Avant même que la Chambre ne se réunisse le 1er juin, des grèves spontanées se déclenchent dans tout le pays. La première intervient le 11 mai, aux usines Bréguet du Havre pour protester contre le licenciement de deux ouvriers qui avaient chômé le 1er mai, à l’époque non férié ; la nouveauté réside dans l’occupation de leurs locaux de travail par les ouvriers. Dans les jours qui suivent, d’autres grèves éclatent dans tout le pays avec le même mode opératoire, l’occupation des usines. Progressivement, le mouvement fait tache d’huile. Le 28 mai, il touche la région parisienne (usines Renault de Boulogne-Billancourt, Citroën de Paris, etc.).
La signature des accords de Matignon dans la nuit du 7 au 8 juin ne fait pas refluer cette vague, car de nombreux employeurs refusent d’en appliquer les dispositions. C’est ainsi que certaines usines ne seront occupées qu’à partir de la mi-juin, voire en juillet.
Au total, le mouvement finit par prendre une ampleur sans précédent : plus de 12 000 grèves, dont la moitié dans la région parisienne, avec occupation fréquente des lieux de travail, dans tous les secteurs d’activité, de la métallurgie aux dépôts de carburant, commerces, banques, assurances, taxis ou encore cafés.
C’est dans ce climat sans précédent que le 1er juin 1936 s’ouvre la 16e législature de la Troisième République, par le discours du président d’âge et le tirage au sort des bureaux. Les députés sont en effet répartis entre 11 bureaux dont l’objet est double : vérification des pouvoirs (validité de l’élection de chacun des députés) et désignation, à la proportionnelle des groupes, des membres des grandes commissions permanentes.
Le 4 juin 1936, le Bureau de la Chambre est constitué et Édouard Herriot, radical-socialiste est élu président.
Le 6 juin 1936, Léon Blum prononce à la Chambre des députés son discours de politique générale dont il a déjà esquissé les grandes lignes dans un discours radiodiffusé la veille et dans lequel il annonce le dépôt de nombreux projets de loi :
« - L'amnistie,
- La semaine de quarante heures,
- Les contrats collectifs,
- Les congés payés,
- Un plan de grands travaux (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche), c'est-à-dire d'outillage économique, d'équipement sanitaire, scientifique, sportif et touristique (Très bien ! très bien !),
- La nationalisation de la fabrication des armes de guerre (Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur plusieurs bancs au centre),
- L'office du blé qui servira d'exemple pour la revalorisation des autres denrées agricoles, comme le vin, la viande et le lait (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs),
- La prolongation de la scolarité (Très bien ! Très bien !),
- Une réforme du statut de la Banque de France (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche), garantissant dans sa gestion la prépondérance des intérêts nationaux,
- Une première révision des décrets-lois en faveur des catégories les plus sévèrement atteintes des agents des services publics et des services concédés, ainsi que des anciens combattants. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Sitôt ces mesures votées, nous présenterons au Parlement une seconde série de projets visant notamment le fonds national de chômage, l'assurance contre les calamités agricoles, l'aménagement des dettes agricoles (Applaudissements), un régime de retraites garantissant contre la misère les vieux travailleurs des villes et des campagnes. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur divers bancs au centre.)
À bref délai, nous vous saisirons ensuite d'un large système de simplification el de détente fiscale, soulageant la production et le commerce, ne demandant de nouvelles ressources qu'à la contribution de la richesse acquise, à la répression de la fraude, et surtout à la reprise de l'activité générale. (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.)
Tandis que nous nous efforcerons ainsi, en pleine collaboration avec vous, de ranimer l'économie française, de résorber le chômage, d'accroître la masse des revenus consommables, de fournir un peu de bien-être et de sécurité à tous ceux qui créent, par leur travail, la véritable richesse (Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche), nous aurons à gouverner le pays.
Nous gouvernerons en républicains. Nous assurerons l'ordre républicain. (Applaudissements.) Nous appliquerons avec une tranquille fermeté les lois de défense républicaine. (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche.) Nous montrerons que nous entendons animer toutes les administrations et tous les services publics de l'esprit républicain. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur divers bancs au centre.) Si les institutions démocratiques étaient attaquées, nous en assurerions le respect inviolable avec une vigueur proportionnée aux menaces ou aux résistances. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs. - Interruptions à droite.)
[...] Je sais très bien que, pour nos amis radicaux, le but n'est pas la transformation du régime social actuel, je sais très bien que c'est à l'intérieur de ce régime et sans penser à en briser jamais les cadres qu'ils cherchent à amender et à améliorer progressivement la condition humaine.
En un sens, ce qui est pour nous un moyen est pour eux un but, ce qui est pour nous une étape est pour eux un terme, mais cela n'empêche pas que nous n'ayons un bout de chemin et peut-être un long bout de chemin à parcourir ensemble ! (Applaudissements à l'extrême gauche et à gauche. - Interruptions à droite.) »
Les interpellations de l'opposition qui suivent portent notamment sur la loi des 40 heures et les grèves et occupations d'usines.
Mais Xavier Vallat, député de l’Ardèche, membre de la Fédération républicaine classée à droite, se distingue par une attaque antisémite d’une rare violence à l’encontre Léon Blum et qu’aucun élu de son camp ne condamne pendant la suite du débat (en 1947, Xavier Vallat, commissaire général aux Questions juives en 1941 et 1942, sera condamné notamment à l’indignité nationale par la Haute Cour de justice) :
M. Xavier Vallat : « [...] Il est une raison qui m'interdit de voter pour le ministère de M. Blum : c'est M. Blum lui-même. Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du conseil est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné...
M. le Président (Herriot) : Prenez garde Monsieur Vallat.
M. Xavier Vallat : ...par un juif. [...]
M. le Président : Monsieur Xavier Vallat, j'ai le regret d'avoir à vous dire que vous venez de prononcer des paroles qui sont inadmissibles à la tribune française. [...]"
M. Xavier Vallat : Je dis, parce que je le pense, — et j'ai cette originalité ici, qui quelquefois me fait assumer une tâche ingrate, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas (Applaudissements à droite. - Exclamations à gauche et à l'extrême gauche.) — que, pour gouverner cette nation paysanne qu'est la France, il vaut mieux avoir quelqu'un dont les origines, si modestes soient elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu'un talmudiste subtil(...) »
Malgré cette diatribe, le gouvernement obtient la confiance de la Chambre par 384 voix pour et 210 contre.


