XVe législature
Session ordinaire de 2020-2021

Séance du jeudi 24 juin 2021

L’ordre du jour appelle la discussion en troisième lecture, selon la procédure d’examen simplifiée, en application de l’article 103 du règlement, de la proposition de loi, modifiée par le Sénat, en deuxième lecture, visant à améliorer la trésorerie des associations (nos 1329, 4263).
Ce texte n’ayant fait l’objet d’aucun amendement, je le mets aux voix en application de l’article 106 du règlement.
(La proposition de loi est adoptée.)
L’ordre du jour appelle la discussion en troisième lecture, selon la procédure d’examen simplifiée, en application de l’article 103 du règlement, de la proposition de loi, modifiée par le Sénat, en deuxième lecture, en faveur de l’engagement associatif (nos 848, 4235).
Ce texte n’ayant fait l’objet d’aucun amendement, je le mets aux voix en application de l’article 106 du règlement.
(La proposition de loi est adoptée à l’unanimité.) Mes chers collègues, à titre personnel, je vous remercie pour ce vote. Étant, avec quelques-uns de nos collègues, dont Sophie Mette, ici présente, à l’origine de ce texte, préparé avec une centaine d’associations de ma circonscription de Strasbourg et d’Illkirch-Graffenstaden, je ne puis vous représenter le bonheur indescriptible que j’éprouve à le voir aujourd’hui adopté à l’unanimité. (Applaudissements sur tous les bancs.)
L’ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi de M. Grégory Besson-Moreau et plusieurs de ses collègues visant à protéger la rémunération des agriculteurs (nos 4134, 4266).
La parole est à M. Grégory Besson-Moreau, rapporteur de la commission des affaires économiques. Nous connaissons tous les chiffres : un taux de surmortalité par suicide supérieur de 20 % à celui de la population générale, près de deux suicides par jour et 19 % des agriculteurs sans revenu ou déficitaires en 2017. Derrière ces chiffres, chacun d’entre nous peut mettre des noms, des visages, des histoires : ceux de femmes et d’hommes qui, dans nos territoires, ont aimé leur métier, ont tout donné pour lui, ont travaillé sans relâche et ont fini brisés, broyés par les dettes et un rythme de travail épuisant. C’est, bien sûr, à eux que nous pensons tous en entamant la discussion de ce texte, par-delà les chiffres et les statistiques.
Le métier d’agriculteur est le plus beau et le plus nécessaire de tous ; c’est aussi le plus exigeant. La question de la juste rémunération des agriculteurs est un enjeu de justice sociale et de dignité de la personne humaine. C’est aussi une question stratégique car il y va de notre souveraineté alimentaire, dont la crise nous a rappelé le prix. À l’heure où le renouvellement des générations est incertain en agriculture, comment convaincre des jeunes de se lancer dans ces métiers dont nous avons tant besoin, s’ils n’en vivent pas correctement ? Enfin, comment prétendre que la transition de notre agriculture, que nous souhaitons tous, est envisageable sans une juste rémunération ? Nous devons être cohérents. La montée en gamme, le plus grand respect de l’environnement et du bien-être animal, tout cela est juste, mais tout cela a un coût. Le modèle d’agriculture que nous voulons pour demain dépend de notre capacité à garantir un revenu qui permette à nos producteurs d’effectuer ces investissements.
Je le dis avec force : la juste rémunération des agriculteurs est l’enjeu le plus important aujourd’hui en matière d’agriculture. Elle sous-tend tout le reste : la souveraineté alimentaire, le renouvellement des générations, la transition vers des modèles de production plus vertueux. Elle est la condition qui détermine, individuellement, l’avenir de nos producteurs et, collectivement, l’avenir de notre société.
Cette conviction, nous la portons depuis le début de la législature, avec Stéphane Travert, Jean-Baptiste Moreau, Monique Limon, Sophie Beaudouin-Hubiere et nombre d’entre vous, chers collègues. Elle était au cœur de la loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous, dite loi EGALIM.
La répartition de la richesse au sein de la chaîne alimentaire a fait l’objet de toute notre attention dans le cadre de travaux de contrôle, comme dans celui de la commission d’enquête que j’ai eu l’honneur de conduire sous la présidence de mon ami Thierry Benoit en 2019. Cette préoccupation, je tiens à le souligner, a également été au cœur des travaux de tous les groupes qui composent notre assemblée et nous avons souvent, à leur initiative, étudié des propositions de loi issues de groupes minoritaires ou d’opposition et consacrées à cet enjeu.
Nous n’étions pas toujours d’accord mais il faut reconnaître que, sur cette question sensible de la rémunération, nous pouvons tous nous retrouver. Comme je l’ai constaté en commission et lors de la préparation de cette séance, nous ne serons sans doute de nouveau pas toujours d’accord, mais je salue le travail mené ensemble pour déposer des amendements communs sur des sujets importants et la confiance que beaucoup d’entre vous m’ont témoignée en retirant leurs amendements en commission pour les réexaminer aujourd’hui.
J’irai plus loin encore en affirmant ma confiance envers les sénateurs, avec lesquels j’ai pu échanger, et dans notre capacité à travailler en bonne intelligence pour parfaire un texte que je crois ambitieux et lui permettre d’aboutir très rapidement.
Je salue et remercie enfin M. le ministre de l’agriculture et de l’alimentation, pour son engagement, la qualité de son écoute et son extrême disponibilité.
Lors de l’examen du texte en commission, j’ai proposé une méthode simple : nous devons procéder étape par étape, sans précipitation et en préservant toujours un équilibre global du texte. Nous voulons protéger la rémunération des agriculteurs, mais il ne s’agit pas de monter les distributeurs contre les industriels, ou l’inverse. Notre souveraineté alimentaire dépend de chacun des trois maillons de la chaîne, et nous devons tout faire pour favoriser des « relations coopératives », selon l’expression chère à Thierry Benoit. Cette délicate recherche de l’équilibre nous invite tous, moi compris, à la mesure et à la tempérance.
Étape par étape, donc ! La proposition de loi que j’ai déposée constituait une première étape. Contrairement à ce que nous avons pu lire dans la presse, il ne s’agit pas de « rejouer le match » d’EGALIM ni d’en corriger les dispositifs ou de faire un EGALIM 2, mais de donner les moyens à la loi d’être efficace et d’accélérer les choses. EGALIM portait une ambition immense et n’est en vigueur que depuis trois ans : nous n’en avons même pas encore fait l’évaluation et ses dispositifs ne sont pas encore tous suffisamment entrés dans les mœurs pour jouer pleinement leur rôle.
La proposition de loi initiale portait un dispositif volontairement synthétique et précis. L’article 1er constitue un changement de paradigme : nous proposons de faire des contrats écrits et pluriannuels de trois ans minimum la norme en matière de contractualisation. Nous inversons ainsi la logique qui prévaut aujourd’hui.
L’article 2 s’attaque aux contrats entre transformateurs et distributeurs. Nous créons deux dispositions essentielles et novatrices destinées à protéger la rémunération des agriculteurs. La première est une transparence sur les coûts des matières premières agricoles, qui deviennent non négociables ; la seconde est l’insertion obligatoire dans les contrats d’une clause de révision automatique des prix en cas de variation du coût des matières premières agricoles.
L’article 3 prolonge le renforcement des pouvoirs du médiateur que nous avions voté dans le cadre d’EGALIM par la création d’un comité de règlement des différends commerciaux agricoles (CRDCA), qui délibérera publiquement, pourra prononcer des injonctions sous astreinte et, si la situation l’exige, prendre des mesures conservatoires.
L’article 4, relatif à l’étiquetage, permet d’assurer la compatibilité entre droit français et droit européen, et doit inciter les transformateurs à davantage indiquer l’origine des ingrédients qu’ils utilisent.
Le travail en commission a permis des avancées majeures : nous avons adopté quatre-vingt-sept amendements de la majorité comme de l’opposition. Les chiffres témoignent de l’unanimité que j’évoquais en introduction. Nous avons ainsi renforcé les indicateurs, en les consacrant comme socle de la détermination du prix et en rendant leur publication obligatoire. Nous avons également proscrit les clauses de révision ou de renégociation résultant de l’environnement concurrentiel, qui posent tant de difficultés dans le secteur laitier. Nous avons introduit un mécanisme de tiers indépendant pour garantir la transparence et la non-négociabilité de la matière première agricole – certains jugent ce dispositif complexe et je suis prêt à le simplifier ; il a le mérite de respecter la liberté des acteurs et le secret des affaires mais il est, j’en conviens, perfectible. Nous avons encore modifié la composition du comité de règlement des différends pour en assurer un meilleur équilibre. Nous avons, enfin, posé un acte politique relatif à l’utilisation trompeuse du drapeau français ou des symboles nationaux.
Ces avancées sont importantes. Beaucoup d’entre vous souhaitent cependant aller plus loin dans différents domaines, notamment pour ce qui concerne le mécanisme de « tunnel de prix » pour certaines filières, dont la filière bovine, l’encadrement des MDD, les marques de distributeur, et la plus grande protection du tarif du fournisseur vis-à-vis du distributeur, ainsi que la transparence du coût des services, en valorisant le plan d’affaires communément désigné comme le « ligne à ligne ».
Je m’étais engagé à retravailler ces questions pour la séance.
Merci ! Nous y sommes ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM. – MM. Paul Molac et Antoine Herth applaudissent également.) Nous avons travaillé, tous ensemble, avec les acteurs des filières concernées, et je crois que nous avancerons aujourd’hui de manière significative. La question de la rémunération des agriculteurs s’inscrit en effet dans le cadre beaucoup plus large de l’équilibre des relations commerciales entre les différents maillons de l’ensemble de la chaîne. Au nom de cet équilibre, aujourd’hui bafoué, je pense que certaines avancées sont nécessaires, notamment en matière de MDD, de non-discrimination tarifaire et de ligne à ligne.
Au nom de ce même équilibre, je m’opposerai cependant à certains amendements qui risqueraient de créer un nouveau déséquilibre qui serait, cette fois, en défaveur de la grande distribution, comme la suppression ou l’encadrement strict des pénalités logistiques. La rémunération des agriculteurs est ma priorité, mais nous avons également besoin des industriels de l’agroalimentaire et des distributeurs, et si un rééquilibrage des relations est aujourd’hui nécessaire, il ne doit léser aucun des acteurs car, au bout du compte, ce sont nos concitoyens et nos agriculteurs qui en paieraient le prix.
Mes chers collègues, cette loi n’est pas qu’une étape : elle marque un tournant dans notre combat pour la juste rémunération des agriculteurs. Ils nous ont prouvé une fois de plus, pendant la crise, combien leur travail était au cœur de notre souveraineté. Aujourd’hui, avec cette loi, nous établissons la juste et digne reconnaissance de leur courage, de leur engagement et de la passion qui les anime.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem et Agir ens.) Excellent ! La parole est à M. le ministre de l’agriculture et de l’alimentation. Nous sommes réunis aujourd’hui pour débattre d’un sujet crucial, qui fait l’identité de la France : notre agriculture et l’avenir de nos agriculteurs. En effet, il n’y a pas de nation forte sans agriculture forte. De la capacité de nos agriculteurs à dégager des revenus dépend notre souveraineté alimentaire. Or, comme la crise l’a révélé au grand jour, celle-ci s’est érodée au fil du temps. De la capacité de nos agriculteurs à dégager des revenus dépendent aussi l’avenir de nos territoires, notamment ruraux, de nos paysages et de notre mode de vie. De la capacité de nos agriculteurs à dégager des revenus dépend, enfin, leur possibilité de financer les différentes transitions et de s’y investir.
Comme M. le rapporteur l’a rappelé, dès le début de la législature, nous avons collégialement travaillé sur le sujet de la rémunération des agriculteurs. À ce titre, je voudrais saluer l’important travail parlementaire qui a été réalisé sur la question depuis 2018. Tout d’abord, les États généraux de l’alimentation (EGA), organisés à l’initiative du ministre Stéphane Travert, ont débouché sur la loi EGALIM, dont vous étiez, cher Jean-Baptiste Moreau, le rapporteur. Depuis, des travaux de suivi sont menés sans relâche et avec opiniâtreté, conduits par M. le rapporteur, cher Grégory, et le député Thierry Benoit, cher Thierry, que je voudrais ici sincèrement remercier, car ils ont su démontrer combien les relations entre les maillons de l’industrie et de la grande distribution devaient être prises en considération pour améliorer le revenu des agriculteurs.
Il s’agit d’un sujet central, capital même, parce que la moitié de nos agriculteurs partiront à la retraite au cours des dix prochaines années, et que, dans bon nombre de filières, la relève a besoin d’un signal clair. Capital aussi, parce que nous vivons un changement d’époque, qui appelle de nouveaux paradigmes. L’agriculture n’a probablement jamais eu à affronter autant de défis à la fois : gestion de la ressource, changement climatique, réponse aux attentes, parfois contradictoires, de consommateurs de plus en plus exigeants sur la qualité et l’origine de ce qu’ils mangent et sur les pratiques agricoles que cela recouvre, sans pour autant toujours accepter de rémunérer la qualité qu’ils demandent.
Ce changement d’époque, c’est aussi l’occasion de trouver un nouveau sens aux valeurs de vie que la crise a révélées : mieux se nourrir pour mieux se protéger, se soigner ; reconnaître que, derrière chaque produit agricole, il y a une femme ou un homme qui se lève tous les matins, sans relâche, pour nourrir ses concitoyens. En somme, accorder de la valeur à une alimentation de qualité.
