui nous regardent, mais aussi envers vos propres textes,… Gardez vos leçons pour vous ! …implique que nous puissions, sur ces questions que vous soulevez vous-mêmes, avoir un débat qui soit serein, sans invective et sans interruption. Madame la ministre, poursuivez, je vous prie. Je n’en ai plus pour très longtemps. Je signalais la complexité des questions que pose votre proposition de loi constitutionnelle. Il me semble que le Président de la République a lancé un grand débat national précisément pour essayer de répondre à ces questions difficiles. Pour cette raison, parmi les quatre thématiques proposées, figure celle de la démocratie et de la citoyenneté. Pour avoir participé, sans doute comme vous tous, à plusieurs réunions, je puis affirmer que les Français n’entendent pas se laisser déposséder de ces choix.
La question de la participation citoyenne est clairement posée dans chacun de ces débats. Ma conviction profonde est que cette participation est nécessaire, non seulement parce que les Français la souhaitent, ce qui serait une raison suffisante, mais surtout parce qu’elle est utile pour gouverner un pays comme la France.
Notre Constitution nous offre une grande stabilité, avec une majorité présidentielle et une majorité parlementaire cohérentes. C’est un atout pour faire face aux défis qui nous sont lancés. Mais il est tout aussi clair que nous ne pouvons plus considérer que, pendant cinq ans, le pays doit rester en apnée démocratique, dans l’attente des prochaines élections. Nous devons trouver, par de multiples moyens, une forme d’oxygénation démocratique, tout au long d’un mandat.
Ces moyens, les Français vont nous aider à les identifier, à les choisir, avec les propositions qui ressortiront de ce grand débat. C’est la volonté que le Président de la République a exprimée, qui repose sur la confiance dans la capacité à trouver en nous-même les ressources propres à surmonter les épreuves auxquelles nous faisons face.
Dans ce processus, la proposition de loi constitutionnelle me semble clairement prématurée. Le débat que nous aurons ne sera pas inutile, puisqu’il permettra de mesurer l’intérêt, mais aussi les difficultés, qui peuvent résulter de l’instauration d’un tel référendum. En revanche, l’adoption d’une telle disposition, sans étude approfondie, sans mise en relation avec d’autres moyens d’ouvrir le jeu démocratique vers plus de participation citoyenne, me paraît inopportune.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM. – M. Bertrand Pancher applaudit également.)
La parole est à M. Jean-Luc Mélenchon. Cette proposition de loi prolonge, devant la représentation nationale, la revendication d’un mouvement populaire dont, quel que soit l’avis qu’on en a, chacun sait qu’il marquera l’histoire de la patrie. Quelque chose de nouveau s’est exprimé, insaisissable, qu’on ne peut faire entrer dans aucune des cases que ceux d’entre nous qui ont le plus d’expérience ont connues et maniées si longtemps dans le passé, ni à une famille politique, ni à un espace social particulier, ni, ni, ni – bref.
Soudain il s’est avancé devant nous, et parfois, nombre d’entre vous qui, j’en suis certain, en êtes des passionnés, ne l’ont pas reconnu. C’est le peuple.
Vieille histoire que celle-ci. Et ce moment de la vie de l’Assemblée nationale comptera dans cette histoire. Notre tour viendra ; le tour de ceux que l’on appelle aujourd’hui les gilets jaunes viendra, et avec lui les référendums d’initiative citoyenne. Ils sont inéluctables.
Ils constituent un franchissement démocratique, comme le furent avant eux le droit de vote pour le peuple puis pour les femmes, le droit pour les juifs et pour les comédiens d’être des citoyens, et les autres grandes œuvres de la grande Révolution de 1789.
C’est une vieille histoire, disais-je, commencée en 492 avant notre ère, lorsque, se retirant sur l’Aventin, le petit peuple de Rome, écrasé d’impôts, refusa de continuer à travailler ; tant et si bien qu’à une revendication sociale succéda une revendication politique. On eut le droit d’élire des tribuns du peuple, dont la personne était sacrée.
Ah, des personnes « sacrées » ! Nous y voilà ! Nul n’avait le droit de les interpeller, de les perquisitionner, de les embastiller, pour que leur parole restât définitivement libre. C’est vrai ! L’histoire se prolonge avec la Révolution de 1789, lorsque fut posée la question du veto. Y a-t-il quelque chose au-dessus de la volonté du peuple ? Cette question sempiternelle, qui conduit tant d’entre vous, à intervalles réguliers, à montrer du doigt, à suspecter la folie, la brutalité qui seraient consubstantielles au peuple, cette question a déjà été posée une fois : le roi a-t-il le un droit de veto sur une loi décidée par le peuple ? Le roi se lève, il demande à ceux qui soutiennent le veto de se mettre à sa droite – car, puisqu’il tient lui-même son pouvoir de Dieu, ceux-là sont les élus de Dieu – et aux autres, les mécréants, les damnés, les mauvais, de se mettre à gauche, puisque leur direction préférée est celle de l’enfer. À ce moment précis, les nôtres se trouvèrent majoritaires. Et depuis ce jour, nous affirmons, instruits par nos anciens : il n’y a pas de pouvoir supérieur à celui du peuple. Il n’y en a pas, et il n’y en aura jamais à nos yeux ! (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) Nous sommes d’accord ! D’où tirerions-nous, me direz-vous, un fil conducteur dans l’histoire qui vaudrait raison à lui seul ? Des droits de l’homme ! Il n’y a pas de pouvoir supérieur à celui du peuple, mais il n’y a pas de principe supérieur aux droits de l’homme. Rassemblez les deux, et vous avez l’idée française, l’idée d’une République qui n’est pas ce que d’autres peuples, autour de nous, entendent par l’idée de « nation ». Chez nous, la République fonde la nation ; j’expliquerai pourquoi en quelques instants. Nos voisins allemands écrivent, au fronton de leur assemblée nationale : «  Dem deutschen Volke  », « Au peuple allemand », peuple – «  Volk  » – étant ici entendu au sens de l’ethnie, de la coutume, de la langue. Rien de tout cela en France ! La France n’est pas définie par une religion – il y en a cinq –, ni par une couleur de peau – elles y sont toutes représentées –, ni par une langue – il s’en parle plusieurs, à telle enseigne que la Constitution doit rappeler que la langue commune, et j’en suis heureux, est la langue française.
