XVe législature
Session ordinaire de 2020-2021

Séance du mercredi 10 mars 2021

L’ordre du jour appelle la suite de la discussion du projet de loi constitutionnelle complétant l’article 1er de la Constitution et relatif à la préservation de l’environnement (nos 3787, 3894, 3902).
Cet après-midi, l’Assemblée a poursuivi la discussion des articles du projet de loi constitutionnelle, s’arrêtant à l’amendement no 208 à l’article unique.
La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 208. Il vise à inscrire dans la Constitution que la République « oblige à garantir la sécurité environnementale et sanitaire des citoyens. »
Au printemps dernier, quand le covid-19 et le confinement ont surgi dans mon coin d’Abbeville, nous nous sommes retrouvés dans une complète pénurie de surblouses, au point que les soignants et la directrice de l’hôpital ont dû aller acheter de la toile à Jardiland et fabriquer eux-mêmes des surblouses temporaires, sur de petites machines à coudre, avec l’aide de bénévoles des alentours.
Cela s’est passé dans la Somme, une région qui a bâti ses cathédrales et sa prospérité sur l’industrie textile. Après la signature des accords multifibres dans les années 1970, cette industrie a été cassée en une dizaine d’années, sa liquidation se traduisant par des importations massives.
La pénurie n’a pas été seulement locale : les panneaux d’affichage de Saint-Romain indiquaient que le centre hospitalier de la ville était à la recherche de sacs-poubelle de grand gabarit – 120 litres minimum – et de préférence avec lien, afin de fabriquer des surblouses pour protéger les soignants.
Cet amendement, qui tend à ce que cette situation ne se reproduise plus, me donne l’occasion de vous poser cette question : qu’a-t-il été fait depuis un an pour que nous ne dépendions plus d’importations qui n’arrivent pas et pour que nous ne nous retrouvions pas à poil, pratiquement au sens propre, étant incapables de produire des surblouses pour protéger nos soignants ?
La parole est à M. Pieyre-Alexandre Anglade, rapporteur de la commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l’administration générale de la République, pour donner l’avis de la commission sur cet amendement. Avec cet amendement, qui propose d’obliger la France à garantir la sécurité environnementale et sanitaire, vous semblez vouloir rouvrir le débat sur la gestion par l’État et par les hôpitaux du matériel pendant la crise sanitaire. Ce n’est pas l’objet de la réforme constitutionnelle.
Par ailleurs, qu’entendez-vous par « oblige à garantir » ? La formulation serait un peu curieuse dans un texte constitutionnel, convenez-en.
Que faisons-nous depuis un an pour répondre à la situation de vulnérabilité dans laquelle nous avons pu nous trouver ? Le plan France Relance va consacrer 40 milliards d’euros à la réindustrialisation du pays, c’est-à-dire à réancrer l’industrie sur notre territoire ; sur ces 40 milliards, 30 seront dévolus à la transition écologique – ce qui est peut-être davantage en lien avec le débat de ce soir. J’émets un avis défavorable à votre amendement.
La parole est à M. le garde des sceaux, ministre de la justice, pour donner l’avis du Gouvernement sur cet amendement. Même avis que le rapporteur.
(L’amendement no 208 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 199. France Relance ne cible absolument pas les secteurs qui pourraient être considérés comme stratégiques. En l’occurrence, rien n’est prévu pour recréer une base minimale dans le textile.
Venons-en à l’amendement no 199, qui propose de préciser que la République « agit pour maintenir sur son territoire une industrie, de sorte à ne pas polluer l’atmosphère en important des produits que l’on peut fabriquer en France. »
Cela m’incite à vous raconter une anecdote. Je me trouvais un jour à Megève, au pied du Mont-Blanc, avec un guide nommé Fernand, qui remarquait des changements très nets depuis trois ans. « Des arbres sèchent, surtout des épicéas, et je pense que c’est dû au réchauffement qui joue sur toute la nature », me disait-il. Et de me décrire des chênes et des bouleaux aux branches dépouillées ou avec des feuilles de couleur rouille en fin de printemps. « On croirait une végétation d’automne », remarquait-il. Pour lui, le plus étonnant était que les glaciers ne regagnaient plus du terrain pendant l’hiver, comme auparavant, mais qu’ils continuaient à en perdre.
Au bout de son jardin, des camions passaient à la queue leu leu sur l’autoroute, vers l’Italie. Fernand m’a expliqué qu’il n’y avait pas de tunnel quand il avait construit sa maison en 1959 – c’était un homme âgé, aux cheveux blancs. « Les premiers camions, on n’y fait pas attention », m’a-t-il dit. Et puis la route s’est élargie.
Ces importations et ces exportations de marchandises tous azimuts, en l’occurrence depuis et vers l’Italie, j’ai pu les vérifier un peu plus loin sur l’aire de Passy Mont-Blanc, où les camions bouchonnaient. Les routiers me disaient ne plus comprendre cette situation voulue par l’Europe. Ils se retrouvaient avec leurs camions cul à cul, preuve que le rail-route était loin d’être acquis. Alors que je m’attendais à ce qu’ils défendent leur métier, l’un se décrivait livrant du jambon à l’aller comme au retour, l’autre chargeant des bobines de papier de grammage et de poids identiques dans les deux sens, un troisième faisant la même chose avec du bois. Tous avouaient ne pas comprendre.
Il me semble que tout doit être fait pour rompre avec cette anomalie, parce que c’est le transport routier qui, depuis les années 1990, fait croître nos émissions de gaz à effet de serre.
Quel est l’avis de la commission ? Votre amendement est bien éloigné du sujet dont nous débattons ce soir, et sa rédaction me paraît très problématique : vous demandez en quelque sorte la fermeture quasi intégrale des frontières aux échanges commerciaux. Avis défavorable. C’est pour son site internet ! Quel est l’avis du Gouvernement ? Soyons sérieux : on ne peut pas dégrader la Constitution car ce n’est pas un tract que l’on balance sur le marché. Pour amener à ces modifications que vous appelez de vos vœux ou de vos fantasmes, vous nous parlez de Fernand ou du routier qui se trouve je ne sais où. Moi, je vais vous parler de Gilbert pendant une heure et demie, vous allez voir ! Ne pourrait-on pas essayer d’élever un peu le niveau ? Il ne vous écoute pas ! Voulez-vous vraiment que la Constitution ressemble au texte que vous proposez ? En réalité, vous n’en voulez même plus de la Constitution, et c’est bien là le problème !
Vous avez le droit de dire ce que vous voulez mais, quant à moi, j’ai le droit d’être exaspéré et de le dire. La Constitution de notre pays mérite autre chose que ces approximations. Le débat parlementaire, me semble-t-il, c’est aussi autre chose que vos histoires de Fernand qui nous parle de son jardin, des feuilles qui tombent et se ramassent à la pelle. Au fond, je trouve cela assez terrifiant. C’est peut-être la fatigue, monsieur Ruffin, pardonnez-moi.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. François Ruffin. Monsieur le ministre, nous parlons du climat. Vous montrez un certain mépris à l’égard de Fernand… Mais non ! …ou des routiers qui, selon moi, ont toute leur place dans cet hémicycle. N’étant pas élus, ils ne peuvent y faire part directement de leur expérience personnelle, mais celle-ci doit être évoquée dans le cadre de ce texte. Si la Constitution prétend préserver la biodiversité et lutter contre le réchauffement climatique, les conséquences seront très concrètes. Ils ne sont même pas écrits en français, vos amendements ! Nous ne pouvons pas nous contenter d’inscrire de grandes généralités dans le texte, sans nous demander ce que cela va changer précisément pour les camions qui font la queue au tunnel du Mont-Blanc pour aller en Italie.
Certes, le ministre de la justice se trouve au banc du Gouvernement parce que la ministre de la transition écologique est occupée à un autre débat devant la commission spéciale chargée d’examiner le projet de loi « Climat et résilience ».
En temps normal, les amendements devraient donner lieu à double réponse, l’une sur la forme et l’autre sur le fond. C’est bien une question de fond qui est posée là : comment allons-nous combattre le réchauffement climatique dans le domaine du transport routier ? Pouvez-vous me garantir que ce que vous proposez d’inscrire dans la Constitution va faire baisser les émissions de gaz à effet de serre par le transport routier au cours des prochaines années ?
(L’amendement no 199 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 211. Il est proposé d’inscrire que la République « poursuit l’objectif de relocaliser toute son industrie stratégique pour réduire les importations de gaz à effet de serre ».
Que s’est-il passé l’an dernier, notamment en ce qui concerne les médicaments hypnotiques ou sédatifs ? Les médecins n’avaient plus les doses suffisantes de ces médicaments pour soulager la douleur de leurs patients en grande souffrance ou en train de mourir.
Interrogé, le lobbyiste du LEEM – Les Entreprises du médicament, autrement dit Big Pharma – a indiqué que les pourcentages se sont inversés : 60 à 80 % des matières premières sont désormais d’origine extra-européennes, importées d’Inde ou de Chine, alors qu’elles étaient à 80 % produites en France ou en Europe il y a trente ans. Ce changement est dû notamment à l’élaboration de politiques environnementales, a-t-il expliqué, les entreprises choisissant des pays où les normes sont moins exigeantes.
Sur le plan de l’environnement, l’effet négatif est double : dans les pays aux normes et contrôles moindres, les émissions directes de gaz à effet de serre augmentent ; des porte-conteneurs et des camions circulent à travers le monde pour livrer les médicaments ici.
Ce porte-parole du LEEM a aussi mis en avant les coûts de production de ces principes actifs, nettement moins élevés dans certains autres pays. Le libre-échange permet donc un dumping environnemental et salarial.
Nous devons avoir l’ambition de relocaliser nomment l’industrie du médicament pour des raisons de souveraineté nationale – afin de ne plus connaître une telle galère à l’occasion d’une prochaine crise – et pour des raisons environnementales et sociales. Or nous n’en prenons pas le chemin, bien au contraire : Sanofi s’oriente plus que jamais vers l’externalisation et la délocalisation de ses usines.
Quel est l’avis de la commission ? Dans le plan France Relance, il est prévu d’investir 40 milliards d’euros pour réindustrialiser le pays, dont 1 milliard d’euros qui seront consacrés au financement d’appels à projets pour les industriels qui souhaiteraient relocaliser en France.