Et c’est parce qu’ils sont capitaux que nos débats suscitent une attente très forte : soyez sûrs que notre séance sera suivie, partout sur le territoire. Nous devons donc répondre à cette attente.
Les défis que j’évoquais étaient déjà au cœur des États généraux de l’alimentation, lesquels avaient abouti, je tiens à le souligner, à un consensus rare, pour faire face ensemble – agriculteurs, industriels, distributeurs, commerçants, restaurateurs, consommateurs et société civile – à ces défis.
Depuis 2018, des outils ont été instaurés, comme la loi EGALIM ou les plans de filière. Quoi qu’en disent certains, ils ont donné des résultats : un nouvel état d’esprit s’est installé, les interprofessions se sont consolidées, l’amont agricole s’est davantage structuré – plus de cinquante nouvelles organisations de producteurs (OP) ou appellations d’origine protégée (AOP) ont vu le jour depuis 2018 –, et de nouvelles pratiques se sont développées entre les différents maillons de la chaîne alimentaire, comme la signature de contrats tripartites ou l’implication directe du consommateur dans la promotion de démarches plus équitables. Dans le même temps, les filières de qualité se sont développées, et les prix amont ont pu être stabilisés dans certains secteurs.
Mais force est de constater, comme l’ont d’ailleurs montré les travaux de suivi parlementaires, mais également les résultats de la mission qu’avec ma collègue Agnès Pannier-Runacher, nous avions confiée à Serge Papin à l’automne dernier, qu’il nous faut aller plus loin et terminer ce que nous avons commencé.
La marche en avant du prix, notamment à travers la prise en compte, dans les contrats, des indicateurs relatifs aux coûts de production aux côtés d’autres indicateurs, n’est pas encore suffisante, loin de là : l’organisation de l’amont en OP pour peser face à l’aval doit être confortée car, même si la situation s’est améliorée, la guerre des prix n’a pas disparu. Elle perdure alors qu’elle est antinomique avec la poursuite de notre modèle agricole, fondé sur la qualité. Or, la qualité doit être rémunérée : il nous faut donc agir, et agir vite, pour que les prochaines négociations commerciales puissent être différentes de celles que nous venons de vivre ; pour que nous passions de la défiance à la confiance, de la guerre des prix à la transparence des marges au bénéfice des agriculteurs.
La proposition de loi prévoit des mesures susceptibles de changer la donne, en misant sur le long terme grâce à la pluriannualité des contrats, en confortant la prise en considération des indicateurs des coûts de production, en rendant non négociable la matière première agricole et en indexant son prix afin d’automatiser les évolutions à la hausse ou à la baisse, mais aussi en renforçant la transparence – y compris sur l’origine des produits –, en se dotant des moyens permettant de lutter contre la dévalorisation de l’alimentation, et en créant une instance efficace de règlement des différends.
Avant de commencer les débats, laissez-moi, mesdames et messieurs les députés, vous faire part de quelques réflexions qui guideront les positions que je défendrai.
D’abord, ma principale boussole sera l’impact des mesures que nous prendrons sur la rémunération des agriculteurs : il faut une loi forte, ciblée, efficace, qui ait une véritable incidence sur le revenu des agriculteurs. C’est d’ailleurs bien l’objectif de la proposition de loi.
S’agissant de l’amont agricole, je sais que vous avez déjà avancé en commission, en renforçant l’article 1er. Nous devrons essayer, si cela est possible, d’aller plus loin encore, tout en restant évidemment dans les limites de ce que permet le cadre juridique, qui a notamment été rappelé dans les avis rendus par le Conseil d’État dans le cadre de la loi EGALIM.
Mais je n’ignore pas – et les travaux parlementaires l’ont montré – que le revenu des agriculteurs dépend aussi de ce qui se passe en aval de la chaîne alimentaire, en particulier entre l’industrie et la distribution, même si, et il faut le rappeler, cela ne représente pas l’unique débouché de nos productions. Je n’oublie pas non plus que l’industrie agroalimentaire est le premier secteur industriel français, en valeur comme en nombre d’emplois : il représente 23 % de notre produit intérieur brut et maille les territoires. Je n’oublie pas davantage que les enseignes de distribution et, plus généralement, le commerce sont aussi d’importants pourvoyeurs d’emplois et de valeur : plus de 750 000 personnes travaillent dans les neuf principales enseignes de grande distribution en France.
Je sais que le sujet des relations entre l’industrie et la grande distribution est sensible dans notre pays, mais n’oublions jamais que, dans l’histoire, la victime de ce jeu de dupes est avant tout l’agriculteur, en particulier par manque de confiance : les acteurs de la grande distribution se battent contre les hausses de tarifs demandées par l’industrie, car ils n’ont pas de preuve que cette hausse résulte d’une meilleure rémunération de l’agriculteur ; or, sans certitude d’obtenir cette hausse, l’industriel ne prend pas le risque de payer davantage l’agriculteur.
La proposition de loi devrait donc permettre de sortir de ce jeu de dupes et de passer de la défiance à la confiance ; de rétablir la confiance à travers la transparence, car la transparence, c’est la confiance. Celle-ci s’obtiendra aussi en plaçant la matière première agricole au cœur de la négociation et en la rendant non négociable : aucun contrat ne doit être signé sans que l’acheteur se soit interrogé au sujet de la matière première agricole et des hommes et femmes qui l’ont produite. Le commerce doit partir de l’agriculteur : c’est aussi cela la marche en avant. Sur ce sujet, je le dis clairement, nous devons regarder froidement la réalité et avancer avec raison, sans manichéisme, dogmatisme ou parti pris, mais avec pragmatisme et rigueur – la recherche du juste équilibre, toujours.
Oui, les relations commerciales sont des rapports de force violents entre les acteurs, et l’État ne doit pas avoir peur de rentrer dans ce rapport de force, telle a en tout cas été ma position et celle de ma collègue Agnès Pannier-Runacher, que je voudrais remercier ici. Cependant, nous devons passer d’un pilotage manuel fondé sur l’action publique et les contrôles à un pilotage automatique, en posant des règles dont l’État se portera garant : c’est ce qu’on appelle la régulation. Alors oui, il faut réguler et, ainsi que l’avait annoncé le chef de l’État, modifier la loi de modernisation de l’économie (LME), qui est certainement allée trop loin et a engendré une concurrence brutale non régulée.
Je sais que la question de la non-discrimination tarifaire et, plus globalement, de la protection du tarif, a été renvoyée en séance. Nous en discuterons, mais attention : il faut réguler pour protéger, sans étouffer cependant, car régulation ne signifie pas administration du commerce. Nous devons donc trouver le juste équilibre entre, d’une part, le maintien d’une concurrence saine et bénéfique entre les acteurs – notamment les plus importants, qui ont, quoi qu’ils en disent, les moyens de s’y adapter – et, d’autre part, la limitation des excès engendrés par les déséquilibres dans les rapports de force : conforter ne veut pas dire stopper les négociations, ni revenir à des pratiques d’antan qui ont démontré leur travers.
En outre, je sais pouvoir compter sur vous pour trouver le juste équilibre entre simplicité et efficacité. J’ai entendu les critiques émises à l’égard de la proposition de loi, et votre travail en commission a déjà permis de répondre à certaines. Nous devrons également miser sur les retours d’expérience des pionniers, ceux qui, aujourd’hui, jouent le jeu – car il y en a ! Certaines entreprises ont d’ailleurs déjà anticipé les mesures prévues par la proposition de loi et attendent notre débat pour pouvoir les appliquer définitivement.
Il y a également un sujet dont on parle peu, mais qui sera certainement dans toutes les têtes : les conséquences de cette loi sur l’inflation. Ceux qui estiment que rendre non négociable la matière première et réguler les rapports de force en protégeant davantage le tarif risquerait de faire augmenter les prix de l’alimentation disaient déjà la même chose au sujet du seuil de revente à perte (SRP) : pourtant, leurs craintes ne se sont pas concrétisées. Et puis, de quelle inflation parle-t-on ? Ce qu’il faut, c’est tout d’abord stopper la déflation. Selon l’observatoire des négociations commerciales, elle était encore de 0,3 % cette année sur les produits à marque non périssables.
Par ailleurs, disons le clairement également, il ne faut pas confondre politique sociale et politique agricole : ceux qui pensent que la politique sociale peut se faire sur le dos de la rémunération des agriculteurs se trompent, ils nous emmènent droit dans le mur !
Très bien ! Vous avez entièrement raison ! Ministre chargé de la ville et du logement pendant trois ans, j’ai œuvré autant que possible pour instaurer des politiques sociales. Cela nécessite du courage, et le Gouvernement en fait preuve, notamment avec la suppression de la taxe d’habitation. Mais la politique agricole, c’est aussi une politique économique : ces deux facettes doivent être prises en considération et progresser parallèlement, avec détermination.
Enfin, cette loi ne pourra pas tout sans un profond changement au niveau européen car, certains sujets, comme l’étiquetage de l’origine des produits, dépendent des discussions européennes. S’agissant de l’étiquetage donc, nous irons aussi loin que nous le pouvons avec cette proposition de loi. Pour le reste, soyez certains que je me battrai au niveau européen.
Vous le voyez dans mes propos, mesdames et messieurs les députés, à mes yeux, cette proposition de loi est profondément innovante et répond à une impérieuse nécessité. Elle refonde les relations commerciales au sein de la chaîne alimentaire, en plaçant l’agriculteur en son cœur.
Dans nos débats, deux orientations fortes guideront mes prises de position : l’amélioration du revenu de nos agriculteurs, afin qu’ils puissent être rémunérés à la hauteur de la qualité de leurs produits, et le maintien du juste équilibre entre l’industrie et le commerce – c’est très important. N’oublions pas qu’assurer la rémunération de nos agriculteurs revient, finalement, à assurer notre modèle agricole fondé sur la qualité et, partant, notre souveraineté alimentaire et la pérennité de la chaîne agroalimentaire, tous ses maillons étant interdépendants. Assurer la rémunération de nos agriculteurs, c’est donc assurer la protection du consommateur français et de nos concitoyens.
(Applaudissements sur les bancs de la commission et sur les bancs du groupe LaREM.) Excellent !
Dans la discussion générale, la parole est à M. Dominique Potier. Au moment d’entamer l’examen de cette proposition de loi, j’ai un petit regret : ne pas avoir déposé d’amendement sur le titre, dont nous discutons généralement à la fin des débats. J’aurais proposé que le texte s’intitule « EGALIM 1,5 », ou « EGALIM 2 » (Sourires) – le ministre lui-même ayant d’ailleurs utilisé ce hashtag –, même si le rapporteur ne cesse de nous rappeler que la proposition de loi ne tend qu’à protéger la rémunération des agriculteurs.
Cher Grégory Besson-Moreau, votre enthousiasme, je le confesse, je l’ai éprouvé lorsque nous avons examiné la loi relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique, dite Sapin 2. Mais je le regrette, parce que ce texte n’a pas suffi : il a ensuite fallu la loi EGALIM, qui a elle-même en partie échoué.
Nous voici donc à un nouveau rendez-vous. Et je crois que, plutôt que de réécrire l’histoire en disant que tout a commencé avec les EGA, il aurait été plus juste, politiquement, de rappeler que depuis 2012, nous n’avons eu de cesse, laborieusement – et peut-être avec insuffisamment d’énergie, je le concède –, de tirer les leçons de la brutalité de la loi LME, adoptée en 2008 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, et de rétablir un rapport de force plus équilibré dans les négociations commerciales entre producteurs, transformateurs et distributeurs, sur les biens alimentaires et agroalimentaires.
La proposition de loi s’inscrit donc dans un continuum législatif qui navigue entre deux écueils : un ultralibéralisme que personne ne professe ici, et une économie administrée, qui ruinerait la capacité d’innovation, l’agilité et la diversité de nos acteurs économiques, ce que personne ne souhaite. Nous sommes donc à la recherche d’un équilibre étroit.
Mais, tant que nous ne me remettrons pas en cause la loi LME – une remise en cause claire et précise, et pas seulement dans les discours d’intention, à la veille de l’élection présidentielle –, l’immense distorsion de concurrence que nous connaissons perdurera et, avec elle, un face-à-face entre une oligarchie – un cartel, pourrait-on dire –d’acheteurs, représentés par une poignée de centrales d’achat, le secteur de la transformation qui connaît une concentration confinant au monopole dans certaines filières, comme le lait et la viande, et 300 000 à 400 000 producteurs insuffisamment organisés.
Ajoutons à cette brutale distorsion de concurrence la possibilité pour l’économie agroalimentaire, pour la grande distribution, de s’approvisionner sur un marché qui a les dimensions du monde, alors que nos producteurs se trouvent ancrés dans un territoire, soumis à ses contraintes pédoclimatiques et à une législation particulièrement exemplaire en matière de droit social et environnemental. Même si nous ne pouvons que nous féliciter de ce dernier point, les distorsions qu’il entraîne avec l’extérieur, y compris par rapport au marché de l’Union européenne, sont trop importantes pour que nous les négligions.
Il faut donc remettre en cause la LME, travailler inlassablement à réformer les organisations communes de marché – mon collègue au Parlement européen Éric Andrieu s’y emploie avec ardeur, notamment dans le cadre du trilogue visant à l’élaboration de la politique agricole commune, la PAC –, mais aussi mieux organiser le marché intérieur par la régulation des volumes. Ce sont là des perspectives qui doivent nous réunir, au même titre que la réforme de l’AME, l’aide médicale d’État.