La France est définie par autre chose, par le contrat politique qui constitue son peuple, par la nature du lien qui unit chacun d’entre nous : liberté, égalité, fraternité.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) C’est le contrat politique qui fonde la patrie ; et parce qu’il est entièrement politique, il nous faut réfléchir, à chaque génération, à la façon de garantir la souveraineté du peuple. Comme l’a dit Saint-Just dans une parole immortelle, les gens du peuple ont « le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent ».
La France est, et ne peut être autre chose qu’une République. La République fonde la nation ; elle signifie, selon son étymologie – 
res publica – , la chose commune. Et la chose n’est commune que si chacun s’y met. Nous sommes malades à mort, mes chers collègues, lorsque le taux d’abstention atteint 50 % lors des élections législatives. Cela signifie qu’une nouvelle fois, comme en 492 avant notre ère, le peuple s’est retiré sur l’Aventin. Il ne participe pas à la décision, car il lui paraît qu’en toute circonstance, elle sera injuste. (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.)
Nous sommes minés par l’abstention. Le moment est donc venu de répondre à cette crise majeure et, une fois encore, c’est le peuple qui a donné la réponse, en partant d’une protestation sociale aussi vieille que la France : la protestation contre l’impôt, lorsqu’il est injuste, bien sûr. Et qui dira qu’il est juste, tel qu’il est aujourd’hui ? Puisqu’il s’agit de répartir l’effort entre tous, ceux qui donnent le plus protestent, crient à l’injustice : certains ne donnent rien, ou pas assez, quand d’autres donnent tout. De là surgit la revendication politique.
C’est ainsi qu’est née la République, et c’est ainsi qu’est née l’idée du référendum d’initiative citoyenne. Nous essayons ici de répondre à une crise par un moyen institutionnel. La VRépublique est née, avec sa nouvelle Constitution, pour répondre à une crise majeure, lorsqu’il devint nécessaire de se séparer de treize départements français. Une décision de cette nature exigeait une autorité particulière, elle exigeait la combinaison d’une légitimité historique et de nouveaux moyens institutionnels.
Mais aujourd’hui cette institution, qui fut le moyen de surmonter une crise, devient le sujet d’une autre, comme l’atteste l’abstention croissante. La France d’aujourd’hui n’est plus celle de 1958. En 1958, 40 % du peuple français vivaient à la terre, et de la terre, contre à peine 20 % aujourd’hui. Le peuple a changé par sa manière de vivre. À l’époque, il était tel que 10 % seulement de ses membres étaient gradués de l’enseignement supérieur, puisque le premier grade est le baccalauréat. Aujourd’hui, nous sommes bien au-delà, puisque ce taux est passé à 78 %.
Et ainsi de suite. À l’époque, un Français sur dix seulement avait un grand-parent étranger ; aujourd’hui, c’est un Français sur cinq. Le peuple a été profondément, intensément modifié par son mode de vie, par l’ouverture sur le monde. Le moment est venu qu’il se ressaisisse de lui-même : c’est cela que signifie le référendum d’initiative citoyenne. En France plus que n’importe où ailleurs – car la France est la nation politique de l’Europe –, le peuple se constitue en devenant constituant. En se reconnaissant à lui-même des droits, il se définit. Tel est le sens des référendums que nous vous proposons.
Nous essayons de varier au sein d’une stabilité institutionnelle, sans laquelle on ne peut gouverner personne, et certainement pas ces 65 millions de têtes dures,…
Des « têtes dures » ? Oh là là ! …et de réaffirmer le droit permanent du peuple d’intervenir dans les affaires publiques. Tel est le sens du référendum d’initiative citoyenne : stabilité des institutions ; possibilité permanente, pour le peuple, d’intervenir.
Cette nouvelle liberté, bien sûr, on l’assortit ensuite de quotas, d’un nombre de signataires minimal, de moyens, bref, de toutes sortes de choses qui l’organisent. Elle ne peut signifier l’assemblée générale permanente, ni la manifestation quotidienne. Mais notre initiative recouvre tout ce que je viens de dire : entendez-la pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pas pour une autoproclamation de notre part, comme l’a dit si sottement la ministre, du fait que nous serions le peuple. Quelle idée ! Nous ne sommes pas une avant-garde, et ne l’avons jamais été. Il ne s’agit pas davantage d’agiter la peur de voir surgir des hordes de gens qui prennent des décisions, puisque c’est ainsi que certains se représentent le peuple.