La notion d’industrie stratégique, dont vous parlez dans votre amendement, est assez facile à comprendre et nous en avons tous une définition plus ou moins commune. Elle reste néanmoins assez vague sur le plan juridique, tout comme les implications d’une relocalisation. Votre amendement n’a donc pas sa place dans la Constitution. Pour cette raison, j’émets un avis défavorable.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis. La parole est à M. Julien Aubert. M. Ruffin soulève un problème intéressant mais, à mon avis, il ne le fait pas de la bonne manière. S’il faut relocaliser nos industries stratégiques, ce n’est pas en premier lieu pour des raisons environnementales mais par souci de notre souveraineté industrielle, pour ne pas être vulnérables dans la mondialisation. L’aborder sous l’angle environnemental, c’est le faire par le petit bout de la lorgnette.
Cet amendement remet sur la table la question de la réduction des gaz à effet de serre. Avant la suspension de nos travaux, monsieur le ministre, vous avez expliqué, un peu agacé, que vous aviez tout de même été très clair.
Vous avez dit qu’on n’allait quand même pas mettre des indicateurs chiffrés – sous-entendu d’émissions de CO2 – dans la Constitution. Mais je suis au regret de vous informer que la France a signé les accords de Paris, aux ambitions chiffrées importantes, et que, les traités étant supérieurs aux lois, vous devez
de facto respecter ces indicateurs. J’espère que le fait de ne pas les inscrire dans la Constitution ne veut pas dire que vous ne croyez pas à l’ambition écologique du Gouvernement – ce serait inimaginable ! Inimaginable ! En réalité, l’affaire est simple. Vous garantissez la préservation de l’environnement, vous luttez contre le réchauffement climatique. Pourquoi ne pas garantir la baisse des émissions de CO2 ? Vous répondez que cela induirait une quasi-obligation de résultat. J’ai enfin compris : depuis le début de la discussion, nous nous focalisons sur les verbes : garantir, préserver… Mais c’est l’adverbe qui est important : vous l’avez dit, nous avons une quasi-obligation de résultat. Imaginez un assureur qui vous vendrez un contrat garantissant une quasi-indemnisation : Il va bien falloir regarder les petits caractères ! (Sourires sur divers bancs.) Les petits caractères derrière votre « quasi », c’est que vous luttez « quasiment » contre le réchauffement climatique ! Vous luttez, mais vous ne voulez pas vous engager sur une baisse des émissions de gaz à effet de serre. Excellent ! Vous savez qu’il existe des quasi-contrats ! La parole est à M. François Ruffin. Monsieur Aubert, en défendant l’amendement, j’ai bien mentionné les trois raisons qui nous motivent : la souveraineté nationale, la réduction des gaz à effet de serre et la lutte contre le dumping salarial. La conjonction de ces trois enjeux justifie une stratégie de relocalisation.
Monsieur le rapporteur, vous dites que France Relance représente 40 milliards d’euros. Mais, comme pour le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, transformé en baisse de charges pérenne, vous faites du saupoudrage alors que je souhaiterais du ciblage. Quels sont les secteurs que vous définissez comme déterminants, sur lesquels notre souveraineté doit être garantie ? Que faut-il relocaliser de manière urgente ? Dans un coin comme la Picardie, cela fait dix ans qu’on entend le leitmotiv de la relocalisation, sans rien voir venir. Allouer 1 milliard d’euros à la relocalisation sans rompre avec les accords de libre-échange, qui conduisent fatalement à une délocalisation de l’industrie, puisque d’autres pays offrent des normes environnementales et salariales moins strictes, ne permet pas de lutter contre la cause du mal.
S’agissant des médicaments, nous souhaitons un pôle public. Si Sanofi ne fait pas le boulot, nous devons le faire à sa place. S’il n’est pas capable de produire un vaccin et d’en faire un bien public mondial, comme s’y était engagé le Président de la République, c’est nous qui allons le faire !
Mais oui, bien sûr ! Vous n’apportez pas de réponse aux difficultés profondes affectant aujourd’hui le marché du médicament, qui ne se réduisent pas au seul vaccin.
(L’amendement no 211 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 200. Il exige de compléter l’article par la phrase suivante : « [La République] interdit la commercialisation sur son territoire de produits déjà fabriqués en quantité suffisante par l’industrie implantée en France, dans un objectif de réduction des importations. »
M. le ministre ne va pas aimer, mais je voudrais évoquer le cas d’un ouvrier de l’usine de Bridgestone, que j’ai rencontré sur le site de Béthune, désormais fermé et délocalisé. Il m’a dit avoir eu, à Noël, un bon d’achat pour des pneus, s’être rendu chez Norauto et acheté des pneus Bridgestone ; à sa grande surprise, il a lu sur l’étiquette que ceux-ci venaient du Vietnam – avec lequel nous venons d’ailleurs de signer un nouveau traité de libre-échange.
Pourtant, le Vietnam est communiste ! Je me sens concerné par cette crise industrielle : dans ma région, il y avait Continental, parti en Roumanie ; Goodyear, parti en Pologne ; Bridgestone, désormais également parti à l’Est ; il nous reste Dunlop. Quand on interroge votre collègue Agnès Pannier-Runacher sur le sujet, elle répond : que voulez-vous, il y a le pneu asiatique. Elle en parle comme d’un phénomène naturel, tel le frelon asiatique,… Oh là là ! …et non comme d’une chose socialement, économiquement et politiquement construite par des accords de libre-échange qui permettent la concurrence déloyale, ces accords qui ont tué Continental et Goodyear, et qui, j’espère, ne tueront pas Dunlop. Quel est l’avis de la commission ? Défavorable. La rédaction ne semble pas satisfaisante : comment définir la « quantité suffisante » ? Quel est l’avis du Gouvernement ? Pardon de vous le dire, monsieur Ruffin, mais la phrase que vous proposez d’introduire n’a strictement aucune signification. Dunlop, c’est britannique ! Ce n’est même pas écrit en français ! Et c’est cela que vous voulez graver dans le marbre de la Constitution ? « Elle interdit la commercialisation sur son territoire de produits déjà fabriqués en quantité suffisante par l’industrie implantée en France, dans un objectif de réduction des importations. » On interdit donc la commercialisation de produits fabriqués par l’industrie implantée en France : on les produit dans notre pays, mais on ne peut ni les vendre ni les acheter. Ce n’est même pas français, votre truc ! Et puis, c’est « dans un objectif de réduction des importations ». Alors là, si vous comprenez ce machin-là… Franchement, la Constitution mérite mieux que vos élucubrations ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) Bravo ! Ce n’est même pas français, monsieur Ruffin ! La parole est à M. François Ruffin. Monsieur le ministre, vous ne devriez pas vous laisser griser par la claque qui sera automatique, ce soir, autour de vous : dehors, vous n’aurez pas la même !
Ce n’est pas français ? Je vais relire la phrase. Vous avez le même mépris pour ces deux lignes que celui que vous avez exprimé tout à l’heure.
(Protestations sur quelques bancs du groupe LaREM.) Je vais la relire calmement, car elle se comprend très bien. Chers collègues, on écoute M. Ruffin ! « Elle interdit la commercialisation sur son territoire de produits déjà fabriqués en quantité suffisante par l’industrie implantée en France » : quand des produits sont fabriqués en quantité suffisante en France, il n’est pas besoin d’en importer. Toute personne qui lit cette phrase la comprend très bien. C’est très clair pour tout le monde, sauf pour vous ! Ah non, ce n’est pas français ! C’est tout à fait français, monsieur le ministre ! Je ferai analyser la phrase du point de vue grammatical par des professeurs de français, qui me diront s’ils l’estiment compréhensible ou non. Je vous assure qu’elle l’est nettement plus qu’un certain nombre d’amendements de la loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous, dite EGALIM, qui ont été défendus dans cet hémicycle. Donc les cours de français, monsieur le ministre, j’irai les prendre ailleurs ! La parole est à M. le garde des sceaux. Ce n’est pas un cours de français, ce n’est pas une question de grammaire. Vous écrivez : « Elle interdit la commercialisation sur son territoire de produits déjà fabriqués en quantité suffisante par l’industrie implantée en France ». La commercialisation, c’est l’achat et la vente. Ce sera interdit. Pourquoi ? On ne sait pas. Ensuite, vous parlez d’importations. Vous confondez commercialisation et importations ! Mais c’est moi qui raconterais n’importe quoi…
Ce n’est pas digne d’un travail sérieux, surtout quand on touche à la Constitution. On ne peut pas écrire n’importe quoi. Ce n’est pas un tract qu’on distribue sur le marché, monsieur Ruffin. Faites attention, vous étiez journaliste, vous maniez parfaitement la plume, j’en ai le souvenir.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.)