Le groupe Socialistes et apparentés apportera à cette proposition de loi son humble contribution et ne manquera pas de se réjouir des convergences, ni de s’exprimer au sujet des divergences, qui se trouvent en fait au nombre de deux. Sur tout le reste, nous sommes d’accord, le rapporteur ayant eu l’excellente idée de reprendre certaines de nos initiatives et de les combiner sous forme d’amendements communs ; bien qu’il l’ait fait tardivement, je suis convaincu que nous pourrons en discuter dans un bon état d’esprit.
Deux points de désaccord avec ce texte, donc, pour notre groupe, le premier étant le partage de la valeur. Le « rémunérascore » – encore faudrait-il lui trouver un autre nom – prévu par l’article 2 
bis vise à créer une trace du prix convenable pour le producteur, mais il reste trop corporatiste, trop limité. Les travaux parlementaires réalisés à l’occasion de la future loi relative à la croissance et la transformation des entreprises (PACTE), nous avaient fait imaginer des processus permettant de retracer le partage de la valeur d’un produit tout au long de la chaîne agroalimentaire, et pas seulement au stade du producteur.
Je voudrais me faire ici le porte-parole des agriculteurs et des paysans les plus pauvres, les plus accablés par la concurrence déloyale, mais également de ceux qui transportent notre lait ou notre viande, qui travaillent dans les abattoirs, qui tiennent les caisses des supermarchés et gagnent parfois 300 fois moins que les dirigeants de ces mêmes centrales de grande distribution. Le prix payé par le consommateur recouvre le partage de la valeur du produit fini. C’est donc celle-ci que doit détailler l’indicateur du futur : nous y travaillerons.
Second point : à notre immense regret, le périmètre du texte n’a pas permis de promouvoir les associations de producteurs et leurs organisations, capables, dans les grands bassins, de gérer des volumes en même temps que des prix, en relation avec le monde coopératif. Votre plan stratégique national, monsieur le ministre, ne pourvoit pas non plus suffisamment les programmes opérationnels permettant de soutenir ces organisations d’associations de producteurs. Or seul ce rééquilibrage des forces mettra fin à la dissociation des dimensions sociale et économique et nous engagera dans la voie heureuse de l’économie sociale. Il n’y a pas d’inflation alimentaire, mais un investissement dans la qualité en vue d’une alimentation pour tous et pour la planète.
(M. André Chassaigne applaudit.) La parole est à M. Luc Lamirault. Avant 2018, « alimentation de qualité » rimait avec « bonne santé » et les fameux cinq fruits et légumes – j’oubliais les trois produits laitiers – à consommer chaque jour. Les États généraux de l’alimentation ont donné à cette notion de qualité des produits une dimension nouvelle : les acteurs ont mis en avant la production, le travail des agriculteurs, l’origine, la nécessaire proximité avec le consommateur. La loi EGALIM a permis une véritable avancée dans le domaine de la restauration collective, qu’elle relève des entreprises ou des collectivités territoriales, et tiré vers le haut la qualité des produits. La valorisation des labels, l’achat de plus de produits issus d’une agriculture raisonnée, biologique ou de proximité, ont entraîné une hausse de ces productions ; en somme, un double « effet Kiss Cool » !
En revanche, cette loi n’aura pas suffi à améliorer la rémunération des agriculteurs, notamment dans le cadre des relations commerciales. La proposition de loi qui nous occupe est donc bienvenue. Après des discussions fructueuses en commission des affaires économiques, nous poursuivons l’examen de ce texte essentiel en vue de valoriser le labeur de ceux qui nous nourrissent. Je tiens à saluer MM. Besson-Moreau et Benoit pour le travail qu’ils ont accompli depuis deux ans, ainsi qu’à souligner le caractère transpartisan de la réflexion encouragée par M. Besson-Moreau, notre rapporteur.
Vous l’avez rappelé en commission, cette proposition de loi n’est pas un « EGALIM 2 » ; mais nous reconnaissons avec humilité que la loi EGALIM n’avait pas été assez loin. Améliorer, améliorer toujours, c’est là une vision du travail législatif chère au groupe Agir ensemble. Il est rare qu’un même quinquennat voie ainsi une loi adoptée, évaluée, et l’ouvrage remis sur le métier, des mesures proposées, afin d’essayer de tenir toutes les promesses faites en 2018.
En substance, les articles de ce texte visent à ce que nos agriculteurs puissent enfin recevoir le juste prix qui leur permettra de vivre de leur travail. Il s’agit de rééquilibrer les relations commerciales entre maillons de la chaîne agroalimentaire, de répondre aux problèmes posés par l’application de la loi EGALIM dans les relations entre producteurs, industriels et distributeurs. L’article 1er prévoit ainsi une contractualisation obligatoire et pluriannuelle ; l’article 2, la traçabilité du prix de la matière première agricole tout au long de la chaîne, en incluant des clauses d’indexation et la non-renégociabilité de ce prix. L’article 3 renforce la médiation en créant un comité de règlement des différends commerciaux agricoles. L’article 4 apporte des précisions concernant l’étiquetage de l’origine des produits alimentaires ; l’article 5 interdit les opérations promotionnelles visant à écouler une surproduction alimentaire, sauf accord de la profession concernée.
Ces dispositions vont dans le bon sens : elles contribuent au caractère éthique de notre modèle et renforceront la confiance entre les acteurs. Notre groupe soutient cette démarche et, avec d’autres collègues, proposera des amendements en vue d’aller plus loin encore. Nous défendrons ainsi l’identification ligne à ligne et la rémunération de chaque service, l’expérimentation d’une clause d’indexation « tunnel » dans les contrats de vente de produits agricoles, l’interdiction de la discrimination tarifaire des fournisseurs de produits alimentaires en l’absence de contreparties réelles. Nous insisterons sur l’importance des indicateurs de prix et de coût de production au sein des contrats entre les agriculteurs et leur premier acheteur ; nous mettrons en avant le rôle des interprofessions dans la fixation de ces indicateurs.
Nous souhaitons également préciser la durée des négociations entre industriels et distributeurs en vue de convenir de conditions générales de vente : elle doit être assez longue pour permettre de prendre en compte le prix de la matière première. Nous ferons valoir l’importance d’inclure les marques des distributeurs dans cette proposition de loi. Certains de nos membres défendront en outre des amendements visant, au contraire, à en exclure des produits dont les prix ne sont pas significativement affectés par les fluctuations des cours des matières premières agricoles. Enfin, il convient d’insister sur la nécessité d’une réflexion plus globale concernant l’origine des produits alimentaires et d’appeler à une discussion au niveau européen afin de compléter ce texte.
Vous l’aurez compris : le groupe Agir ensemble soutiendra avec enthousiasme cette proposition de loi, qui permettra une véritable avancée en vue de répondre aux promesses de la loi EGALIM et d’améliorer effectivement la rémunération de nos agriculteurs. Je voudrais d’ailleurs, à titre personnel, remercier mes collègues d’avoir accepté que j’intervienne en leur nom.
(Applaudissements sur les bancs de la commission – M. Antoine Herth applaudit également.) La parole est à M. Thierry Benoit. L’excellent Thierry Benoit ! Je suis heureux de vous retrouver pour évoquer l’agriculture, les agriculteurs et leurs revenus. Rappelons, en guise de préambule et à l’intention des Français qui nous écoutent, que nous nous apprêtons à examiner une proposition de loi, c’est-à-dire un texte issu d’une initiative parlementaire et forcément moins large, plus circonscrit qu’un projet de loi, qui relève de l’initiative gouvernementale. En ce sens, je remercie le ministre d’avoir consenti à ce qu’il soit déposé par un député, Grégory Besson-Moreau. Il faut également rappeler le contexte : en phase de sortie d’une crise sanitaire, le calendrier législatif se trouve contraint. Or l’attente des agriculteurs est forte. La LME, adoptée en 2008 afin de contenir les prix à la consommation, a en fait incité le secteur de la distribution à organiser allègrement la guerre des prix : ce sont les producteurs agricoles qui, depuis, en font les frais. Eh oui ! La question est donc à la fois simple et compliquée, sans quoi elle aurait été réglée il y a déjà longtemps. La LME, la loi du 29 janvier 1993 relative à la prévention de la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures publiques – dite loi Sapin – et celle du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique – dite loi Sapin 2 –, les États généraux de l’alimentation, la loi EGALIM, chère à Stéphane Travert, alors ministre de l’agriculture, s’y sont attaqués tour à tour.
Aujourd’hui, si nous nous trouvons en petit nombre dans l’hémicycle, c’est que nous y sommes entre députés spécialistes de ces sujets. J’ai eu la chance de présider en 2019 une commission d’enquête dont le rapporteur était Grégory Besson-Moreau : c’est pour moi une source de satisfaction de trouver dans sa proposition de loi l’aboutissement du travail de cette commission.
Disons-le d’emblée : le premier maillon de la chaîne, c’est-à-dire les négociations entre producteurs et industriels assurant la transformation des produits, a globalement été bien pris en compte par le texte, comme par les travaux de la commission. En revanche, monsieur le ministre, il nous reste beaucoup à faire concernant le deuxième maillon – les négociations entre industriels et distributeurs.
La commission d’enquête avait formulé quarante et une propositions, adoptées à l’unanimité par les représentants de tous les groupes parlementaires, saluées par les agriculteurs et les industriels, et auxquelles le secteur de la distribution n’avait pas trouvé grand-chose à redire. Ces propositions ont directement inspiré les amendements que je soutiendrai au nom du groupe UDI et indépendants, et qui visent notamment à soumettre les marques des distributeurs au même régime que les marques nationales, en matière de négociations commerciales.
(M. Paul Molac applaudit.)
Il convient aussi d’identifier les mauvaises pratiques de la grande distribution et des centrales d’achat : négociations jusqu’à la déflation, déréférencements abusifs, services internationaux pas toujours réels, pénalités de toutes sortes. Nous devons mettre bon ordre à tout cela. Abordons ces points, avançons, particulièrement au sujet des services internationaux, puisque la commission d’enquête a découvert, au-delà des centrales qui organisent le regroupement à l’achat, des centrales de services internationales, hébergées en Suisse ou en Belgique pour des raisons évidentes : il faut en savoir davantage sur leur rôle, sur la nature des services qu’elles proposent et surtout sur leurs tarifs. Quant aux pénalités logistiques, convenues lors des négociations entre les industriels et les distributeurs, il n’est pas normal qu’elles s’élèvent parfois à des centaines de milliers d’euros pour un retard de livraison ou une imperfection des produits.
Nos propositions visent donc à instaurer des négociations commerciales plus collaboratives – et non coopératives, cher Grégory Besson-Moreau ; quoi qu’il en soit, elles ne doivent plus se situer dans l’ordre de la confrontation. Notre unique objectif est d’aboutir à un partage juste, réel, de la valeur créée par l’ensemble des acteurs, y compris les agriculteurs, qui, aujourd’hui, ne retirent pas de leur travail un revenu digne des efforts qu’ils fournissent.
(Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem. – MM. Roland Lescure, président de la commission des affaires économiques, Antoine Herth et Paul Molac applaudissent également.) La parole est à M. Paul Molac. En juin 2018, devant 700 élus et invités bretons réunis à Quimper, le Président de la République déclarait : « Nos agriculteurs veulent pouvoir vivre dignement du prix payé. » Sur ce point, nous sommes tout à fait d’accord. Il ajoutait que la future loi EGALIM, alors en discussion au Parlement, permettrait « de changer en profondeur la structure de notre agriculture et de la transformation ». Là, en revanche, nos avis divergent : cette loi n’est pas parvenue à modifier les rapports de forces.
Il faut bien constater que la loi EGALIM n’a pas rééquilibré le rapport de forces entre la grande distribution et les industries agroalimentaires et n’a donc pas accru le revenu de nos agriculteurs. Trois ans après son adoption, son échec est patent. Les résultats des négociations 2021 sont sans appel. Après huit ans de déflation, la destruction de la valeur se poursuit, avec une baisse de 0,3 % des prix à la production. Alors que la rémunération des agriculteurs est restée basse, on constate que les gains de productivité que l’agriculture a pu réaliser ont en fait été captés par d’autres – je pense bien sûr à la grande distribution. Finalement, les prix agricoles ne cessent de baisser depuis les années soixante. Un indicateur le démontre : dans les années soixante, la part consacrée à l’alimentation s’établissait à un tiers des revenus, alors qu’on estime qu’elle n’est que de 11 % à 14 % aujourd’hui. Les prix agricoles ont donc particulièrement baissé, et je partage l’avis exprimé tout à l’heure par le ministre : il ne faut pas mener une politique sociale sur le dos des agriculteurs.
La loi n’a donc pas pu structurer le marché. Si une proposition de loi a forcément un champ d’action limité – cela a été rappelé –, celle-ci se propose tout de même de revoir quelques petites choses qui sont en réalité majeures. Je commencerai par émettre un regret : nous aurions aimé que les accords soient tripartites, car un certain nombre de transformateurs sont particulièrement inquiets : ils craignent d’être pris entre le marteau et l’enclume – les agriculteurs d’un côté, la grande distribution de l’autre – et de faire les frais d’une augmentation du prix payé aux agriculteurs. La sanctuarisation des coûts de production constitue certainement une avancée, mais je doute qu’elle soit suffisante, raison pour laquelle des accords tripartites auraient été préférables selon moi.
Quant à l’intégration des marques distributeurs que vous appelez de vos vœux, cher Thierry Benoît, elle me paraît évidente. La loi EGALIM ne touchait finalement jusqu’alors qu’un cinquième des revenus des agriculteurs ; ce n’est évidemment pas suffisant. En intégrant les marques distributeurs, on élargit son champ à un autre secteur, conformément au souhait exprimé par les agriculteurs au cours de nos différentes réunions. À terme, l’ensemble des marques devraient être concernées car le fait d’en laisser une partie de côté ne permet pas d’avoir une vision d’ensemble.