Le peuple est sage. Vous n’avez pas d’exemple qu’il ait voté des sottises ou des crimes. Pourquoi voudriez-vous qu’il le fasse demain, plus instruit qu’il est que jamais ? Le peuple est bon, car il a en lui une sagesse ; une sagesse qui, parfois, peut exaspérer par sa lenteur, mais une sagesse qui faisait dire au grand Jaurès qu’il n’y a pas de question plus importante ni plus centrale pour un Français, un républicain et un socialiste, que la question de la souveraineté politique du peuple. Toute la vie politique est rassemblée dans cette idée : que veut le peuple ? Et lui seul est souverain.
J’espère que mon plaidoyer aura au moins ébranlé quelques certitudes selon lesquelles il faudrait avoir, à l’égard du peuple, une méfiance que nous n’entendons pas. Nous proposons au peuple de retrouver ses droits en certains circonstances : le droit de proposer – pouvoir législatif –, d’abroger – pouvoir de suppression –, de révoquer les élus  quels qu’ils soient – du conseiller municipal jusqu’au Président de la République –, et, enfin, de se faire constituant.
Alors oui, c’est vrai, madame, nous conspirons, si c’est ainsi que vous voulez appeler la chose. Nous nous opposons aux institutions de la VRépublique tout en faisant remarquer à nos amis qui en ont été les défenseurs qu’elle n’a plus rien à voir, aujourd’hui, avec celle qui fut fondée en 1958, ni par le peuple auquel elle se rapporte, ni par son contenu.
Ce n’est pas faux… C’est le moment, c’est l’heure de la VIRépublique. Le peuple français ne se sortira pas de l’ornière où il se trouve sans avoir auparavant tout refondé, tout redessiné, tout redécidé. (Applaudissements sur les bancs du groupe FI. – M. Joachim Son-Forget applaudit également.) La parole est à M. Stéphane Peu. Nous discutons aujourd’hui de la proposition de loi constitutionnelle de nos collègues de La France insoumise visant à instaurer le référendum d’initiative citoyenne. Je veux souligner, en préalable, la cohérence et la continuité intellectuelles de nos collègues de La France insoumise. Cette proposition figurait déjà, en effet, dans le programme du candidat Jean-Luc Mélenchon en 2012, puis en 2017. Ainsi, nul ne peut intenter ici un procès en opportunisme. (Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) Merci ! C’est pourtant ce qu’ils viennent de dire eux-mêmes ! L’examen de ce texte a le grand mérite de mettre en exergue la profondeur de la crise démocratique que connaît notre pays. Cette crise affecte principalement la légitimité des institutions traditionnelles de la représentation. Elle reflète une défiance, inédite par son ampleur, de la part des citoyens à l’égard des élus, une indifférence qui se traduit par l’abstention et même, on le voit, par une grande exaspération. La distance entre les citoyens et les élus croît à mesure que l’expertise citoyenne, elle, s’aiguise. Toujours plus éclairé grâce à l’accès aux études et à la démocratisation du savoir, le peuple aspire légitimement à un plus grand partage de la prise de décision publique.
Cette défiance citoyenne à l’égard de la représentation politique est aussi exacerbée par la rigidité du cadre constitutionnel. Voulue comme telle par ses pères fondateurs, la VRépublique consacre de façon disproportionnée le parlementarisme rationalisé. Elle confère à l’exécutif des pouvoirs sans équivalent dans les autres régimes démocratiques, avec un Parlement trop souvent contraint. Dans ce logiciel ancien, la participation citoyenne est réduite à la portion congrue du jeu démocratique, et les réformes successives n’ont rien arrangé à  cet égard.
Avec l’instauration du quinquennat présidentiel en 2000 et la synchronisation du calendrier électoral, la prééminence du Président de la République s’est renforcée, accentuant le fait majoritaire qui veut que le président élu entraîne dans son sillage la formation d’une « majorité présidentielle » à l’Assemblée nationale. Pour le pluralisme politique, le tribut est lourd à payer. Dans ce contexte, les Françaises et les Français ont le sentiment d’être consultés à l’occasion des élections présidentielles et législatives, tous les cinq ans, sans jamais pouvoir intervenir de nouveau dans la vie politique nationale pour évaluer ou proposer.
Il est donc parfaitement compréhensible, compte tenu de ce sentiment d’impuissance, que le référendum d’initiative citoyenne ait de nouveau surgi dans le débat public par l’intermédiaire du mouvement des gilets jaunes, qui le regardent comme outil capable de surmonter l’impasse. Oui, nous avons besoin de faire vivre notre fonctionnement démocratique. Et il faudra expliquer à notre assemblée en quoi le fait de donner plus souvent la parole à nos concitoyens menacerait la démocratie représentative.
(M. Jean-Luc Mélenchon applaudit.)