(L’amendement no 200 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 197. J’espère que M. le ministre va le comprendre ! Ce n’est pas sûr ! Il s’agit de compléter l’article par la phrase suivante : « Cela implique d’éviter l’importation des denrées que l’on produit sur le territoire dans de meilleures conditions. » C’est incompréhensible ! Pour appuyer mon amendement, je citerai le rapport que Stefan Ambec a rendu au Premier ministre sur l’accord d’association entre l’Union européenne et le MERCOSUR en matière de développement durable. On y lit, page 5, que cet accord va conduire à « une accélération de la déforestation annuelle de l’ordre de 5 % pendant la période de six ans prévue par l’Accord ». Cela veut dire que la déforestation ne va pas seulement continuer dans les pays avec lesquels nous aurons un accord, mais va augmenter de 5 % par an. Ce ne sera pas un effet du méchant Bolsonaro, mais un effet mécanique du traité de libre-échange : après l’usine du monde en Chine, on aura la ferme-usine du monde au Brésil, où seront produits massivement les bœufs. Le rapport Ambec poursuit, page 141, de façon plus claire encore : « La viande de bœuf émet 413 kg éq CO2 par kg de protéine en Amérique Latine contre 128 kg […] en Europe de l’Ouest. » Il y a quatre fois plus d’émissions de gaz à effet de serre pour 1 kilo de bœuf produit au Brésil que pour 1 kilo de bœuf produit en Europe. Pourtant, la France n’a pas dit non de manière ferme à cet accord. On produit assez de bœuf sur notre territoire, alors quelle est l’utilité d’en importer du Brésil ? De même, on produit suffisamment de pneus sur notre territoire, pourquoi en importer de Chine ou d’ailleurs ? Cela, l’ouvrier de Bridgestone comme l’éleveur du Cantal le comprennent parfaitement. Quel est l’avis de la commission ? Défavorable. Je vous ai déjà expliqué tout à l’heure, monsieur Ruffin, que le Président de la République avait été le premier chef d’État européen à dénoncer l’accord avec le MERCOSUR, qui ne respecte pas nos standards environnementaux. Il est très bon, ce rapporteur ! Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis. La parole est à M. François Ruffin. Aujourd’hui, un seul pays a clairement dit non à l’accord avec le MERCOSUR : l’Autriche. C’est le seul pays à avoir envoyé un message à la Commission européenne pour dire qu’il ne veut pas qu’on organise en douce un accord qui n’ait pas à être signé à l’unanimité par tous les membres et qui ne passe pas par les parlements nationaux. Les Autrichiens veulent cette double garantie : unanimité à Bruxelles et examen devant les parlements nationaux. Ils sont les seuls à avoir émis ce message avec clarté. Si vous me dites ce soir, monsieur le rapporteur, monsieur le ministre – c’est un dossier que vous devez connaître ! –,… Par cœur ! …que le Président de la République s’engage à dire non à ce procédé, à l’instar de l’Autriche, cela constituera un engagement fort en matière environnementale, sans doute plus fort que la seule modification de la Constitution. La parole est à M. Julien Dive. Je ne sais pas si c’est dans la Constitution qu’il faut l’inscrire, mais sur le fond, M. Ruffin a raison : on ne peut pas créer des normes et des règles qui s’imposent à nos éleveurs et à nos producteurs, et accepter parallèlement l’importation de produits que nous n’accepterions pas dans nos propres exploitations. M. le rapporteur affirme que le Président de la République s’est opposé à l’accord avec le MERCOSUR ; la belle affaire ! Les paroles, en amour, valent moins que les actes.
Prenons l’exemple du CETA, l’accord économique et commercial global entre l’Union européenne et le Canada, aujourd’hui appliqué. Accepté par l’Assemblée nationale – les Républicains s’y étaient opposés –, il devrait être soumis au Sénat, mais celui-ci n’a même pas encore eu la possibilité de s’exprimer que l’accord est déjà appliqué tel qu’il est prévu. C’est un écart par rapport à ce qui devrait se faire. Sur des questions comme celle-ci, il devrait y avoir un réel consensus. On devrait aller au bout du processus pour éviter de se retrouver avec des importations indésirables – le CETA permet ainsi d’importer des viandes d’animaux alimentés avec des farines animales.
Est-ce le sujet dont on parle ce soir ? Cela ne devrait sans doute pas figurer dans la Constitution – vous avez raison sur ce point, monsieur le garde des sceaux –, mais il n’empêche que sur le fond, M. Ruffin n’a pas tort. La parole est à M. Hubert Wulfranc. La deuxième gauche ! Ce débat est surréaliste. Il est vrai qu’il y a un décalage entre les amendements de M. Ruffin et l’objet que M. le ministre entend donner à la loi constitutionnelle.
On comprend sa position. Pourtant, quand certains d’entre nous ont proposé d’inscrire dans la Constitution la possibilité d’opposer la notion de bien commun au droit de propriété et à la liberté d’entreprendre, cela n’a pas éveillé d’hostilité particulière de votre part. Cette différence idéologique semblait pouvoir faire l’objet d’un débat contradictoire dans le cadre de l’examen de la proposition de loi constitutionnelle.
J’illustrerai mon propos en mentionnant le courrier que le Président de la République recevra ce soir ou demain matin à propos d’un dossier qui irrite légitimement les élus que nous sommes, mais aussi les élus locaux et les Français qui nous écoutent. Dans cette lettre, le président de la métropole Rouen Normandie, les présidentes de Nantes métropole et de Rennes métropole, ainsi que plusieurs élus régionaux exerçant des responsabilités en matière économique, demandent au président Macron de faire en sorte que l’État s’engage massivement et immédiatement pour sauver l’usine UPM Chapelle Darblay – qui représente 220 emplois et 800 emplois induits – et permettre à cette pépite de l’économie circulaire, seule entreprise française à produire 100 % de papier recyclé, de survivre. Alors que ce site est appelé à fermer dans les semaines à venir, ils demandent à l’État de le soutenir et de l’intégrer dans le plan de relance.
(M. François Ruffin applaudit.)
Voilà ce que les élus de terrain et les responsables politiques territoriaux qui nous écoutent vous demandent de comprendre !
(L’amendement no 197 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 212. Il vise à inscrire dans la Constitution que la République « condamne les délocalisations industrielles qui continuent à polluer sans restriction. »
Pourquoi ? Parce qu’en dépit des efforts fournis en France, on constate que si, depuis trente ans, les émissions directes de gaz à effet de serre liées à la demande intérieure ont baissé d’environ 30 %, les émissions importées ont dans le même temps augmenté de 78 %. En vérité, nous ne nous améliorons pas du tout en matière d’émissions de gaz à effet de serre : nous les faisons simplement produire ailleurs. Le récent rapport du Commissariat général au développement durable – un rapport officiel, donc – confirme d’ailleurs que « les émissions importées représentent plus de la moitié de l’empreinte carbone de la France (57 % en 2018) ».
Si l’on réduit l’empreinte carbone en France sans réduire l’importation de CO2, nos efforts ne servent à rien. Vous pouvez m’opposer que la rédaction de l’amendement ne vous convient pas ou que le verbe n’est pas bien positionné dans la phrase, mais que comptez-vous faire pour lutter contre cette réalité macro-économique qui mine, au fond, toute ambition environnementale ? Nicolas Hulot l’expliquait déjà quand il soulignait que nous ne nous en sortirions pas en construisant des éoliennes, si nous ne remettions pas en cause le libre-échange, car ce dernier annihile tous nos efforts. C’est sur ce point que je vous demande de répondre.
Quel est l’avis de la commission ? La formulation proposée nous semble imparfaite : qu’entendez-vous exactement par « condamner les délocalisations » ? Vous placez-vous sur un plan moral – ce qui aurait bien peu d’effet – ou souhaitez-vous sanctionner pénalement les personnes physiques ou morales qui participeraient à de telles opérations ? J’avoue être resté quelque peu interloqué par votre amendement. Avis défavorable. Quel est l’avis du Gouvernement ? Vous évoquez la longue dégradation de la situation depuis trente ans. M. Mélenchon n’a-t-il pas été ministre durant cette période ? Si, si ! Que n’a-t-il agi pour endiguer ce processus délétère que vous dénonciez il y a quelques secondes ? Je profite de l’occasion qui m’est faite pour dire une fois pour toutes que la position française sur le MERCOSUR n’a pas changé : nous sommes contre le projet d’accord en l’état. Nous avons expliqué pourquoi et avons formulé en septembre, dans un communiqué du Premier ministre, une liste d’objectifs dont l’atteinte conditionne toute reprise d’un quelconque processus concernant le projet d’accord commercial. À bon entendeur, salut. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) C’est très clair ! La parole est à M. Julien Aubert. Notre collègue Ruffin soulève un problème réel : il est effectivement facile d’afficher un bilan carbone positif quand on est largement désindustrialisé et toujours plus dépendant de l’étranger. Rappelons, par exemple, que la France, en 2020, s’est particulièrement illustrée en matière de déficit commercial, puisque ce dernier a atteint 80 milliards d’euros – c’est, me semble-t-il, du jamais vu depuis 1945. Lorsque les centres de production sont répartis partout ailleurs sur la planète, il est facile de pointer du doigt les autres pays en remarquant que, contrairement à nous, ils émettent du carbone.
Sans doute faudrait-il donc, de la même manière qu’on distingue, en économie, le PIB – produit intérieur brut – du PNB – produit national brut –, calculer l’intensité carbone du PIB et celle du PNB pour reconstituer la véritable empreinte carbone de la consommation et de la production françaises.
Je suis néanmoins en désaccord avec vous sur un point, monsieur Ruffin : vous qualifiez, comme d’autres que vous sont tentés de le faire, le CO2 de « pollution ». Or le dioxyde de carbone n’est pas une pollution : je rappelle que ce gaz fait partie de l’atmosphère terrestre, où on ne le trouve que de façon très minoritaire, et que, lorsqu’on émet du CO2, on ne pollue pas. Le dioxyde de carbone fait certes partie des gaz à effet de serre, mais il ne doit pas être mis sur le même plan que d’autres pollutions, comme la pollution de l’air, les émissions de particules fines, et d’autres.
J’insiste sur ce point, car nous débattrons un jour de l’écocide. Si l’on considère qu’une entreprise qui émet trop de CO2 pollue, la nature de l’écocide s’en trouvera totalement modifiée et englobera beaucoup plus d’entreprises que ce que nous souhaitions originellement. Je rappelle que nous avons tous assisté à des cours de biologie entre le CM1 et la cinquième, et que nous y avons tous appris que les plantes absorbent du CO2 et rejettent de l’oxygène : il existait donc bien du CO2 sur terre avant l’arrivée de l’homme.
La parole est à M. Adrien Quatennens. Peut-être êtes-vous fatigué, monsieur le garde des sceaux, mais je dois dire que vous me décevez. (« Oh ! » sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Jean-Luc Mélenchon fut, vous le savez, ministre délégué à l’enseignement professionnel. Tout le monde s’en souvient ! Je vous ai remis, juste avant d’entrer dans l’hémicycle, un petit manuel portant sur la question écologique. Vous m’avez répondu que vous trouveriez un meuble qu’il puisse servir à caler, tant la question vous passionne. Peut-être les débats vous lassent-ils, mais je vais vous faire une confidence : moi aussi, je suis las de constater que nous nous livrons ici à une véritable mascarade, à une opération purement politicienne, parce que M. Macron a décidé de mettre à la poubelle l’essentiel de ses engagements vis-à-vis de la Convention citoyenne et que vous n’êtes là que pour accomplir la basse besogne consistant à apposer un petit autocollant vert sur la Constitution. Voilà pourquoi nous sommes réunis ici !
Que fait notre collègue Ruffin à travers ses amendements successifs ?