La question des organisations de producteurs me semble importante également. La société Lactalis, par exemple, négocie avec pas moins de dix-sept organisations de producteurs. Or s’ils conservent cette liberté d’organisation, je ne vois pas comment les agriculteurs pourraient avoir un quelconque poids face à une grande entreprise comme celle-ci. C’est un problème évident, même s’il ne relève pas du présent texte. Il n’y a guère que les adhérents des coopératives qui négocient avec une seule OP ; ce n’est pas le cas des entreprises privées.
J’ai ensuite quelques interrogations au sujet du comité de règlement des différends commerciaux agricoles. Comment fonctionnera-t-il ? Il me semble avoir lu qu’il aurait la possibilité d’imposer des pénalités : j’aimerais que l’on m’explique les conditions juridiques de leur mise en œuvre.
La question de la rémunération est incontournable, et la détresse des agriculteurs est grande. Or nous sommes face à un enjeu particulièrement important, celui du renouvellement des générations d’agriculteurs. La plupart d’entre eux sont relativement âgés, et l’on peine à leur trouver des successeurs, dans un contexte difficile de concentration des terres et de remise en cause du modèle de la ferme familiale.
Je vous remercie de conclure, cher collègue. Notre groupe participera bien sûr à la discussion et appuiera les propositions de Thierry Benoit, qui semblent aller dans le bon sens. Nous espérons qu’ensemble, nous trouverons un accord : l’amélioration de la rémunération des agriculteurs est une nécessité pour la vitalité de nos campagnes et pour ce métier – selon moi, l’un des plus beaux –, qui consiste tout simplement à nourrir les hommes et les femmes. Très bien ! La parole est à M. François Ruffin. Moteur ! Ça tourne ! (Sourires sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Il y a peu de temps, j’ai rencontré un cadre de l’industrie sucrière, un lobbyiste, qui me dressait le tableau suivant : dans les années 2000, on a fait entrer le sucre, et donc la betterave, dans la mondialisation, avec la disparition des taxes douanières. C’était négocié avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Dans le même temps, l’Union européenne publiait étude sur étude pour démontrer que la libéralisation était la solution. Les quotas ont sauté, ce qui a conduit à une surproduction et à un effondrement des cours. Maintenant, en gros, c’est le Brésil qui fixe les prix au niveau mondial et, de fait, le cours de la betterave a plongé : il a été divisé par deux en deux ans.
L’an dernier, quatre sucreries ont fermé : celle d’Abbeville, chez moi dans la Somme, mais aussi celles de Toury, Bourdon et Cagny. Or la seule réponse de l’Europe et du Gouvernement à la crise et à la dérégulation économique consiste à y ajouter la dérégulation chimique avec le retour des néonicotinoïdes. Pour cause de concurrence et de compétitivité, justifie-t-on. C’est à peu près la même histoire pour les céréales, la viande et le lait.
Face à ce fléau mondial et global, que proposez-vous depuis deux ans avec la loi EGALIM 1 ? Du bricolage, une usine à gaz législative à base de contrats et d’accords-cadres, d’indicateurs de prix et de médiation. Sans surprise, ces sparadraps ne tiennent pas. Comme c’est un fiasco, que proposez-vous aujourd’hui avec cette proposition de loi « EGALIM 1,5», comme l’a appelé mon collègue Dominique Potier ? Vous rebricolez sur le bricolage – avec une petite amélioration, puisque vous parlez maintenant, timidement, de rapports de forces et de contraintes –, vous recolmatez le colmatage ! Pourquoi ? Parce que vous tournez autour du pot de la mondialisation. Parce que vous n’osez pas attraper le taureau du libre-échange par les cornes.
Vous allez me demander ce que, moi, je propose. Or vous savez ce que je propose depuis quatre ans maintenant…
La fin du libre-échange ! Je propose la régulation des marchés agricoles, avec des quotas de production et d’importation, des coefficients multiplicateurs et, surtout, des prix planchers, pour que les marchés soient plus stables et pour que les agriculteurs soient mieux payés. C’est du bon sens – j’ignore s’il est paysan – et c’est une évidence.
À ce bon sens, monsieur le rapporteur, vous avez opposé en commission vos exagérations et vos sophismes. Vous avez poussé des hauts cris, m’accusant de réinventer les kolkhozes et de vouloir que l’étoile rouge flotte sur nos campagnes. Mais ces instruments que sont les quotas et les prix planchers, Bruxelles en a usé pendant des décennies, sans que l’Union européenne s’apparente à l’Union soviétique. Vous m’avez répliqué, avec un goût du paradoxe, que le prix plancher deviendrait vite un plafond.
Eh oui ! Je serais curieux de voir à quoi ressemble votre maison, mais vous n’êtes manifestement ni architecte ni maçon ! Cédric Villani vous l’a dit à sa manière et avec son style : en mathématiques, on parle de minorant et de majorant, et il ferait beau voir que l’on prétende que les deux en viennent systématiquement à se confondre. Même notre collègue agriculteur du groupe Dem, Nicolas Turquois, vous l’a signalé : les notions de plancher et de plafond peuvent avoir un sens. Elles protègent le producteur des variations excessives des prix.
En commission, j’ai donc martelé : « prix planchers, prix planchers, prix planchers. » À la buvette, après ce débat, un député marcheur et bon connaisseur des marchés agricoles s’est moqué de moi, me disant d’arrêter et me rappelant que les prix planchers étaient interdits par l’Union européenne. Si le débat se situait là, ce serait déjà plus franc. Je lui ai répondu que je m’en moquais et que nous devions désobéir. Il a ri et a ajouté que l’OMC, au niveau au-dessus, l’interdisait aussi ! J’ai répliqué que je m’en moquais encore plus, qu’il fallait désobéir, que cela provoquerait des différends dont le règlement devant la justice prendrait des années, mais que, pendant ce temps, on verrait bien le parti que prendraient les paysans. Votre collègue a conclu, apaisé, que je n’avais pas tort au fond…
On veut des noms ! …et que le système avait fonctionné pendant des années avec des quotas et des prix minimaux, qui ne dérangeaient personne.
Voilà la bataille qui mérite d’être menée pour l’agriculture, mais aussi pour l’industrie, pour notre santé et pour notre planète tout entière. Je vous rappelle que, selon Nicolas Hulot, la mondialisation et les traités de libre-échange sont la cause de tous les problèmes écologiques. Je vous rappelle aussi les propos, vite oubliés, tenus par le Président de la République l’an dernier : « Déléguer notre alimentation, notre protection […] à d’autres est une folie. »
La bataille que nous devons mener, c’est celle d’une déglobalisation organisée, une déglobalisation choisie et non subie, passant par d’autres accords et d’autres traités – et non pas par des guerres et des conflits, avec des peuples rendus fous de haine, fous de colère, fous d’être appauvris et fous de n’être pas écoutés. Voilà le scénario que vous devriez écrire aujourd’hui : celui d’une exception agriculturelle, tout comme nous avons une exception culturelle, pour que la terre et ses fruits sortent du libre-échange.
Coupez ! La parole est à M. André Chassaigne. Le niveau va monter ! Nous débattons aujourd’hui d’une proposition de loi dont l’ambition est de mieux protéger la rémunération des agriculteurs – un aveu implicite de l’échec de la loi EGALIM,… N’exagérons rien ! …que nous avions été nombreux à prévoir, soulignant qu’elle ne permettrait pas un rééquilibrage durable de la répartition de la valeur ajoutée au bénéfice des producteurs. Loin de contrecarrer la domination outrancière des acteurs de l’aval, grande distribution et grands groupes transnationaux en tête, ce texte poursuivait en effet dans la voie tracée depuis 2008 par la loi de modernisation de l’économie : libéralisation des échanges et dérégulation des activités commerciales sous le prétexte de rejeter cette pelée, cette galeuse qu’est l’agriculture administrée. Le constat est aujourd’hui implacable : le revenu paysan a continué de se dégrader au profit des grands groupes de l’agro-industrie et de la distribution.
En mars dernier, le rapport de la mission de médiation et de conciliation concernant le bilan de la loi EGALIM et la nécessité de mieux rémunérer la chaîne de valeur agricole a formulé des recommandations qui forment le socle du texte qui nous est présenté. Ce rapport soulignait notamment que nous sommes toujours dans un rapport de forces « inversement proportionnel à la concentration des opérateurs. Les plus forts et les mieux organisés, en l’occurrence la grande distribution et les grandes entreprises, sont les gagnants du système actuel », tandis que les agriculteurs demeurent « le maillon faible de la filière ». Les effets du relèvement du seuil de revente à perte en sont l’illustration : en contrepartie du relèvement, les industriels et la grande distribution s’étaient engagés à modérer leurs marges afin que les prix consentis aux agriculteurs soient plus rémunérateurs. Fantasme d’une société de Bisounours
(M. François Ruffin applaudit vivement) , d’où aurait disparu l’addiction à sniffer les dividendes comme de la poudre blanche, addiction aussi indécente que destructrice ! (Mêmes mouvements.)
L’UFC-Que choisir a montré que cette promesse n’était pas tenue. S’agissant du lait UHT par exemple, alors que le prix revenant à l’éleveur a diminué de 5 % depuis 2017, la marge des distributeurs a augmenté de 8 % ; au bout du compte, le prix agricole a diminué, mais les consommateurs paient le lait 4 % plus cher !
Certes, le relèvement du seuil de revente à perte a permis de mettre fin à la spirale déflationniste en magasin, mais la construction du prix ne fonctionne toujours pas : alors que les coûts de production augmentent, les prix payés aux producteurs stagnent voire diminuent. Si les marges sont restaurées, c’est au profit de la seule grande distribution, à l’opposé de ce qu’engendrerait le coefficient multiplicateur que j’ai souvent appelé de mes vœux. Jean Jaurès déclarait à la tribune de l’Assemblée nationale le 3 juillet 1897 : « C’est vers le financier gaspilleur, vers le bourgeois taquin et avare que va […] la richesse des champs, des vignes et des bois ». Je crois que ses propos sont toujours d’actualité.
Malgré la volonté de ses auteurs, que je ne remets pas en cause, la présente proposition de loi ne permettra pas, selon moi, de corriger les graves déséquilibres dans les relations commerciales. Permettra-t-elle, cependant, de renverser la dynamique actuelle ? Il est permis d’en douter. Elle porte certes quelques mesures intéressantes, comme la création d’un comité de règlement des différends commerciaux agricoles ou encore la sortie du prix des matières premières agricoles du cadre de la négociation tarifaire entre les industriels et les distributeurs. Mais ces avancées seront insuffisantes : elles n’empêcheront pas d’imposer des prix bas aux fournisseurs paysans afin d’accroître les marges du reste de la filière.
Le texte fait en outre l’impasse sur le renforcement effectif de la prise en compte des indicateurs de coût de production dans les contrats, qui favoriserait une réelle construction du prix en marche avant. On parle certes d’indicateurs de production, mais on renvoie une fois de plus aux interprofessions, alors qu’il faudrait confier un rôle beaucoup plus important à l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM) et à FranceAgriMer.
Enfin, le champ du texte est trop étroit pour ouvrir de nouvelles perspectives au monde agricole. La régulation des volumes de production à l’échelle européenne et la lutte contre la concurrence déloyale sont des enjeux décisifs si l’on entend mieux protéger le revenu paysan et lui permettre surtout de progresser de manière significative.
Quelles seraient les pistes à explorer selon les députés du groupe GDR ?
Interdire à l’aval d’acheter des produits agricoles en deçà des coûts de production en France ; étendre la notion de prix abusivement bas aux produits importés ; intégrer la rémunération des paysans dans la définition législative du coût de production ; définir des tunnels de prix qui fluctueraient en fonction de l’évolution des coûts de production.
Permettre aux agriculteurs de vivre décemment de leur activité est un levier essentiel du développement et de la vitalité de nos territoires ruraux ainsi que de la réussite de la transition vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Nous craignons que le texte reste, à cet égard, une occasion manquée.
(M. Dominique Potier applaudit.) Très bien ! La parole est à Mme Sophie Beaudouin-Hubiere. Après la proposition de loi visant à assurer la revalorisation des pensions de retraites agricoles les plus faibles la semaine dernière, nous voici une nouvelle fois réunis pour légiférer sur le revenu des agriculteurs. La proposition de loi de Grégory Besson-Moreau s’inscrit dans la continuité de loi EGALIM et a plus particulièrement pour but de concrétiser et de généraliser la construction des prix en marche avant.
Dans cette optique, l’article 1er fait des contrats écrits et pluriannuels la règle et non plus l’exception, pour garantir aux agriculteurs plus de visibilité sur leurs revenus à moyen terme. Afin de protéger ces derniers contre la volatilité des prix et les révisions abusives, les contrats encadreront également les mécanismes de révision des prix, laquelle devra désormais s’appuyer sur les coûts de production.
L’article 2 complète ce dispositif en excluant les matières premières agricoles de la négociation commerciale entre industriels et distributeurs. Nous cherchons là à encadrer le rapport de forces dans les relations commerciales.
Je veux insister sur un point : les prix ne doivent plus être imposés par quatre centrales d’achat qui pèsent 80 % du marché de l’alimentaire mais être proposés par nos agriculteurs et corrélés à leurs coûts de production.
Très bien ! C’est d’ailleurs l’objectif de l’amendement que je défendrai au nom du groupe LaREM, visant à expérimenter le tunnel de prix dans certaines filières, c’est-à-dire à encadrer la révision des prix. Rédigé en collaboration avec des représentants de la filière bovine, il permettra de mettre fin à l’incertitude à laquelle sont confrontés nombre d’éleveurs qui voient régulièrement les prix revus à la baisse, sans la moindre explication – j’ai une pensée toute particulière pour les éleveurs bovins limousins de Haute-Vienne.