Le référendum a partie liée avec l’histoire de notre pays. Les Girondins, les premiers, avaient imaginé un projet de constitution incluant un droit de censure populaire des actes parlementaires. Puis ce fut au tour des Montagnards d’utiliser le référendum pour soumettre à la votation citoyenne la Constitution de 1793, la plus démocratique jamais écrite dans notre pays. Tout à fait ! Bravo ! D’ailleurs, en cela héritière de cette histoire politique, notre Constitution dispose que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». (Approbations sur les bancs du groupe FI.) Il a raison ! Les arguments en faveur du référendum d’initiative citoyenne ne manquent donc pas. En premier lieu, on le constate dans les pays où les votations citoyennes sont nombreuses, la consultation des citoyens élève le niveau de politisation dans la population. Nous le constatons aussi avec le mouvement des gilets jaunes : les citoyens s’intéressent de nouveau à des questions autrefois délaissées, qu’il s’agisse des institutions, de la fiscalité, de l’emploi ou de la solidarité. Et c’est une bonne nouvelle pour notre pays.
Le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen est, à ce titre, exemplaire. Il fut à l’origine d’un intense moment démocratique. Pendant plusieurs mois, des millions de citoyens ont échangé et débattu autour de tel ou tel amendement constitutionnel, sur internet et dans des réunions publiques : investissement exemplaire d’un peuple dont personne n’attendait qu’il manifeste un tel niveau de conscience et de responsabilité.
(M. Loïc Prud’homme applaudit.) Malheureusement, cet engagement fut trahi par le non-respect de suffrages pourtant clairement exprimés.
Non, le référendum n’est pas un objet déraisonnable. Les citoyens sont tout à fait capables de se saisir des enjeux, même les plus complexes.
Non, le référendum d’initiative citoyenne n’est pas l’ennemi de la démocratie représentative. Au contraire, il permet de concilier les vertus du système représentatif et de la démocratie directe, afin, selon les termes du philosophe Claude Lefort, d’« allier ces deux principes apparemment contradictoires » de la démocratie : « l’un, que le pouvoir émane du peuple ; l’autre, qu’il n’est le pouvoir de personne ».
Nous souhaitons toutefois apporter quelques nuances et formuler quelques suggestions concernant la proposition de loi qui nous est soumise ce matin.
D’abord, notre groupe n’est pas favorable au référendum révocatoire. Si nous approuvons l’esprit salutaire qui anime ce dispositif, et justement parce que nous pensons qu’il va dans le bon sens, nous ne voulons pas passer sous silence les dérives qui pourraient aussi en résulter. Ainsi, aux États-Unis, en 2013, un sénateur du Colorado a-t-il été destitué de son mandat après le lancement par le lobby pro-armes, à la suite du vote dans cet État d’une loi encadrant la vente d’armes automatiques, d’une procédure révocatoire approuvée par une confortable majorité.
Eh oui, ça marche dans les deux sens ! Dans la proposition de loi que nous déposerons très prochainement, nous retiendrons les dimensions législative et abrogatoire du référendum d’initiative citoyenne. Néanmoins, à la différence de nos collègues et afin de nous prémunir contre d’éventuelles dérives, nous souhaitons que tout projet référendaire soit assujetti à un contrôle a priori du Conseil constitutionnel. Ce dernier devra s’assurer que les droits et les libertés fondamentaux sont respectés. En matière de droits fondamentaux, en effet, l’excès de prudence n’est jamais superflu. Il convient de vérifier que le référendum ne peut pas être détourné de son intérêt premier par des groupes de pression désireux d’établir ou de rétablir des dispositions contraires aux droits de l’homme.
De façon complémentaire, et en mémoire de la douloureuse expérience du référendum de 2005, nous ne voulons pas que le Parlement puisse voter une disposition qui serait en contradiction avec le résultat d’un référendum datant de moins de dix ans.
Bonne idée ! Le vote de 2005 a laissé une trace immense, une trace tenace dans la mémoire collective : la voix du peuple français n’a pas été respectée par ses dirigeants politiques, ce qui a constitué un véritable traumatisme, un déchirement démocratique dont les effets sont encore ressentis aujourd’hui.
Bien sûr, le référendum d’initiative citoyenne ne suffira pas à résoudre la crise démocratique : pour y parvenir, il faudra modifier la Ve République, voire la dépasser, afin de rendre toutes ses lettres de noblesse au régime parlementaire. Néanmoins, il peut constituer une véritable avancée démocratique, complémentaire de la démocratie représentative et susceptible de redynamiser considérablement la vie politique française. L’urgence est réelle : nos concitoyens ont soif de démocratie. Merci à La France insoumise d’avoir soumis cette proposition de loi au débat.
(Applaudissements sur les bancs du groupe FI.) En voilà un que le peuple ne révoquera pas ! La parole est à M. Bertrand Pancher. La démocratie est-elle en crise ? Bien entendu. La faute à qui ? Cette crise est-elle nouvelle ? Non. La démocratie a périodiquement connu des crises au cours de notre histoire et s’est adaptée par des évolutions du régime institutionnel. La crise que nous vivons a-t-elle été révélée par le mouvement des gilets jaunes ? Certainement, mais elle est beaucoup plus profonde. Elle date de plusieurs décennies et est liée à la fois à l’élévation sans précédent du niveau de formation de nos concitoyens, à la généralisation des systèmes d’information – chacune des idées que nous exprimons peut être immédiatement contestée par le biais d’informations diffusées sur les réseaux sociaux – et à l’extension des inquiétudes qu’inspirent nos décisions. Pour se convaincre de la réalité de ce dernier phénomène, il suffit de voir l’ampleur de l’opposition que suscitent tous les projets, non seulement nationaux, mais aussi locaux : plus d’un millier de projets entrepris dans notre pays sont jugés inutiles et les mobilisations qui les visent sont généralisées.