De la communication ! Il dénonce le grand déménagement du monde, dans tous les secteurs de la société. Quand il évoque la crise sanitaire, vous lui répondez qu’elle n’a rien à voir avec le débat qui nous occupe. Mais pourquoi avons-nous manqué de masques ? Parce que nous avions décidé que la production chinoise répondrait à tous nos besoins. C’est ce grand déménagement du monde et ses effets sur la question climatique – je songe par exemple à ces crevettes pêchées quelque part, pour être ensuite dépiautées à l’autre bout du monde, puis reconditionnées ailleurs encore – que nous nous évertuons à dénoncer depuis tout à l’heure.
Quand nous pointons la nécessité de relocaliser l’industrie et de réindustrialiser la France – termes d’ailleurs employés par le Président de la République lui-même – de quoi parle-t-on ? Sur quoi la compétitivité promue dans le marché européen se fonde-t-elle ? Sur le mieux-disant écologique et social ? Assurément non ! Être compétitif, en Europe, c’est produire moins cher. À ce jeu, c’est toujours le moins-disant social et environnemental qui l’emporte. Il nous faut donc nous protéger.
Nous ne prônons pas un protectionnisme chauvin, mais un protectionnisme qui mette en avant des objectifs climatiques et sociaux – objectifs que nous devons atteindre, sans quoi, je l’ai dit, nous serons en grand péril. Vous ne l’ignorez d’ailleurs pas, monsieur le ministre, car vous êtes assez érudit pour lire les publications scientifiques : vous savez que le seul écosystème compatible avec la vie humaine est menacé. C’est donc à ce niveau-là, fort logiquement, que nous plaçons le débat aujourd’hui.
(L’amendement no 212 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 205. Il vise à préciser que la République « privilégie la production française dans son achat de matériel sanitaire public afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre liés aux transports ». Le but est d’encourager les acheteurs publics à privilégier les achats locaux.
Je vous livre, à ce sujet, une petite anecdote révélatrice de notre quotidien à l’Assemblée nationale : depuis le début la crise sanitaire, ont été installées dans les couloirs des machines où nous pouvons, sur présentation de notre badge, récupérer un paquet de masques. Initialement, ces masques étaient fournis dans des emballages en plastique portant la mention «
made in China » ainsi que la marque, Eyoung, et l’adresse de production, « no 1, Dongtang Road, Zhenglu Town, Changzhou, Jiangsu, China ». Voilà où sont produits les masques fournis par l’Assemblée nationale ! Eh bien, achetez-les vous-même, vos masques ! Depuis quelques semaines, ils nous sont présentés différemment : afin qu’on ne voie plus que les masques sont fabriqués en Chine, de petites mains sont chargées de les sortir des emballages plastiques qui faisaient mauvais genre pour les placer dans des enveloppes en papier. Cela montre bien que le fait de devoir faire venir de l’autre bout du monde des produits que nous portons tous sur nos visages et que nous consommons quotidiennement, suscite une certaine honte.
Ma question est donc la suivante : qu’allez-vous faire pour que, à l’avenir, de tels objets ne soient plus fabriqués à l’autre bout du monde puis acheminés par porte-conteneurs et par camion ? Plutôt que de dissimuler leur provenance, il conviendrait d’admettre publiquement le problème et de lutter réellement contre ce grand déménagement du monde.
Je précise que j’ai alerté le premier questeur sur cette question qui touche au fonctionnement de l’Assemblée. Des dispositions seront prises pour que nous ayons recours à des fournisseurs plus locaux. Action, réaction ! On voit que c’est un bon président ! Quel est l’avis de la commission ? Il est défavorable sur cet amendement, qui ne porte pas sur la question qui nous occupe ce soir. Quel est l’avis du Gouvernement ? Votre remarque est d’autant plus pertinente, monsieur le président, qu’on fabrique des masques dans les prisons françaises – je le précise puisque nous évoquerons, le moment venu, le statut du détenu travailleur.
Pour le reste, je suis évidemment défavorable à l’amendement. Là encore, comment voulez-vous inscrire une telle phrase – un machin pareil, oserais-je dire si j’étais désobligeant – dans notre constitution ? Je n’ajouterai rien de crainte de devenir très désagréable mais, tout de même, Michel Debré doit se retourner dans sa tombe !
Je sais que vous voulez démolir la Constitution et que vous en préparez une nouvelle, comme on prépare des contre-référendums. Quel beau texte ce sera, si vous la rédigez comme vous écrivez vos amendements…
(Sourires sur quelques bancs du groupe LaREM.) Vous nous aiderez ! La parole est à M. Julien Aubert. Cet amendement aurait pu être l’occasion d’engager un débat sur le recyclage des masques portés quotidiennement par des milliards d’individus qui en changent deux à trois fois par jour. La création de filières de recyclage, le fait de savoir si les masques sont intégralement recyclés ou s’ils sont en partie composés de matières plastiques non recyclables : voilà des questions très importantes pour qui prétend parler d’environnement. Il me semble que le Gouvernement devrait s’en saisir – s’il ne l’a pas déjà fait : je ne prétends pas suivre toute l’actualité du Gouvernement, lequel est, comme vous le savez, particulièrement créatif. Vous avez raison, bien sûr, il faut l’inscrire dans la Constitution… La parole est à M. François Ruffin. Vous noterez, monsieur le garde des sceaux, que, tout au long des débats de ce soir, je n’ai, malgré le mépris qui transparaît dans vos réponses, pas prononcé une seule attaque ad hominem – et je ne le ferai pas. Sans doute êtes-vous un poète, un auteur dont nous saurons mettre les talents à contribution pour rédiger nos amendements, nos articles ou la prochaine constitution. Je n’ai, pour ma part, nullement l’intention de démolir la Constitution. Ah si ! Peu importe.
Il y a des tas de gens dans ce pays qui attendent autre chose que de grandes déclarations de principe.
Allez-y ! Recommencez encore et encore ! « Elle privilégie la production française dans son achat de matériel sanitaire public afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre liés aux transports » est une phrase tout à fait compréhensible et très claire. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et c’est bien le cas de cette phrase, monsieur le ministre.
Par ailleurs, monsieur le rapporteur, cette proposition de compléter ainsi l’article a sa pleine place dans le débat de ce soir…
Pas dans l’article 1er de la Constitution ! …car ce grand déménagement du monde, des pneus, des médicaments, d’à peu près tout, à l’autre bout de la planète, ces porte-conteneurs qui polluent et ces camions qui apportent le matériel sanitaire jusqu’aux portes de l’Assemblée nationale sont bien liés à la question environnementale. On aimerait une réponse sur ce que le Gouvernement compte faire pour relocaliser ces productions, à la fois pour des raisons de souveraineté nationale, de crise environnementale et de lutte contre le chômage.
(L’amendement no 205 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 207. Dans le même esprit que le précédent, cet amendement propose que la République « s’engage à montrer l’exemple en matière d’achats pour son service public ». Puisque la précédente formulation ne vous convenait pas, je vous soumets ici une autre solution, étant entendu que vous avez toute latitude de m’en proposer une autre. Vous formuleriez la moindre proposition à mettre dans la Constitution pour nous garantir – puisque vous aimez ce verbe – que cessera cette délocalisation, responsable en large part, comme le dit Nicolas Hulot, de la crise environnementale, que je voterais sans hésiter l’amendement, croyez-moi.
En ce qui concerne les masques de l’Assemblée, nous pourrions ainsi nous tourner vers la coopérative qui s’est lancée en Bretagne – n’est-ce pas, monsieur le président ? –, la Coop des Masques, à Grâces près de Guingamp, dans les Côtes-d’Armor, et qui produit aujourd’hui des milliers de masques chaque jour, espérant atteindre le chiffre de trente à quarante millions par an. Je suggère très concrètement un achat public auprès de cette société qui œuvre, elle, à une relocalisation d’un produit que nous avons tous les jours sur le nez.
Quel est l’avis de la commission ? Monsieur Ruffin, dans le même esprit que le précédent, il est défavorable. Je vous renvoie à l’article 15 du projet de loi « Climat et résilience » que nous examinerons bientôt en séance, lequel propose d’imposer la prise en compte dans les marchés publics des aspects environnementaux liés aux travaux, aux fournitures et aux services achetés. Le débat que vous essayez d’engager aujourd’hui y aurait plus sa place. Avis défavorable.
(L’amendement no 207, repoussé par le Gouvernement, n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 209. Je suggère encore une autre formulation… Vous voyez qu’on aura vraiment tout essayé. En effet, pour convenir à notre ministre de la justice, arbitre des élégances dans les belles-lettres, il est proposé de compléter l’article en précisant que la République « s’engage à faire de sa politique d’achat public un exemple pour la lutte climatique ».
À titre d’exemple, l’entreprise Comatelec, qui se trouvait du côté de Vierzon – car je dois malheureusement en parler au passé –, produisait des luminaires destiné à l’éclairage public, notamment dans les villes. Or décision a été prise par l’actionnaire de délocaliser en Espagne. Les salariés ont tenté d’interpeller le ministère de l’industrie en suggérant, dans l’esprit d’un
Buy French Act , qu’il soit mis un veto aux achats publics auprès de Comatelec si l’entreprise produisait désormais en Espagne ou en Turquie. Il n’y a eu aucune réponse du ministère, et sont 150 emplois qui sont partis et autant de chômeurs qui se retrouvent à Pôle emploi, avec, évidemment, encore plus de camions qui vont circuler à travers l’Europe. Je pense que sur un dossier comme celui-ci, l’État devrait avoir un positionnement beaucoup plus fort. Il ne s’agit même pas, ici, de soutenir la relocalisation, mais seulement d’éviter une délocalisation, pour que les luminaires qui éclairent l’espace public ne soit pas produits en dehors de notre territoire. Quel est l’avis de la commission ? Avis défavorable car, comme pour l’amendement précédent, cette proposition est déjà satisfaite par le projet de loi « Climat et résilience ». Quel est l’avis du Gouvernement ? Défavorable. La parole est à M. Gérard Leseul. Les sujets évoqués sont de vrais sujets, qu’il ne faut pas traiter à la légère même s’ils apparaissent en effet périphériques à notre discussion constitutionnelle. Ils posent plusieurs questions aux consommateurs que nous sommes. Ils ont vocation à être abordés dans le cadre du projet de loi « Climat et résilience », mais ils mettent également en jeu les comportements individuels. C’est aussi à chaque acteur de s’assurer que les produits achetés proviennent bien d’une entité globalement locale, et j’appelle M. Aubert à relire à ce propos le petit rapport que Mme Brulebois et moi-même avons rendu au terme de la mission flash sur la gestion des masques, ce qui inclut non seulement les achats, mais également le recyclage.