La proposition de loi prend acte d’un certain climat dans les relations commerciales entre agriculteurs, industriels et distributeurs. En effet, force est de constater que certains acteurs économiques, en particulier les distributeurs, n’ont pas souhaité s’emparer des outils et dispositifs créés dans la loi EGALIM pour mieux redistribuer la valeur. Ces outils tels que les indicateurs de coûts de production étaient pourtant plébiscités par le terrain. À cet égard, l’évaluation du relèvement du SRP et de l’encadrement des promotions en dit long : ce sont 600 millions d’euros de marge qui ont été dégagés par les distributeurs et pourtant, pas un seul euro de plus n’est allé dans la poche des agriculteurs, cherchons l’erreur.
Je tiens également à répondre à certains collègues selon lesquels la proposition de loi constituerait un aveu d’échec de la loi EGALIM. Je me permets de rappeler ici quelques éléments de contexte…
Très bien ! …car certains semblent manquer de mémoire : la situation déplorable dans laquelle se trouvent bon nombre de nos agriculteurs n’est pas due à la loi EGALIM. Le diagnostic que nous avions posé lors des États généraux de l’alimentation n’avait rien de neuf mais les traitements étaient novateurs ; le diagnostic avait déjà été établi à l’occasion de la loi Sapin 2, votée sous la précédente majorité. Force est de constater que celle-ci n’a pas produit les effets escomptés sur le terrain, et vous l’avez dit, monsieur Potier.
La spirale déflationniste dans laquelle se trouvent pris nos agriculteurs ne date pas d’hier. Ce mécanisme vicieux résulte de la loi LME de 2008 : la majorité d’alors pensait que la suppression de la non-discrimination tarifaire permettrait de mettre fin à la pratique des marges arrière. Aujourd’hui, chacun sait ce qu’il en est de la prétendue disparition des marges arrière. Cher Dominique Potier, je crois me souvenir que, lors de l’examen de la loi EGALIM, vous aviez admis ne pas avoir eu le courage de réformer la loi LME et vous nous aviez reproché de ne pas l’avoir non plus.
Eh bien si, nous y sommes ! Grâce au texte initial et à des amendements, nous comptons rétablir la non-discrimination tarifaire et ainsi défaire ce qui, dans la loi LME, a totalement déséquilibré le rapport de forces entre agriculteurs et distributeurs
(Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem) . Par cette mesure, nous protégeons également les transformateurs-PME et, partant, nous permettons à nouveau la création de valeur sur toute la chaîne alimentaire, agriculteurs inclus. En outre, le groupe LaREM présentera un amendement visant à imposer au distributeur de s’engager sur un volume dans le cadre de la MDD.
Je suis fière d’appartenir à une majorité qui revient à la charge, tant que le compte n’y est pas pour nos agriculteurs.
Eh oui ! Je dois en revanche faire part de toute ma déception : lors des EGA et dans la loi EGALIM, nous avons fait le pari de la confiance. Or cette confiance n’a pas été totalement honorée, et cela, du seul fait de certains acteurs qui n’ont pas souhaité s’emparer des dispositifs instaurés ; pire, quelques-uns parmi eux ont même cherché à les contourner. C’est le système capitaliste, ça ! Nous voici donc obligés d’introduire de la contrainte par voie législative. (M. Erwan Balanant applaudit.)
Il faut une certaine dose de courage pour défendre cette proposition de loi. Il en faudra aussi pour expliquer qu’on ne pourra pas manger toujours mieux pour toujours moins cher, sans signer la mise à mort de notre modèle agricole. Il nous faut assumer le fait que nous souhaitons mettre fin à la déflation qui tue nos agriculteurs à petit feu et met à mal notre souveraineté alimentaire. Elle a raison ! Le groupe LaREM soutient évidemment cette proposition de loi, et j’espère évidemment que mes collègues sur tous les bancs feront de même. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem.) La parole est à M. Julien Dive. Lors des mois tourmentés que nous venons de traverser sur le plan sanitaire et économique, plusieurs évidences oubliées se sont rappelées à nous, qui sont autant d’enseignements à tirer. Le premier est l’absolue nécessité d’assumer et d’assurer notre souveraineté alimentaire afin de protéger nos populations et d’accéder à une alimentation saine, de qualité, respectueuse de l’environnement. Second enseignement, nos filières agroalimentaires – la production bien sûr, mais la transformation aussi – doivent redevenir une force économique nationale.
L’affirmation de notre souveraineté alimentaire doit bien sûr trouver une traduction dans les politiques agricoles nationales, par exemple le PSN PAC – plan national stratégique élaboré pour la mise en œuvre de la politique agricole commune – ou le plan protéines végétales. Mais rien de tout cela ne saurait être possible sans nos agriculteurs, et si nous ne luttons pas efficacement contre ce qui décourage les vocations. La souveraineté alimentaire de la France ne peut être restaurée si les agriculteurs français ne perçoivent pas le juste prix rémunérateur de leur production, si nous ne mettons pas un terme, pour de bon, à la saignée qu’ils subissent et qui voit un tiers d’entre eux s’octroyer un revenu équivalent à la moitié d’un RSA par mois en travaillant sept jours sur sept.
C’est la réalité ! Il y a quatre ans, le constat avait déjà été posé, l’alerte donnée. Des mois de concertation, des ateliers, un projet de loi allaient tout résoudre, et patatras : la montagne EGALIM a accouché d’une souris pour l’agriculture française, vous obligeant à la rafistoler chaque année à coups de propositions de loi. La profession le dit, les parlementaires de tous bords le disent, vous-même, monsieur le ministre, je vous cite : « Ce n’est pas une réussite totale. » Alors, je pourrais faire du mauvais esprit et dire qu’à l’approche d’une échéance électorale d’ampleur nationale,… Exactement ! …la majorité élabore méticuleusement une parade à l’échec de la loi EGALIM qui pourrait lui être reproché, lequel reproche ferait tache en pleine campagne de celui qui a bâti son programme électoral pour l’agriculture sur cette loi.
Je ne le ferai pas.
(M. Dominique Potier rit.) Évitons de reproduire les mêmes erreurs : le rôle des oppositions n’est pas de contester pour le plaisir ou pour la posture… Ça dépend lesquelles ! …mais d’enrichir un projet, de proposer un regard complémentaire et différent afin de mieux le structurer. Le péché originel de la loi EGALIM a été un excès de condescendance. Pour preuve, nous examinons ce matin, des dispositions que les députés des oppositions, notamment du groupe Les Républicains, mais aussi de la majorité avaient défendues à travers des amendements en 2018 mais qui avaient été rejetées. C’est vrai ! Il n’y a rien de pire que de laisser penser à nos concitoyens concernés que tout sera résolu par une nouvelle loi si finalement elle manque sa cible. Nous devons donc nous poser la question suivante : après l’adoption de la proposition de loi, quels angles morts demeureront pour la rémunération des agriculteurs ? J’en relève deux, le premier concernant la structuration des filières. Celles-ci ont encore besoin d’être accompagnées pour mieux rivaliser face aux acheteurs – par exemple, pour la filière de la viande bovine, la contractualisation sera le fruit des négociations sur la viande hachée, mais pas sur les pièces nobles. Nous avons déposé des amendements, élaborés avec des députés issus, pour certains, de la majorité et qui ont pour objet d’instaurer un tunnel de prix qui prend en considération les indicateurs de coûts de production. Nous ne voulons plus voir un éleveur vendre à perte. À cet égard, il importait que la commission adopte, après un avis de sagesse de M. le rapporteur, mon amendement en vertu duquel les indicateurs de coûts de production s’appliquent à l’ensemble des volumes faisant l’objet du contrat, corrigeant ainsi une imprécision de loi EGALIM.
Second angle mort, le rôle du consommateur. La proposition de loi vise heureusement les trois parties prenantes d’une négociation – le producteur, l’industriel et le distributeur – mais elle oublie complètement le consommateur. Pourtant, nous le savons très bien, l’élément déclencheur d’un achat, c’est le prix, et donc la rémunération. Vous considérez sans doute que je dis là une banalité mais elle mérite d’être rappelée : toute chose a une valeur, donc un prix ; lorsqu’on paie le prix, on en a pour son argent.
C’est du Fernand Raynaud ! Il appartient donc aux consommateurs de se réapproprier non pas seulement l’acte d’achat mais aussi l’acte de rémunérer. Monsieur le rapporteur, vous étiez farouchement opposé, lors des auditions, à l’idée d’un « rémunérascore ». Je félicite les députés de tous bords, de votre groupe mais aussi du mien, d’avoir engagé le débat en déposant une série d’amendements, grâce auxquels la disposition se trouve désormais inscrite dans le texte.
Améliorer et protéger la rémunération des agriculteurs français, c’est aussi protéger leur production contre les pratiques trompeuses ayant pour objet des produits alimentaires dont les ingrédients ne sont pas tous français. C’est l’objet d’un de mes amendements adoptés en commission, devenu l’article 3 
bis . Espérons qu’il reste en l’état, car c’est aussi un moyen de réaffirmer notre souveraineté alimentaire.
L’agriculture française est à un carrefour, celui de sa transition. Elle ne saura la réussir que si elle en a tous les moyens.
(Mme Anne-Laure Blin applaudit.) Très bien ! La parole est à Mme Michèle Crouzet. Quel modèle économique, agricole et agroalimentaire souhaitons-nous pour notre pays ? C’est la question à laquelle nous sommes amenés à répondre en débattant de cette proposition de loi visant à protéger la rémunération des agriculteurs. Il s’agit d’une question primordiale car nos agriculteurs souffrent d’un déclassement absolument insupportable : là où de nombreux Français ont pu bénéficier de l’ascenseur social et améliorer leur qualité et leur niveau de vie, nos agriculteurs, eux, voient leurs revenus stagner, voire chuter, au point de ne pas pouvoir vivre dignement de leur métier, lequel est souvent une passion et exige une expertise et un savoir-faire uniques qui se transmettent de génération en génération. Cette situation, que nous connaissons tous dans nos circonscriptions, dans nos familles, ne peut plus durer. Si notre ambition première doit être d’assurer notre souveraineté alimentaire, nous devons mieux travailler avec le monde agricole et avec les agriculteurs eux-mêmes pour combler la fracture et les inégalités, car ce sont eux qui, in fine, nous permettent de subvenir à nos besoins.
Oui, la loi EGALIM comporte des avancées : elle a notamment permis d’assurer une meilleure répartition de la valeur sur la chaîne agroalimentaire ou de favoriser une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous. Mais nous devons aujourd’hui aller beaucoup plus loin, car la situation des agriculteurs ne s’est pas forcément améliorée depuis. Au contraire, elle a même été fortement fragilisée par la crise sanitaire et économique que nous traversons, du fait d’une absence prolongée de débouchés dans la restauration et d’une hausse du coût des matières premières. Cette crise nous a surtout rappelé le caractère fondamental de la souveraineté alimentaire et le rôle crucial joué par l’ensemble des maillons de la chaîne alimentaire, à commencer par les agriculteurs.
Le groupe Mouvement démocrate (MODEM) et démocrates apparentés salue donc cette proposition de loi qui vise à réformer profondément les modalités d’échange et de contractualisation entre tous les maillons de la chaîne agricole. Il s’agit d’un enjeu de souveraineté car, si nous voulons un système agroalimentaire plus résilient, capable de surmonter la prochaine crise économique, sanitaire ou environnementale, nous devons définitivement mettre fin aux déséquilibres qui persistent entre agriculteurs, transformateurs et distributeurs.
J’en profite pour remercier le rapporteur et l’ensemble des collègues qui se sont exprimés en ce sens tout au long de l’examen du texte en commission des affaires économiques, ainsi que M. le ministre pour son écoute.
Ce texte est donc central : il instillera plus de confiance et de transparence dans un système jusqu’à présent relativement opaque. La contractualisation écrite pluriannuelle entre un producteur et son premier acheteur bénéficiera aux agriculteurs. Elle leur procurera une visibilité à moyen terme, qui leur permettra d’engager plus facilement des investissements pour transformer et moderniser durablement leurs exploitations.
Notre groupe défend même une position plus ambitieuse, avec l’expérimentation d’une clause dite de « tunnel de prix », qui pourrait être utile pour certaines filières, comme celle de la viande bovine. Il va plus loin pour mettre fin à l’opacité grâce à une traçabilité du prix des matières premières agricoles d’un bout à l’autre de la chaîne de négociations. Là encore, nous vous proposons de faire plusieurs pas supplémentaires en faveur d’une transparence accrue : en interdisant la discrimination du tarif des fournisseurs de produits alimentaires sans contreparties réelles ; en augmentant la transparence du prix payé par le fournisseur aux distributeurs ; en empêchant les acheteurs de pénaliser de façon disproportionnée les retards de livraison.
Cette proposition de loi est aussi audacieuse car elle fait du consommateur un acteur à part entière de la juste rémunération des producteurs. Citons l’indication de la provenance des produits agricoles et alimentaires ou le « rémunérerascore » qui affichera le lien entre le prix réel payé aux producteurs et l’indicateur des coûts de production. Afin de ne plus tromper ces « consommacteurs », le groupe Dem vous proposera également de mieux définir les termes « responsable » ou « éthique » qui se multiplient dans les rayons, sans aucun cahier des charges.