Il est donc naturel et bienvenu de se demander comment revivifier la démocratie. Je remercie, par conséquent, nos collègues d’avoir soulevé cette question, même si je ne suis pas du tout convaincu par les réponses qu’ils veulent lui apporter aujourd’hui.
Face à la grande défiance que suscite la démocratie, nous devons revisiter l’ensemble de notre fonctionnement démocratique, sans quoi nous courons de grands dangers. Car les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ces effets, nous les avons sous les yeux : antiparlementarisme – les permanences des élus sont visées –, attaques contre la presse, antisémitisme qui se généralise – la plupart d’entre nous étaient réunis à Paris avant-hier pour le dénoncer –, sans parler de toutes les attaques dont d’autres parties de notre population font l’objet.
Je pensais que nos collègues de La France insoumise allaient entrer dans le détail de cette nécessaire revivification de notre démocratie en commençant par le commencement, et d’abord en se demandant comment réussir le grand débat. Comment allons-nous faire en sorte que les nombreuses contributions qu’il a suscitées jusqu’à présent accroissent l’intelligence collective ? Comment allons-nous identifier les consensus, distinguer les dissensus ? De quelle manière allons-nous ensuite interroger éventuellement la population sur les choix qu’elle opère pour trancher ces dissensus ? C’est sur ce terrain que l’on vous attendait, mes chers collègues !
Bravo ! Nous procédons à un grand débat national : il faut faire en sorte qu’il réussisse, parce que s’il échoue, la situation sera encore pire qu’avant. Or il y avait des initiatives à prendre pour cela. Vous ne m’écoutez pas ! (Protestations sur les bancs du groupe FI.) Si, si, on vous écoute ! Il suffisait pour cela de s’inspirer d’exemples de ces dernières années. On pouvait, par exemple, proposer que la société civile organisée, que le Parlement, représentant les citoyens, veillent, après le débat, à ce que ses grandes thématiques soient véritablement traitées, de sorte que l’on puisse ensuite, s’appuyant sur le peuple, prendre des décisions soutenues par tous.
La priorité des priorités, pour le moment, est donc de réussir notre grand débat national – et il y a encore beaucoup à faire en ce domaine, madame la ministre.
(Exclamations sur les bancs du groupe FI.)
La deuxième priorité est de renforcer la démocratie participative. Nous avons beaucoup d’outils pour cela : il faudrait commencer par en dresser l’inventaire. Nous attendions de vous, mes chers collègues, un texte de cette nature, nous permettant de réfléchir à la manière de revoir nos dispositifs de participation citoyenne – enquêtes publiques, conseils consultatifs, conseils de développement, Commission nationale du débat public, Conseil économique, social et environnemental, corps intermédiaires – afin qu’ils soient enfin utilisés pour créer de l’intelligence collective. (Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Et vous, vous faites quoi ? Car c’est cela que doit être la démocratie : une machine à fabriquer de l’intelligence collective. (M. Erwan Balanant applaudit.) Et non à seulement s’opposer ! Vous auriez pu vous battre pour la création d’une banque de données de la participation, afin que nous puissions assister nos concitoyens lorsque ces derniers ont des idées à soumettre à l’échelon supérieur. Vous auriez pu vous battre pour un statut des bénévoles engagés, car, sans eux, pas de démocratie solide. (Exclamations sur les bancs du groupe FI.) Vous auriez pu vous battre pour financer la production de propositions : comment allons-nous utiliser les cahiers de doléances de manière à travailler intelligemment ensemble ?
Troisième priorité, nous devons renforcer la démocratie représentative.
À cette fin, notre pays a besoin d’un vrai statut des élus, nationaux comme locaux. Cela existe dans toutes les grandes démocraties qui nous entourent. Nous avons aussi besoin d’un Parlement renforcé, pour répondre aux citoyens qui nous interrogent sur la façon dont nous prenons leur opinion en considération au sein de cette assemblée, c’est-à-dire un Parlement comptant davantage de collaborateurs et d’experts. Nous devrions également disposer d’un droit de tirage vis-à-vis des organismes d’expertise et pouvoir appuyer l’ensemble de nos décisions sur des analyses d’impact.
Bref, la démocratie de demain, c’est une démocratie participative renforcée, servie par la démocratie représentative.
Enfin, il faut accentuer la décentralisation : dans un pays aussi centralisé que le nôtre, les décisions sont prises loin des citoyens.