Ce qui m’amène à la lettre qu’évoquait notre collègue Wulfranc, que j’ai cosignée avec de nombreux parlementaires et élus, concernant la papeterie Chapelle Darblay. C’est un de nos bijoux industriels qui aujourd’hui souffrent, ce qui pose fondamentalement la question de l’intervention de la puissance publique. Les collectivités locales sont certes de plus en plus mobilisées, mais il faut aussi des interventions de la part de l’État, notamment au travers d’outils comme la Banque des Territoires ou la Caisse des dépôts. Nous attendons beaucoup de leur aide pour maintenir la localisation de la production et pour développer le recyclage.
La parole est à M. Bruno Questel. Je rappelle à M. Leseul que la question de la Chapelle Darblay a été traitée principalement entre 2012 et 2017… Je ne voudrais pas citer de noms parmi les personnes responsables à l’époque. Je n’ai accusé personne ! Nous sommes tous deux élus dans l’ancienne Haute-Normandie, tout comme notre collègue Wulfranc qui sait très bien comment tout cela s’est passé. Mais un débat constitutionnel n’est pas le lieu où soulever cette question, si l’on veut être rationnel, efficace et un peu honnête intellectuellement. La parole est à M. Gérard Leseul en réponse, puis nous sortirons de ce débat pour le moins local. On va sortir de ce débat, monsieur le président, mais je tenais à dire que je n’avais accusé personne ; j’ai simplement expliqué qu’il fallait que les institutions publiques, notamment financières, aident aujourd’hui l’industrie.
(L’amendement no 209 n’est pas adopté.) La parole est à M. Adrien Quatennens, pour soutenir l’amendement no 210. Il s’agit de demander la mise en conformité des achats publics de l’État avec ses engagements pour le climat. On sait que le projet de loi « Climat et résilience » poursuit l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 40 % par rapport à 1990 ; mais, outre le fait que vous avez fichu les trois quarts des propositions de la Convention citoyenne pour le climat à la poubelle ou que vous les avez reléguées à plus tard, l’Union européenne a rehaussé l’objectif à 55 % de réduction de gaz à effet de serre. Cela veut dire que, même si vous aviez retenu les propositions de la Convention, notre pays serait bien en deçà de l’objectif que l’Union européenne elle-même fixe désormais.
Par conséquent, notre amendement propose de constituer un cercle vertueux. L’État doit mettre ses actes en conformité avec les objectifs qu’il dit poursuivre en matière climatique : par exemple, si les sociétés qui produisent des masques en France se mettent en ordre de bataille lorsque le Président de la République le leur demande, les commandes publiques devraient en tenir compte et assurer leur maintien en France voire leur relocalisation. De même, dans la mesure où, il y a vingt ans, la France produisait 80 % de ses médicaments sur son propre sol tandis qu’elle dépend aujourd’hui à 80 % de l’import, proposer la création d’un pôle public du médicament est un moyen de défendre notre souveraineté sanitaire, notamment en cas de crise comme celle que nous vivons, mais aussi d’éviter ce grand déménagement du monde que nous dénonçons.
Quel est l’avis de la commission ? Avis défavorable, puisque cet amendement est satisfait à l’article 15 du projet de loi « Climat et résilience ». Je note, monsieur Quatennens, que vous présentez nos propositions comme n’étant pas alignées sur celles de l’Union européenne, mais celles-ci ne seront formalisées que dans la loi européenne sur le climat présentée par la Commission au mois de juin ; on ne peut donc s’y référer pour notre propre texte. La France prendra alors les engagements qu’il convient, mais le moment n’est pas encore venu. Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis. La parole est à M. Julien Aubert. Ce que dit notre collègue Quatennens est très intéressant : l’environnement et la souveraineté sont deux enjeux tout à fait compatibles, et certaines mesures peuvent à la fois contribuer à réduire nos émissions de gaz à effet de serre et à renforcer notre souveraineté. Cela pourrait faire l’objet d’un débat sur l’ouverture, notamment commerciale, et le néo-protectionnisme. Je considère, pour ma part, que le mot « protectionnisme » n’est pas en soi un mauvais terme. On le confond souvent avec l’autarcie, mais vouloir de la protection pour nos éleveurs et pour nos agriculteurs, ce n’est pas être diabolique.
En revanche, il faut faire attention quand on passe des principes aux objectifs. Je sais bien qu’il y a des valeurs sacrées, j’ai bien compris que la Convention citoyenne était pour certains l’équivalent du Sacré Collège du Vatican et que les objectifs de l’Union européenne étaient indiscutables, qu’on devait les appliquer… J’ai parfois l’impression que l’on a copié la méthode brejnévienne consistant à fixer des objectifs quinquennaux extrêmement ambitieux, sans se demander si l’intendance suivra.
Tout le monde se gargarise de neutralité carbone, mais je voudrais tout de même rappeler que cela signifie diviser par sept ou par huit nos émissions de CO2, et qu’il faudra alors expliquer à nos concitoyens que, très concrètement, une fois chauffé au gaz leur appartement de quatre-vingts mètres carrés, leur budget carbone sera consommé pour l’année, et qu’ils auront donc le droit soit de se chauffer soit de faire un aller-retour Paris-New York une fois par an. Voilà ce que signifie la neutralité carbone au vu des objectifs affichés. Je ne dis pas que c’est impossible mais, compte tenu de ce que sont nos modes de vie, il paraît extrêmement compliqué d’y parvenir rapidement – d’où la pente fixée par l’Union européenne. Au lieu de se fixer des objectifs très ambitieux, on devrait se fixer des moyens très ambitieux car ce serait la meilleure manière d’avoir une obligation de résultat… pardon, une « quasi-obligation » de résultat.
(L’amendement no 210 n’est pas adopté.) La parole est à M. Adrien Quatennens, pour soutenir l’amendement no 206. Dans le même esprit que nos amendements précédents, il est proposé ici de favoriser les critères environnementaux dans toutes les commandes publiques.
Pour poursuivre le débat sur le protectionnisme qu’a relancé notre collègue Aubert, ce n’est pas par chauvinisme que nous défendons une forme de protectionnisme – nous, nous parlons d’ailleurs de protectionnisme solidaire – mais pour mettre au sommet de la hiérarchie des normes des objectifs sociaux et environnementaux.
On peut vouloir se protéger, mais encore faut-il savoir de quoi. Là est le cœur de la question. Que se passe-t-il au sein même de l’Union européenne ? L’exemple de Bridgestone est significatif : c’est une délocalisation en Hongrie et en Pologne, financée par les aides de l’Union européenne pendant que l’État, qui verse des larmes de crocodile sur les délocalisations, a, dans le même temps, subventionner le démantèlement des sites. Nous sommes régulièrement les dindons de la farce dans ce genre d’affaire.
C’est une catastrophe industrielle, une catastrophe sociale en raison de son impact sur les emplois et sur les familles que cela détruit, et une catastrophe environnementale, car la délocalisation augmente les émissions de gaz à effet de serre. Voilà pourquoi le protectionnisme n’est pas un gros mot : au contraire, il est l’une des solutions dans l’arsenal de la lutte contre le changement climatique.
(L’amendement no 206, repoussé par la commission et le Gouvernement, n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 193. J’abandonnerais la défense de cette longue série d’amendements s’il y avait ce soir dans vos propos, monsieur le ministre, monsieur le rapporteur, une réminiscence claire des déclarations du Président de la République, l’année dernière, quand il disait que déléguer notre alimentation et notre protection à d’autres était une folie, et qu’il allait dans les prochains mois prendre des décisions de rupture.
Si vous nous annonciez ce soir, avec clarté, les décisions de rupture qui seront prises dans les prochains mois – puisqu’elles ne l’ont pas été l’année dernière – et comment la promesse du Président de la République va être tenue, je serais prêt à abandonner tous mes amendements. Répondez-moi, parce que je ne crois pas que le fait d’ajouter des mots dans la Constitution puisse changer la réalité comme par magie.
Ça, c’est vrai ! On est d’accord ! Pour l’instant, ni le garde des sceaux, ni le rapporteur, ni personne sur les bancs de la majorité ne s’exprime pour expliquer ce que vont être ces décisions de rupture.
J’en viens à mon amendement, qui vise à préciser que la République « s’engage à ne pas placer en concurrence déloyale les éleveurs français
via un dumping économique et environnemental ». Ils y sont confrontés, notamment du fait des accords de libre-échange qui ont été signés avec le Canada. Rappelons que quarante-six molécules, interdites en Europe, y sont autorisées, que les farines animales y sont également autorisées, alors qu’elles sont interdites ici et qu’on y trouve des giga-fermes, tout comme au Brésil.
Concernant les agriculteurs, les faits sont là : malgré les états généraux de l’alimentation et l’augmentation des prix en supermarché, par exemple, son prix d’achat aux éleveurs a, lui, baissé de 5 %. Pour deux mille éleveurs, cela représente un plan social tous les ans. Comment garantir les prix, alors que, quasi logiquement, un régime de libre-échange conduit structurellement à une diminution des normes environnementales et sociales ?
Quel est l’avis de la commission ? Monsieur Ruffin, vous proposez d’inscrire le mot dumping à l’article 1er de notre constitution : je ne peux que vous donner un avis défavorable. En plus, c’est contraire à l’ordonnance de Villers-Cotterêts ! Entre l’écriture inclusive et l’anglais, il ne va plus rester grand-chose de notre langue ! Quel est l’avis du Gouvernement ? L’ordonnance de Villers-Cotterêts interdit que l’on s’exprime en chinois, d’ailleurs. Monsieur Ruffin, je ne vous réponds qu’une fois tous les cinq amendements ; ce n’est en rien désobligeant à votre égard mais, voyez-vous, on connaît tous le jeu du bonneteau : sous le gobelet, vous mettez un mot et vous le bougez un peu. Dans un amendement, « garantit » fait partie des trois premiers mots, tandis que, dans un autre, il se place en cinquième position, mais c’est exactement le même sujet.
Arrêtons-nous un instant : tout le monde envie notre constitution, son préambule et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ces textes portent une forme d’universalité dont nous devons être fiers. Si nous décidions de vous suivre, figurez-vous que l’article 1er de la Constitution aborderait une histoire de concurrence déloyale pour les éleveurs français.