En traçant toutes ces pistes d’amélioration, l’objectif de notre groupe est de proposer des solutions concrètes pour mieux rémunérer nos agriculteurs et pour mieux accompagner les consommateurs français dans leur quête de lisibilité, de qualité et de proximité. Notre collègue Jimmy Pahun propose de compléter le texte en évoquant les produits de la pêche et l’aquaculture, qui ne doivent pas être oubliés.
Très bien ! Mes chers collègues, conscient des problèmes rencontrés par le monde agricole, notre groupe, vous l’aurez compris, soutiendra les orientations de cette proposition de loi et votera en faveur de celle-ci. (Applaudissements sur le banc de la commission et les bancs du groupe Dem.) La discussion générale est close.
La parole est à M. Dominique Potier. Je tiens d’abord à me féliciter du fait qu’en commission, nous ayons, avec d’autres collègues, fait adopter un amendement important sur la pondération des indicateurs, qui constituait un chaînon manquant sur lequel nous allons continuer à travailler.
Ensuite, j’appelle votre attention sur un risque qu’a souligné Thierry Benoit : les fournisseurs pourraient se trouver pris en étau entre la grande distribution et les producteurs. C’est la raison pour laquelle, dans la loi EGALIM, nous avions proposé un amendement ouvrant la possibilité aux producteurs, transformateurs et distributeurs de signer des conventions tripartites pluriannuelles. Nous avons été, je l’avoue, dans l’incapacité d’en faire une obligation, car nous étions bloqués par les contraintes de la Constitution et du droit européen. Néanmoins, j’aimerais que nous approfondissions cette voie : comment, par la fiscalité et d’autres moyens, privilégier dans la loi le recours à de telles conventions ? Rappelons qu’elles permettent aux producteurs, notamment à ceux qui sont organisés en coopérative, de protéger l’appareil industriel garant de la compétitivité des produits français sur le marché mondial.
Enfin, ma chère collègue de la majorité, – et je crois que c’est un débat présidentiel –, vous nous dites qu’il suffit de rétablir la non-discrimination tarifaire et que tout sera réglé. Je vous invite à plus de modestie : tant qu’on n’aura pas assuré un équilibre des forces entre les différentes parties, ce principe de non-discrimination ne suffira pas à restaurer ce qui a été détruit par la LME.
La parole est à M. François Ruffin. Pour nous, cet article 1er va dans le bon sens puisqu’il rend obligatoire la signature d’un contrat pluriannuel. Nous l’adopterons mais nous considérons que ce n’est pas un outil suffisant. Nous en voyons en effet les limites : il existe déjà dans la filière laitière mais n’empêche pas les problèmes sur les prix d’achat – on sait que la situation des éleveurs laitiers est assez catastrophique. Nous défendrons donc des amendements qui, sans surprise, portent sur le seuil de revente à perte, sur les prix planchers et d’autres mécanismes.
Certains disent avoir été déçus, après avoir fait le pari de la confiance dans la loi EGALIM 1. Mais que croient-ils donc ? Que l’économie est le royaume des Bisounours, comme dirait mon collègue André Chassaigne ? Que les Mulliez et les Arnault vont gentiment embrasser les agriculteurs et qu’ils leur font des cadeaux ? Lors de l’examen de la loi EGALIM 1, au moment de la discussion de l’amendement « Nutella » sur l’interdiction des promotions, je m’étais déjà moqué de votre tendance à croire que l’argent dégagé par la grande distribution irait aux agriculteurs ou aux caissières, et j’avais insisté sur le fait qu’il serait reversé aux actionnaires sous forme de dividendes. Et que s’est-il passé ? Il a été reversé aux actionnaires sous forme de dividendes – je dois le constater à ma grande tristesse car je préférerais que le monde soit merveilleux.
Je crois que vous devriez en tirer des leçons, au-delà de ce texte sur les prix agricoles. Faut-il faire confiance aux Mulliez pour rapatrier tout l’argent qu’ils ont mis au Luxembourg ? Faut-il faire confiance à Bernard Arnault pour qu’il relocalise de lui-même ses filiales établies dans les paradis fiscaux ? Faut-il faire confiance à Amazon ?
Cessons donc avec cette confiance ! Pour les grands dirigeants économiques, ayez donc recours à la même contrainte que celle que vous n’hésitez pas à exercer sur les Français.
La parole est à Mme Anne-Laure Blin. Monsieur le ministre, il y a quelques mois, lorsque j’arrivais dans cet hémicycle, je me faisais auprès de vous l’écho des agriculteurs de ma circonscription qui se plaignaient de ne pas voir se concrétiser les effets bénéfiques de la loi EGALIM que vous aviez vantés. Il y a quelques jours encore, j’ai rencontré des agriculteurs de mon département du Maine-et-Loire, et je vous confirme que les attentes restent très fortes : ils veulent que le législateur fixe des règles pour qu’ils puissent enfin vivre de leur travail car ce qu’ils perçoivent aujourd’hui n’est pas à la hauteur de leurs efforts quotidiens. D’où l’importance de cette discussion que nous avons à nouveau. Nos réunions de commission me font toutefois craindre que ce texte ne permette pas de répondre aux attentes qui s’expriment sur le terrain.
Les effets des indicateurs mis en place par la loi EGALIM ont été incomplets, du fait d’abus et de contournements. Et je regrette que nous n’ayons pas pu évoquer en commission le problème des MDD. Espérons que nous l’aborderons au cours de nos discussions en séance.
Pour ce qui concerne plus précisément l’article 1er, je tiens à redire combien les indicateurs de coûts de production sont vitaux, notamment parce que les organisations interprofessionnelles sont des lieux d’échange et de consensus entre les différents maillons des filières. C’est pourquoi, en tant que législateurs, nous devons être fermes et prévoir pour les interprofessions l’obligation de diffuser ces indicateurs vers les opérateurs, de manière à garder un équilibre et à éviter que les agriculteurs ne soient une nouvelle fois laissés pour compte. Nous avons bien compris que, du fait notamment du renouvellement législatif de l’an prochain, vous ne disposiez que de peu de temps : saisissez donc l’occasion offerte par cette journée de débat pour envoyer des signaux forts aux agriculteurs et leur donner des gages au sujet des revenus qu’ils tirent de leur travail quotidien.
Nous en venons aux amendements.
La parole est à M. Thierry Benoit, pour soutenir l’amendement no 229.
Lors des débats sur la loi EGALIM, nous avions demandé que les interprofessions construisent des indicateurs de coûts de production, qui serviraient de référence dans les négociations commerciales.
Dans le cadre de la commission d’enquête sur la situation et les pratiques de la grande distribution et de ses groupements dans leurs relations commerciales avec les fournisseurs, nous avions, avec Grégory Besson-Moreau qui en était le rapporteur, évoqué la création d’un index des prix agricoles et alimentaires. C’est le but de cet amendement dans lequel nous proposons qu’un tel index soit publié chaque mois par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE). Il serait suffisamment solide et objectif pour prendre en compte l’évolution des coûts des matières premières agricoles et non-agricoles, le coût de l’énergie, les coûts salariaux mais aussi les coûts liés à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE).
Il prendrait modèle sur l’indice national du bâtiment, BT01, publié tous les mois par l’INSEE, qui constitue une référence pour les acteurs du secteur et figure dans les contrats de construction des maisons individuelles ou dans les contrats de vente d’habitations.
Quel est l’avis de la commission ? Ce sera une demande de retrait ou un avis défavorable, cher Thierry Benoit. Je vous rappelle que le texte prévoit déjà une clause d’indexation automatique des matières premières agricoles. Pourquoi des matières agricoles ? Parce que le monde agricole est en détresse et que notre priorité doit être la rémunération des agriculteurs – ce qui ne veut évidemment pas dire que le monde industriel ou le monde de la grande distribution ne connaissent pas, eux aussi, des difficultés.
Lors de la commission d’enquête, j’avais effectivement évoqué la possibilité de travailler sur un indice calqué sur celui du bâtiment afin de faire évoluer les matières premières industrielles. Toutefois, en l’absence d’étude d’impact réelle et de travail global sur le monde industriel, il me paraît délicat d’aller en ce sens. Rappelons que dans le prix d’un produit transformé par l’industrie agroalimentaire, la part de la matière première agricole est de 10 %. Légiférer sur les 90 % restants risquerait de provoquer des dégâts collatéraux que nous ne maîtrisons pas.
Je pense que nous devons plutôt avancer sur la non-discrimination tarifaire ou sur la rémunération ligne à ligne, à travers des amendements ciblant spécifiquement l’industrie agroalimentaire.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Monsieur Benoit, j’aurai le même avis que M. le rapporteur. J’irai même plus loin : il nous faut poursuivre les travaux que nous avons entrepris avec l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaire, pour revoir le périmètre des éléments qu’il prend en compte.
Si vous me le permettez, monsieur le président, je voudrais également revenir sur deux points. Mme Blin et M. Dive ont fait chacun allusion au contexte politique.
Soyons honnêtes ! Il serait dommage, très dommage, d’entrer dans ce genre de considérations. Je crois – et c’est un constat partagé par les membres de la mission de suivi de la commission d’enquête sur la grande distribution, présidée par Thierry Benoit – qu’il est tout à l’honneur de cette majorité de remettre l’ouvrage sur le métier en pleine législature. J’imagine que beaucoup se seraient contentés de dire : « Ne vous inquiétez pas, ça va finir par marcher, ce que ce que nous avons fait jusqu’à présent est extraordinaire ». L’expérience nous apprend que rares en politique sont les gouvernements qui, après avoir fait adopter une loi, décident de la faire évaluer, y compris par des groupes n’appartenant pas à la majorité présidentielle, et qui poussent les députés à la reprendre, qui plus est dans un calendrier très resserré. (MM. Jimmy Pahun et Erwan Balanant applaudissent.) C’est d’ailleurs tout à l’honneur du Parlement. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem.)
Ensuite, je crois avoir enfin compris la différence entre les membres du parti communiste et ceux de la France insoumise, différence qui ne m’apparaissait pas clairement jusqu’à présent. Pour beaucoup de raisons, j’éprouve toujours un immense plaisir à prendre part à des débats d’idées avec les premiers, alors que j’ai beaucoup plus de mal à échanger avec les seconds. Je sais désormais pourquoi : le parti communiste considère que la confiance n’exclut pas le contrôle, principe que je partage, alors que, pour la France insoumise, c’est le contrôle qui prime car la défiance est de mise. Vos propos l’ont bien montré, monsieur Ruffin.
Mme Sophie Beaudouin-Hubiere a fait un excellent résumé de la situation à la tribune. Heureusement que la vie d’une société est fondée sur la confiance qu’elle accorde aux acteurs. Pourquoi la défiance devrait-elle l’emporter, monsieur Ruffin ? Je trouve que ce serait profondément dommage.
(Applaudissements sur quelques bancs du groupe LaREM.) La parole est à M. Paul Molac. Notre collègue Thierry Benoit soulève un réel sujet, dont les acteurs sur le terrain se font régulièrement l’écho : il est difficile de s’entendre dans les négociations sur les coûts de production, et les agriculteurs se retrouvent parfois avec des coûts de production « maison » définis par les industriels, qui s’avèrent largement en deçà du prix de revient. Plus de clarté et plus de transparence sont donc nécessaires pour éviter des estimations fantaisistes, qui arrangent certains et font pencher la balance d’un côté plutôt que d’un autre. La parole est à M. François Ruffin. Vous devriez, monsieur le ministre, réviser votre vision de l’échiquier politique : chacun connaît ma proximité avec le parti communiste dans la mesure où j’ai également été élu sous cette étiquette, et j’ai une très grande sympathie pour la plupart des membres de ce groupe. Moi aussi ! Mais qu’importe. Pour en revenir au fond, demandez au président Chassaigne s’il ressent une confiance infinie envers les groupes Auchan, Carrefour ou encore Casino, puisque c’est bien d’eux dont nous parlons. Nous non plus, nous n’avons pas confiance ! Vous dites avoir fait le pari de la confiance, mais vous l’avez fait vis-à-vis d’acteurs qui écrasent les agriculteurs depuis des décennies ! Vous instaurez de petits contrats de vente et faites le pari que, pour montrer qu’ils sont gentils, ces acteurs se mettront autour de la table et feront des câlins aux agriculteurs. Mais non ! Ce n’est pas ce que nous disons ! Monsieur le ministre, tout comme le Gouvernement et les Marcheurs, votre confiance est à géométrie variable ! En période de covid-19, vous n’avez pas hésité à contraindre les Français, qui devaient remplir des papiers pour sortir, qui ne pouvaient se déplacer à plus d’un kilomètre de chez eux ou pendant plus d’une heure par jour ! En revanche, lorsqu’il s’agit des acteurs économiques – de LVMH par exemple, qui dispose de filiales dans des paradis fiscaux –, vous faites le pari de la confiance ! Lorsqu’il s’agit d’Amazon, de Carrefour, de Casino ou d’Auchan, vous faites le pari de la confiance ! Nous avons vu le résultat ! Il faut, bien évidemment, plus de contraintes et de contrôles. Les fauves ne se transformeront pas en végétariens ! (Mme Bénédicte Taurine applaudit.)