Et il y a trop d’égalité en France, sans doute ? Des domaines de décision entiers pourraient utilement être confiés aux collectivités territoriales : je pense aux politiques du logement, du transport, d’accompagnement des personnes âgées ou handicapées, aux politiques sociales en général. Travaillons aussi à une véritable déconcentration des moyens de l’État, pour que ces derniers soient demain au contact permanent de l’ensemble des usagers. La déconcentration des politiques de santé les rendrait plus efficaces ; celle des politiques d’éducation leur assurerait le soutien de l’ensemble de nos concitoyens. On s’éloigne du sujet… Nous croyons en la capacité de notre démocratie à se revivifier, à condition que l’on commence par le bon bout.
Cela ne signifie évidemment pas que nous soyons hostiles à la consultation directe de nos concitoyens.
Ah ! Le groupe Libertés et territoires a d’ailleurs formulé des propositions en ce sens, afin que l’article 11 de la Constitution soit modernisé de sorte que les demandes de consultation viennent d’abord de nos concitoyens plutôt que du Parlement et que le verrou parlementaire y soit desserré.
Nous devons aussi nous appuyer sur toutes les expertises existant au niveau national. Je songe notamment à une très belle analyse proposée par Terra Nova il y a quelques jours, selon laquelle il est possible de commencer à engager des référendums d’initiative citoyenne à condition de permettre à nos concitoyens de s’informer, notamment en leur donnant des moyens d’expertise. Il importe également de veiller à ce que les référendums soient soutenus par une forte majorité, pour éviter un cocktail de référendums généralisés et mal encadrés, de modification permanente de nos institutions, de révocation à tout-va de nos élus,...
Il n’y aurait plus que de l’opposition ! ...bref des diktats de la majorité sur les minorités et une recherche d’instabilité permanente qui réveillerait les fantômes de l’histoire. Notre modèle, ce n’est pas le Vénézuéla ! (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupe LaREM et MODEM. – Protestations sur les bancs du groupe FI.) La parole est à M. Christophe Euzet. Pas facile de se maintenir au niveau de l’orateur précédent ! (Protestations sur les bancs du groupe LaREM.) Un peu de modestie, voyons ! On ne sait jamais ce qui peut nous arriver, monsieur Corbière… Seul M. Euzet a la parole. Je viens vers vous avec beaucoup de modestie. Je n’ai pas la prétention d’incarner la République ni de parler au nom du peuple tout entier. Vous êtes donc une espèce rare dans la majorité ! Je ne suis qu’un élu de la République, un député élu par une partie du peuple et qui n’a vocation à parler que pour ceux qu’il représente. Vous représentez la nation ! Vous évoquez avec beaucoup de passion la crise de la représentation, et je vous avoue qu’elle nous touche également. Elle est réelle et sérieuse. C’est une crise majeure qu’il faut prendre avec sérieux et humilité, et je me demande parfois de quel côté de l’hémicycle on fait le plus preuve d’arrogance. Votre humilité nous touche ! Il faut être sérieux quand on parle de choses sérieuses, or votre projet est tout sauf sérieux. Au contraire, c’est une réponse sur le fond à la crise de la représentation. D’abord, j’ai le sentiment que vous vous trompez de remède lorsque vous évoquez cette crise de la représentation, que les Français voient davantage dans le cumul des mandats, le cumul des fonctions, le cumul des mandats dans le temps. Ils souhaitent que leur personnel politique soit amené à changer plus régulièrement. Ils veulent une meilleure représentation des sensibilités que permettra l’introduction du scrutin proportionnel, prévue par le projet de révision constitutionnelle dont vous vous êtes évertués jusqu’à présent à freiner l’examen.
Le référendum existe sous de multiples formes dans notre système institutionnel et, c’est vrai, il a probablement vocation à être revivifié. Vous voulez  aller beaucoup plus loin, avec un référendum abrogatoire, législatif, constituant, révocatoire. Quand on vous entend, de prime abord, on a le sentiment que cela permettrait au peuple de se gérer lui-même, de contrebalancer les excès de la représentation, de choisir vraiment, de s’impliquer pleinement dans la vie politique pour changer ce qui a éventuellement été mal fait par la représentation nationale.
Depuis toujours, les penseurs se sont interrogés sur cette question et les plus grands défenseurs du référendum, y compris du référendum d’initiative citoyenne, ont toujours considéré qu’il fallait s’évertuer à borner ce dispositif pour éviter des problèmes majeurs. Il faut éviter, pour reprendre Fichte, de soumettre la volonté à une intermittence permanente alors que la société demande de la continuité dans le droit ; car il est impossible de se gouverner au quotidien, sinon à se soumettre, comme le disait Ernest Renan, au caprice de chaque heure.