(Sourires sur divers bancs.) Franchement, monsieur Ruffin, vous imaginez un peu ? Notre constitution, tout le monde la regarde ; il n’y a que vous qui ne l’aimez pas, je le comprends bien. Elle a assuré la stabilité politique, elle réaffirme la prééminence des droits de l’homme. C’est un grand texte. Et voilà que ceux qui étudieraient notre constitution – je pense aux étudiants ou aux étrangers –, découvriraient un article 1er traitant de je ne sais quel aspect de la situation des éleveurs. Franchement, on est sur Mars ! (Mêmes mouvements. – Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem.)
Il faut arrêter. Je ne sais pas quel est l’intérêt de tout cela. Je comprends que vous puissiez nous soumettre des tas de sujets – nous sommes ainsi passés des crevettes à la viande argentine. Si nous nous arrêtons sur chaque problème environnemental, nous en avons pour des heures. Certes, nous sommes ici pour débattre et, étant au service de la République, je resterai au banc.
L’article dont nous discutons comporte dix-sept mots – dix-huit si l’on considère que le « l » suivi de l’apostrophe est un mot, même si pour moi c’est une lettre ; nous avons discuté des termes et nous les assumons. Maintenant, pour chaque problème environnemental qui vous vient à l’esprit ou qui vous passe par la tête, vous nous proposez une petite modification. À vous suivre, l’article 1er évoquera bientôt les pêcheurs, puis les conducteurs de véhicules. Il s’agit de la Constitution, et vous voulez la piétiner !
Vous dites que vous ne vous livrez pas à des attaques
ad hominem contre moi ; moi non plus d’ailleurs, je n’ai rien dit contre vous. Certains amendements sont tellement mal rédigés qu’ils ne sont pas vraiment écrits en français. À plusieurs reprises, vous avez parlé de mépris : moi, je dis que vous méprisez la Constitution.
On ne peut pas imaginer y ajouter tout ce que vous souhaitez y inscrire
, même si vous vous dîtes prêt à retirer tous vos amendements si je vous donne satisfaction, ce qui démontre au passage que vous n’y tenez pas tant que cela. Vous avez déposé une trentaine d’amendements que nous allons tous examiner, mais je ne pense pas que je pourrai en accepter un seul. Nous souhaitons conserver les mots qui sont ceux du projet de loi, et nous vous avons précisé le sens que nous donnions à notre démarche. Alors, pour ce qui est des éleveurs, des pêcheurs de crevettes ou de tous les autres, nous aborderons ces sujets dans les lois à venir ou dans les textes réglementaires, voire dans les accords internationaux, mais ce n’est pas le moment. Vraiment, avec un article 1er mentionnant les problèmes des éleveurs, notre constitution aurait une allure folle… (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem.) La parole est à M. Julien Aubert. Monsieur le garde des sceaux, vous nous avez indiqué que nous étions sur Mars, j’en déduis donc que vous avez trouvé une planète de rechange pour la journée du dépassement. Concernant les amendements de M. Ruffin, vous avez en partie raison – c’est un peu un concours Lépine –, mais vous avez tort de nier le problème de fond qui est soulevé. Certes, j’ai critiqué certaines formulations, mais les amendements abordent un sujet de fond, celui de la protection environnementale dans un monde ouvert. Nous devrions nous interroger sur la compatibilité entre une très grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur, avec des importations massives, et le souhait de ne pas émettre de CO2.
Vous avez aussi une part de responsabilité : une Constitution sert normalement à organiser les pouvoirs publics et à décrire le fonctionnement de l’État. Elle n’est pas là pour mettre en œuvre des politiques ou les graver dans le marbre. La seule organisation qui a procédé ainsi, c’est l’Union européenne, qui n’a rien trouvé de mieux que d’inscrire dans les traités qu’elle mènerait toujours, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, une politique de libre concurrence. Même quand l’économie est ouverte et que ce sont les Chinois qui rachètent des entreprises, il faut faire de la libre concurrence. Il n’y a qu’une seule politique économique européenne. C’est pourquoi l’obsession de la Commission c’est de démanteler EDF ; c’est le sujet numéro un, qui éclipse le fait que des acteurs étrangers viennent picorer nos petites entreprises.
À l’origine, vous avez donc voulu inscrire, avec ce projet de loi, une politique dans la Constitution. Il se trouve que nous en partageons l’objectif et que nous ne voudrions pas mener une politique inverse. Mais les Français pourraient un jour élire une majorité qui, si elle est en désaccord avec cette politique, devra modifier la Constitution. Je ne le souhaite pas, mais ce serait le jeu de la démocratie.
Une fois que vous avez montré la voie, tout le monde peut estimer que telle politique mériterait également d’y figurer. On aurait pu avoir bien d’autres exemples…
Et il y en aura d’autres ! C’est le problème de la créativité : une fois que les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. C’est du Pierre Dac ! La parole est à M. Michel Castellani. Pour les économistes libéraux, le libre commerce trouve sa justification dans l’égalisation des profits marginaux : le fait d’avoir un marché parfaitement fluide permet une optimisation et donc des prix minimums. C’est la théorie, mais cela suppose un marché libre et, pour que le système soit juste, que les normes environnementales soient les mêmes dans tous les pays, ce qui est loin d’être le cas.
Nous devons analyser les traités internationaux que nous avons à connaître, à l’aune des règles environnementales. On sait très bien qu’un certain nombre de pays saccagent l’environnement, ce qui leur permet de proposer des prix inférieurs. Nous devons faire preuve de prudence, en intégrant évidemment les réalités économiques et sociales de nos territoires mais également les normes environnementales.
La parole est à M. Adrien Quatennens. Évidemment, cette avalanche d’amendements a surtout pour objectif de traiter de tous les aspects de ce grand déménagement du monde que nous dénonçons, et qui est contraire à l’objectif – que vous semblez vouloir atteindre – de bâtir une loi pour le climat.
De la même manière que vous semblez exaspéré par ces amendements, comprenez que nous puissions l’être, nous aussi, par ce qui constitue une véritable manipulation. Vous savez pertinemment que ce débat pour quelques mots dans la Constitution vise surtout à masquer un forfait : vous piétinez les engagements qui avaient été pris par le Président de la République.
Venons-en d’ailleurs au fond du sujet. Non, monsieur ministre, nous ne détestons pas, ni ne piétinons, la Constitution. Nous voulons permettre au peuple de la changer par lui-même, parce que, vous en conviendrez, à l’époque où celle qui s’applique actuellement a été élaborée, je crois que 70 % des gens qui vivent aujourd’hui n’étaient pas nés. Notre peuple a changé et, par conséquent, nous devrions pouvoir la refonder. Voilà ce que nous pensons, sans qu’il soit, en aucune manière, question de mépris ou de piétinement.
Un peu quand même ! Vous, en revanche, vous êtes en train de la tripatouiller et de la manipuler,… Non, c’est le peuple ! …car les objectifs du projet de loi sont déjà présents, et vous le savez, dans la Charte de l’environnement, qui fait partie du bloc de constitutionnalité. Vous mettez en place une obligation de moyens, et non de résultats. La rédaction qui différencie biodiversité, environnement et climat n’est pas assez ambitieuse, et le principe de non-régression, qui est sous-entendu dans la Charte de l’environnement, est absent de votre proposition de rédaction. Une véritable amélioration de la Constitution passerait par l’inscription claire du principe de non-régression dans cette dernière.
Vous pouvez toujours prendre votre air exaspéré concernant les amendements sur lesquels mon collègue Ruffin s’appuie pour faire un certain nombre de démonstrations, mais supportez que nous puissions avoir les mêmes comportements que vous en réaction à la manipulation à laquelle vous vous livrez aujourd’hui. Non, vous n’êtes pas en train de bâtir une grande loi écologiste : vous aussi, à votre manière, vous faites de l’affichage politique, ni plus ni moins.
(L’amendement no 193 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 187. Depuis maintenant vingt ans, je vis en première ligne, en Picardie, le grand déménagement du monde. J’ai vu partir toutes les productions : les papiers peints, les pneumatiques, les climatiseurs. J’ai vu partir jusqu’à la production de chips. Et ce n’est que le début ! Comme le Président de la République, j’ai vu partir les lave-linge Whirlpool et les sèche-linge. Après ce vote, ce sera pire ! Les dix-sept mots que vous souhaitez introduire dans la Constitution vont-ils changer quelque chose à ce grand bazar qui permet aux multinationales d’aller chercher, à l’autre bout du monde, les plus bas salaires, les plus faibles normes environnementales ou encore l’impôt zéro ?
Moi, je suis reporter,…
Reporter ? …je pars du petit fait et des histoires entendues en croisant les gens. Vous dites que je méprise la Constitution parce que j’y introduis des choses très concrètes, et donc sans doute dégradantes ; mais les grands principes vont-ils changer quoi que ce soit à la réalité ? Voilà la question que je vous pose : que vont changer vos dix-sept mots par rapport à ce grand déménagement du monde ? Quel est l’avis de la commission ? Avis défavorable. Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis défavorable, monsieur le président. La parole est à M. Patrick Hetzel. Sur cet ajout que le Gouvernement souhaite introduire, regardons ce que disent un certain nombre de constitutionnalistes. J’en citerai un qui est une référence en la matière, Dominique Rousseau ; il assure que la révision de l’article 1er de la Constitution est juridiquement inutile. La position du Gouvernement est donc d’une grande faiblesse – c’est en tout cas l’avis d’une majorité d’experts en matière de réforme constitutionnelle –, car les choses ont déjà été définies en amont. Tout cela est superfétatoire dans la mesure où la protection de l’environnement est déjà un objectif de valeur constitutionnelle qui découle expressément de la Charte de l’environnement, constitutionnalisée depuis 2005.
La question est donc très simple : en quoi cet ajout que vous proposez est-il autre chose que de la communication gouvernementale ? Les constitutionnalistes affirment que vous avez déjà tous les moyens pour agir. Pour le moment, vous n’êtes pas parvenu à nous convaincre.
La parole est à M. le garde des sceaux. J’aurais eu du mal à vous convaincre, car vous n’étiez pas là. (Exclamations sur les bancs du groupe LaREM. – Protestations sur les bancs du groupe LR.) Je vous ai écouté ! Ce n’est pas parce que je n’étais pas présent dans l’hémicycle que je ne vous ai pas écouté ! Ne faites pas ce genre de procès ! Vous aviez sans doute d’excellentes raisons mais, si vous aviez demandé à vos collègues un résumé de ce qui s’est passé, vous sauriez que nous avons très longuement discuté du pourquoi de cet ajout.