(L’amendement no 229 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 334. Revenons à des considérations plus terre à terre, puisqu’il s’agit d’une simple question de vocabulaire : cet amendement vise à substituer au mot « livrés » le mot « distribués ». Notre crainte est que des produits qui ne seraient pas livrés sur le territoire français mais simplement distribués échappent à la loi. Il s’agit de verrouiller le processus pour que des grands groupes – notamment Leclerc, dont la centrale d’achat, Eurelec Trading, est basée à Bruxelles – ne puissent pas contourner l’application de la loi française, comme semble le craindre la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), qui a perquisitionné le siège de Leclerc en février 2018, notamment pour mener des vérifications à ce sujet. Nous souhaitons donc renforcer la rédaction actuelle afin d’éviter que des groupes de distribution n’échappent à la loi que vous voulez instaurer. Quel est l’avis de la commission ? Il me semble que vous n’avez pas correctement lu l’article 1er, qui concerne exclusivement les contrats de première vente, c’est-à-dire entre l’agriculteur et le premier transformateur ; il n’y est pas question des distributeurs. Par conséquent, ce sera un avis défavorable. Quel est l’avis du Gouvernement ? Je comprends le sens de votre amendement mais j’ajoute que le terme « livrés » a précisément été retenu dans ce texte parce qu’il fait référence au règlement européen portant organisation commune des marchés des produits agricoles, qui emploie, à l’article 168, le mot « livraison ». Et, comme l’a rappelé M. le rapporteur, c’est précisément parce que nous voulons contrôler tout produit distribué et la plateforme de distribution – même si celle-ci est située ailleurs qu’en France, au sein de l’Europe – que nous nous appuyons sur l’article 168 du règlement européen et que nous en reprenons les termes. L’effet de votre amendement serait donc, à mon sens, contre-productif, et la meilleure solution est d’en rester à la rédaction actuelle de l’article.
(L’amendement no 334 n’est pas adopté.) La parole est à Mme Martine Leguille-Balloy, pour soutenir l’amendement no 470. Il vise à compléter l’alinéa 4 par les mots « visant à permettre une juste rémunération des producteurs ». Comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, il ne s’agit pas d’une fioriture ou d’une simple modification de syntaxe. À l’heure actuelle, il est impossible de savoir ce que l’on entend par prix « abusivement bas », dans la mesure où le secteur agricole a accepté des prix tellement faibles qu’il n’existe plus de références en la matière.
Je propose donc une définition qui fait référence à l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, sur laquelle s’appuieraient les juges, dans leur libre appréciation, en cas de conflits – je ne dis pas, comme M. Ruffin, qu’il faut être tout le temps dans le contrôle, mais nous savons bien que la confiance n’exclut pas le contrôle ni les conflits judiciaires, malheureusement.
Nous avons par conséquent besoin de cette définition qui, dans la doctrine, préciserait que le juste prix est celui qui est estimé à partir d’éléments considérés comme objectifs : coût, utilité, rareté, prix du marché, prix souhaitable et équité envers le producteur. Cette notion est, à mon sens, indispensable pour le collège arbitral, que ce soit le médiateur ou les juges.
Quel est l’avis de la commission ? Nous en avons très longuement discuté en commission. Vous estimez que votre amendement n’est qu’un simple ajout, mais je tiens à rappeler que les contrats sont des instruments qui créent des obligations entre les parties ; il n’est pas pertinent de leur attribuer un seul et unique objectif. De plus, cela contreviendrait au principe de la liberté de négociation et de la liberté contractuelle. J’ajoute que les contrats intègrent déjà la notion de « déséquilibre significatif », qui figure dans le code du commerce. Je doute par conséquent que le fait d’ajouter ce bout de phrase permette un réel basculement. Demande de retrait ou, à défaut, avis défavorable. Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis. J’ajoute que l’article 1er est inséré dans un article du code rural qui n’a pas de lien avec l’objectif que vous recherchez. Demande de retrait.
(L’amendement no 470 est retiré.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 335. Il s’agit d’insérer l’alinéa suivant : « Tout contrat de vente de produits agricoles distribués sur le territoire français interdit les ventes à perte. » Il nous a été répondu en commission que les ventes à perte sont déjà interdites. Toutefois, il existe des exceptions, en particulier en matière de produits alimentaires, dont les modalités de vente pourraient être mieux encadrées.
Nous sommes en droit de nous demander par ailleurs si un certain nombre de ventes de l’agriculteur à l’industriel ou à la coopérative ne constituent pas déjà des ventes à perte, au regard des taux d’aides de la PAC relevés par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) : ces aides représentent en effet 87 % des revenus des éleveurs dans le secteur des bovins laitiers, 126 % dans celui des ovins et 195 % dans celui des bovins viande. Au fond, cela signifie que, sans ces aides, les éleveurs vendraient à perte. Une régulation est donc absolument nécessaire.
Quel est l’avis de la commission ? Ce sera un avis défavorable. Il faudrait d’abord savoir ce qu’est la vente à perte, car il n’en existe pas de définition à l’heure actuelle. Le plus important est de faire confiance aux interprofessions, qui déterminent les indicateurs des coûts de production, et de faire en sorte que, dans la relation contractuelle qui lie l’agriculteur au premier transformateur, ces coûts soient considérés comme le socle de la négociation.
C’est précisément ce que nous faisons à travers cette proposition de loi, dans laquelle nous avons introduit cette mesure par voie d’amendement. Si, aujourd’hui, les agriculteurs se félicitent des avancées du texte, nous devons continuer à mettre en valeur les indicateurs de coûts de production qui, je le rappelle, sont validés en interprofession par les agriculteurs, la transformation – c’est-à-dire les industriels de l’agroalimentaire – et la grande distribution. Je le répète, faisons-leur confiance plutôt que d’essayer de fixer un prix plancher.
Quel est l’avis du Gouvernement ? Votre amendement rejoint précisément l’objectif de la proposition de loi. Il aurait pu être formulé différemment, pour garantir à l’agriculteur un revenu lui permettant de faire face à ses coûts de production ou obliger que le produit soit vendu à la hauteur de la qualité qu’il représente. Vous exprimez donc, par cet ajout, exactement ce que nous cherchons à faire sauf que, si c’était aussi simple et si cela permettait de résoudre le problème, cela se saurait et nos prédécesseurs l’auraient fait depuis belle lurette, depuis plus de trente ans qu’ils cherchent une solution. Avis défavorable. La parole est à M. François Ruffin. Pour commencer, je trouve préférable que le débat s’engage sur ce terrain : nous poursuivons les mêmes finalités. Exactement ! En revanche, nous divergeons sur les moyens. Exactement ! J’entends le rapporteur répéter que les interprofessions – agriculteurs, industriels et distributeurs –, se mettront d’accord sur plusieurs indicateurs et que nous verrons bien ce qu’il adviendra. Pardonnez-moi, mais cela reste très vaseux.
Vous dites, monsieur le ministre, que, si c’était aussi simple, nos prédécesseurs l’auraient fait : je ne dis pas « y a qu’à, faut qu’on », mais je dis que des solutions simples existent, dont nous refusons de nous saisir pour des raisons idéologiques. L’Union européenne est un appareil idéologique…
Politique. …qui interdit de se saisir de solutions simples qui ont pourtant fonctionné à l’intérieur de l’Union européenne. (M. le ministre hoche la tête en signe de dénégation.) Je les ai énoncées tout à l’heure. Si nous ne nous saisissons pas du dispositif du prix plancher – outil à notre disposition –, c’est essentiellement pour des raisons idéologiques. Nous avons donc bien à ce sujet une divergence quant aux moyens.
Je souhaiterais davantage de clarté dans ce texte, notamment en matière d’interdiction de la vente à perte – interdiction qui existe déjà dans le code rural ou dans le code du commerce, je ne sais plus très bien, n’étant pas un spécialiste de ces questions.
C’est dommage ! Quand on fait la loi, il vaut mieux la connaître ! La parole est à M. Jean-Baptiste Moreau. Pour répondre à notre collègue François Ruffin, le prix plancher, ou prix minimum, a déjà existé au niveau de l’Union européenne : cela s’appelait le prix d’intervention. Il a conduit à ces images que vous connaissez tous : ces hectolitres de lait déversés dans les caniveaux ou encore ces carcasses entreposées dans des congélateurs et déstockées à vil prix pour les marchés des pays en voie de développement, déstabilisant les économies de ces pays.
Il a entraîné une déconnexion entre l’offre et la demande, c’est-à-dire la mise sur le marché de produits qui ne se vendent pas mais qui sont financés grâce à l’argent public. C’est le monde des Shadoks ! Ce dispositif a déjà existé mais il n’a pas sauvé un seul agriculteur ; au contraire, il a permis la constitution d’oligopoles agroalimentaires tels que Bigard ou Lactalis, qui produisaient du volume et se faisaient du fric pendant que l’État ou l’Europe venaient compenser. Mais ce dispositif n’a jamais sauvé le moindre agriculteur.
(M. Roland Lescure, président de la commission des affaires économiques, applaudit.) La parole est à M. Dominique Potier. Les destructions de volumes évoquées par M. Moreau et que nous avons effectivement connues – j’en en été témoin dans mon enfance et mon adolescence –, ont été essentiellement résolues par la régulation du marché entre l’offre et la demande. Je répète un argument versé au débat par le groupe Socialistes et apparentés : les OP doivent gérer tout à la fois le volume et le prix, pour éviter une déflation et des surproductions, qui conduisent soit à casser les prix, soit à détruire des matières premières pourtant précieuses pour nourrir l’humanité. Sur ce point, je suis tout à fait d’accord. En commission, je vous ai posé une question dénuée de toute malice, monsieur le rapporteur – je n’avais pas pris le temps de me renseigner auprès des opérateurs – : comment fonctionne une interprofession ? Plus que les OP, j’ai entendu les syndicats, notamment la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), faire le pari de l’interprofession. D’où ma question : quelles règles président aux interprofessions ? S’agit-il de règles de droit privé, ou plutôt de règles publiques d’arbitrage, qui s’assurent que les parties les plus fragiles sont entendues et défendues ? Ma remarque est innocente : si des règles de fonctionnement garantissent la prise en compte des parties les plus fragiles, l’interprofession peut être le cadre et le creuset de la construction de prix justes. Si ce n’est pas le cas, je suis inquiet et j’attends des précisions, voire l’ouverture d’un chantier législatif ou d’un groupe de travail.
(L’amendement no 335 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 333. Sans surprise, dans le droit fil de nos débats, il vise à instaurer un prix plancher. Comme l’ont souligné MM. Potier et Moreau, un tel système a existé. Toutefois, le prix plancher n’explique pas à lui seul les dérives qui ont été rappelées – d’autant qu’elles ont été régulées par des quotas de production. Vous savez pertinemment que c’est la levée des quotas pour le lait et la betterave qui a produit un univers digne des Shadoks et une certaine folie sur les marchés. Ce que nous demandons, ce n’est pas l’Union soviétique, ce n’est pas ce que veulent ni La France insoumise, ni le parti communiste. Ce n’est pas la même chose ! Nous voulons en revenir à un cadre et à une régulation plus forts que ne le prévoit votre proposition de loi. Si vous me répondiez, comme à la buvette – je l’ai déjà raconté – que l’Union européenne et l’Organisation mondiale du commerce l’interdisent, nous pourrions discuter des solutions possibles ; il y aurait alors un débat franc avec nous et avec les Français sur l’avenir de l’agriculture et de l’industrie agroalimentaire.
Soit vous croyez vraiment à vos arguments, soit vous vous cachez derrière des paravents en refusant d’évoquer ces contraintes, qui sont essentiellement idéologiques. Les fanatiques ne sont pas sur nos bancs ! Nous proposons une régulation, comme cela s’est pratiqué pendant des décennies en Europe.
Voici ce que m’a livré un cultivateur d’abricots à Villeneuve-sur-Lot, affilié à la FNSEA, de retour de Bruxelles où il avait rencontré la section « lait » de la Commission : « J’avais l’impression d’avoir devant moi les petits soldats de Milton Friedman. » Comment sortir de cette puissance idéologique qui s’est installée dans les têtes à la Commission, mais aussi chez les dirigeants de notre pays ?
Quel est l’avis de la commission ? Il est défavorable. Ici, monsieur Ruffin, nous faisons la loi, et nous la faisons en fonction des remontées des territoires et des premiers concernés. Quand je discute avec les agriculteurs, ils ne disent pas que l’indicateur de coût de production est trop bas ou qu’ils ne l’ont pas trouvé. La plupart des interprofessions – sinon toutes – ont trouvé cet indicateur, et les agriculteurs n’en réfutent pas la valeur : leur crainte est qu’il ne soit pas retenu comme socle de négociation. C’est précisément l’objet de la proposition de loi : nous faisons de l’indicateur de coût de production un socle.
En revanche, je ne pense pas qu’il faille fixer un prix plancher. Aller chercher du lait chez Monique Limon dans l’Isère, chez Jean-Baptiste Moreau dans la Creuse, ou chez moi dans l’Aube, cela n’a pas le même coût ! Nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, car nos territoires sont différents. Peut-être souhaitez-vous que les agriculteurs soient des salariés de l’État, mais tel n’est pas notre choix : nous laissons les interprofessions décider.
Quand nous analysons la situation dans les territoires et discutons avec les agriculteurs, ils disent qu’ils ne sont pas mécontents des indicateurs de coût de production prévus par la loi EGALIM. Je le répète : la loi EGALIM est une bonne loi, mais, comme l’a expliqué Mme Beaudouin-Hubiere, nous avons privilégié le contrat de confiance à la contrainte législative. Introduisons un peu de contrainte, remettons tout le monde sur les rails et avançons, plutôt que d’essayer d’instaurer une économie administrée.
(Mme Monique Limon applaudit.) Quel est l’avis du Gouvernement ? Ce débat est sous-jacent à tous les amendements. Disons-le franchement : la fixation du prix par la loi ne fonctionne pas. La première raison en est juridique, et ne tient aucunement à une contrainte bruxelloise, monsieur Ruffin. Reprenez les avis rendus par le Conseil d’État en amont de la loi EGALIM 1 : il explique clairement que le droit français ne permettrait pas une fixation du prix par la loi, notamment au regard de la liberté de contractualisation telle qu’elle est définie constitutionnellement. Est-ce bien ou mal ? En tout cas, c’est un fait.