Je préfère les caprices de chaque heure à ceux de Macron ! Vous allez, je le répète, beaucoup plus loin : vous proposez un référendum d’initiative citoyenne illimité, généralisé. Vous ne prévoyez pas de seuil. Amendez ! Ainsi, entre 1 et 2 % du corps électoral aurait la possibilité de lancer un référendum législatif, local, abrogatoire, révocatoire, constitutionnel – dans un village de mille habitants, une huitaine de citoyens pourraient de la sorte prendre l’initiative d’un tel référendum, et il suffirait, pour qu’il soit adopté, de réunir la majorité des suffrages puisque vous ne prévoyez aucun quorum. (Exclamations sur les bancs du groupe FI.) C’est faux ! Vous auriez pu lire le texte ! Vous ne posez pas de limite sur les matières envisagées, qu’elles soient budgétaires, fiscales, qu’il s’agisse de mesures redistributives, des engagements du pays à l’extérieur. Amendez ! Vous ne proposez aucune limite, aucune protection, aucun contrôle pour les minorités qui vous tiennent tant à cœur, monsieur le président Mélenchon, puisque vous évoquez la nécessité de respecter les droits de l’homme. Quid du respect de la minorité quand la majorité s’exprime et qu’elle a systématiquement raison ? Le peuple protège les minorités bien plus que vous ! Ce n’est pas le peuple qui a fait la loi asile et immigration ! Je vous invite à y réfléchir. Qui écrira les projets de référendum sinon des lobbies d’intérêts particuliers, dans leur coin et à l’insu de la quasi-totalité de la population ? Ça, c’est ce qui se passe aujourd’hui ! Où se trouvera l’instance délibérative ? Où discutera-t-on de la nature du projet qui sera soumis à référendum ? Vous ne l’évoquez pas. Excellent ! Ce que vous proposez très sérieusement au peuple français, en fait, c’est un référendum législatif abrogatoire, un référendum de la contestation permanente, un référendum révocatoire dans lequel vous mélangez tout : la responsabilité pénale, qui existe déjà, et la responsabilité politique qui, vous le savez très bien, monsieur le président Mélenchon, suggère des mandats impératifs dont tout le monde sait qu’ils ne sont pas susceptibles d’application dans notre système. Vous caricaturez ! Ce texte est jeté en pâture aux Français, comme si vous représentiez mieux que les autres le peuple. Vous savez très bien qu’en constitutionnalisant un texte on assujettit les générations futures… À la Constitution ! …puisque les mineurs, devenant majeurs, sont eux aussi amenés à entamer un processus constituant. Près de 80 % des gens sont favorables au référendum d’initiative citoyenne ! Je crois que le référendum d’initiative partagée est prévu par la Constitution. Il est impossible à mettre en œuvre ! Il mériterait d’être repris en en modifiant les seuils. En tout cas, comme le disait Kelsen, plutôt que de créer une société de la défiance, nous aurions plutôt intérêt à créer un projet collectif conscient. (Vifs applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et MODEM. – Exclamations sur les bancs du groupe FI.) La parole est à M. Raphaël Schellenberger. Il nous est proposé ce matin de modifier le texte fondateur de nos institutions, socle même de notre présence en cet hémicycle, garant des grands équilibres de notre société et héritage précieux légué à travers les décennies par les constituants de 1958. Disant cela, je rappelle l’importance et la solennité qui s’attache à toute révision de la Constitution. Cela ne signifie évidemment pas qu’une telle révision est impossible ou tabou mais bien qu’elle mérite d’être pesée avec une attention extrême.
La VRépublique n’est peut-être pas parfaite et des ajustements sont toujours envisageables, nécessaires même. Du reste, le texte constitutionnel en vigueur n’est de loin pas le même qu’en 1958. Quel texte aurait la prétention de la perfection ? Peut-être même que « L’avenir en commun » n’est pas parfait – c’est ma thèse.
Vous avez raison. Toujours est-il que la VRépublique tient à travers le temps, surmontant les crises, les changements d’époque, et permettant toujours à notre pays d’agir face aux défis nouveaux. Ces qualités exigent du constituant qu’il s’efforce de maintenir l’équilibre institutionnel conçu en 1958. Or votre proposition de loi rompt avec l’harmonie de l’architecture de la Constitution et ouvre la porte à la révision permanente par le biais de son article 5 sur le référendum d’initiative citoyenne constituant. Elle rompt avec ce qui, pour nous, est essentiel : la stabilité des institutions.
Par son article 4, votre texte propose la création d’un référendum d’initiative citoyenne révocatoire des élus, dès lors qu’un pourcentage d’électeurs, dont le nombre ne peut être inférieur à 5 %, le demande.
Ça vous fait peur, hein ? Cela ne nous fait pas peur, mais cet article remet radicalement en cause notre démocratie représentative, fondée sur un principe fort : l’exercice de la souveraineté populaire par des femmes et des hommes élus par les Français pour les représenter pour une période donnée. Nos institutions reposent sur cette idée dont la mise en pratique permet la stabilité du régime et l’action dans le temps. Au terme du mandat confié, le retour devant les urnes permet de confronter les promesses faites avec les réalisations. Ce mécanisme ne souffre pas d’un défaut de démocratie puisqu’il permet, au contraire, de concilier l’exigence d’action dans le temps et la représentation d’orientations déterminées au moment de l’élection. Ici s’exprime la démocratie et la capacité à être ensemble maîtres du destin de la cité.
Le dispositif que vous proposez brise la notion de mandat. Alors que le temps se trouve déjà considérablement accéléré par l’information en continu, par nos rapports avec les réseaux sociaux et, plus largement, le numérique, vous proposez une nouvelle accélération dangereuse en réduisant encore le temps d’action disponible pour l’action publique. Vous cédez aux sirènes de l’instantanéité tandis que le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont déjà largement accéléré le temps politique – accélération dont on mesure seulement l’impact aujourd’hui.