De toute façon, nous sommes partis pour un dialogue de sourds. Mon intervention sera brève. Dans mon discours, j’ai expliqué pourquoi nous présentions ce projet, ce qu’il ajoutait par rapport à la charte, ce en quoi il la complétait. Tout cela, je l’ai expliqué longuement et nous en avons parlé tout aussi longuement.
Tout l’après-midi, on nous a dit que cela avait beaucoup trop de conséquences, et vous nous dites maintenant que c’est inutile : accordez vos violons !
On sait que c’est électoraliste, c’est pour ramener du monde ! Sur vos bancs, certains nous ont également dit que la garantie allait susciter des contentieux… Mais je voudrais répondre à M. Ruffin : l’objectif de ce texte n’est pas de changer le monde, mais de changer l’article 1er de notre constitution. Quand on est aux responsabilités et qu’on veut faire les choses sérieusement, on voit très vite qu’il n’y a pas de baguette magique. C’est une lutte quotidienne.
Je sais pourquoi je me lève chaque matin : je veux améliorer la justice de mon pays, restaurer la confiance entre les citoyens et leur justice. Mais je n’ai pas vocation, avec dix-sept mots, à changer le cours du monde, et on ne peut changer le cours du monde que quand on est à la place qui est la vôtre, parce que vous avez le droit de rêver, au fond c’est beau ces rêves qui nous portent,…
C’est vrai ! …mais vous n’êtes pas aux responsabilités. Vous faites croire à ceux qui nous écoutent que vous avez toutes les solutions, qu’on n’attend que vous. Si vous étiez au pouvoir, le monde serait meilleur, les éleveurs seraient rassurés, les pêcheurs de crevettes aussi, il n’y aurait plus d’injustice, les entreprises ne seraient plus néocapitalistes, vous feriez tout ce que vous rêvez de faire…
M. Quatennens, je crois, a parlé tout à l’heure d’« autocollant vert ». Je redis quant à moi que, personne n’a fait en matière d’écologie ce que ce pouvoir a fait depuis que le Président de la République a été élu.
(Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) C’est faux, il n’a rien fait ! C’est pourquoi il essaie maintenant de faire quelque chose !
La parole est à M. Patrick Hetzel, pour un rappel au règlement. Monsieur le garde des sceaux, pour le bon déroulement de nos travaux, deux remarques me paraissent absolument essentielles. Il faut que ces choses soient dites une fois pour toutes au Gouvernement.
Chacun d’entre nous, en tant que député, est libre de ses propos. Que l’un de nous ait un point de vue différent de celui d’autres membres de son groupe est parfaitement légitime. Nous n’avons pas à accorder nos violons. Nous n’avons pas à nous mettre sous la coupe du Gouvernement pour définir notre pensée. La pensée politique du Gouvernement, cela vous regarde. Il fallait que cela soit dit.
Vous n’êtes pas mon instituteur ! Vous me dites ensuite que je n’étais pas là et que je n’ai pas suivi les choses. C’est un problème de ce Gouvernement, où la plupart des ministres n’ont jamais été parlementaires,… Ça va bien ! Il y a aussi des parlementaires qui n’ont jamais été ministres ! …et qui ne savent pas que nous pouvons être dans notre bureau et suivre les explications des ministres. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas dans l’hémicycle que nous ne vous écoutons pas.
Nous faire ce genre de procès est parfaitement scandaleux. On ne peut pas traiter les parlementaires de cette manière. C’est indigne du Gouvernement.
(Exclamations sur les bancs du groupe LaREM.) Il a raison ! La parole est à M. le garde des sceaux. Monsieur le député, ne prenez pas ce ton docte et professoral. Il peut parler ! Je n’ai pas été élu, c’est une réalité, mais si vous aviez suivi les débats, vous n’auriez pas posé la question que vous avez posée. C’est justement parce qu’il les a suivis qu’il l’a posée ! Souffrez que je vous dise, monsieur le député, que nous avons longuement, très longuement expliqué, dès le début de ces débats, en quoi la modification de l’article 1er de la Constitution n’était pas antinomique, au contraire, avec la charte préexistante. C’est superfétatoire ! Vous ne l’avez pas entendu, ne voulez pas l’entendre, et vous venez ici en posant des questions auxquelles j’ai déjà répondu complètement. Chers collègues, je vous invite les uns et les autres à reprendre votre sang-froid. Les questions peuvent être posées plusieurs fois, et le Gouvernement doit y répondre plusieurs fois. C’est la logique du débat parlementaire et ce n’est pas nouveau.
La parole est à M. Julien Aubert. Je me rends compte que le garde des sceaux fatigue. Puisque certains pourraient ne pas avoir tout suivi, je me suis permis de produire un petit résumé de ce que le ministre a dit.
Le Gouvernement estime qu’il faut lutter contre le dérèglement climatique parce que ce n’est pas dans la charte de l’environnement annexée, mais il a appelé la majorité à refuser la modification de la charte pour y inclure la lutte contre le dérèglement climatique. Ça, c’était pour la cohérence.
C’est une caricature ! Le Gouvernement assume – c’est d’ailleurs le verbe du jour –, mais il n’a toujours pas répondu à la question de savoir dans quelle mesure cela engage sa responsabilité. On ne sait pas, au cas où, par hasard, vous ne respectiez pas les objectifs, si Emmanuel Macron démissionnera.
Nous avons bien compris que le garde des sceaux n’avait strictement aucune marge de manœuvre par rapport au Sacré Collège des Conventionnels, dont nous avons appris au cours des débats qu’ils ont été encadrés par des experts venus du parti socialiste, de la France insoumise, bref uniquement de la gauche.
(Exclamations sur quelques bancs du groupe LaREM.)
Nous avons également appris que le Gouvernement n’avait pas d’abonnement au JDD et n’était donc pas au courant de la position de Gérard Larcher sur son texte. (Sourires sur divers bancs.) Nous avons compris qu’il ne voulait absolument pas changer le mot « garantir », mais nous ne savons toujours pas si, quand il se retrouvera au Sénat face à la position du « c’est ça ou rien », il ira au bout. En d’autres termes, il veut une obligation de résultat mais visiblement pas en ce qui concerne sa réforme : il est prêt à mourir avec « garantir » plutôt que de réformer la Constitution.
Enfin, nous avons compris que le problème n’était pas dans le verbe mais dans l’adverbe, c’est-à-dire que M. le garde des sceaux se fixe un quasi-résultat.
(Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Le quasi-résultat, c’est que la lutte contre le réchauffement climatique n’a pas de garantie. Visiblement, vous êtes plus fort au Scrabble qu’au jeu des Chiffres et des Lettres, monsieur le garde des sceaux, puisque vous refusez de prendre des engagements chiffrés en matière de lutte contre les émissions de CO2. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) La parole est à M. Adrien Quatennens. Monsieur le garde des sceaux, vous avez loué le bilan climatique du Président de la République, au service duquel vous vous êtes mis. Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron s’était réjoui d’avoir atteint les objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre. Il est d’autant plus facile d’atteindre ces objectifs qu’on les a soi-même, quelques mois auparavant, en avril, revus à la baisse par décret ; cela simplifie tout de suite la tâche.
Le bilan que vous défendez, c’est la casse du service public du rail, la réintroduction des néonicotinoïdes, le refus de l’interdiction du glyphosate,…
N’importe quoi ! …le renoncement à des objectifs de réduction de gaz à effet de serre. (Protestations sur plusieurs bancs du groupe LaREM.)
Vous dites : « C’est trop facile, vous voulez changer le monde. » Je vous rappelle qu’après-guerre, dans un pays ruiné par le conflit et l’Occupation, en seulement un an, un ministre ouvrier appelé Ambroise Croizat a créé le régime général de la sécurité sociale et les comités d’entreprise, nationalisé des entreprises comme EDF et la Banque de France, créé le statut de la fonction publique. Il a en quelque sorte contribué à changer le monde. Le Président de la République, aussi, change le monde, à sa manière. Lui, ce n’est pas un ministre ouvrier, c’est un président banquier. Il change le monde en diminuant les cotisations sociales, en supprimant des lits à l’hôpital, en supprimant les CHSCT,… Il a augmenté les salaires, il a fait un plan de relance… Et le reste à charge zéro ? …en détruisant le code du travail, en privatisant la SNCF, en promulguant le secret des affaires, en supprimant l’impôt de solidarité sur la fortune, en voulant supprimer 120 000 fonctionnaires, etc. Oui, le Président de la République a le pouvoir de contribuer à changer le monde. Simplement, lui et nous ne souhaitons pas aller dans la même direction, tout le monde l’aura compris. Demandez à votre président ce qu’il a fait pendant des années !
(L’amendement no 187 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 195. C’est un amendement de bon sens (Exclamations sur quelques bancs du groupe LaREM) : « La République garantit qu’il ne peut y avoir de décisions sur les traités de libre-échange potentiellement néfastes pour l’environnement sans débat démocratique. »
Comment penser que des traités qui peuvent bouleverser la vie des gens, sur l’agriculture, l’industrie, la santé, l’éducation, entrent en vigueur sans débat démocratique ? C’est pourtant ce qui se passe. Sur les accords multifibres, dans les années soixante-dix, qui ont produit la délocalisation du textile : pas de débat. Sur l’Uruguay Round et la délocalisation de l’agriculture : pas de débat. Et le CETA avec le Canada s’applique sans que le Sénat ne se soit prononcé. Comment considérer cela comme normal ?
Pouvez-vous nous garantir, pour le traité avec le MERCOSUR – parce que des manœuvres sont menées en ce moment à Bruxelles et que, quoi que vous en disiez, monsieur le rapporteur, la position française manque de clarté – qu’il y aura un débat et un vote dans les différents Parlements nationaux avant sa validation ?
Citons Nicolas Hulot : « Le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologiques. » Quand je parle du libre-échange, je suis donc au cœur du sujet si le sujet est l’environnement. Pourtant, vous ne m’avez pas répondu sur ce que changeraient ces dix-sept mots.