La seconde raison a été avancée par M. Moreau : cela ne marcherait pas. Ne nous racontons pas de carabistouilles en faisant croire à une recette miracle, dans laquelle la loi assurerait à chacun un prix fixe ou minimum. Non seulement ce n’est pas possible juridiquement, mais l’histoire a démontré que cela ne fonctionnait pas. C’est pourquoi le sujet est si compliqué. Si cela marchait, on l’aurait fait ! Il n’y a là aucune contrainte venant de Bruxelles ou d’ailleurs.
La parole est à M. André Chassaigne. Je ne sais pas si je dois commenter l’échange entre Julien Denormandie et François Ruffin… Quel est votre meilleur ami ? Nous partageons un objectif avec François Ruffin et La France insoumise : renverser ce système libéral absolument désastreux. En revanche, nous avons une culture politique différente, et notre rapport à l’activité parlementaire n’est pas le même. Certaines propositions de loi me hérissent, et je suis peut-être trop enfermé dans le débat parlementaire – sans tomber, j’espère, dans le « crétinisme parlementaire » dont parlait Karl Marx ! Ne changez pas, monsieur Chassaigne ! J’essaie de toujours intervenir sur le texte, plutôt que sur le contexte.
J’en viens à l’amendement : le fond du problème réside dans les dérives qui se sont produites dans l’Union européenne. J’ai souvent échangé avec des universitaires, spécialistes du droit européen, en particulier du droit de la concurrence – la France a des professeurs émérites en la matière – ; ils expliquent que le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne comporte un objectif premier, figurant à l’article 39 : la protection des revenus des agriculteurs. Or, décennie après décennie, cet objectif a été complètement oublié. En outre, l’article 42 du même traité établit que les règles de la concurrence ne sont applicables à la production et au commerce des produits agricoles que dans la mesure où elles donnent la primauté aux objectifs de la PAC sur ceux de la concurrence.
Dès lors, une question s’impose – elle est d’ailleurs soulevée par François Ruffin : au nom d’une idéologie, ne dressons-nous pas nous-mêmes des murs que nous pourrions franchir ? Je suis convaincu que nous n’allons pas au bout de ce que nous pourrions faire, notamment concernant le tabou du prix plancher – il y a peut-être là un problème de vocabulaire. Il faut aller beaucoup plus loin. D’ailleurs, j’ai souvent défendu le principe du prix plancher dans des propositions de loi durant la précédente législature. Nous devons y réfléchir, et des amendements ont été déposés en ce sens. Nous devons nous demander jusqu’où nous pouvons aller.
Rassurez-vous, monsieur Chassaigne, je crois que Karl Marx ne parlait pas de vous !
La parole est à M. François Ruffin.
Je ne reviendrai pas sur vos accusations, monsieur le rapporteur, selon lesquelles nous voudrions faire des agriculteurs des salariés de l’État ou instaurer une économie administrée. C’est tout de même assez ironique : quand je produis des statistiques concernant la part des subventions européennes dans le revenu des agriculteurs, prouvant qu’ils sont sous perfusion et rémunérés par les aides plutôt que par les prix ; quand je propose de relever les prix et de fixer un prix plancher, on m’accuse de vouloir faire des agriculteurs des salariés de l’État. Je ne prône pas la renaissance des kolkhozes ! Vos caricatures et vos exagérations ne vous ont d’ailleurs pas servi en commission, puisque même Cédric Villani et Nicolas Turquois ont reconnu que les mesures que je défendais avaient une certaine pertinence et méritaient d’être écoutées.
Songez à ce qu’a dit Serge Papin, alors PDG de Système U, quand il a été auditionné par la commission pendant les États généraux de l’alimentation : « Si on veut sauver l’agriculture française et l’amener vers du plus qualitatif, il faudrait des prix minimums garantis au moins pour une période transitoire de deux ans. » Je ne pense pas que M. Papin se reconnaisse dans un programme bolchevique ! Pourtant, c’est lui qui a proposé cette mesure en tant que co-animateur des États généraux de l’alimentation. Il souligne aussi que l’enjeu est celui de la qualité : cela vaut pour les agriculteurs, mais aussi pour l’agriculture, la terre et l’écologie. Comment pourra-t-on transformer l’agriculture, en réduisant les intrants et en renforçant le bien-être animal, si les agriculteurs sont dos au mur et n’ont pas de marge de manœuvre sur les prix pour se transformer eux-mêmes ? Les leviers que nous invoquons sont nécessaires.
La parole est à M. Jean-Baptiste Moreau. Il faut évidemment une régulation des prix et des volumes, monsieur Potier, mais elle doit provenir des producteurs et de leurs organisations, et non de l’État et de l’Europe – auquel cas elle ne correspondrait pas au marché et présenterait toujours un décalage dans le temps et dans les prix. Pour être réactive, la régulation des volumes doit être à la main des producteurs, ce qui demande une meilleure structuration.
La proposition de loi ne résoudra pas tous les problèmes, mais elle est indispensable pour compléter la loi EGALIM. Il reste à travailler sur le droit de la concurrence européen – M. le ministre s’y emploie depuis de longs mois, pour faire évoluer ce cadre concurrentiel. La régulation doit donc avoir lieu, mais certainement pas en instaurant un système de quotas qui a montré ses limites, voire a échoué.
(L’amendement no 333 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 332. Dans votre bouche et dans le texte, il est question d’indicateurs, établis par des interprofessions. Ces deux pluriels rendent les choses très gazeuses et incertaines. Par cet amendement, nous proposons que l’élaboration d’un indicateur de référence unique soit confiée à l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, pour les contrats de vente de produits agricoles. Quel est l’avis de la commission ? Parce que l’agriculture est plurielle, y compris au sein des filières, il ne peut exister un indicateur unique. Les indicateurs doivent être rendus publics – ce que propose un amendement – et doivent être utilisés – raison pour laquelle l’indicateur de production sera le socle des négociations. Mon avis est donc défavorable. Quel est l’avis du Gouvernement ? Même avis. La parole est à M. Nicolas Turquois. Je reviendrai sur le prix plancher, au sujet duquel m’a cité M. Ruffin : j’ai effectivement tenu les propos que vous rapportez. En effet, quand on s’engage sur une durée de trois ans, comme le prévoit l’article 1er, on se fonde sur un certain nombre d’indicateurs qui peuvent varier dans des proportions diverses : on peut alors fixer des minimums et des maximums. Certaines filières fonctionnent suivant ce principe.
Par exemple, on peut se caler sur le prix
free on board – FOB – du blé constaté au port de Rouen mais, en cas de prix trop bas, on fixe un minimum, ce qui permet de s’assurer que, pendant trois ans – si telle est la durée du contrat –, le producteur ne se retrouve pas dans le rouge dans l’hypothèse où le prix est descendu trop bas. Par symétrie, on fixe aussi un maximum pour éviter que le transformateur ne se trouve coincé au niveau de sa marge parce que le prix aurait grimpé beaucoup plus que prévu. La parole est à M. Jean-Pierre Vigier. On parle de contrat de prix plancher : j’y suis tout à fait favorable. Je pense que cette proposition de loi va dans le bon sens, c’est pourquoi je la voterai.
Certains secteurs comme la montagne et la moyenne montagne ont déjà une agriculture de qualité.
Oui ! Pourquoi n’y a-t-il pas, au niveau national, une reconnaissance officielle – peut-être à travers un cahier des charges spécifique – de ces produits de montagne ? Cela permettait d’avoir un prix plancher car, ce qui compte avant tout, c’est de créer de la valeur ajoutée sur les produits agricoles. En montagne, je pense qu’on est dans le vrai.
(L’amendement no 332 n’est pas adopté.) La parole est à M. François Ruffin, pour soutenir l’amendement no 331. Il s’agit de mieux définir la notion de prix abusivement bas, mais, je le dis avec une certaine lassitude, je sais déjà ce que vous allez me répondre. Malgré le rejet massif par la majorité de tous les amendements sur les prix plancher, sur la revente à perte, j’aimerais que vous entendiez la musique qui monte sur les bancs des groupes SOC, GDR et FI, mais aussi sur ceux du groupe Dem, par la voix de Nicolas Turquois, et sur ceux du groupe LR : je veux parler du désir de régulation, un désir que cette loi ne satisfera pas, tant elle laissera les choses dans le flou.
Comme je l’ai dit à la tribune, alors que la majorité demeure solidement accrochée au principe du libre-échange, ce que le pays appelle souterrainement de ses vœux, c’est la démondialisation. Cette volonté n’est pas née il y a un an ni même dix, elle remonte au moins à 2005, avec le Traité établissant une constitution pour l’Europe. Si on ne trouve pas le chemin politique pour l’accompagner, cela produira des heurts, des conflits et des votes qu’on ne souhaite pas.
Quel est l’avis de la commission ? Avis défavorable, pour les mêmes raisons que celles données tout à l’heure. Définir le niveau de prix abusivement bas par rapport à un indicateur de coût de production reviendrait à définir un prix plancher. Quel est l’avis du Gouvernement ? Défavorable également.
Monsieur Ruffin, permettez-moi de citer en toute humilité les grands auteurs : « Cependant, nous devons passer d’un pilotage manuel fondé sur l’action publique et les contrôles à un pilotage automatique, en posant des règles dont l’État se portera garant : c’est ce qu’on appelle la régulation. Alors oui, il faut réguler. » Ces mots, ce sont ceux que j’ai tenus à la tribune il y a une heure et demie environ. Je n’ai rien contre la régulation ; il faut seulement trouver le juste équilibre entre réguler et étouffer.
La parole est à M. François Ruffin. Je suis ravi que vous vous rangiez vous-même parmi les grands auteurs ! (Sourires.) Je l’ai dit en toute humilité ! Que vous ayez le mot « régulation » à la bouche, c’est déjà un progrès sur le terrain du vocabulaire. J’ai entendu d’autres progrès avec les mots « contrainte » ou « rapport de force », car l’univers dont nous parlons n’est pas celui des bisounours. (« Exactement ! » sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Mais quel fossé entre les moyens et la fin ! On parle d’accords-cadres qui, dans la détermination du prix, devraient désormais prendre en compte « un ou plusieurs indicateurs relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture et à l’évolution de ces coûts, un ou plusieurs indicateurs relatifs aux prix des produits agricoles et alimentaires », à charge ensuite pour un médiateur de modifier ou supprimer des accords-cadres qu’il estimerait abusifs ou déséquilibrés, un juge pouvant être saisi pour arbitrage au cas où la mission de médiation n’aboutirait pas dans un délai d’un mois, etc. Désolé, mais ce n’est pas avec ce genre de trucs qu’on va pouvoir s’en sortir !
Croyez bien que personne, ici, ne souhaite étouffer l’initiative privée,…
Ah bon ? …mais si vous avez une véritable volonté de régulation de la grande distribution, ces fauves attirés par le goût du dividende, il faut poser des règles. Ce que nous vous proposons sur la revente à perte, sur les prix abusivement bas, sur les prix planchers ne nous paraît pas de l’ordre de l’économie administrée, mais bien de la régulation. Si vous voulez vraiment que les agriculteurs aient un meilleur revenu et qu’ils puissent transformer l’agriculture, mettez les moyens en face des finalités que vous poursuivez ! La parole est à Mme Barbara Bessot Ballot. Nous avons connu, il y a peu, un épisode de gel qui va entraîner une hausse du prix des fruits. Avec un accord-cadre qui fixe le prix, comment faites-vous pour augmenter ce prix, comment peut-on coller au marché ? Avec ce que vous proposez, le producteur de fruits n’aura plus aucun revenu, et il vendra systématiquement à perte le peu de fruits qu’il aura récoltés.
(L’amendement no 331 n’est pas adopté.) Je suis saisi de trois amendements identiques, nos 15, 89 et 391.
La parole est à M. Julien Dive, pour soutenir l’amendement no 15.
Comme je l’ai dit lors de la discussion générale, les mois que nous venons de traverser ont aussi fait évoluer les modes de consommation, les consommateurs se tournant davantage vers les circuits courts. Il y a une espèce d’accélération du recours aux circuits courts, au localisme et aux produits à la ferme.
Mon amendement vise à considérer les produits transformés à la ferme, lorsqu’ils sont vendus en circuits courts à travers l’e-commerce ou les
drive qui se développent aussi dans nos campagnes, comme de la vente directe au consommateur. La parole est à M. Dominique Potier, pour soutenir l’amendement no 89. Nous ne proposons pas une révolution mais de préciser dans la loi quelque chose qui permettra d’apporter de la valeur ajoutée. C’est là une concession importante au droit de la propriété des quotas, qui était très fermé. Cette ouverture pour permettre l’initiative privée ne remet pas en cause les quotas gérés par leurs propriétaires. L’amendement no 391 de M. André Chassaigne est défendu.
Quel est l’avis de la commission ?
Je suis très gêné, car l’objectif de ces amendements est plus qu’honorable. Cependant, vous supprimez ici la notion de vente directe, ce qui fait qu’elle serait incluse dans le champ de l’article. De plus, ces amendements ne mentionnent pas les produits transformés, ce qui reviendrait à exclure la vente de produits frais. Enfin, ils donnent le sentiment que seules les ventes à la ferme entrent dans le champ du dispositif, ce qui ne couvre pas les ventes sur internet et autres moyens de vente. Je demande donc le retrait de ces amendements ; à défaut, avis défavorable.