Eh oui ! Pourtant, vous le savez bien, la France ne se réforme pas d’un claquement de doigts. Les projets à défendre dans nos collectivités exigent du temps. Pensez-vous que de tels projets pluriannuels seront engagés, demain, lorsque, après un tiers de mandat, l’élu sera déjà confronté à une remise en cause complète ? Certainement pas ! Les grands projets laisseront place aux petites réalisations à fort profit politique immédiat et à fort profit médiatique. Nous passerons d’une démocratie apaisée à une démocratie complètement excitée. Votre proposition conduira au renoncement, à l’abandon de l’ambition. Or la France mérite que nous ayons toujours une ambition pour elle.
Notre génération doit relever un défi : renouer la confiance entre les citoyens et leurs représentants. C’est une priorité pour maintenir demain notre capacité à toujours faire corps en tant que société, en tant que nation, en tant que peuple. Le défi est grand et nous n’y répondrons certainement pas en supprimant la représentation.
Paradoxalement, les dérives d’un mouvement aux revendications pourtant fortement légitimes, d’un mouvement qui peine à s’organiser, conduisent à adopter la plus grande prudence dans la réforme des institutions, garantes du « vivre-ensemble ». Le 17 février dernier, Alain Finkielkraut déclarait au
Figaro que les gilets jaunes étaient « les avocats involontaires de la démocratie représentative ». Voilà qui doit nous faire réfléchir.
Que les choses soient donc claires : si nous ne souscrivons pas à l’extension massive du référendum que vous proposez, parce qu’elle secoue violemment l’équilibre de nos institutions et les fondements essentiels de la démocratie française, nous partageons toutefois le constat que le lien entre la République et les Français s’est abîmé. Notre époque appelle des exigences nouvelles en matière de participation ; nos efforts doivent aller en ce sens, tout en préservant l’essentiel car, oui, nous sommes attachés à la République et à ses valeurs.
Si tout ne va pas bien, de grâce, ne sacrifions pas ce qui nous rassemble et dont nous pouvons être fiers à l’échelle du monde ! Modifier la Constitution dans la crise et l’urgence peut s’avérer une opération dangereuse. Résistons à cet écart et trouvons la formule qui permette à notre démocratie de se renforcer sans perdre les repères sans lesquels elle ne serait plus elle-même. Là encore, il est question d’équilibre, un équilibre que nous ne trouvons pas dans votre texte.
Les défis existent. Une nouvelle forme de participation peut et doit se dessiner collectivement. C’est sur la base de ce constat, que vous feignez de partager aujourd’hui, de la volonté d’associer davantage le citoyen à la décision publique, que la révision constitutionnelle lancée par Nicolas Sarkozy en 2008 a introduit le référendum d’initiative partagée.
Quel succès ! Voici donc un outil déjà à disposition de notre vie démocratique. Mais comment renforcer encore, au-delà des pratiques en vigueur, le rôle des citoyens dans l’exercice de la démocratie ? Voici une question posée par la présente discussion et à laquelle il convient d’apporter une réponse, pas forcément aujourd’hui mais dans les semaines, les mois à venir, au rythme d’une vie politique apaisée. La réponse sera collective, associant largement citoyens et élus.
C’est là une autre difficulté posée par votre proposition de loi : contrairement à ce que la rédaction de son exposé des motifs laisse entendre, vous n’avez ni le monopole du peuple ni le monopole de la démocratie directe.
Tout à fait d’accord ! Nous n’avons jamais prétendu cela ! Il n’y a pas, d’une part, les réactionnaires attachés à un vieux modèle mourant et, d’autre part, les avant-gardistes de la pratique démocratique, certains du modèle efficace pour demain. Notre démocratie n’est pas morte. Elle souffre, certainement ; mais, face aux incertitudes du monde, elle tient. Nous pouvons ensemble la revivifier mais cela implique d’en préserver les fondements. Voici une condition indispensable à nos yeux.
Vous connaissez notre attachement prioritaire aux valeurs de la République et à leur défense – nous en avons fait le nom de notre formation politique. Nous souhaitons continuer à porter cet héritage.
La République, ce n’est pas forcément la V! En convoquant le référendum sur tous sujets, en tous points et en tous temps, vous proposez, par facilité, d’entrer dans l’ère du fracas permanent. Nous nous y refusons et faisons le pari que notre démocratie pourra se renforcer sans renoncer à ce qu’elle est, à ce que notre histoire a fait d’elle.
Vous l’avez compris, le groupe Les Républicains n’est pas favorable à l’adoption de cette proposition de loi constitutionnelle portant en elle la remise en cause d’équilibres républicains qui doivent rester notre boussole à travers les crises traversées par notre société. Mais nous n’avons pas peur de nos idées. Aussi, certains que le moment est venu de ce débat, car jamais la France n’a eu autant besoin de se réapproprier ses institutions, souhaitons-nous que ce texte puisse être discuté et voterons-nous contre toute tentative de bâillonnement du débat parlementaire par la majorité
(M. François Ruffin et Mme Elsa Faucillon applaudissent) ,… Très bien ! …parce que nous sommes démocrates et parce que nous sommes républicains. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) La parole est à M. Erwan Balanant. « Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait encore obéir ? Ce sont deux choses trop pénibles. » Ces mots de Nietzsche, dans