Quel est l’avis de la commission ? Monsieur Ruffin, je suis très étonné que vous puissiez dire qu’il n’y ait pas de débat démocratique sur les accords de libre-échange, parce que vous êtes le représentant d’un parti politique, La France insoumise, qui a une délégation au Parlement européen. Vous êtes d’ailleurs un de ceux qui ont soutenu très activement la candidature de Manon Aubry à la tête de liste. Pendant la campagne des élections européennes, la question des accords de libre-échange a tenu une place majeure dans le débat politique, et vous venez nous expliquer qu’il n’y a pas de débat démocratique ? Vous avez un drôle de respect pour votre délégation au Parlement européen et une drôle de conception de la démocratie européenne. Avis défavorable. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) Très bon, le rapporteur ! Quel est l’avis du Gouvernement ? Avis défavorable. Encore une fois, le dispositif de votre amendement n’a rien à faire dans l’article 1er de la Constitution. Je n’ai jamais aimé le mépris de classe ; je ne l’aime pas davantage à rebours. Vous avez le droit de critiquer l’action du Président de la République, mais vous ne pouvez pas parler de lui en ces termes. Je rappelle que M. Mélenchon est le pur produit de ce que vous dénoncez. Ça suffit, vous feriez mieux de vous taire. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) De quoi parlez-vous ? De quoi je parle ? Quand vous parlez du « président banquier », par exemple, vous exprimez du mépris. Or, votre président de groupe est un président apparatchik qui a été sénateur je ne sais combien de temps, et ministre, mais qui n’est pas parvenu où il souhaite aller aujourd’hui. Le mépris de classe est insupportable, comme le mépris de classe à rebours. (M. Bruno Questel applaudit.) Je n’aime pas qu’on insulte les gens, en raison de ce qu’ils ont été ou de leur profession, par exemple. Ça vous dérange, ça ! Oui, ça le dérange ! Monsieur Aubert, j’ai apprécié votre petit résumé un peu caricatural et je suis persuadé qu’il donnera lieu à une dépêche de l’AFP – Agence France-Presse. C’est bien joué ! Pas sûr qu’il y en ait une ! Vous êtes abonné au JLD. (Exclamations.) Je voulais dire au JDD – Journal du dimanche – , ce lapsus n’est révélateur de rien. Vous savez déjà ce que le président Larcher fera – comme je vous l’ai dit, je n’ai pas lu l’article, j’ignore donc s’il y expose ses intentions –, mais vous savez également ce que les sénateurs feront : c’est fabuleux. Ce n’est même pas la peine que nous allions au Sénat ! C’est radical, nous le savons ! Votre vision de la démocratie est magnifique ! Je le répète, si je tenais de semblables propos, vous m’accuseriez, avec des cris d’orfraie, de ne pas respecter le Parlement. Ce n’est pas pareil : vous êtes le Gouvernement ! Moi, je crois en ce texte, et je le défendrai devant le Sénat, parce que je me dis qu’il sera peut-être convaincu de l’adopter. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.) C’est cela qui me fera aller au Sénat ! Et non reculer ! Il faudra changer la décision du Conseil d’État : on n’a jamais vu le Sénat ne pas respecter une décision du Conseil d’État !
La parole est à M. François Ruffin, pour un rappel au règlement. Il est fondé sur le premier alinéa de l’article 58. À quel moment, disons aujourd’hui, ai-je parlé de « président banquier » ? Il y a un instant ! Pas du tout ! Vous lirez le compte rendu de la séance : à aucun moment je n’ai employé ces termes !
Il s’agit d’une pure attaque
ad hominem(Exclamations sur les bancs du groupe LaREM) , qui ne me vise pas seul, mais cherche à atteindre l’« apparatchik » Mélenchon et j’en passe. Répondez plutôt aux questions qui portent sur le texte et aux amendements : le Gouvernement n’a pas encore dit un mot des traités de libre-échange. Pas un seul mot !
Monsieur le président, je demande une suspension de séance.
Vous n’avez pas la délégation de votre président de groupe, mon cher collègue. (Rires et exclamations sur les bancs du groupe LaREM.)
La parole est à M. Julien Aubert. Attention, moi, j’ai la délégation ! (Sourires.)
M. Ruffin a raison : le ministre n’a pas répondu sur le fond. J’ai l’impression que l’amendement recopie l’article 53 de la Constitution, selon lequel tout traité de commerce ne peut être ratifié qu’en vertu d’une loi, ce qui suppose un débat démocratique. Le Parlement européen a été cité, mais le débat a également lieu en France, que le traité ait ou non des conséquences néfastes pour l’environnement.
Monsieur le ministre, l’adoption du projet de loi constitutionnelle requiert un avis conforme des deux chambres. Or, vous avez la majorité dans l’une, mais pas dans l’autre. Il eût donc été plus « sioux » de faire examiner le texte en premier lieu au Sénat : vous auriez eu la réponse tout de suite, et donc gagné beaucoup de temps. Je dis cela pour vous.
(Sourires sur les bancs du groupe LR.) Excellent ! Fort modestement, je me permets de vous adresser un petit conseil : sachant que vous partez avec un avis du Conseil d’État qui ne vous aide pas beaucoup – … Eh oui ! …il vous soutient comme la corde soutient le pendu –, vous devriez faire preuve de plus de souplesse à l’égard des parlementaires et de leur créativité. Si vous balayez les amendements en prenant de haut les sénateurs, comme vous l’avez fait avec mon collègue, je ne suis pas certain que le débat se passe mieux. Je dis cela, je ne dis rien, mais je préférerais que vous fassiez davantage preuve de respect, au moins, demain, pour les sénateurs.
J’ajoute, monsieur le ministre, qu’il y a entre nous une petite différence ontologique : vous êtes membre du Gouvernement. Si demain vous m’annoncez que Jean Castex pense quelque chose, je vous croirai. Nous sommes des députés de droite : il nous arrive parfois de croiser des sénateurs de droite.
(Sourires sur les bancs du groupe LR.) Or, leurs propos convergent avec l’article du JDD . Faites attention : à force de ne pas lire le JDD , vous risquez une grave déconvenue au JO ! Ça s’appelle un faisceau d’indices, mais ce n’est pas une preuve !
(L’amendement no 195 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 196. Dans le même esprit, il vise à inscrire à l’article 1er que la République « oblige le recours au référendum pour signer un traité de libre-échange pouvant affecter l’environnement ».
Tout à l’heure, monsieur le rapporteur, vous nous disiez en quelque sorte : à quoi bon des débats dans les parlements nationaux sur le CETA, et peut-être demain sur le MERCOSUR, puisque le débat a lieu au Parlement européen ? Avons-nous renoncé à la souveraineté nationale concernant les accords de libre-échange ? Ils déterminent la vie de notre industrie, notre santé, notre protection et notre alimentation, dont le Président de la République a expliqué que les avoir déléguées depuis trente ans « est une folie ». Ces traités sont-ils désormais décidés à Bruxelles, de sorte qu’il n’y ait plus rien à voir ici ? Nous dit-on « circulez ! » dès que l’on en vient à l’essentiel, car ces textes déterminent des aspects essentiels de l’existence des gens ?
Monsieur le ministre, je vous concède que je n’ai pas renoncé à changer le monde, au moins un peu. Si vous ne me dites pas comment ces dix-sept mots vont changer un peu le monde, améliorer le réel et éviter à nos enfants des crises majeures, je ne vois pas l’intérêt de modifier le texte en vigueur. Nous ne sommes pas poètes, à l’Assemblée : nous ne vivons pas pour les mots, mais pour qu’ils transforment les choses. Or, je ne perçois pas quelles transformations votre modification peut provoquer. Vous refusez de vous exprimer sur le libre-échange, sur le grand déménagement du monde : j’en conclus que ces dix-sept mots ne l’entraveront pas. Mais alors que vont-ils alors changer ?
Ça va alourdir l’administration et encombrer les prétoires ! La parole est à M. le rapporteur. Monsieur Ruffin, il n’y a pas de débat démocratique sur les traités de libre-échange, dites-vous : c’est un mensonge. C’est à cet argument que je répondais. Les parlementaires européens consacrent des années de débat à trouver un accord – votre mouvement politique est d’ailleurs bien représenté au Parlement européen. Ce soir, le débat démocratique est suffisamment riche sur ce que ces accords doivent ou ne doivent pas être, alors même que nous examinons un projet de loi constitutionnelle. Ensuite, vous n’aimez pas l’Europe : cela vous regarde. Il n’aime rien ! Quant à moi, je considère qu’il y a une souveraineté nationale et une souveraineté européenne. La seconde ne se substitue pas à la première ; elle la complète et la renforce ; elle nous donne les moyens de traiter efficacement les grands sujets économiques, industriels et environnementaux : les deux vont ensemble.
Avis défavorable.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis. La parole est à M. François Ruffin. J’ai l’impression de ne pas m’exprimer assez ce soir. Monsieur le rapporteur, je parle d’un traité, le CETA, qui n’a pas été examiné par le Parlement. Il est cependant appliqué. Vous pouvez vous retourner vivement et remettre votre masque… Je me retourne pour vous écouter ! Il faut arrêter d’être parano ! Excusez-moi.
Le projet de loi de ratification a été examiné à l’Assemblée, mais pas au Sénat : il n’a pas été ratifié par le Parlement. Cependant, il est appliqué. Des rapports montrent que du bœuf en provenance du Canada contient des antibiotiques. Un rapport critique sur ce sujet a été remis au Premier ministre, et aucun débat n’a lieu, ne serait-ce que dans les assemblées parlementaires. Elles ne sont pas à mes yeux la panacée de la démocratie, mais elles ne sont même pas saisies des accords en question avant leur entrée en vigueur.
Ces traités de libre-échange sont une manière de miner la démocratie. Bernard Arnault, la première fortune française, en est très conscient. Il s’en félicitait dans son livre intitulé
La Passion créative : « Les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les États. […] L’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. » Les dirigeants économiques ont pleinement conscience qu’avec de tels traités internationaux, ils limitent la puissance politique sur les normes environnementales, fiscales et sociales. Ces dernières sont minées par le libre-échange et par l’obligation de concurrence. Bernard Arnault ajoutait : « Nous évoluons dans un système beaucoup plus mobile qu’il y a une quinzaine d’années. Face à cela, que peuvent faire les États ? Il leur est pratiquement impossible de s’opposer à une mobilité des entreprises à travers l’Europe. »
(L’amendement no 196 n’est pas adopté.)