Lors de leur réunion conjointe du 24 juin 2026, la commission de la défense nationale et des forces armées et la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire ont autorisé la publication du rapport d’information rédigé en conclusion des travaux de la mission d’information sur les changements environnementaux et les enjeux de défense, présenté par ses rapporteures Mmes Sophie Errante (Non inscrit, Loire-Atlantique) et Murielle Lepvraud (La France insoumise – Nouveau Front Populaire, Côtes-d’Armor).
Lors de la Conférence des ministres de la Défense sur le climat, organisée à Paris en octobre 2015 en amont de la Conférence de Paris sur le climat (COP21), le chef d’état-major des armées de l’époque, le général Pierre de Villiers, soulignait que « le respect de la nature est l’ADN du soldat ». Cette déclaration illustre l’attention constante portée par les institutions militaires aux enjeux environnementaux. En effet, l’environnement constitue à la fois le cadre d’action des forces armées et un facteur déterminant de leur activité : il est simultanément un terrain d’opérations, une contrainte opérationnelle, une ressource dont dépendent les forces et, dans certains contextes, un élément de protection ou d’avantage stratégique. À ce titre, les forces armées doivent en permanence s’adapter aux contraintes et aux opportunités offertes par leur environnement : relief, climat, conditions météorologiques, ressources disponibles ou encore configuration des espaces naturels.
Les activités militaires entretiennent toutefois une relation ambivalente avec leur environnement. Si celui-ci conditionne l’action des forces armées, ces dernières exercent également un impact sur les milieux naturels. Cet impact ne se manifeste pas uniquement lors des conflits armés : il intervient également en temps de paix, à travers les activités de préparation opérationnelle, d’entraînement, d’expérimentation ou encore par l’utilisation d’infrastructures et d’équipements militaires. Par conséquent, à l’instar des autres secteurs d’activité humaine, les armées sont confrontées à une responsabilité environnementale croissante. Cette évolution implique un renforcement des politiques de prévention, de gestion et de réduction des impacts environnementaux liés aux activités militaires.
Par ailleurs, le changement climatique est désormais largement reconnu par les institutions de défense comme un « multiplicateur de menaces », c’est-à-dire un facteur susceptible d’exacerber des tensions existantes et d’accroître l’instabilité internationale, via un accroissement des catastrophes naturelles, des tensions sur la sécurité économique, alimentaire et hydrique, des risques pour la santé publique, des migrations internes et internationales, et de la concurrence pour les ressources. Cela appelle à une meilleure prise en compte des contraintes environnementales dans la planification et la conduite des opérations.
Dès lors, la prise en compte de ces dynamiques environnementales s’impose progressivement comme un élément essentiel de l’analyse stratégique et de la planification de défense. À la lumière de ces interactions étroites entre activités militaires et environnement, les rapporteures ont choisi de structurer leurs propos en trois grandes parties.
D’une part, les transformations environnementales contemporaines, au premier rang desquelles le changement climatique, modifient progressivement les conditions d’exercice de la puissance et contribuent à reconfigurer l’environnement stratégique international (I). D’autre part, ces évolutions appellent une adaptation de l’outil de défense lui-même, qui doit concilier le maintien de la supériorité opérationnelle des forces avec la prise en compte croissante des impératifs environnementaux (II). Enfin, elles soulèvent des interrogations quant à l’adéquation des cadres juridiques et diplomatiques existants face à des phénomènes dont les implications sécuritaires sont appelées à s’intensifier (III). À la suite de ces développements, les rapporteures expriment chacune au sein d’une conclusion personnelle leurs analyses et leur vision du sujet.
Sur les 41 propositions de la mission d’information, 26 relèvent d’un constat partagé par les deux rapporteures, tandis que 15 propositions traduisent des sensibilités plus spécifiques : 13 propositions portées par Mme Lepvraud, dont une majorité sur le volet juridique et diplomatique, et 3 propositions portées par Mme Errante, centrées sur le pilotage interministériel et l’articulation avec le service militaire.
Parmi les propositions relatives à la prise en compte stratégique des changements environnementaux dans la posture de défense de la France, les rapporteures recommandent d’intégrer systématiquement, et de manière détaillée, les enjeux environnementaux, sous leurs aspects sécuritaires, capacitaires et opérationnels, dans les prochaines lois de programmation miliaires, sans compromettre la préparation opérationnelle des armées. Elles recommandent également de développer une stratégie interministérielle coordonnée de lutte contre la désinformation en cas d’évènements climatiques extrêmes. Mme Errante recommande à titre personnel d’intégrer dans le développement du nouveau service militaire et la création d’une troisième division de l’armée de Terre le sujet climatique, dans sa capacité à développer et renforcer les effectifs actuels, notamment dans les outre-mer, tandis que Mme Lepvraud formule la proposition d’anticiper les besoins capacitaires des forces de sécurité civile au regard des évolutions climatiques afin de leur permettre de faire face à une crise climatique majeure sans le soutien des forces armées. L’objectif est ainsi d’éviter une sur-sollicitation des forces armées, qui pourraient être appelées à intervenir simultanément en soutien à une catastrophe naturelle d’une part, et dans un conflit d’autre part.
S’agissant ensuite de l’adaptation des armées au changement climatique,, les rapporteures préconisent de poursuivre le recensement des vulnérabilités des systèmes d’armes au changement climatique et également d’inscrire l’objectif d’adaptation climatique dans les processus capacitaires de R&D et d’innovation. Les rapporteures recommandent aussi d’accélérer l’analyse des vulnérabilités des infrastructures de défense et de garantir le financement de leur rénovation, notamment dans les territoires d’outre-mer.
D’autre part, les rapporteures formulent également des recommandations visant à atténuer l’empreinte environnementale des armées et recommandent en particulier d’élaborer, sous pilotage de la DGA en concertation avec les fédérations industrielles de défense (GICAN, GICAT, GIFAS), un référentiel d’exigences environnementales contractuelles progressives généralisable à l’ensemble des marchés de défense, sans pénaliser l’industrie de défense, notamment les PME, en proposant des paliers d’objectifs réalistes pour 2030 et 2035. Par ailleurs, elles soulignent la nécessité de réaliser tous les cinq ans, un bilan carbone par armée et pour l’ensemble du ministère, ainsi qu’un recensement des déchets produits par les armées, et de généraliser des démarches de valorisation de ces déchets.
Dans le domaine de l’évolution du cadre juridique et diplomatique, les rapporteures appellent à promouvoir une vision systémique de la sécurité climatique, et écologique, en cohérence avec nos intérêts stratégiques, auprès de nos alliés et partenaires, à l’échelle européenne et internationale, à travers une approche interministérielle et portée par le ministère des Armées et le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. À titre individuel, Mme Lepvraud propose de réfléchir à la création de « Casques verts » placés sous l’égide de l’ONU et développer une position diplomatique en faveur de l’assistance écologique au sein des instances internationales, tandis que Mme Errante invite à réviser la « Boussole stratégique européenne » pour y intégrer un volet opérationnel sur la sécurité climatique avec des objectifs mesurables.
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